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Full text of "Histoire des Juifs"

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GRAÊTZ 


HISTOIRE 

DES JUIFS 


TOME 

CINQUIEME 

TOAOUIT 

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MOÏSE «LOCH 

l'iSpoquo de 

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PARIS 

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I 


HISTOIRE 


DES JUIFS 


V 




HISTOIRE 

DES JUIFS 

TOME CINQUIÈME 

TRADUIT DE L'ALLEMAND 


l'AK 


moïse bloch 


De l'époque de ia- Réforme (1500) à 1880 


• - • 


Avec une Préface de M. Zadoc KAHN 

GKANl) KABBIN DE FRANC B 


PARIS 
LIBRAIRIE A. DURLAGHER 

SS"", RUE LAFAYETTE, 83'"' 

1897 
Droits de traduction et de reproduction réservés. 




* '. • 


PRÉFACE 


DU CINQUIEME ET DERNIER VOLUME 


Avec ce 5* volume, que nous donnons aux amis des 
études historiques, s'achève la traduction française de 
VHistoire des Juifs de Graëtz. Le V^ volume avait paru 
en 1882 : il n'a donc pas fallu moins de quinze ans pour me- 
ner à bonne fin une entreprise littéraire accueillie, dès le 
premier moment, avec une faveur marquée. Ce long espace 
de temps peut sembler hors de proportion avec Tétendue 
du travail. Plus d'une fois les lecteurs des volumes précé- 
dents ont exprimé le regret que leur collection restât si long- 
temps incomplète. Nous-même avons partagé ce regret; 
mais des circonstances indépendantes de la bonne volonté 
des traducteurs, et sur lesquelles il n'y a pas grand intérêt 
à insister, ont fait, malgré nous, traîner les choses en lon- 
gueur. 

Quoi qu'il en soit, l'œuvre est aujourd'hui arrivée à son 
terme, et nous sommes heureux de la présenter au public 
dans son intégrité. Ce n'est pas, il est vrai, la grande His- 
toire des Juifs de Graëtz que nous avons fait passer dans 
notre langue : l'ouvrage primitif compte onze volumes dans 
le texte allemand. Mais l'illustre historien l'avait résumé, 
de sa propre main, pour en faire une édition moins savante, 


426860 


II HISTOIRE DES JUIFS. 

plus populaire, accessible à tous les lecteurs. Nous n'avons 
eu que le mérite de publier cette édition en français, répon- 
dant ainsi au désir de Fauteur, qui attachait un grand prix 
à ce que les résultats de ses recherches fussent mis à la por- 
tée du public français. Ce fut une profonde satisfaction 
pour lui de voir son désir réalisé par les soins de quelques 
amis. S'il ne lui a pas été donné d'assister au couronnement 
de l'œuvre entière, il vécut toutefois assez pour pouvoir se 
relire, en majeure partie, dans la langue qu'il affection- 
nait tout particulièrement et qu'il appelait avec raison le 
meilleur véhicule de la pensée humaine. Nous croyons bon 
d'ajouter que ceux des lecteurs qui auraient envie de 
connaître les preuves sur lesquelles s'appuient les conclu- 
sions de l'auteur et les sources où il a puisé, auraient la 
ressource de recourir à l'édition originale, enrichie de tant 
de notes et de dissertations érudites. 

Le résumé, tel qu'il est, d'une lecture plus facile, déjpourvu 
de tout apparat scientifique, suffit amplement pour don- 
ner une vue d'ensemble des destinées matérielles des Juifs 
et du développement de leur pensée. Ceux qui le liront avec 
un esprit non prévenu admireront la vitalité, la fécondité 
morale de cette race qui a accompli tant de grandes choses 
au cours de sa longue histoire et enfanté tant d'œuvres 
remarquables, en même temps qu'ils seront émus de pitié 
devant les souffrances aussi atroces qu'imméritées qu'elle 
eut à supporter. Lorsque Graëtz rédiga son mémorable tra- 
vail, il put croire que la victoire des idées de justice, d'im- 
partialité, de tolérance religieuse était définitivement 
acquise. S'il a raconté au long toutes les tristesses, toutes 
les épreuves d'un passé qui donne le frisson, les persécu- 
tions sans nombre qui firent des Juifs, en tous pays, de 
véritables martyrs, c'était pour faire œuvre d'historien qui 
se doit à lui-môme d'être aussi complet que possible; c'était 
aussi pour faire honneur au temps où il vivait de l'heu- 


PRÉFACE. III 

reuse modification qui s'était produite dans les esprits. Il 
a eu la douleur de reconnaître, vers la fin de sa carrière, 
qu'il avait été le jouet d'une illusion en considérant le 
passé, avec ses préventions, ses injustices, ses duretés, 
comme disparu à jamais, que les hommes s'habituent avec 
peine à être équitables et bienveillants les uns pour les 
autres, qu'il est des préjugés qui ont la vie tenace, et que 
l'histoire est sujette à de tristes recommencements. Cepen- 
dant, si quelque chose est de nature à inspirer aux esprits 
une appréciation plus saine et plus juste des faits, dénaturés 
comme à plaisir, et à dissiper des préventions aussi vieilles 
que peu fondées, c'est un récit comme celui-ci, qui met 
sous les yeux du juge toutes les pièces du procès et lui per- 
met de se faire une opinion raisonnée sur le bien ou le 
mal fondé d'accusations dues plus encore à l'ignorance, à 
de déplorables méprises, qu'à des passions haineuses. Nous 
avons la certitude que le judaïsme et ceux qui se réclament 
de lui ne peuvent sortir d'un pareil débat qu'avec tous les 
honneurs de la guerre. 

L'ouvrage de Graëtz n'a pas la prétention, évidemment, 
d'avoir atteint partout et toujours la perfection dans la 
vérité et dit le dernier mot sur chacune des questions 
qu'il traite. L'histoire d'une société, d'une race, d'une 
époque n'est jamais close. Sans cesse de nouveaux maté- 
riaux viennent s'ajouter à ceux qu'ont exploités les pre- 
miers travailleurs. Les érudits sans nombre qui, dans 
tous les pays du monde, s'appliquent patiemment à la 
reconstitution du passé, ne font pas œuvre vaine. Depuis 
le jour où Graëtz a écrit son histoire, bien des découvertes 
ont été faites, bien des documents ignorés de lui ont été 
tirés de l'oubli, qui éclairent d'un jour inattendu les points 
qu'il a insuffisamment ou mal élucidés. Peut-être le 
moment n'est-il pas éloigné, dans tous les cas il viendra 
tôt ou tard, où des émules de Graëtz, doués comme lui 


IV HISTOIRE DES JUIFS. 

d'un vaste savoir, du talent de généralisation et de Fart de 
composer qu'il possédait à un haut degré, reprendront en 
sous-œuvre Tédifice qu'il a construit et nous gratifieront 
d'une histoire plus complète et plus rapprochée de l'abso- 
lue vérité qu'il n'a pu le faire. La gloire de Graëtz n'en 
sera pas diminuée : il lui restera toujours l'honneur 
d'avoir frayé la route à ses successeurs, d'avoir été un 
initiateur de premier ordre (1). 


Nous savons que les acheteurs n'ont pas manqué aux 
volumes qui ont paru jusqu'à ce jour. Nous avons la con- 
fiance, maintenant que l'ouvrage est achevé, que le nom- 
bre des amateurs, guidés par le besoin de s'instruire et de 
voir clair dans une histoire à la fois variée et dramatique, 
ira en augmentant. Il est à souhaiter surtout que ce livre 
pénètre dans les familles Israélites, et qu'il devienne une 
des lectures favorites de notre jeunesse. Elle connaît assez 
bien d'ordinaire l'histoire du peuple hébreu jusqu'à la 
ruine du deuxième temple de Jérusalem : le programme 
d'instruction religieuse, imposé à nos enfants, lui en fait 
une obligation. Mais l'histoire des Juifs proprement dits, 
des Juifs de la dispersion, est encore pour un trop grand 
nombre une véritable tetra incognita. Il serait heureux 
que cette fâcheuse lacune ne subsistât pas plus longtemps. 
Notre culte aurait tout à y gagner. Rien ne peut mieux 
rattacher les Israélites à leur religion que la connaissance 
approfondie de leur passé, si douloureux mais si honorable, 
et le commerce intimé avec les grands penseurs qu'il a 
produits. 


(1) M. Théodore Reinach a publié dès 1884, en un volume (Librairie Ha- 
chette et C^®), une excellente Histoire des Israélites depuis Vépoque de leur 
dispersion jusqu'à nos jours, où l'influence de Graëtz est visible et haute- 
ment reconnue par Fauteur lui-même. 


PREFACE. V 

Les deux premiers volumes de cette traduction portent 
le nom si autorisé de feu M. le grand rabbin Lazare 
Wogue, professeur d'exégèse biblique et de théologie au 
séminaire Israélite. Pour divers motifs, il avait dû aban- 
donner la tâche, dont il s'était supérieurement acquitté 
comme de tout ce qu'il entreprenait, à son élève et ami 
M. Moïse Bloch, rabbin de Versailles, connu par d'excellents 
travaux personnels. Les lecteurs ont déjà pu se rendre 
compte de la valeur incontestable de sa traduction. Je me 
bornerai à dire qu'elle se recommande autant par une 
scrupuleuse fidélité que par une grande pureté de langage. 
C'est un plaisir et un devoir pour nous de le remercier 
du précieux concours qu'il a donné à cette publication, 
ainsi que de l'Index qu'il y a joint et qui forme un com- 
plément indispensable pour une œuvre aussi étendue, 
aussi remplie de noms et de faits que celle-ci. L'état de 
sa santé, qui depuis plusieurs années l'oblige à s'absenter 
pendant les mois d'hiver, est une des causes du retard qu'a 
subi Tapparition du présent volume. 

Il me reste encore un autre devoir bien doux à remplir. 
Une entreprise comme celle dont nous saluons ici la fin 
exige de grands sacrifices d'argent. Elle n'eût pas été pos- 
sible sans l'appui de quelques Mécènes généreux, soucieux 
des intérêts de la vérité, de la science et du judaïsme. Ils 
ne m'en voudront pas, je l'espère, de désigner leur nom 
à la reconnaissance de mes coreligionnaires et du monde 
savant. Au premier rang de ces bienfaiteurs, il convient 
de placer M. le baron Edmond de Rothschild, qui est venu 
à notre aide avec un empressement aimable et une obli- 
geance qui ne s'est pas lassée, et M. Hippoly te Rodrigues qui, 
ayant eu la bonne fortune d'être l'ami personnel de 
l'auteur, a eu à cœur d'assurer le succès de cette édition 
française. A ces noms j'associe ceux de M. S. -H. Goldsch- 
midt, président de Y Alliance israélite universelle, à qui le 


VI HISTOIRE DES JUIFS. 

judaïsme doit énormément, et de feu L.-M. Rothschild 
de Londres. Enfin, M"*** la baronne Maurice de Hirsch de 
Gereuth, qui s'acquiert chaque jour de nouveaux titres à 
l'admiration de tous ceux qui apprécient la générosité du 
cœur unie à Télévation de Tesprit, nous a soutenus dans 
notre tâche difficile avec autant de simplicité que de 
libéralité. A tous j'exprime publiquement mes remercie- 
ments les plus chaleureux. Puissent-ils trouver dans la 
diffusion même de Tœuvre qu'ils ont bien voulu patronner 
la récompense de leur sympathie et de leurs sacrifices ! 

Zadoc KAHN 

Grand Rabbin de France. 


PariSy Juillet 4897. 


TROISIÈME PÉRIODE 

LA DISPERSION 


TROISIÈME ÉPOQUE 


LA DÉCADENCE 


CHAPITRE PREMIER 

REUCHLIN ET LES OBSCURANTS. — MARTIN LUTHER 

(1500-1530} 

Pour Tobservateur superficiel, rAlIemagne, ravagée par des 
bandes de pillards, déchirée par des luttes incessantes, et dont 
la situation politique était des plus précaires, cet État si divisé et 
si afTaibli paraissait être le dernier pays où pût naître un meuve» 
ment assez puissant pour ébranler TEurope jusque dans ses fon- 
dements, la constituer sur des bases nouvelles et mettre fin au 
moyen l^ge. Mais, en réalité, il existait chez le peuple allemand 
des forces latentes qui, sous une impulsion vigoureuse, pouvaient 
produire des effets considérables. Les Allemands, d*une pédan- 
terie légèrement ridicule, menaient encore une vie simple et aus- 
tère, tandis que dans les pays romans, en Italie, en France et en 
Espagne, les mœurs étaient raffinées et corrompues. Le bas clergé 
aussi valait mieux en Allemagne que dans le reste de l'Europe. A 
Rome et en Italie, le christianisme, avec ses dogmes, était un objet 
de risée et de moquerie dans les milieux cultivés et principale- 
ment à la cour pontificale ; les dignitaires de TÉglise ne tenaient 
à leur religion que pour le pouvoir politique qu'elle leur assurait. 
En Allemagne, au contraire, on prenait le christianisme au sérieux ;. 

V. 1 


2 HISTOIRE DES JUIFS. 

il apparaissait aux yeux des croyants comme un idéal qui avait été 
vivant autrefois et qui, forcément, devait reprendre vie. 

Mais ces qualités morales étaient comme endormies au fond du 
cœur du peuple allemand. Il fallait des circonstances favorables 
pour les éveiller et les rendre capables d*exercer, comme elles le 
firent, une influence considérable sur la marche de Phistoire. On 
peut afQrmer hautement qu'une des principales causes de ce 
réveil fut leTalmud* Ce sont les polémiques suscitées à ce moment 
parle Talmud qui créèrent en Allemagne une opinion publique, sans 
laquelle la Réforme çiurait probablement subi le môme sort que les 
tentatives précédentes de ce genre, qui avaient toutes avorté 

L'auteur inconscient de ce mouvement, qui devait prendre un si 
formidable développement, fut un Juif ignorant et vulgaire du nom 
de Joseph Pfeiïerkorn. Cet homme, boucher de son élat, commit, 
un jour, un vol avec eiïraction. Arrêté, il fut condamné à la prison, 
mais, sur les instances de sa famille, on se contenta de lui infliger 
une amende. Ce fut sans doute pour laver cette tache que 
PfelTerkorn se fit asperger -de Teau du baptême à l'âge de trente- 
six ans, avec sa femme et ses enfants. A la suite de sa conver- 
sion, il devint le favori des dominicains de Cologne. 

On trouvait alors dans celte ville un grand nombre d'esprits 
étroits et fanatiques qui craignaient la lumière et s'eflbrçaient 
d'étoulTer sous l'éteignoir les clartés naissantes. A leur tête mar- 
chait l'inquisiteur dominicain Hochstraten, homme violent et 
implacable, qui ressentait une vraie joie à voir brûler des héré- 
tiques. A côté de lui, il faut signaler Arnaud de Tongrcs, pro- 
fesseur de théologie dominicaine, et Ortuin de Graes, de Deven- 
ter, fils d'un ecclésiastique intolérant et fanatique. 

Ortuin de Graes, qui haïssait les Juifs avec passion, cher- 
chait, par des écrits malveillants, à exciter contre eux la colère des 
chrétiens. Mais, trop ignorant pour composer tout seul même un 
mauvais pamphlet, il demandait à des Juifs convertis de lui fournir 
les matériaux nécessaires. C'est ainsi qu'il eut recours à un Juif 
qui, lors d'une persécution ou pour toute autre raison, avait 
embrassé le christianisme à l'âge de cinquante ans. Cet apostat, 
Qommé Victor deKarben après sa conversion, savait peu d'hébreu 
et avait encore moins de connaissances talmudiques ; mais, pour 


ORTUIN DE GRAES. 3 

donner plus de poids à ses accusations contre le judaïsme, Orluin 
lui octroya le titre de rabbin. De plein gré ou par contrainte, 
Victor de Karben, qui déplorait pourtant amèrement que le 
baptême Teilt séparé de sa femme, de ses trois enfants, de ses 
frères et de ses amis, reprochait à ses anciens, coreligionnaires de 
détester les chrétiens et de mépriser le christianisme. Ce fut lui 
qui fournit à Ortuin les éléments de Touvrage que ce dernier écrivit 
contre les Juifs et le Talmud. 

A ce moment, les dominicains se disposaient à réaliser un plan 
préparé de longue main et qui, dans leur pensée, devait rap- 
porter profits et honneur à leur ordre, charge de juger les per* 
sonnes et les livres hérétiques. Pour Texécution de ce plan, ils 
avaient besoin d*un Juif. Victor de Karben ne pouvait pas servir, 
soit parce qu'il était alors trop âgé ou quMl leur paraissait de 
valeur trop médiocre. Leur choix tomba sur Pfeflerkorn. 

Celui-ci servit une première fois de prête-nom pour un nouvel 
ouvrage qu*Ortuin publia contre les Juifs. Ce livre, composé 
d*abord par Ortuin en latin, était ini\i\x\é : Le Miroir avertisseur, 
et invitait les Juifs à se convertir. Il était écrit dans un langage 
doucereux, flattant les Juifs, déclarant calomnieuses les accusa- 
tions de rapt et de meurtre d*enfants chrétiens qu'on dirigeait 
si souvent contre eux, et invitant les chrétiens à ne pas expulser 
les Juifs, chassés jusqu'alors d'une contrée dans une autre, et à ne 
pas trop les opprimer, puisqu'ils étaient aussi des hommes. 
Mais cette bienveillance n'était qu'apparente; il s'agissait tout 
simplement de tàter le terrain avant d'entrer sérieusement 
en campagne. 

Les dominicains étaient, en effet, hantés du désir de faire con- 
fisquer les exemplaires du Talmud, comme du temps de saint 
Louis en France. C'était déjà là le but poursuivi par le premier 
pamphlet dePfefferkorn, qui cherchait surtout à rendre suspect le 
Talmud. Tour à tour bienveillant et injurieux, cet écrit dénonce 
l'usure des Juifs, leur attachement aveugle au Talmud et leur 
obstination à ne pas fréquenter les églises. Il conclut en enga- 
geant les princes et les peuples à s'opposer à l'usure des Juifs, à 
les pousser de force dans les églises pour écouter les prédica- 
teurs chrétiens, et, enfin, à détruire le Talmud. Mettre la main sur 


4 HISTOIRE DES JUIFS. 

cet ouvrage, voilà ce qui présentait surtout de rintérêt pour les 
dominicains. On disait alors ouvertement en Allemagne qu'en 
demandant la confiscation du Talmud, les « obscurants n de 
Cologne espéraient réussir à réaliser avec PfeiTerkorn une 
bonne afTaire. Car, les exemplaires du Talmud, une fois mis 
sous séquestre, seraient confiés à la garde des dominicains, en 
leur qualité de juges de Tlnquisition, et, comme les Juifs alle- 
mands ne pourraient pas se passer de c€^t ouvrage, ils essaieraient 
sûrement d*en faire annuler la confiscation à prix d*argent. Aussi 
les dominicains s*acharnèrentils dans leurs attaques contre les 
Juifs et le Talmud. Une année après la publication du premier 
livre paru sous le nom de PfeiTerkorn, ils publièrent sous le même 
nom plusieurs autres écrits encore plus virulents, où ils déclaraient 
qu*il est du devoir des chrétiens de traquer les Juifs comme des 
animaux malfaisants. Si les princes ne prennent pas Tinitiative de 
cette persécution, il appartient au peuple d'exiger d*eux qu'ils enlè- 
vent aux Juifs tous les livres religieux, à Texception de la Bible, 
ainsi que tous les gages, qu'ils s'emparent de leurs enfants pour les 
élever dans la foi chrétienne et qu'ils expulsent ceux qui se mon- 
treront récalcitrants à toute amélioration. Les seigneurs ne com- 
mettent, du reste, aucun péché en maltraitant les Juifs, car ceux-ci 
leur appartiennent corps et biens. En cas de refus de la part des 
princes, le peuple a le droit de leur imposer sa volonlé par la vio* 
lence et l'émeute. Qu'il se proclame chevalier du Christ et exécute 
son Testament. Quiconque persécute les Juifs est un vrai chrétien, 
mais ceux qui les favorisent sont encore plus coupables qu'eux et 
s'exposent a la damnation éternelle. 

Heureusement, les temps étaient changés. Quoique la haine 
contre les Juifs fût encore aussi violente qu'à l'époque des croi* 
sades et de la Peste noire, la populace ne pouvait plus se ruer sur 
eux avec la môme facilité pour les piller et les tuer. Les princes 
non plus ne se montraient pas disposés à les chasser de leurs 
domaines, car leur départ les eût privés d'une source importante 
de revenus réguliers. On ne montrait même plus beaucoup d'en- 
thousiasme pour la conversion des Juifs, et plus d'un chrétien 
raillait les apostats juifs. On comparait alors volontiers, parmi 
les chrétiens, les Juifs convertis à du linge blanc. Tant que le 


LES OBSCURANTS DE COLOGNE. 5 

linge est propre, Tusage en est agréable ; mais il suffit de quelques 
jours pour le souiller, et on le jette ensuite dans un coin. Il en 
est de même, disait-on, pour les renégats juifs. Immédiatement 
après le baptême, ils sont choyés par les chrétiens, mais peu à 
peu ils sont négligés, puis totalement délaissés. 

Les agissements de PfefTerkorn n'étaient pas sans danger pour 
les Juifs d'Allemagne, qui résolurent de se défendre vigoureuse- 
ment. Des médecins juifs, influents à certaines cours princiëres, 
paraissent s'être servis de leur crédit auprès de leurs protecteurs 
pour démontrer l'inanité des accusations de leur adversaire. Sur 
un point, cependant, les obscurants de Cologne espéraient avoir 
facilement cause gagnée. Ils pensaient qu'on leur accorderait vo- 
lontiers l'autorisation de faire des perquisitions dans les maisons 
juives et, au besoin, d'en soumettre les propriétaires à la torture 
pour mettre la main sur les exemplaires du Talmud et, en gé- 
néral, sur tout ouvrage religieux, en dehors de la Bible. Dans ce 
but, ils se mirent à circonvenir l'empereur Maximilien, qui, d'ha- 
bitude, était opposé à toute violence, et à l'aire agir sur lui sa sœur 
Cunégonde. 

Cette princesse, autrefois la fille préférée de l'empereur Fré- 
déric IIK avait causé à son père un profond chagrin. A Tinsu de 
l'empereur, elle s'était mariée avec un de ses ennemis, le duc 
bavarois Albert de Munich. Pendant longtemps, le père irrité ne 
voulut même pas entendre prononcer le nom de sa fille. Le duc 
Albert mourut encore jeune (1S08). Sa veuve, peut-être pour expier 
la faute commise a l'égard de son père, se relira dans un couvent 
et devint abbesse des sœurs Clarisses. C'est cette princesse, d'une 
piété sombre et fanatique, que les dominicains de Cologne s'effor- 
cèrent de rendre favorable à leur projet. Ils envoyèrent PfelTerkorn 
auprès d'elle, pour lui persuader que les Juifs proféraient des. 
injures contre Jésus, Marie, les apôtres et toute l'Église, et qu'il 
était nécessaire de détruire leurs livres, remplis de blasphèmes 
contre le christianisme. Convaincre une telle femme, qui vivait] 
enfermée dans un couvent, ne devait pas exiger de grands efforts/. 
Cunégonde ajouta foi à toutes les calomnies débitées contre les 
Juifs, d'autant plus que ces calomnies lui étaient répétées par un 
homme recommandé par les dominicains et qui avait été Juif lui- 


6 , HISTOIRE DES JUIFS. 

même. Elle remit donc a PfelTerkom une lettre pour Maximilien, 
qu'elle adjurait d'accueillir avec faveur la demande des domini- 
cains et de ne pas attirer sur sa tête la colère de Dieu en ména- 
geant les Juifs blasphémateurs. 

Muni de cette lettre, Pfefferkorn se rendit en toute hâte auprès 
de Tempereur et réussit à obtenir de lui une commission géné- 
rale (du 10 août 1509) qui Tautorisait à saisir et à examiner les 
livres des Juifs, dans tout TEmpire, et a détruire ceux qui con- 
tiendraient des assertions hostiles à la Bible ou au christianisme. 
Par ce même arrêté, il était sévèrement interdit aux Juifs de 
s'opposer aux perquisitions ou de cacher les livres incriminés. 

Du camp où il était allé voir Maximilien, PfefTerkorn revint tout 
triomphant en Allemagne, pressé de commencer sa chasse aux 
livres, et aussi aux écus juifs. Il débuta dans l'importante com- 
munauté de Francfort, où Ton trouvait alors de nombreux talmu- 
distes, partant beaucoup d'exemplaires du Talmud, et aussi des 
Juifs très aisés. De plus, outre les livres d'usage, il y avait, dans 
cette ville, de nombreux exemplaires neufs du Talmud et à'auires 
ouvrages hébreux, destinés à être vendus a la foire. Sur la 
demande de PfeiTerkorn, le Sénat de Francfort convoqua tous ies 
Juifs à la synagogue, où il leur Qt connaître l'ordre impérial. En 
présence d'ecclésiastiques et de plusieurs membres du Sénat, on 
confisqua alors tous les livres de prières qu'on trouva dans la 
synagogue. C'était la veille de la fête des Tentes (vendredi 28 sep- 
tembre 1509). PfefTerkorn alla plus loin. De son autorité privée, ou 
sous le couvert de l'empereur, il défendit aux Juifs de se rendre 
à la synagogue pendant cette fête, parce qu'il voulait proQter des 
jours fériés pour faire des perquisitions domiciliaires. Les ecclé- 
siastiques présents, moins implacables que le renégat juif, ne vou- 
lurent pas empêcher les Juifs de célébrer leur fête et remirent 
les perquisitions au lundi suivant. 

Une nouvelle preuve que les temps étaient changés, c'est que 
les Juifs n'acceptaient plus, comme autrefois, avec résigna- 
tion, toutes les violences et toutes les Iniquités qu'on voulait 
leur infliger. Devant l'acte de spoliation dont les mena- 
çait PfefTerkorn, ils invoquèrent les privilèges que leur 
avaient accordés des empereurs et des papes, et qui leur garan- 


L'ARCHEVÊQUE URIEL DE GEMMINGEN. 7 

tissaient la liberté religieuse, et, par conséquent, la propriété de 
leurs livres de prières et d'étude. Ils demandèrent donc que la 
Confiscation fût retardée, afin qu'il leur fût possible d*en appeler 
à Tempereur et à la chambre impériale. En même temps, Tadmi- 
nistration de la communauté de Francfort envoya un délégué 
auprès d'Uriel de Gemmingeu, prince-électeur et archevêque de 
Mayence, dont relevait le clergé de Francfort, pour le prier 
d*empêcher les ecclésiastiques de participer à une telle injus- 
tice. Le prélat accéda a ce désir. Quand le Sénat de Francfort 
apprit la décision do Tarchevèque de Mayence, il retira, a son 
tour, son appui a PfefTerkorn. Mais les Juifs ne s'endormirent pas 
sur ce premier succès. Tout en ignorant que derrière PfefTerkora 
se cachaient les puissants dominicains, ils devinaient qu'il était 
soutenu par leurs ennemis et qu'ils n'étaient pas en sécurité. 
Ils déléguèrent donc Jonathan Cion auprès de l'empereur Maxi- 
milieu pour plaider leur cause, et ils invitèrent toutes les com- 
munautés juives allemandes à se faire représenter à une réunion 
qui aurait lieu le mois suivant, et où Ton prendrait les mesures 
de préservation nécessaires. 

Tout péril semblait pourtant écarté pour le moment, grâce 
à Tintervention de Tarcheveque de Mayence Qu'il le fit par pur 
sentiment de justice ou par aversion pour le fanatisme des 
dominicains, ou qu'il fût froissé que Tempereur eût accordé à 
un étranger un droit de juridiction sur les afl'aires religieuses 
dans son diocèse, ce qui est certain c'est que ce dignitaire do 
l'Église défendit énergiquement les Juifs. Le 5 octobre il écrivit 
à Tempereur pour exprimer son étonnement que, dans une 
conjoncture aussi grave, il eût donné pleins pouvoirs à un 
homme aussi ignorant et aussi peu digne de confiance que Pfef- 
ferkorn, affirmant que les Juifs établis dans son diocèse ne pos- 
sédaient pas de livres injurieux pour le christianisme. Il ajou- 
tait que dans le cas où le souverain tiendrait à faire confisquer 
et examiner les ouvrages hébreux, il devrait confier cette mis- 
sion a une personne compétente. Pour ne pas paraître partial 
dans cette affaire, il se mit en relations avec Pfeiïerkorn. Il le 
manda à AschatTenbourg, et là il lui montra que le mandat 
dont l'avait gratifié l'empereur présentait un vice de forme et que 


9 . HISTOIRE DES JUIFS. 

les Juifs pourraient contester la validité de ses pouvoirs. Dans 
cçt entretien, on prononça pour la première fois le nom de Reu- 
chlin. Il fut, en effet, question d'adjoindre à PfefTerkorn, pour 
Texamen des ouvrages incriminés, Reuchlin (ou bien Victor 
de Karben) avec un dominicain de Cologne. 

En 8*assurant le concours de Reuchlin, dont le savoir et le 
caractère étaient profondément respectés en Allemagne, les 
dominicains comptaient que leur entreprise aurait plus de chan- 
ces de réussite. Peut-être aussi espéraient-ils compromettre ce 
savant^ dont les efforts pour répandre Tétude de Thébreu parmi 
les chrétiens d'Allemagne et d'Europe étaient vus d'un très mau- 
vais œil par les « obscurants ». De toute façon ils se trompèrent 
dans leurs calculs, car Reuchlin, en prenant part à ces débats, 
porta à l'Église catholique des coups qui l'ébranlèrent jusqu'aux 
fondements. On put dire plus tard avec raison que ce chrétien 
teinté de judaïsme avait fait plus de mal à l'Église que tous les 
écrits de polémique des Juifs. 

Jean Reuchlin, de Pforzheim (1455-1522), contribua pour une 
grande part à faire succéder, en Europe, un esprit nouveau à 
l'esprit du moyen âge. Sous le nom de Capnion et aidé de son 
contemporain plus jeune, Érasme, de Rotterdam, il réveilla en 
Allemagne le goût des lettres et de la science, et prouva que, dans 
le domaine de l'antiquité classique et des humanités, les Alle- 
mands pouvaient rivaliser avec les Italiens. A une culture litté- 
raire fort remarquable, Reuchlin joignait un caractère élevé, une 
scrupuleuse loyauté, un très grand amour de la vérité. Plus érudit 
qu'Érasme, il voulait, à l'exemple de saint Jérôme, savoir l'hé- 
breu. Son ardeur à étudier cette langue devint une vraie passion 
lorsque, pendant son second voyage en Italie, il 6ut fait la con- 
naissance, à Florence, du célèbre Pic de la Mirandole et appris 
de lui quels merveilleux mystères on découvrait dans les sources 
juives de la Cabbale. Ce n'est cependant qu'à l'âge mûr qu'il 
réussit à réaliser complètement son ardent désir d'étudier sérieu- 
sement la littérature hébraïque. Il entra, en effet, en rapports, à 
Linz^ à la cour du vieil empereur Frédéric III, avec le médecin et 
chevalier juif Jacob Loans, qui lui enseigna l'hébreu. 

Dès qu'il fut un peu familiarisé avec la littérature hébraïque, 


JEAN REUCHLIN. 9 

ReuchliQ publia uq opuscule, « Le mot mirifique », où il parle 
avec enthousiasme de i*hébreu. « La langue hébraïque, dit-il, 
est simple, pure, sacrée, concise et vigoureuse; Dieu s'en sert 
pour parler aux hommes^ et les hommes pour s'entretenir avec les 
anges, directement, sans intermédiaire, face à face, comme un 
ami parle à son ami. » Il s'efforce de prouver que la sagesse des 
nations, les symboles religieux des païens et les pratiques de 
leur culte ne sont que des modifications et des altérations de la 
vérité juive, dissimulée dans les mots, les lettres et même la 
forme des lettres. Au surplus, Reuchlin ne négligea aucune occa- 
sion de se perfectionner dans la langue hébraïque. Pendant qu'il 
résidait à Rome, en qualité de représentant du prince électeur du 
Palatinat auprès du pape Alexandre VI (1498- ISOO), il se fit 
donner des leçons d'hébreu par le Juif Obadia Sforno. 

Comme il était le seul chrétien en Allemagne, et même en 
Europe, qui sût l'hébreu, ses nombreux amis le pressèrent de 
publier une grammaire hébraïque pour faciliter aux chrétiens 
l'élude de cette langue. Cette grammaire, la première qui ait été 
composée par un savant chrétien — elle fut achevée en 
mars 1506 — et que Reuchlin appelle « un monument plus dura- 
ble que l'airain », présentait certainement bien des lacunes. Elle 
contenait simplement les règles les plus élémentaires de la pro- 
nonciation de l'hébreu et des formes des mots, ainsi qu'un petit 
lexique. Mais elle exerça quand même une sérieuse influence, car 
elle éveilla le goût des études hébraïques chez plusieurs huma- 
nistes, qui s'y adonnèrent ensuite avec ardeur. Quelques disci- 
ples de Reuchlin, notamment Sébastien Munster et Widmann- 
stadt, marchèrent sur les traces de leur maître et manifestèrent 
autant de zèle pour Tétude de Thébreu que pour celle du grec. 

Reuchlin n'était pourtant pas un ami des Juifs. Dans sa jeu- 
nesse, il nourrissait contre eux les mêmes préjugés que ses 
contemporains, les considérant comme dénués de tout goût litté- 
raire ou artistique et les déclarant vils et méprisables. A l'exem- 
ple de saint Jérôme, il proclama sans ambages sa haine pour le 
peuple juif. En même temps qu'il publiait sa grammaire hébraï- 
que, il écrivait une lettre où il attribuait tous les maux des Juifs 
à leur aveuglement et à leur obstination. Autant que Pfefferkorn, 


10 HISTOIRE DES JUIFS, 

il croyait qu*ils blasphémaient contre Jésus, Marie, les apôtres et 
rÉglise. 

Plus tard, il regretta d*avoir publié cette lettre, car son cœur 
était resté honnête et bon. Dans ses relations avec les Juifs, il 
leur témoignait de la bienveillance ou, au moins, de la considéra- 
tion. Son sentiment de la justice ne lui permettait pas d'approu- 
ver les iniquités commises à Tégard des Juifs. Quoiqu'il n*eùt 
jamais donné lieu jusqu'alors au moindre soupçon d'hérésie 
et qu'il entretint d'excellents rapports avec les dominicains, 
les obscurants le considéraient instinctivement comme leur 
ennemi. Ils lui en voulaient de son culte pour la science et la 
littérature classique, de sa passion pour la langue grecque, dont 
le premier il avait introduit l'étude en Allemagne, de ses efforts 
pour propager l'enseignement de l'hébreu et de la préférence 
qu'il accordait à « la vérité hébraïque » sur la traduction latine 
canonique de la Bible appelée Vulgate, 

Tel était l'homme que Pfefferkorn voulait s'attacher comme 
complice dans ses intrigues contre les Juifs. Quand Tapostatjuif 
se rendit une seconde fois au camp de l'empereur, il Qt d*abord 
visite à Reuchlin pour lui exposer la mission dont il était charge 
et lui montrer la commission qu'il avait reçue de Maximilien pour 
cet objet. Reuchlin approuva son projet de détruire les livres 
contenant des blasphèmes contre le christianisme, mais lui fît 
remarquer, comme l'avait déjà fait l'archevêque de Mayence, qu'il 
y avait un vice de forme dans le mandat que lui avait confié 
l'empereur. Pfefferkorn promit de tenir compte de l'observation 
et de demander a Maximilien une nouvelle commission dont la 
validité ne fût pas contestable. 

Pendant que ces pourparlers avaient eu lieu entre Reuchlin et 
Pfefferkorn, les défenseurs des Juifs n'étaient pas restes inac- 
tifs. Jonathan Cion et un autre de ses coreligionnaires influents, 
Isaac Trieste, appuyés par des chrétiens considérés, par le délé- 
gué de l'archevêque de Mayence et le margrave de Bade, avaient 
fait valoir auprès de l'empereur les privilèges accordés aux Juifs 
par plusieurs de ses prédécesseurs et par plusieurs papes. D'après 
ces privilèges, les Juifs étaient autorisés à pratiquer leur religion, 
et le souverain lui-même n'avait pas le droit d'entraver le libre 


CONFISCATION DE LIVRES A FRANCFORT 11 

exercice de leur culte ni| par coQséquent, celui de leur enlever 
leurs livres religieux. L*empereur fut aussi ioformé que le dé- 
nonciateur des Juifs était un misérable, condamné autrefois pour 
vol. Les défenseurs des Juifs semblaient avoir réussi dans leurs 
démarches, car Maximilien transféra àUriel de Gemmingen, arche- 
vêque de Mayence, les pouvoirs qu'il avait d*abord confiés à 
Pfefferkorn. 

L'empereur était malheureusement un esprit très mobile, et, 
quand PfeOerkorn vint le revoir, muni d'une nouvelle lettre, très 
pressante, de sa sœur Cunégonde, il lui rendit (10 novembre lo09) 
le mandat de conQsquer les ouvrages incriminés. L'archevêque 
Uriel de Gemmingen resta pourtant charge du soin de les exa- 
miner, mais il devait s*éclairer de Tavis des Facultés de théologie 
de Cologne, de Mayence, d'Erfurt et de Heidelberg, et de savants 
tels que Reuchlin, Victor de Karben et même Tinquisiteur 
Hochstraten, quoique ce dernier n'eût absolument aucune notion 
de l'hébreu. 

Uriel de Gemmingen délégua ses pouvoirs au régent de iUni- 
versité de Mayence pour surveiller la conQscatlon des livres. 
Accompagné de ce délégué, Pfeiïerkorn retourna à Francfort, où 
il reprit ses recherches. Il mit la main sur mille cinq cents ouvrages 
manuscrits, qu'il fit déposer à l'hùlel de ville. Dans d'autres loca- 
lités aussi il s'acquitta avec zèle de sa tâche. 

Au commencement, les principales communautés juives de 
l'Allemagne étaient restées indifférentes devant les agissements de 
PfefTerkorn ou plutôt des dominicains. Elles n'avaient pas non plus 
répondu à l'invitation qui leur avait été adressée d'envoyer des 
délégués a une réunion de notables juifs pour délibérer sur la 
situation et créer un fonds de défense. Seules, quelques com- 
munautés peu considérables avaient immédiatement voté des sub- 
sides; les communautés riches, telles que Rothenbourg-sur-la- 
Tauber, Weissenbourg et Fiîrth, s'étaient abstenues. Mais, quand 
PfefTerkorn eut commencé à confisquer les livres hébreux, non 
seulement à Francfort, mais aussi dans d'autres localités, elles 
sortirent de leur torpeur. 

Leur action s'exerça tout d'abord sur le Sénat de Francfort, 
qu'elles réussirent a se rendre favorable. Les libraires juifs, vç^ 


42 HISTOIRE DES JUIFS. 

ûaient d'habitude à la foire du printemps, à Francfort, avec des 
ballots de marchandises. PfeiTerkorn émit la prétention de mettre 
également sous séquestre tous ces livres neufs, mais le Sénat s'y 
opposa. Du reste, en prévision d*une menace de confiscation, ces 
marchands s'étaient fait délivrer par les princes et seigneurs 
de leurs pays des sauf-conduits garantissant leur personne et 
leurs biens. L'archevêque Uriel aussi ne prêta qu'un très faible 
appui à Pfefferkorn, évitant de convoquer les savants désignés par 
Tempereur pour examiner les ouvrages hébreux et montrant, en 
général, une très grande mollesse. Il semble même que plusieurs 
princes, éclairés par les Juifs sur la vraie signification de la con- 
fiscation de leurs livres, firent des démarches en leur faveur au- 
près de Maximilien» Enfin, le peuple se déclara également con- 
tre Pfefl'erkon. 

Dans l'espoir de gagner l'opinion publique à leur cause et de 
réussir à exercer par elle une pression morale sur l'empereur, les 
dominicains avaient, en eiïet, publié, sous le nom de Pfeirerkorn, 
un nouveau pamphlet contre les Juifs. Cet écrit, intitulé : « Â la gloire 
de l'empereur Maximilien », encensait sans vergogne le sou- 
verain et déplorait en même temps qu'on accordât si peu d*im- 
portance, dans les milieux chrétiens, aux accusations dirigées 
contre le Talmud. Ce fut peine perdue. On resta, en général, 
hostile à l'entreprise des obscurants. Maximilien revint même en 
parlie sur ses premiers ordres et invita le Sénat de Francfort à 
restituer aux Juifs tous leurs livres (23 mai 1510). La joie fut 
grande parmi les Juifs^ car ils avaient maintenant l'espoir non 
seulement de rester en possession de leurs ouvrages religieux, 
qui leur étaient si chers, mais aussi de conserver la situation 
qu'ils occupaient dans Tempire germano-romain. 

Il se produisit malheureusement un incident, à ce moment, 
dont les dominicains surent tirer grand profit pour leur cause. Un 
ciboire avec un ostensoir doré avait été volé dans une église de la 
Marche de Brandebourg. Le coupable, arrêté, prétendit avoir vendu 
l'hostie à des Juifs de la contrée. Ceux-ci furent alors cruellement 
persécutés par l'évêque de Brandebourg, et le prince-électeur 
Joachim I^*" fit transporter les inculpés à Berlin. Là, on les accusa 
à la fois de profanation d*hostie et de meurtre d'enfant. Sur Tordre 


MARTYRE. DES JUIFS DE BRANDEBOURG. 13 

de Joachini, treote-huit de ces malheureux furent torturés sur un 
gril ardent. Tous subirent le martyre avec un merveilleux courage 
(19 juillet 1510), à Texception de deux, qui acceptèrent le baptême 
et furent simplement décapités. C*est à roccasion de ce doulou- 
reux événement qu*il est question, pour la première fois, de la 
présence des Juifs à Berlin et dans le Brandebourg. 

Cette affaire causa une profonde émotion en Allemagne, et les do- 
minicains ne manquèrent pas de s'en servir contre les Juifs auprès 
de Tempereui . Celui-ci eut, du reste, à soutenir un véritable assaut 
de la part de sa sœur Cunégonde. Les dominicains avaient, en 
effet, fait accroire a cette princesse dévote qu'en revenant sur ses 
premières déterminations à Tégard des Juifs Maximilien semblait, 
en quelque sorte, approuver leurs plus horribles crimes et leurs 
blasphèmes contre le christianisme. Aussi, lors de son entrevue 
avec son frère, à Munich, Cunégonde se jeta à ses pieds, pleura et 
le supplia de ne plus couvrir les Juifs de sa protection. 

Maximilien était perplexe. Opposer un refus formel aux sollici- 
tations de sa sœur, c^étalt TafOiger profondément, mais, d*un autre 
côté, il commençait a se délier de Pfefferkorn et de ses agisse- 
ments. Il se tira d'embarras par une sorte de compromis. Pour la 
quatrième fois, il prit un arrêté (6 juillet 1510) relativement à la 
confiscation des livres hébreux. En vertu de cette nouvelle déci- 
sion, Tarchevêque Uriel devait demander des mémoires sur cette 
question à certaines Universités d'Allemagne, ainsi qu'à Reuchlin, 
Victor de Karben et Hochstraten, et Pfefferkorn était chargé de 
transmettre à l'empereur les conclusions de ces mémoires. 

Heureusement pour les Juifs, qui attendaient avec anxiété le 
résultat final des travaux de tous ces savants, Reuchlin se pro- 
nonça contre la suppression du Talmud. Son mémoire était écrit, 
il est vrai, dans un style lourd et pédant, à la mode du temps, 
mais il sut exposer le sujet avec habileté. H part de ce principe 
qu'il serait injuste d'accorder à tous les ouvrages juifs la même 
importance et la même valeur et qu'il faut les répartir, outre la 
Bible, en six classes. Selon lui, la classe des commentaires bibli- 
ques composés par R. Salomon (Raschi), Ibn Ezra, les Kimhides, 
Moïse Gerundi et Lévi ben Gerson, comprend des ouvrages qui, 
loin d'être nuisibles au christianisme, sont indispensables aux 


14 HISTOIRE DES JUIFS. 

théologiens chrétiens. C'est aux sources juives que les savants 
chrétiens ont puisé les éléments de leurs meilleures explications 
bibliques, ce sont les œuvres juives qui leur ont permis de com-^ 
prendre les livres sacres. Si, dans les écrits de Nicolas de Lyre, 
le meilleur commentateur chrétien de la Bible, on défalque les 
emprunts faits à Raschi, on peut réduire toute son œuvre person* 
nelle à quelques pages. Au reste, il est honteux que, par igno- 
rance de rhébreu et du grec, des docteurs de la théologie chré- 
tienne interprètent faussement les saintes Écritures. Les ouvrages 
hébreux qui traitent de philosophii^, d*histoire naturelle ou d'au- 
tres sciences, ne se distinguent en rien des ouvrages analogues 
écrits en grec, en latin ou en allemand. Quant au Talmud, objet 
principal des dénonciations de PfeflTerkorn, Reuchlin avoue n*y 
rien comprendre. Mais, ajoute-t-il, d'autres aussi n'y compren- 
nent absolument rien et se permettent pourtant de condamner 
sévèrement ce livre. C*est comme si un ignorant quelconque s'avi- 
sait d'écrire contre les mathématiques sans les avoir jamais étu- 
diées. Il conclut en s'élevant contre le projet de brûler le Talmud, 
è supposer même que cet ouvrage contienne, entre beaucoup 
d'autres choses, des injures contre les fondateurs du christia- 
nisme. <K Si le Talmud était vraiment aussi nuisible qu'on le pré- 
tend, dit-il, nos aïeux, dont l'attachement à la foi chrétienne était 
plus sincère que le nôtre, l'auraient brûlé depuis longtemps. Si 
les Juifs convertis Peter Schwarz et Pfeffêrkorn tiennent à le dé* 
truire, c est qu'ils y sont poussés par des raisons toutes particu- 
lières. » Pour terminer, Reuchlin déclarait qu'au lieu de confis- 
quer ou de brûler les livres des Juifs, il serait plus utile de 
nommer à chaque Université deux professeurs d'hébreu , qui 
enseigneraient également la langue postbiblique. On amènerait 
ainsi bien plus facilement les Juifs au christianisme. 

Jamais, depuis qu'ils étaient persécutés par les chrétiens, les 
Juifs n'avaient encore trouvé un défenseur aussi énergique que 
Reuchlin. Son plaidoyer en leur faveur était d'autant plus impor- 
tant qu'il se présentait sous la forme d'un document offlciel, des- 
tiné au chancelier et à l'empereur. Sur deux points surtout, les 
déclarations de Reuchlin avaient une réelle valeur pour les Juifs. 
Ainsi, il n'hésitait pas à affirmer que les Juifs étaient citoyens de 


REUCHLIN ET LE TALMUD. 15 

Tempire germano-romain et devaient jouir, à ce titre, des mêmes 
droits et de la même protection que les autres citoyens. C*était là, 
«n quelque sorte, la première proclamation, encore vague et in- 
complète, du principe de Témancipation des JuiTs, qui ne fut admis 
complèt^ement en Allemagne que trois siècles plus tard. Une voix 
autorisée osait enfin protester contre cette idée absurde du moyen 
&ge que, par suite de la conquête de Jérusalem par Titus et Ves- 
pasien, les Juifs étaient devenus la propriété des empereurs ro- 
mains et, par conséquent, de leurs successeurs en Allemagne. En 
second lieu, il niait formellement que les Juifs fussent des héré- 
tiques, a Comme ils se tiennent en dehors de TÉglise, dit-il, <>t qu^lLs 
ne sont pas contraints de suivre la foi chrétienne, on ne peut pas 
leur appliquer la qualification de mécréants et d'hérétiques. » 

Les conclusions des autres mémoires étaient loin de concordait 
avec celles de Reuchlin. Pour les dominicains de Cologne, la Fa* 
culte de théologie de cette ville, Tinquisiteur Hochstrateii et le 
vieux renégat Victor de Karben, qui subissaient tous la même iireû- 
tion, il était indispensable de confisquer leTalmud et les ouvr^igos 
similaires et de les livrer aux flammes. De ces ouvrages, Hooh- 
straten voulait étendre Taccusation aux Juifs eux-mêmes. Il pro- 
posa de faire réunir par des hommes compétents les passages en- 
tachés d'hérésie qui se rencontrent dans les livres incriminés et 
de demander ensuite aux Juifs s*ils reconnaissaient le danger 
présenté par des écrits aussi malfaisants. Les trouvaient-ils nui- 
sibles, alors ils devraient approuver le projet des dominicains de 
les brûler. Si, au contraire, ils déclaraient les accepter comme 
iivres religieux, l'empereur devrait les faire comparaître eux- 
mêmes comme hérétiques devant le tribunal de Tlnquisition. 

La Faculté de Mayence alla plus loin. Elle engloba dans la même 
condamnation les écrits talmudiques et la Bible. D'après les ob- 
scurants de Mayence, les saintes Écritures aussi, au moins dans 
leur texte original, étaient dangereuses. En effet, le texte hébreu 
n'est pas toujours d'accord avec la traduction latine delaVulgate. 
Dans ces cas, c'est l'original qui a tort, et les théologiens de 
Mayence n'auraient pas été fâchés d'être délivrés d'un texte qui 
gênait parfois leurs interprétations enfantines. 

A force d'avoir voulu être habiles et machiavéliques, les demi- 


16 HISTOIRE DES JUIFS. 

nicains de Cologne perdirent leur cause. Dans la pensée de Reuch* 
lin, le mémoire qu*on lui avait demandé, et qu*il envoya scellé 
de son sceau, par un messager assermenté, à Tarchevêque Uriel, 
ne devait être lu que par ce dernier et par Tempereur. Mais Pfef- 
ferkorn sut s*arranger de façon à prendre connaissance de ce mé- 
moire avant Tempereur. Outré de ce procédé, Reuchlin accusa 
publiquement les dominicains de Cologne de bris de scellés. Les 
Juifs pourtant n'eurent qu'à se louer de cet acte d'indélicatesse 
de leurs ennemis, car il tourna en leur faveur. 

Les dominicains savaient, en effet, que l'opinion de Reuchlin 
serait d'un grand poids pour l'empereur et ses conseillers. Or, 
quand ils virent que cette opinion leur était contraire, ils publièrent 
contre Reuchlin un pamphlet allemand, dans l'espoir de gagner le 
peuple à leur cause et de contraindre ainsi l'empereur à sévir 
contre les Juifs. Dans cet écrit intitulé : Cflace à main, et répandu 
par milliers d'exemplaires, Pfefferkorn, qui, en cette circonstance 
aussi, n'était que le prêle-nom des dominicains, insultait gros- 
sièrement Reuchlin. Ce pamphlet produisit une énorme sensation, 
car Reuchlin occupait une situation élevée comme savant et 
comme dignitaire de l'Empire. On trouvait surtout impudent de la 
part d'un Juif converti d'accuser d'irréligion un chrétien né dans 
le christianisme et universellement respecté. 

Reuchlin ne pouvait ni ne voulait rester sous le coup de 
telles attaques. Il porta plainte auprès de l'empereur contre Pfef- 
ferkorn. Maximilien ne cacha pas son mécontentement au sujet 
des procédés des dominicains, et il essaya de calmer Reuchlin en 
lui promettant de charger l'évèque d'Augsbourg d'ouvrir une en- 
quête sur toute cette affaire. Mais, absorbé par des occupations 
multiples, il oublia Reuchlin et ses griefs. D'un autre côté, la foire 
d'automne allait se tenir à Francfort, et Pfefferkorn aurait l'occa- 
sion d'y propager son pamphlet venimeux. 

Devant la perspective de continuer à voir son honneur impuné- 
ment outragé par ses ennemis, Reuchlin résolut de se détendre lui- 
même. Il répondit au pamphlet de Pfefferkorn par un autre pam- 
phlet allemand, le Miroir des yeux (composé à la fin d'août ou au 
commencement de septembre 1511), oii il dévoile les manœuvres de 
Pfefferkorn et de ses acolytes. 11 expose en termes simples, mais 


LE « MIROIR » DE REUCHLIN. 17 

chaleureux, Torigine de ses démêlés avec les dominicaiDS, et ra- 
conte les efforts du renégat juif pour faire condamner le Talmud 
au feu et obtenir son appui dans cette occurrence. Après avoir 
reproduit les diverses pièces qui lui furent adressées, à propos de 
cette affaire, par Maximilien et Tarchevêque de Mayence, et le 
mémoire qu'il écrivit sur ce sujet, il montre comment Pfefferkorn 
prit connaissance de ce mémoire d'une façon malhonnête et l'at- 
taqua ensuite dans un pamphlet qui ne contient pas moins ()e 
trente-quatre assertions mensongères. 

* Ce qui indigne surtout Reuchlin, c'est qu'on ait eu l'audace 
d'afOrmer qu'il s'était laissé acheter par les Juifs. Il se montre 
paiement blessé de ce que ses ennemis ne croient pas à 
ses connaissances hébraïques et lui dénient la paternité de sa 
grammaire hébraïque. Enfin, pour terminer, il prend énergique- 
ment la défense des Juifs. Au reproche que lui adresse PfefTerkorn 
d'avoir appris l'hébreu chez des Juifs et d'avoir ainsi contrevenu 
à la loi canonique qui défend d'entretenir avec eux des relations^ 
Reuchlin répond : (c Le Juif baptisé dit que la loi divine interdit 
tout rapport avec les Juifs; cela est faux. Les chrétiens peuvent 
comparaître en justice avec eux, acheter chez eux, leur faire des 
présents et des donations. Le cas peut même se présenter où un 
chrétien hérite en commun avec un Juif. Il est également permis 
de s'entretenir avec eux et de se faire instruire par eux, comme 
le prouvent les exemples de saint Jérôme et de Nicolas de Lyre. 
Enfin, il est prescrit au chrétien d'aimer le Juif comme son pro- 
chain. » 

Quand, au moment de la foire de Francfort, le Miroir de Reuch- 
Hn fut répandu parmi les milliers de personnes qui se trouvaient 
alors dans cette ville, il produisit une émotion des plus profondes. 
C'était une chose inouïe qu'un personnage illustre, tel que Reu- 
chlin, clouât au pilori comme malhonnête et menteur un adver- 
saire des Juifs. Ceux-ci surtout lisaient avec avidité cet écrit où, 
pour la première fois, un chrétien fort respecté traitait leurs accu- 
sateurs de vils calomniateurs, et ils rendaient grâce à Dieu de 
leur avoir suscité un défenseur dans leur détresse. Aussi travail- 
lèrent-ils de toutes leurs forces à la propagande de cet opuscule. 
De tous côtés, de savants et d'ignorants, Reuchlin recevait des 
v. 2 


48 HISTOIRE DES JUIFS. 

Cclicitations. On se réjouisssait qu'il eût riposté si vigoureusement 
aux obscuranls de Cologne. 

A la suile de l'apparition du «Miroir» de Reuchlin et de sa 
défense du Talmud, commença une lutte qui prit un caractère de 
plus en plus grave et dont la portée dépassa bientôt de beaucoup 
Tobjet qui l'avait fait naître. I/Cs dominicains, qui se sentaieni 
menacés et dont les moyens d'action étaient considérables, se 
défendirent avec énergie. Mais leur colère leur fit commettre des 
imprudences et les emporta au delà du but. 

Par excès de zèle, leurs amis aussi, au lieu de leur être utiles^ 
nuisirent à leur cause. Uu prédicateur de Francfort-sur-le-Mein, 
Peter Meyer, n'ayant pas réussi à arrêter la vente du « Miroir » et 
désireux pourtant de plaire aux dominicains, annonça un jour, du 
haut de la chaire, que Pfefferkorn prêcherait contre le pamphlet de 
Reuchlin la veille de la prochaine fête de la Vierge, et il invita les 
fidèles à venir assister en foule à ce sermon. L'idée n'était pas 
heureuse. Comment espérer que PfefTerkorn produirait une im- 
pression favorable sur un public chrétien avec sa figure antipa- 
thique, ses manières communes et son jargon judéo-allemand ? 
Chaque mot, chaque mouvement devait nécessairement exciter 
le rire de l'auditoire. De plus, d'après la doctrine catholique, il 
était sévèrement interdit à un laïque, et surtout à un laïque 
marié, d'officier comme prêtre. Peu de temps auparant, un berger 
avait été condamné à être brûlé parce qu'il avait usurpé les fonc- 
tions de prédicateur. Au jour dit (7 septembre 1511], Pfcflerkorn 
prêcha, non pas dans l'église même, pour ne pas scandaliser les 
fidèles, mais à l'entrée de l'église, devant un public nombreux. 
Mais le spectacle présenté par ce Juif qui multipliait les signes 
de la croix par-dessus une assemblée chrétienne et, dans son 
patois juif, exhortait ces chrétiens à la piété, parut fort peu 
édifiant. 

Jusqu'alors, le principal instigateur de cette lutle, l'inqui- 
siteur Jacob Hochstraten, s'était tenu sur la réserve, se con- 
tentant d'envoyer au feu ses lieutenants, PfelTerkorn, Ortuin 
de Graes et Arnaud de Tongres. Quand il s'aperçut de la 
tournure défavorable que prenait cette afl'aire pour les domi- 
nicains, il crut nécessaire de se jeter lui-même dans la mêlée. 


REUCHLIN DEVANT LE TRIBUNAL DOMINICAIN. 19 

Autorise sans doute par son provincial, il invita Reuchlin 
(le 15 septembre 1513) à se présenter a Mayence, dans un délai 
de six jours, à huit heures du matin, pour être jugé comme ami 
des Juifs et hérétique. Avant de lancer cet acte d^accusation con- 
tre Reuchlin, il avait préparé un réquisitoire bien documenté 
contre le a Miroir » et lelalmud. Il avait aussi pris ses mesures 
pour être appuyé dans ce procès. Il avait, en effet, sollicité de 
quatre Universités dés mémoires sur le « Miroir », et toutes les 
quatre s*étaient naturellement prononcées dans le sens qu*il leur 
avait indiqué. A la date fixée (20 septembre), Hochstraten, escorté 
de nombreux dominicains, se trouva à Mayence, où il choisit 
parmi ses partisans les membres destinés a former le tribunal, 
ouvrit la séance et se présenta à la fois comme juge et partie. 

Les griefs qu'il énonça contre Reuchlin furent ceux qu'avaient 
déjà formulés Pieiïerkorn et Arnaud de Tongres. Il lui reprochait 
de prendre trop chaleureusement la défense des Juifs, de consi- 
dérer « ces chiens «> presque autant que les membres de TÉglise, de 
leur reconnaître les mômes droits qu'aux chrétiens, et il proposa à 
la Commission de déclarer le « Miroir » entaché d'hérésie, inju- 
rieux pour le christianisme, et de condamner cet ouvrage à être 
brûlé. On ne peut pas nier qu'il y eût progrès. Du temps de Tor- 
quemada et deXiménùs de Cisneros, l'auteur aurait été livré aux 
flammes en même temps que son livre. 

A la grande surprise des dominicains, Reuchlin se présenta à 
Mayence, accompagné de deux conseillers du duc de Wurtemberg. 
Le procès mené contre lui de si étrange façon par l'Inquisition 
avait, du reste, irrité au plus haut point bien des gens, et surtout 
ses amis et ses admirateurs. La jeunesse studieuse de l'Univer- 
sité de Mayence, chez laquelle la théologie et la scolastique 
n'avaient pas encore éteint tout sentiment de justice et de géné- 
rosité, ne dissimula pas l'indignation qu'elle en éprouvait, et elle 
entraîna dans son mouvement de protestation les professeurs do 
droit et plusieurs personnages de marque. Aussi le chapitre de 
Mayence s'efforça-t-il d'amener une conciliation entre Reuchlin 
et ses adversaires. Mais Hochstraten persista dans son fanatisme 
étroit et fixa la discussion du procès au 12 octobre, jour où serait 
prononcée la sentence. 


20 HISTOIllE DES JUIFS. 

Sur Tordre de Tinquisiteur et avant le prononcé de Tarrèt, les 
ecclésiastiques de Mayence proclamèrent dans les églises que tous 
ceux qui avaient en leur possession des exemplaires du « Miroir », 
Juifs ou chrétiens, étaient tenus, sous peine d*une forte amende, 
de les livrer pour être brûlés. Le clergé promit aussi aux fidèles 
des indulgences pour trois cents jours s*ils venaient assister à l'au- 
todafé, sur la place deTéglise. Au jour fixé, on y accourut en foule. 
Sur la tribune érigée devant Téglise, on vit s'avancer d'un pas grave 
et solennel les dominicains, ainsi que les théologiens des Univer- 
sités de Cologne, Louvaîn et Erfurt. Hochstraten, qui avait rem- 
pli jusque-là les fonctions d'accusateur, alla prendre place parmi 
les juges. Le tribunal se disposait à prononcer le verdict et à 
faire allumer le feu du bûcher, quand arriva un messager de l'ar- 
chevêque Uriel. Outré des prétentions des dominicains et de leurs 
procédés à l'égard deReuchlin,UrleldeGemmingen ordonnait aux 
commissaires élus parmi ses ouailles de remettre le prononcé 
du jugement à un mois. Dans le cas où ils ne se conformeraient pas 
à ses ordres, il les relèverait de leurs fonctions d'inquisiteur et 
déclarerait toutes leurs décisions nulles et non avenues. Les 
dominicains furent atterrés de cet ordre, qui venait brusquement 
déjouer toutes leurs machinations. Seul, Hochstraten essaya de 
protester contre l'intervention de l'archevêque; mais ses collè- 
gues refusèrent de le suivre dans cette voie. Ils descendirent 
confus de la tribune, poursuivis par les cris moqueurs de la foule 
et par ces paroles de nombreux assistants : a Qu'on fasse mon- 
ter sur le bûcher ces frères qui traitent de si pitoyable façon un 
homme d'honneur. » 

Hermannde Busche, «le missionnaire de l'humanisme», comme 
l'appelle avec raison un écrivain moderne, et Ulric de Hutten, le 
défenseur chevaleresque de la justice et de la vérité, célébrèrent 
la victoire de Ueuchlin dans un chant intitulé : a Triomphe de 
Reuchlin. » Dans cette poésie, ils conseillent à l'Allemagne de se 
rendre bien compte de Timportance de la victoire remportée sur 
les dominicains par le plus illustre et le plus savant de ses enfants, 
et ils rengagent à faire à Reuchlin, à son retour dans sa patrie, une 
réception triomphale. Hochstraten est représente sous les traits 
d'un hideux fanatique qui crie sans cesse : « Au feu lesauteurset 


LE PAPE LÉON X. 2\ 

leurs ouvrages! » Ils ajoutent : c Qu'on écrive des vérités ou des 
mensonges, que les livres soient inspirés par la justice ou Tini- 
quité, Hochstraten est toujours prêt à allumer des bûchers. Il 
avale du feu, il s*en nourrit, il crache des flammes. » Ses com- 
plices, Ortuin de Graes et Arnaud de Tongres, ne sont pas mieux 
traités. Mais, c'est surtout sur PfeiTerkorn, sur ce vil renégat 
qui poursuivait ses anciens coreligionnaires de sa haine tenace, 
que s*abat le fouet vengeur de la satire. 

Naturellement, les Juifs se réjouirent aussi de la défaite des 
dominicains, car ils étaient particulièrement intéressés à Tissue 
du procès. Si le « Miroir » avait été condamné, nul chrétien n'au- 
rait plus osé les défendre, A moins de se résigner d'avance à se 
faire accuser d'hérésie, et leurs livres religieux auraient proba- 
blement subi le même sort que le < Miroir». Les rabbins d'Alle- 
magne se seraient donc montrés excellents prophètes s'ils s'étaient 
vraiment réunis en synode à Worms, comme le racontaient les 
dominicains, pour célébrer le succès de Reuchlin comme le 
signe précurseur de la chute de l'empire de Rome, c'est-à-dire 
de l'obscurantisme. 

Il était pourtant trop tôt pour chanter victoire. Reuchlin, le pre- 
mier, ne se faisait aucune illusion sur le caractère précaire de son 
succès. Il connaissait trop bien ses adversaires pour croire qu'ils 
accepteraient leur échec avec résignation. Aussi résolut-il d'en 
appeler au pape pour faire imposer définitivement silence à ses 
calomniateurs. Mais, comme il savait que la cour pontificale de 
ce temps n'était pas insensible aux riches cadeaux et que les 
dominicains ne reculeraient devant rien pour atteindre leur but, 
il écrivit en hébreu à Bonet de Lattes , médecin juif du pape 
Léon X, pour lui demander son appui. 

Léon X, de l'illustre famille des Médicis, dont le père avait dit 
qu'il était le plus intelligent de ses fils, n'était pape que depuis 
quelques mois. C'était un pontife un peu sceptique, s'intéressant 
plus à la politique qu'à la religion, ne témoignant que dédain pour 
les discussions théologiques, et préoccupé surtout de louvoyer 
habilement, et avec profit pour les intérêts temporels du Saint- 
Siège, entre l'Autriche et la France ou, plus exactement, entre la 
maison de Habsbourg et celle de Valois. Il était donc peu pro- 


22 HISTOIRE DES JUIFS. 

bable qu'il examinerait sérieusement si le « Miroir » de Reuchlin 
contenait des assertions conformes ou contraires à la foi catho- 
lique. Tout dépendrait du point de vue sous lequel on lui montre- 
rait la lutte entre Reuchlin et les dominicains. C'est pourquoi, 
Reuchlin exposa en détail à Bonet de Lattes, qui voyait fréquem- 
ment le pape, tous ses démêlés avec Pfefferkorn et ses acolytes, 
et le pria d'user de son influence pour que Léon X ne fit pas juger 
cette affaire à Cologne ou dans une ville voisine. 

Le 21 novembre 1513, probablement à la suite des démar- 
ches de Bonet de Lattes, le pape chargea les évèques de Spire et 
de Worms d'examiner eux-mêmes ou de soumettre à des délé- 
gués le diiïérend de Reuchlin et des dominicains et de prononcer 
le verdict, qui serait alors définitif. L'évêque de Worms, delà 
famille des Dahlberg, qui était ami de Reuchlin, ne voulut pas 
prendre parti dans l'affaire. Alors le jeune évêque de Spire, Georges, 
comte palatin et duc de Bavière, nomma deux juges qui convo- 
quèrent Reuchlin et Hochstraten à Spire. Le premier comparut, 
mais Hochstraten fit défaut et ne délégua même pas de repré- 
sentant sérieux. Par crainte des dominicains, les juges s'occupè- 
rent assez mollement du procès, qui traina en longueur pendant 
trois mois (janvier-avril 1514). A la fin, ils se décidèrent quand 
même à prononcer le jugement. Ils déclarèrent que le « Miroir » 
ne contenait aucune hérésie, qu'il pouvait être lu et imprimé par 
tout chrétien, que Hochstraten avait calomnié Reuchlin, qu'il 
devait s'abstenir dorénavant de foute nouvelle attaque et qu'il 
était condamné aux dépens (111 florins d'or rhénans). 

Irrités de ce nouvel échec, les dominicains traitèrent l'évêque 
de Spire de la plus méprisante façon et refusèrent de se soumet- 
tre au verdict de ses délégués. Pfefferkorn eut même l'audace 
d'arracher la copie du jugement affichée à Cologne. Contraire- 
ment aux usages, Hochstraten en appela directement au pape, 
sans même en aviser l'évêque de Spire, qui avait fait prononcer 
la condamnation en qualité de juge apostolique. Il avait des parti- 
sans parmi les cardinaux à Rome, et, à supposer qu'il ne gagnât pas 
rapidement son procès, il espérait, du moins, pouvoir le faire 
durer assez longtemps pour ruiner totalement Reuchlin en frais 
de procédure avant le prononcé de la sentence. Et comme les 


OBSCURANTS ET HUMANISTES. 23 

obscurants de tous les pays souhaitaient ardemment la con- 
damnation de Reuchlin, les dominicains comptaient bien que 
plusieui*s Universités, notamment la plus influente, celle de Paris, 
se prononceraient contre le << Miroir » et agiraient ainsi sur 
Rome. 

Devant la coalition des obscurants, les partisans de la 
science, les amis des libres recherches, en un mot, les huma- 
nistes, unirent également leurs efforts. Il se forma un véritable 
parti dont le mot d'ordre était : Courage en VhoTvnev/r de SeucA- 
lin! <K Nous tous, disaient-ils, qui appartenons à Tarmée de 
Pallas, nous sommes aussi dévoués à Reuchlin que les soldats à 
l'empereur. » C'est ainsi que, par suite de la haine de Pfefferkorn 
pour les Juifs, les chrétiens d'Allemagne se divisèrent en deux 
camps, les Reuchlinistes et les Arnoldistes (nom donné aux 
dominicains), qui se combattaient avec acharnement. 

A la tète des amis de Reuchlin marchait la jeunesse allemande 
de ce temps, Hermann de Busche, Crotus Rubianus (Jean Jaeger) 
et le vaillant et fougueux Ulric de Hutten. Ce dernier surtout, 
alors âgé de vingt-six ans, se jeta dans la mêlée avec une impé- 
tueuse ardeur, consacrant toutes les forces de sa haute intelli- 
gence et toute l'énergie de son cœur à la cause du libre examen, 
et mettant tout en œuvre pour dissiper en Allemagne les ténèbres 
du moyen âge à la lueur de l'esprit nouveau. A côté de ces jeu- 
nes gens, on trouvait des hommes mûris par l'âge et l'expérience 
et investis des plus hautes dignités : le duc Ulric de Wurtemberg 
et sa cour, le comte de Helfenstein à Augsbourg, le comte de 
Nuenar, chanoine, les patriciens Welser, Pirkheimer et Peutinger 
de Rntisbonne, Nuremberg et Augsbourg, avec leurs partisans, 
ainsi que de noml)reux prévôts, chanoines et membres du chapitre, 
et même des cardinaux et d'autres hauts dignitaires de l'Église en 
Italie. Egidio de Viterbe, général de l'ordre des augustins à 
Rome, élève et protecteur du grammairien juif Elia Lévita, qui 
aimait beaucoup la littérature hébraïque et provoqua la traduc- 
tion du livre cabbalistique Zohar^ écrivait à Reuchlin : « La Loi 
(Tora), révélée aux hommes au milieu du feu, fut sauvée une 
première fois des flammes quand Abraham sortit sain et sauf de 
la fournaise. Reuchlin vient de la préserver une seconde fols du 


24 HISTOIRE DES JUIFS. 

feu en sauvant les écrits qui éclairent la Loi et dont la dispa- 
rition amènerait le règne des ténèbres. En te donnant notre con- 
cours, nous ne défendons pas ta cause, mais la Loi; nous ne luttons 
pas pour le Talmud, mais pour TÉglise. » Fait digne de remarque, 
les franciscains aussi, par haine des dominicains, se déclarèrent 
en faveur de Reuchlin. 

Presque chaque ville allemande eut bientôt ses deux partis, les 
amis et les adversaires de Reuchlin. Ceux-là réclamaient la con- 
servation du «Miroir» et du Talmud, ceux-ci, au contraire, deman- 
daient que les deux ouvrages fussent brûlés. Par la force des choses, 
les partisans de Reuchlin devinrent les amis des Juifs, ex posant avec 
chaleur toutes les raisons qui militaient en leur faveur. Par contre, 
rhostilité des autres s*accrut contre les Juifs, qu'ils attaquaient 
violemment avec des armes empruntées aux ouvrages les plus 
médiocres et les plus inconnus. 

Peu à peu, ces démêlés eurent leur contre-coup dans l'Europe 
entière. Dans deux villes surtout, à Rome et à Paris, la lutte de 
Reuchlin et des dominicains suscita d'ardentes discussions, car 
Hochstraten attachait un grand prix à Topinion de TUniversilé de 
Paris, qu'il voulait se concilier par tous les moyens, et à Rome 
il usait de toutes les influences pour faire annuler le jugement 
de Spire. D'un autre côté, Reuchlin, tout en ayant eu gain de 
cause, avait besoin d'appui pour empêcher les intrigues de ses 
adversaires d'aboutir. Il y réussit. L'instruction du procès fut 
confiée par le pape au cardinal et patriarche Dominique Grimani. 
On savait que ce prince de l'Eglise cultivait la littérature rabbi- 
nique et la Cabbale, et qu'en sa qualité de patron des franciscains 
il détestait les dominicains. Il est très probable que les Juifs de 
Rome avaient contribué à ce succès de Reuchlin. Mais ils eurent 
le tact, comme leurs coreligionnaires d'Allemagne, de se tenir à 
l'arrière-plan, pour ne pas compromettre la cause de leur défen- 
seur par une intervention trop ouverte. Le cardinal Grimani 
invita' Reuchlin et Hochstraten (en juin 1514) à comparaître de- 
vant lui, permettant toutefois au premier, en raison de son grand 
âge, de se faire représenter par un délégué. 

Muni de lettres de recommandation et de grosses sommes d'ar- 
gent, rinquisiteur se rendit à Rome, Reuchlin aussi se fit appuyer 


REUCHLIN ET L'UNIVERSITÉ DE PARIS. 23 

par ses partisans. L'empereur Maximiiien lui-même intervint en 
sa faveur. Après avoir prêté d*abord une oreille trop complaisante 
aux calomnies de Pfeiïerkorn et aux soHicilations de sa sœur 
fanatisée, ce souverain reconnut ensuite son imprudence et 
essaya d*en annuler les conséquences. Il écrivit donc au pape que, 
manifestement, les dominicains de Cologne s'eiïorçaient, contrai- 
rement à tout droit, de faire traîner leur procès en longueur pour 
triompher du savant, honnête et pieux Reuchlin. Il ajoutait que 
c'était sur son ordre et dans l'intérêt de la chrétienté que Reuch- 
lin avait pris la défense des Juifs. 

Aux attaques de leurs adversaires, les dominicains répondirent 
par un redoublement d'audace. Dans leur fureur, ils se montrè- 
rent prêts à braver l'opinion publique, l'empereur et le pape. Ils 
firent comprendre à Léon X que, s'ils n'obtenaient pas satisfaction, 
ils n'hésiteraient pas à provoquer un schisme dans l'Église en 
s'alliant aux Hussiles de Bohême contre le Saint-Siège. Plutôt que 
de renoncer à leur vengeance, ils menaçaient d'ébranler les fon- 
dements du catholicisme. L'empereur même n'échappa point à 
leurs outrages, quand ils apprirent sa démarche en faveur de 
Reuchlin. 

Ce fut à Paris surtout que se concentrèrent alors tous les efTorts 
et toutes les espérances des dominicains. L'Université de cette 
ville, la plus ancienne de toutes les Universités européennes, 
avait une très grande autorité dans le domaine théologique. En 
cas qu'elle condamnât le livre de Reuchlin, le pape lui-même 
n'oserait sans doute pas passer outre. Il s'agissait donc, pour 
les dominicains, d'obtenir d'elle un mémoire contre leur 
ennemi. Sur les instances de Guillaume Haquinet Petit, son con* 
fesseur, le roi de France, Louis XII, exerça une forte pression sur 
l'Université de Paris en faveur des dominicains. La politique ne 
fut sans doute pas étrangère non plus à l'intervention royale. La 
France et l'Allemagne n'entretenaient pas, à ce moment, des rela- 
tions biea cordiales, et du moment que Maximilien s*étalt pro- 
noncé pour Reuchlin, Louis XII se déclara contre lui. Malgré 
tout, l'Université hésita longtemps à se prononcer. Les discus- 
sions se prolongèrent depuis le mois de mai jusqu'en août 1514. 
Les partisans de Reuchlin défendirent sa cause avec courage. 


26 HISTOIRE DES JUIFS. 

Mais ce qui détermina le vote de nombreux théologiens français, 
ce fut le fait, cité comme argument par les amis des dominicains, 
que trois siècles auparavant, à la demande de Tapostat juif Nico- 
las Donin et sur Tordre du pape Grégoire IX, saint Louis avait 
fait brûler les exemplaires du Talmud. On déclara donc que le 
a Miroir » de Reuchlin, qui défendait le Talmud, contenait des 
hérésies et devait être brûlé. Grande fut la Joie des dominicains, 
qui s*empressèrent de publier un nouveau pamphlet pour faire 
connaître le verdict de la Sorbonne. 

Pendant ce temps, la procédure avançait d*un pas excessive- 
ment lent à Rome, et les dominicains s'efforçaient d'en ralentir 
encore la marche. A Tacte d'accusation, Hochstraten avait joint 
une traduction du « Miroir » qui altérait en beaucoup d'endroits 
le sens de l'original allemand et attribuait des hérésies à l'au- 
teur. La Commission chargée de l'enquête invita donc un Alle- 
mand présent à Rome, Martin de Grôningen, à faire une traduc- 
tion Fidèle. Ce furent alors les dominicains qui réclamèrent. Par 
suite de toutes ces chicanes, Taffaire restait toujours au même 
point et avait déjà coûté à Reuchlin 400 florins d'or. Il était à 
craindre que les dominicains n'atteignissent leur but et que 
Reuchlin, ruiné par les frais, ne pût continuer à se défendre. Ses 
amis résolurent alors de ne pas persister à faire juger ce procès 
à Rome, mais de le porter directement devant l'opinion publique. 

Dans ce but, un des plus jeunes humanistes publia une série 
de lettres pleines d'esprit, de verve et de mordante satire, qui 
créèrent un nouveau genre dans la littérature allemande. Ces 
« Lettres des hommes obscurs », Epistolœ obscur orum viro- 
i*um, parues dans le courant de l'année 1515, et dont les pre- 
mières sont probablement l'œuvre de Crotus Rubianus, de 
Leipzig, sont adressées en grande partie à Ortuin de Graes et 
écrites dans un style qui imite le langage des moines incultes. 
Elles étalent au grand jour l'orgueil de ces fanatiques, leur extra- 
ordinaire ignorance, leurs vilaines passions, leur morale relâ- 
chée, leurs radotages. Tous les ennemis de Reuchlin, les Hoch- 
straten, les Arnaud de Tongres, les Ortuin de Graes, les PfelTerkorn 
cl leurs suppôts, avec l'Université de Paris, y sont criblés de 
traits acérés. L'impression produite par ces épitres satiriques fut 


LES « LETTRES DES HOMMES OBSCURS ». 27 

particulièrement profonde, parce que les dominicains et les doc- 
teurs en théologie s*y peignent en quelque sorte eux-mêmes, tels 
qu'ils sont, et y exposent naïvement leurs faiblesses et leurs 
vices. 

Les Juifs et le Talmud, qui avaient été l'occasion de toutes ces 
polémiques, ne sont naturellement pas oubliés dans les « Lettres 
des hommes obscurs », qui parient d'eux comme les dominicains 
avaient coutume de le faire, c'est-à-dire avec peu de bienveillance. 
Dans une de ces lettres, maître Jean Pellifex soumet le cas suivant 
à Ortuin^ son directeur de conscience. A l'époque de la foire de 
Francfort, il passa, avec un jeune théologien, devant deux hommes 
à l'air respectable, vêtus de robes noires avec des capuchons de 
moine, qu'il prit pour des ecclésiastiques et salua d'une respectueuse 
révérence. Son compagnon lui fit alors observer que c'étaient des 
Juifs et qu'en les saluant, il s'était presque rendu coupable d'un 
acte d'idolâtrie et, par conséquent, avait commis un péché mortel. 
En effet, si un chrétien témoigne de la déférence pour un Juif, il 
fait du tort au christianisme, parce que les Juifs ainsi honorés 
pourraient se vanter d'être supérieurs aux chrétiens, mépriser le 
christianisme et repousser le baptême. C'était là, en effet, la série 
d'accusations dirigées par les dominicains contre Reuchlin, à qui 
ils reprochaient surtout de se montrer l'ami des Juifs. Pour corro- 
borer son dire, le jeune théologien raconte qu'un jour il s'age- 
nouilla, dans l'église, devant l'image d'un Juif armé d'un marteau 
qu'il avait pris pour saint Pierre. Quand il confessa ensuite sa 
méprise à un dominicain, celui-ci lui afflrma que cet acte, quoique 
accompli par mégarde, constituait un péché mortel, et qu'il ne 
pourrait pas lui donner l'absolution s'il ne possédait pas justement 
les pouvoirs d'un évêque. Un tel acte accompli sciemment ne 
pourrait être pardonné que par le pape. Le théologien conseilla 
alors à maître Pellifex de se confesser à TofTicial, parce qu'en 
regardant attentivement il aurait bien reconnu les Juifs par la 
roue jaune attachée à leurs vêtements. Pellifex demande donc à 
OrtuîQ si son péché est véniel ou mortel, et s'il peut être absous 
par un prêtre quelconque ou seulement par l'évéque, ou s'il faut 
s'adresser au pape. 11 prie aussi Ortuin de lui faire savoir s'il ne 
pense pas que les bourgeois de Francfort aient tort de laisser les 


r 


28 HISTOIRE DES JUIFS. 

Jiiirs s*habiller comme les saints docteurs de la théologie. L'em* 
pereur ne devrait pas permettre qu'un Juif, un vrai chiens 
ennemi du Christ... (c'étaient là les épitbètes dont les dominicains 
qualinaient les Juifs). 

Dans toute l'Europe occidentale, ces « Lettres » soulevèrent un 
immense éclat de rire. Quiconque comprenait le latin en Alle- 
magne, en Italie, en France et en Angleterre, voulait les connaître. 
On raconte qu'Érasme, qui souffrait d'un abcès au cou au moment 
où il lisait ces lettres, en rit tellement que son abcès s'ouvrit. 
Dorénavant, les dominicains étaient jugés dans l'opinion publique, 
quel que fui l'arrêt que prononcerait le pape. De tous côtés on 
cherchait à savoir qui était l'auteur de ces lettres. Les uns les 
attribuaient à Reuchlin, les autres à Érasme, à Hutten ou à 
quelque autre humaniste. Ilutlen donna la vraie réponse : « II 
faut les attribuer à Dieu lui-même, » disait-il. On peut voir, en 
effet, l'action de la Providence dans ce fait qu'une simple discus- 
sion au sujet du Talmud ait pris peu à peu le caractère d'une 
lutte entre les préjugés du moyen âge et l'esprit éclairé des 
temps modernes, et soit devenue un des événements les plus 
importants de l'histoire. 

Ridiculisés ainsi par leurs adversaires, les dominicains songè- 
rent à s'en venger sur les Juifs. Ceux-ci, malheureusement, con- 
tinuaient d'être exposés à toutes les vexations. Si quelques chré- 
tiens éclairés montraient, dans leurs écrits, une certaino 
bienveillance pour le judaïsme, la chrétienté en général détes- 
tait les Juifs et leurs croyances. « S'il est chrétien de haïr les 
Juifs, disait alors Érasme, nous sommes tous d'excellents chré- 
tiens.» Leurs ennemis réussissaient donc facilement à leur nuire. 
Maintes fois déjà, Pfefferkorn avait insinué qu'on ne trouvait plus 
en Allemagne que trois communautés juives importantes, celles 
de Ratisbonne, de Francfort et de Worms. Ces communautés 
détruites, on en aurait flni avec les Juifs d'Allemagne. 

Pour obtenir l'expulsion des Juifs de Francfort et de Worms, 
leurs ennemis agirent sur l'esprit du jeune margrave Albert de 
Brandebourg, d'abord évêque de Magdebourg et récemment promu 
archevêque de Mayence. A la suite d'excitations venues sans doute 
de Cologne, ce prélat, qui acquit uae triste célébrité à l'époque de la 


L'EMPEREUR MAXIMILIEN. 29 

Réforme, invita des ecclésiastiques, des laïques et des municipa- 
lités, notamment celles de Francfort et de Worms, à se réunir à 
Francfort pour décider l'expulsion définitive des Juifs d'Alle- 
magne. De nombreux délégués répondirent à cet appel (7 jan- 
vier 1516). A cette réunion, on proposa que tous les États s'unis- 
sent pour renoncer à tous les avantages et profits que leur 
procuraient les Juifs et les exiler à tout jamais. Celte résolution 
devait ensuite être soumise à ta ratification de l'empereur. Selon 
la coutume des assemblées allemandes» on fixa une nouvelle 
réunion (8 mars) où Ton voterait définitivement cette motion. 

Devant Timminence du danger, les Juifs se décidèrent à envoyer 
une députation auprès de Tempereur Maximilien pour solliciter sa 
protection. Le souverain se souvint heureusement que les Juifs 
d* Allemagne, tout en étant les sujets de divers princes et seigneurs, 
ne dépendaient, en réalité, que de lui comme serfs de la chambre 
impériale. Il adressa donc une missive très sévère à Albert de 
Brandebourg, au chapitre de Mayence, ainsi qu'à tous ceux qui 
avaient pris part à la diète de Francfort, pour leur témoigner son 
mécontentement et leur interdire de se réunir au jour fixé. Pour 
le moment^ les Juifs de cette région étaient sauvés. Mais peu de 
temps après la mort de Maximilien, à la suite de l'émeute des 
ouvriers et des intrigues du fougueux prédicateur de la cathé- 
drale, Balthazar Hubmayer, la vieille communauté juive de Ratis- 
bonne, si estimée et si considérée, fut condamnée à Texil 
(février 1519). 

Et le procès de Reuchlin ? Il n'avançait pas vite, mais pourtant 
fi avançait. Prévoyant que la commission qui l'instruisait se pro- 
noncerait en faveur de Reuchlin, Hochstralen demanda à le porter 
devant un concile, sous prétexte qu'il ne s'agissait pas d'une 
aiïaire judiciaire, mais d'un point do doctrine chrétienne. Léon X 
y consentit, parce qu'il y voyait le moyen de ne mécontenter 
personne. Car, d'un côté, Maximilien et plusieurs princes alle- 
mands le pressaient d'acquitter enfin Reuchlin, et, de l'autre, le 
roi de France et le jeune Charles, alors duc de Bourgogne et plus 
tard empereur d'Allemagne, roi d'Espagne et souverain d'Amé- 
rique, exigeaient que le « Miroir » fût condamne. Le pape saisit 
donc avec empressement l'occasion qui s'oflrait de dégager sa 


30 HISTOIRE DES JUIFS. 

responsabilité. Il choisit une commission parmi les membres du 
grand concile de Latran, qui était alors réuni, pour examiner à 
nouveau Taffaire et prononcer le verdict. Cette commission aussi 
donna tort à Hochslraten. Mais celui-ci ne se tint pas encore pour 
battu. A force de démarches et de sollicitations, il décida Léon X 
à suspendre indéflniment le prononcé du jugement. Malgré tout, 
les dominicains avaient subi un échec, et Hochstraten quitta Rome 
confus et irrité. Son énergie n'avait pourtant pas faibli, et il ne 
désespérait pas de pouvoir recommencer la lutte dans des circon- 
stances plus favorables. 

En évitant de se déclarer ouvertement pour Tune ou Tautre 
partie, Léon X avait espéré qu*il ne mécontenterait ni les huma- 
nistes ni les obscurants et qu*il réussirait ainsi à les calmer tous. 
Mais cette longue lutte avait surexcité les esprits, et des deux 
côtés on désirait une guerre à mort. Quand Hochstraten revint de 
Rome, sa vie ne fut pas en sûreté. FMusieurs fois, on essaya de le 
tuer. Les dominicains eux-mêmes, et à leur tète le provincial de 
Tordre, Éberhard de Clèves, ainsi que tout le chapitre de Cologne, 
avouèrent à Léon X, dans une lettre ofDcielle, que, par suite de 
ces débats, ils étaient haïs et méprisés, que les écrivains et les 
orateurs les représentaient comme ennemis de la paix et de Inhu- 
manité^ que leurs prédicateurs étaient bafoués et leurs confes- 
sionaux délaissés. Du reste, Hutten, depuis qu'il avait appris à 
connaître à Rome la cour pontmcale, mettait tout en œuvre pour 
briser en Allemagne le pouvoir du clergé. 

Cependant, même après le compromis adopté par le pape, 
la lutte entre Reucblin et les dominicains continua sur un autre 
terrain. Reucblin essaya de prouver que, loin d'être nuisibles au 
christianisme, les œuvres juives pouvaient servir, au contraire, à 
en démontrer la vérité et le caractère divin. Il pensait surtout à 
la Cabbale, où il croyait réellement trouver des arguments en 
faveur de sa religion. A son grand regret, il ne pouvait pas encore 
se diriger dans les dédales de cette doctrine mystique. Mais il 
désirait ardemment la connaître, car H était convaincu qu'il réus- 
sirait à montrer Tanalogie des conceptions de la Cabbale avec les 
idées chrétiennes et à mettre ainsi à néant les doutes élevés par 
ses ennemis sur son orthodoxie, sa loyauté et son érudition. Un 


LA RÉFORME. 31 

malheureux hasard lui fit connaître Texistence de quelques écrits 
cabbalistiques des plus absurdes et des plus insensés, ceux de 
Joseph Giquatilla, de Caslille, que Taposlat Paul Riccio venait de 
traduire en latin. Dès qu'il les eut entre les roains^ il les étudia 
avec passion et publia la Science de la Cabbale, qu'il dédia à 
Léon X. Il voulut sans doute démontrer au pape, par son ouvrage, 
qu'il avait eu raison de défendre les ouvrages juifs contre les 
dominicains, puisque la Cabbale confirmait avec éclat la vérité 
des dogmes chrétiens. Il est vrai que Reuchlin n'était alors pas 
seul à témoigner cette prédilection pour la Cabbale. Plusieurs car- 
dinaux, elle pape lui-même, étaient convaincus que cette doctrine 
mystique pourrait servir à l'affermissement de TËglise. Du reste, 
quelque temps plus tard, Léon X encouragea l'impression du Tal- 
mud. En 1519, un riche et généreux imprimeur chrétien d'Anvers, 
Daniel Bomberg, publia une édition complète du Talmud de 
Babyloue, avec des commentaires, en douze volumes in-folio, qui 
servit de modèle aux éditions postérieures. Le pape accorda a 
l'imprimeur des privilèges pour le proléger contre la contre- 
façon. 

Mais il se produisit alors en Allemagne un mouvement qui fit 
bientôt totalement oublier les démêlés de Reuchlin et des domini- 
cains, un mouvement qui ébranla la papauté, fit chanceler 
rÉglise catholique sur sa base et changea l'aspect de l'Europe. 
C'était la Réforme. Au début, l'agitation provoquée par les réfor- 
mateurs n'était, en réalité, que la continuation de la lutte engagée 
au sujet du Talmud, et elle aurait été peut-être étouffée dans son 
germe si elle n'avait pas été soutenue et développée par uq homme 
d'une énergie et d'une fermeté exceptionnelles. Cet homme s'ap- 
pelait Martin Luther. D'un caractère passionné et d'une volonté 
inflexible^ Luther, obligé de défendre ses idées et de répondre aux 
objections incessantes de ses contradicteurs, s'affermit de plus en 
plus dans la conviction que le pape n'était pas infaillible et que le 
christianisme devait s'appuyer, non pas sur la volonté des papes, 
mais sur les saintes Écritures. 

Dans une comédie qui, à Torigine, parut en français ou en 
latin et fut ensuite traduite en allemand, Jean Reuchlin est très 
clairement présenté comme le créateur de ce mouvement de libre 


32 HISTOIRE DES JUIFS. 

examen, qui prit uq développement si imprévu. On y voit, en 
efTet, un savant, portant inscrit sur le dos le nom de Capnion 
(Reuchlin), qui jette sur la scène un paquet de baguettes, les 
unes droites et les autres courbées, et puis s*en va. Arrive un 
autre personnage (Érasme) qui s'eiîorce d^arranger ces baguettes 
et de redresser celles qui sont courbées ; il n'y réussit pas, secoue 
la tète et disparait. Hutten aussi se montre dans cette comédie. 
Luther, en habit de moine, apporte un tison et met le feu aux 
baguettes courbées. Un autre personnage, couvert du manteau 
impérial, frappe sur le feu avec son épée et ne fait que Tattiser 
davantage. Enfln, le pape arrive et s*empare d*un seau pour 
éteindre le feu. Mais ce seau est rempli d*huilc, et le pape est stu- 
péfait, après en avoir répandu le contenu sur le feu, de voir les 
flammes s'étendre avec une plus grande rapidité. Pfeiïerkorn et 
le Talmud auraient dû Ogurer également dans cette comédie, car 
ils ont fourni la mèche pour allumer cet incendie. 

Du reste, à ce moment, lïncendie avait déjà fait des ravages 
considérables. A la diète de Worms, Luther avait déflnitivement 
rompu avec la papauté. L'empereur Charles, quoique poussé par 
ses propres sentiments et par ses conseillers à faire monter Luther 
comme hérétique sur le bûcher, le laissa pourtant partir sain et 
sauf de Worms. Il espérait pouvoir agir plus facilement sur le 
pape tant que le grand réformateur serait en liberté. Ce ne fut que 
plus tard qu'il le mit au ban de l'empire. 

Luther se réfugia à la Wartburg. Là, dans la solitude, il tra- 
duisit la Bible en allemand. Pendant ce temps, les partisans les 
plus exaltés de la Réforme détruisaient dans la région de Wittem- 
berg toute l'organisation de l'Église, modiHant les offices dans les 
églises, supprimant la messe, relevant les moines de leurs vœux 
et permettant le mariage aux prêtres. La Reforme Fit des progrès 
rapides. Elle envahit l'Allemagne du Nord, le Danemark et la 
Suède, pénétra en Prusse, en Pologne, en France et jusque dans 
l'Espagne, ce pays du fanatisme et des persécutions. Zwingli, le 
réformateur de la Suisse, après de longues hésitations, se sépara 
aussi de l'Église romaine et introduisit dans son pays le nouveau 
service divin. 

Au début, la Réforme apporta une petite amélioration à la situa- 


LUTHER ET LES JUIFS. 33 

tioa des Juifs. Pendant que les catholiques et les protestants se 
combattaient, ils ne persécutaient pas les Juifs. Luther lui-même 
plaida leur cause^ au commencement, traitant de mensonges les 
accusations dirigées contre eux. Voici ce qu'il dit à leur sujet, dans 
son langage rude et un peu vif : « Quelques théologiens arriérés 
excusent la haine contre les Juifs en proclamant, dans leur 
orgueil, que les Juifis sont les serfs des chrétiens et la propriété de 
Tempereur. Mais quelqu'un voudra-t-ll adopter notre religion, fût- 
il le plus doux et le plus patient des hommes, s*il voit que nous 
traitons les Juifs avec tant de cruauté et que nous nous condui- 
sons à leur égard, non pas comme des chrétiens, mais comme des 
bêtes sauvages ? » 

Dans un écrit qui portait ce titre bien caractéristique : t Jésus, 
Juif de naissance » (1523), Luther se prononce encore d'une façon 
plus catégorique contre les persécutions des Juifs : a Papistes, 
évêques, sophistes, moines, tous ces insensés ont traité les Juirs 
de telle manière que tout bon chrétien devait souhaiter forcément 
de devenir Juif. Si j'avais été Juif et que j'eusse vu le christia- 
nisme inspirer des actes si iniques, j'aurais mieux aimé être un 
pourceau qu'un chrétien. Ils ont agi envers les Juifs comme envers 
des chiens et les ont accablés d'outrages. Pourtant, ces Juifs sont 
proches parents de Notre-Seigneur... Si vous voulez les aider, 
suivez à leur égard la loi chrétienne de l'amour, et non pas 
les ordres du pape, accueiilez-Ies avec bienveillance, laissez-les 
travailler avec vous pour qu'ils aient des raisons de rester avec 
vous. » 

Quelques Juifs à l'imagination ardente voyaient déjà dans la 
rébellion des protestants contre la papauté la fin du christianisme 
et le triomphe de leurs propres croyances. Pour d'autres, c'était 
rapproche de l'époque messianique. Trois savants juifs se rendi- 
rent même auprès de Luther, convaincus qu'ils réussiraient faci- 
lement à l'amener au judaïsme. En réalité, ce sont les études hé- 
braïques, bien plus que les Juifs mêmes, qui profitèrent de la 
Réforme. Reuchlin avait seulement formulé le modeste vœu qu'on 
enseignât l'hébreu pendant quelque temps dans les rares Univer- 
sités allemandes. Mais, sous Tinfiuence de la Réforme et devant la 
certitude que la Bible resterait un livre clos tant qu*on ne pourrait 
v. 3 


34 HISTOIRE DES JUIFS. 

pas la lire dans le texte original, princes et Universités créèrent 
des chaires d*hébreu, non seulement en Allemagne et en Italie, 
mais aussi en France et en Pologne. On délaissa de plus en plus 
la Muse classique, légère et souriante, qui avait détourné les 
esprits de TÉglise, pour renseignement plus austère de la littéra- 
ture hébraïque. Jeunes gens et hommes faits se groupèrent autour 
de savants juifs pour apprendre l'hébreu. Au grand scandale des 
fanatiques des deux religions, il en résulta des relations plus cor- 
diales entre les maîtres juifs et les élèves chrétiens, et ainsi plus 
d'un préjugé s'évanouit. 

Parmi les maîtres juifs qui répandirent la connaissance de la 
langue hébraïque parmi les chrétiens, le plus célèbre fut un gram- 
mairien d'origine allemande, Élia Lévita (né vers 1468 et mort 
en 1549). A la suite du sac de Padoue, il s'était rendu par Venise 
à Rome, où le cardinal Egidio de Vlterbe l'accueillit chez lui, pour 
qu'il lui enseignât la grammaire hébraïque et la Cabbale, et sub- 
vint à son entretien et à celui de sa famille pendant plus de dix 
ans. Entre autres chrétiens de distinction, Lévita eut comme élève 
Georges de Selves, évêque de Lavaur, qui était ambassadeur de 
France à Rome. Les rabbins d'esprit étroit lui reprochaient ses 
rapports fréquents avec les chrétiens, mais il leur déclarait qu'en 
réalité la cause du judaïsme en profitait, puisque ses élèves 
devenaient amis des Juifs. Un autre motif d'aversion des ortho- 
doxes pour Lévita, c'est qu'il soutenait que les signes des voyelles 
hébraïques, loin d'avoir été révélés sur le Sinaï, n'étaient même 
pas encore connus à l'époque talmudique. Son opinion souleva 
dans certains milieux un véritable orage, absolument comme s'il 
avait nié la Révélation. Ses descendants mêmes éprouvèrent plus 
tard les effets de cette hostilité. 

D'autres savants juifs enseignèrent l'hébreu aux chrétiens. On 
a déjà vu qu'Obadia Sforno avait été le maître de Reuchlin. Il faut 
aussi mentionner Jacob Mantino et Abraham de Balmes, contem- 
porains de Lévita. En général, il régnait à ce moment, dans la chré- 
tienté, un vif enthousiasme pour les études hébraïques. Dans plu- 
sieurs villes d'Italie et d'Allemagne, même là où ne demeurait 
aucun Juif, on imprimait des grammaires hébraïques, anciennes 
ou récentes. Tous voulaient savoir l'hébreu et comprendre les 


■5' 


LES ÉTUDES HÉBRAÏQUES A PARIS. 35 

livres saints dans leur texte origiDal: Luther aussi étudia la langue 
hébraïque, pour mieux se pénétrer de Tesprit de la Bible. 

Chose extraordinaire, cet amour de rhébreu se manifesta jusque 
dans rUniversité de Paris. On sait que la Sorbonne avait condamné 
au feu le « Miroir » de Reuchlin, qui parlait en faveur du Talmud 
et des études hébraïques. Six ans plus tard, elle possédait une 
chaire d'hébreu et une imprimerie hébraïque, et c*était Guillaume 
Ilaquinet Petit, le principal instigateur de la condamnation du 
9 Miroir », qui encourageait renseignement de la littérature juive. 
Sur son conseil, le roi François ^^ appela en France Augustin Jus- 
tiniani, évoque de Corse, qui était familiarisé avec Thébreu. Il in- 
vita (paiement Eiia Lévita, probablement sur la proposition de 
Georges de Selvcs, à venir occuper la chaire d'hébreu a Paris. 
C'était là un progrès immense. Qu'on songe que depuis un siècle, 
aucun Juif ne pouvait se fixer ni même séjourner dans la France 
proprement dite, et voici qu'on propose à un Juif de venir occuper 
une situation élevée et instruire des chrétiens. Pourtant Elia Lé- 
vita déclina cette offre. Il appréhendait de se trouver seul comme 
Juif en France, et, d'un autre côté, il ne se sentait pas de taille à 
essayer de provoquer le rappel de ses coreligionnaires. Ce fut 
donc Justiniani qui accepta la mission d'enseigner l'hébreu en 
France. Il inaugura son enseignement à l'Université de Reims. 
Pour pouvoir mettre une grammaire hébraïque entre les mains des 
étudiants, il fit imprimer l'ouvrage sans valeur de Moïse Kimhi. Il 
imprima également à Paris (1520), lui dominicain, une traduction 
latine du « Guide des égarés » de Maïmonide, ce traité de philo- 
sophie religieuse qui, sur la demande de rabbins fanatiques, ap- 
puyées par les dominicains, avait été brûlé dans cette ville trois 
siècles auparavant. Les maîtres chrétiens avaient naturellement 
besoin de recourir aux lumières de savants juifs pour leur ensei- 
gnement de l'hébreu. Quand Paul Fagius, prêtre réformateur et 
disciple de Reuchlin, voulut fonder une imprimerie hébraïque à 
Isny, il demanda le concours de Lévita. Celui-ci le lui accorda, 
parce qu'il avait besoin d'un éditeur pour ses lexiques chaldéen 
et talmudîque. 

La Réforme appela aussi de nouveau l'attention sur la Bible, 
qui était négligée depuis fort longtemps. Cet admirable monument 


36 HISTOIRE DES JUIFS. 

des temps antiques avait été enveioppe ae tant de voiles, altéré 
par tant de fausses interprétations et surchargé de tant de 
commentaires qu'il en était devenu absolument méconnaissable. 
Comme on avait essayé de trouver toutes les idées, toutes les con- 
ceptions et tous les systèmes dans l'Ecriture sainte, on n'en com- 
prenait plus le vrai sens. Les laïques chrétiens ne connaissaient 
plus la Bible, parce que la papauté, défiante, en avait interdit la 
traduction en langue vulgaire, et les ecclésiastiques ne la con- 
naissaient que fort mal par la Vulgate latine, qui fausse fréquem- 
ment le sens du texte. Ce fut donc un événement important quand 
Luther la traduisit, dans sa solitude de la Wartburg, en langue 
allemande. Pour beaucoup, c'était comme une nouvelle Révélation, 
qui illuminait leur esprit d'une clarté radieuse. Les catholiques 
eux-mêmes furent obligés de violer la prescription des papes 
et de donner des versions de la Bible en langue vulgaire. Aussi 
fut-elle traduite successivement dans presque toutes les langues 
européennes. Chez les Juifs aussi, on sentait la nécessite de faire 
connaître la Bible au peuple. Elia Lévita la traduisit eu allemand 
à Constance, quand il retourna d'Isny à Venise, et un iMarrane 
de Ferrare, Duarte de Pinel, dont le nom juif était Abraham Usque, 
en donna une version espagnole. Entraîné par le courant, Daniel 
Bomberg n'hésita pas à entreprendre la tâche considérable d'im- 
primer l'Ancien Testament avec les commentaires de Raschi, d'Ibn 
Ezra, de Kimhi, de Gersonide et d*autres savants. Cette Bible rab- 
binique eut un tel succès qu'il fallut, depuis, en donner sans 
cesse de nouvelles éditions. 


L'INQUISITION ET LES MARRANES. 37 


CHAPITRE II 

l'inquisition et les marranes 
extravagances cabbalistiques 

et messianiques 

(1530-1548) 

La secousse qui ébranla si fortement le christianisme, dans le 
premier quart du xvi^' siècle, agit à peine sur Torganisation inté- 
rieure du judaïsme. Pendant que, chez les chrétiens, un change- 
ment très sensible se pro4uisit dans les idées, les mœurs et même 
la langue, et qu'on put assistera un véritable rajeunissement, les 
Juifs laissèrent leur vieil édifice a peu près intact. Il est vrai qu'ils 
n'eurent pas de vrai moyen ège, et, par conséquent, la nécessité de 
modiRcations importantes et de lavènement d'un esprit nouveau se 
faisait moins sentir chez eux. Pourtant, tout n'était pas parfait, à 
ce moment, dans le judaïsme. Les principes si élevés et si purs 
de la doctrine juive n'étaient pas encore complètement entrés dans 
la pratique, le peuple n'était pas sincèrement religieux et 
l'esprit des chefs manquait de netteté et de précision. Parmi les 
Juifs aussi, la scolastique avait exercé ses ravages. De plus, on 
conservait jalousement tous les vieux usages; le culte synagogal 
ne parlait pas sufflsamment au cœur et n'avait aucune solennité. 
La prédication était presque inconnue dans les communautés alle- 
mandes ; tout au plus les rabbins faisaient-ils parfois des confé- 
rences talmudiques, incompréhensibles pour la foule et surtout pour 
les femmes, et, par conséquent, sans action sur leur conduite. Les 
prédicateurs hispano-portugais prêchaient, il est vrai, dans leur 
langue maternelle, mais leurs sermons n'étaient qu'une longue 
argumentation, selon la méthode scolastique, et passaient par- 
dessus la tète de leurs auditeurs laïques. 

Un autre point faible était le manque d'union dans les commu- 
nautés. La persécution avait amené dans les villes importantes de 
ritalie et de la Turquie des réfugiés juifs de la Péninsule ibérique 


38 HISTOIRE DES JUIFS. 

et de rAlIemagne. Au lieu de se joindre à la communauté existante, 
ces transfuges formèrent des groupes séparés, sans lien sérieux 
entre eux. Dans certaines villes, on trouvait à la fois des com- 
munautés italiennes, romanes (grecques), espagnoles, portugaises, 
allemandes et même africaines. Ainsi, Constantinople, Andrinople 
etSalonique possédaient tout un groupe de communautés dont 
chacune avait son administration, son rituel particulier, ses rab- 
bins, ses écoles, ses institutions de bienfaisance, ses compétitions 
et ses querelles intestines. Il était Impossible, dans ces condi- 
tions, de réaliser une œuvre sérieuse et qui fût vraiment d'intérêt 
général. Les chefs religieux, qui, presque tous, étaient de mœurs 
pures et austères et d*une sincère piété, se trouvaient dans une 
situation diflicile et manquaient du courage nécessaire pour 
combattre avec énergie Tégoïsme, la présomption et Torgueil des 
riches. 

Ce qui était encore plus funeste, pour le judaïsme de ce temps, 
que cette division des communautés en groupes et sous-groupes, 
c'est que, chez les Juifs espagnols comme chez ceux d'ori- 
gine allemande, on ne rencontrait ni initiative hardie, ni lar- 
geur de vues, ni élévation d'esprit. Tous, il est vrai, savaient 
mourir avec une vaillance héroïque pour les croyances pater- 
nelles, mais pour tout le reste on demeurait enfermé dans le 
cercle étroit de la routine. Ceux qui cultivaient la science se 
contentaient de marcher dans les sentiers battus. On s*appliquait 
principalement à expliquer les auteurs anciens, à commenter les 
œuvres déjà existantes et même à écrire des commentaires sur 
d'autres commentaires. Les talmudistes interprétaient le Talmud, 
et les philosophes le « Guide » de Maïmonide. Pas de soufJle poé- 
tique, même chez ceux qui avaient été nourris de poésie, pas un 
cri de douleur qui fit vraiment frissonner pour exprimer les souf- 
frances des Juifs. La seule nouveauté de ce temps fut le goût que 
quelques Juifs d'origine espagnole témoignèrent pour l'histoire. Ils 
-entreprirent de raconter pour la postérité le long martyre de leurs 
aïeux. Les savants juifs qui enseignaient l'hébreu aux chrétiens, 
Abraham Farissol, Jacob Mantino, Abraham de Balmes, quoique 
très honorés par leurs élèves, ne jouissaient pas d'une grande 



autorité parmi leurs coreligionnaires. Elie Delmedigo, qui était 


LÉON MEDIGO. 39 

pourtant bien supérieur à ces savants, n*exerçait pas une plus 
grande influence qu*eux sur ses coreligionnaires. 

Parmi les autres rabbins établis en Italie, Isaac Abrabanel, le 
représentant du vieil esprit hispano-juif, condamnait les libres 
recherches et toute spéculation scientiflque, parce que, selon lui, 
les écrits philosophiques de Maïmonide contiennent des hérésies. 
Un transfuge portugais, Joseph Yabéç, et Abraham ben Salomon, 
de Trujillo, allaient jusqu*à rendre la philosophie responsable de 
l'expulsion des Juifs d'Espagne et de Portugal. Égarés par elle, 
disaient-ils, les Juifs de ces pays avaient péché et avaient ainsi 
attiré sur eux ce terrible châtiment. 

Seul Léon Abrabanel, appelé aussi Léon Medigo, composa en 
ce temps une œuvre originale, les Dialoghi d'amore ou a Dialo- 
gues d'amour v. Cette œuvre montre la souplesse extraordinaire du 
génie juif. Il est remarquable, en effet, qu'après avoir été arraché 
aux douceurs d'une existence aisée, jeté dans un pays étranger, 
obligé d'errer à travers toute l'Italie, et le cœur encore saignant 
de la perte de son fils aîné, qu'on lui avait ravi pour l'élever dans 
la foi chrétienne, Léon Medigo ait conservé assez de fermeté d'es- 
prit pour accepter bravement sa nouvelle situation, s'adonner à 
l'étude de la langue et de la littérature italiennes, et essayer de 
créer un système de philosophie. Dix ans à peine s'étaient 
passés depuis son départ de l'Espagne, et déjà il était consi- 
déré comme un des savants de l'Italie, tenant brillamment 
son rang parmi les lettrés, au goût si pur, de l'époque des Médi- 
cis, et se distinguant par la variété de ses connaissances. Le 
même homme qui avait adressé en vers hébreux, à son fils, 
baptisé par contrainte en Portugal, les conseils les plus élevés et 
les plus tendres pour l'engager à rester fidèle de cœur au judaïsme 
et à se rappeler sans cesse la douleur de ses parents, ce même 
homme écrivit ces «Dialogues» tout débordants d'amour, où Philon 
exprime sa profonde tendresse pour Sophie. 

Dans cet ouvrage, qui n'a du roman que la forme, Léon Medigo 
expose ses idées philosophiques. A vrai dire, c'est plutôt une 
idylle philosophique qu'un système sérieux. L'auteur y fait plutôt 
preuve d'imagination que de profondeur de pensée, et ses obser- 
-vations sont plus. ingénieuses que justes. Peut-être Léon Medigo 


40 HISTOIRE DES JUIFS. 

développa-t-il ses conceptions vraiment philosophiques dans un 
autre ouvrage, aujourd'hui disparu, qu*il avait intitulé « Harmo* 
nie du ciel ». Ses a Dialogues » n*ont rien de parliculièremont 
juif. Aussi trouvèrent-ils plus d'admirateurs parmi les chrétiens 
que parmi les Juifs. Les Italiens surtout étaient Tiers de voir 
exposées pour la première fois des pensées philosophiques dans 
leur langue. Cet ouvrage fut bientôt traduit en latin et en espa- 
gnol. Le sombre et fanatique roi d'Espagne, Philippe II, accepta 
même la dédicace de la traduction espagnole. 

A côté de Léon Medigo, qui fut une glorieuse exception parmi 
ses coreligionnaires de ce temps^ apparaissent malheureuse- 
ment des hommes qui firent le plus grand mal au judaïsme. Ce 
sont les exilés espagnols Juda Hayyat, Barukh de Bénévent, 
Abraham Lévi, Méïr ben Gabbaï, Ibn-Abi Zimra, qui firent péné- 
trer les rêveries cabbalistiques en Italie et en Turquie et déployè- 
rent une grande activité pour propager leurs divagations. Leur 
tftche leur fut facilitée par l'accueil enthousiaste que plusieurs sa- 
vants chrétiens, Ëgidio de Viterbe, Reuchlin, Galatini, et même 
un pape, avaient fait aux extravagances de la Cabbale. On se 
disait, parmi les Juifs, qu'une doctrine qui séduisait ainsi les chré- 
tiens les plus considérés devait être forcément l'expression de la 
vérité même. Fait tout nouveau, des prédicateurs enseignèrent la 
Cabbale du haut de la chaire, affirmant avec une imperturbable 
audace la supériorité des cabbalistes sur les autres rabbins, 
parce qu'eux seuls comprenaient vraiment la loi. Aussi la Cab- 
bale, qui n'avait eu jusqu'alors qu'un nombre très limité d'adep- 
tes, se répandit-elle peu à peu dans le peuple, qu'elle infecta 
de son poison ; elle fît sentir son infiuence désastreuse jusque 
dans le culte synagogal et la vie religieuse. Les rabbins ne s'op- 
posèrent que mollement à cet envahissement, parce qu'eux aussi 
n'étaient pas loin de croire au caractère divin de cette doctrine. 

Il arriva ce qu'on pouvait facilement prévoir. La Cabbale fit 
naître des rêveries messianiques dans ces esprits troublés. 
Comme autrefois les Esséniens, les cabbalistes ne nourrissaient 
qu'une seule pensée, ne poursuivaient qu'un seul but, provoquer 
l'arrivée du règne messianique, et ils trompaient leur impatience 
en fixant d'avance la date de cet événement à l'aide de combinai* 


ASCHER LAEMLEIN. 41 

80DS de lettres et de chiffres. Sans le vouloir, Isaac Abrabanel 
avait aidé à créer ce mouvement. Les terribles souffrances qui 
avaient atteint les exilés juifs d'Espagne et de Portugal avaient, 
en effet, jeté parmi eux la consternation et le désespoir. Crai- 
gnant qu'ils ne devinssent une proie facile pour les convertis- 
seurs chrétiens, Abrabanel essaya de relever leur courage en 
démontrant dans trois opuscules, par des calculs appuyés sur des 
versets de Daniel et des sentences de l'Aggada, que la délivrance 
messianique commencerait a se réaliser dans Tannée 5263 de la 
Création (1503) et serait complète quatre «semaines d'années plus 
tard », après la chute de Rome. 

Encouragé par l'assurance avec laquelle un personnage aussi 
considéré qu'Abrabanel annonçait l'arrivée du Messie, et sur- 
excité par les extravagances des cabbalistes, un aventurier 
allemand du nom d'Ascher Laemlein ou Laemlin se présenta 
en Islrie, dans le voisinage de Venise, comme le précurseur 
du Messie (1502). Il affirma que le Messie arriverait infaillible- 
ment avant six mois, si les Juifs savaient se rendre dignes de ce 
bonheur par une pénitence rigoureuse, par des macérations et 
de nombreuses aumônes. Ses promesses trouvèrent créance en 
Italie et en Allemagne. On multiplia les jeûnes, les prières, les 
actes de bienfaisance. Cette année fut appelée a7inée de péni- 
tence. Les gens sensés môme n'osèrent pas se mettre trop ouver- 
tement en travers de cette folie, qui atteignit aussi des chrétiens. 
Mais le prophète mourut subitement ou fut assassiné, et l'aven- 
ture en resta là. 

Pourtant, les espérances messianiques des Juifs ne disparurent 
pas avec Laemlein. Ces espérances leur étaient, du reste, néces- 
saires pour leur faire supporter leurs souffrances, et ils persis- 
taient à ajouter foi, malgré leurs premières déceptions, aux pro- 
messes de leur délivrance prochaine dont les cabbalistes 
continuaient à les leurrer. Trente ans après la mort de Laemlein, 
se produisit une nouvelle agitation messianique, qui prit un 
développement considérable et fut appuyée par des personnages 
Importants. Les Marranes d'Espagne et de Portugal y jouèrent le 
principal rôle. 

On peut dire sans exagération qu'à cette époque, les Marranes 


42 HISTOIRE DES JUIFS. 

claient les plus malheureux des hommes. Arrachés par la vio- 
lence à la religion de leurs pères, à laquelle leur cœur restait 
fidèlement attaché, obligés d'observer des pratiques qui leur 
inspiraient de Taversion, ils se savaient étroitement surveillés 
.par l'Inquisition et, en dépit de leur conversion au christianisme, 
profondément haïs des chrétiens. Pour les raisons les plus futiles, 
^ur la dénonciation du premier venu, ils étaient soumis aux plus 
atroces tortures et livrés aux flammes. On sait avec quel impla- 
cable cruauté l'inquisiteur général Torquemada avait sévi contre 
eux. Son successeur, Deza, les traita peut-être encore avec plus de 
rigueur. Aidé de ses acolytes et particulièrement de Diego Rodri- 
guezLucero (le lumineux), que ses contemporains, à cause de son 
sombre fanatisme, surnommèrent Tenebrero (robscur), Deza fit 
périr des milliers de Marranes. La férocité de Lucero souleva une 
profonde indignation même parmi les chrétiens de Cordoue, qui 
réclamèrent sa destitution. L'inquisiteur général Deza, qui était 
de complicité avec Lucero, non seulement ne tint nul compte de 
ces plaintes, mais alla jusqu'à accuser les plaignants, chevaliers, 
dames de la noblesse, ecclésiastiques et religieuses, de vouloir 
favoriser l'hérésie juive. 

Le troisième inquisiteur général, Ximénès de Cisneros, se mon- 
tra moins sévère envers les anciens chrétiens suspects, mais 
traita les nouveaux chrétiens d'origine juive ou maure avec la 
même inexorable rigueur que ses prédécesseurs. Ce fut lui qui 
tint un langage menaçant à Charles-Quint quand ce souverain 
voulut autoriser les Marranes d'Espagne, contre le payement 
d'une somme de 800,000 couronnes d'or, à pratiquer librement 
la religion juive. Du reste, les Marranes eurent bientôt de nou- 
veaux compagnons d'infortune. La Réforme avait, en effet, pénétré 
également en Espagne, et, comme elle causait beaucoup d'em- 
barras à Charles-Quint en Allemagne, il invita le Saint-Office à 
exercer une surveillance vigilante sur les luthériens espagnols. 
L'Inquisition se conforma avec empressement au désir de l'em- 
pereur et elle fit monter sur le bûcher avec un zèle égal juifs, mu- 
sulmans et protestants. 

En Portugal, la situation des Marranes était moins pénible. Le 
roi Manoël, comme on l'a vu précédemment, avait fait traîner 


LES MARRANES EN PORTUGAL. 43 

Bux fonts baptismaux les Juifs prêts à émigrer, mais, pour 
ne pas les pousser au désespoir, il les avait placés pendant 
vingt ans, par « Tédil de tolérance », a Tabri des persécu- 
tions du Saint-Office. Ils étaient même autorisés à avoir en 
leur possession et à étudier des livres hébreux. Confiants 
dans le décret royal, les Marranes portugais observaient 
presque ouvertement les rites juifs. A Lisbonne, ou ils étaient 
établis pour la plupart, ils possédaient une synagogue. Contraints 
de suivre en apparence les usages chrétiens, ils se rendaient fré- 
quemment à la synagogue pour demander pardon à Dieu des 
péchés qu'ils étaient forcés de commettre. Là, les aines ensei- 
gnaient aux plus jeunes la Bible et le Talmud, les initiaient aux 
usages juifs et leur inculquaient l'amour du judaïsme. Les Mar- 
ranes du Portugal pouvaient aussi émigrer plus facilement que 
ceux d'Espagne. Après avoir vendu leurs biens, ils se rendaient 
isolément ou par groupes dans la Berbérie,ou en Italie et en Tur- 
quie. Pour empêcher cette émigration, Manoël avait bien défendu 
aux chrétiens d'acheter les immeubles des Marranes sans une 
permission spéciale du roi, et les Marranes eux-mêmes n'avaient 
pas le droit de partir avec leurs femmes et leurs enfants sans y 
avoirété préalablement autorisés par le souverain. Mais il n'était 
pas difficile aux Marranes de tourner celte loi. 

Naturellement, les Marranes d'Espagne enviaient la sécurité 
relative dont jouissaient leurs congénères portugais, et ils s'effor- 
çaient de passer la frontière. Le gouvernement espagnol insista 
alors auprès de Manoël pour qu'il défendit l'accès de son pays à 
tout Espagnol qui ne serait pas muni d'un certificat attestant sa 
parfaite orthodoxie. 

La situation des Marranes du Portugal aurait donc été suppor- 
table sans la haine qu'ils inspiraient au peuple. Celui-ci, en 
réalité, les détestait moins pour leur aftachement au judaïsme que 
parce qu'ils étaient plus actifs et plus industrieux que les chré- 
liens. Dès que ces néo-chrétiens eurent été autorisés à pratiquer 
tous les métiers, à affermer la dîme due à l'Église, à occuper 
toutes les fonctions et même à entrer dans les ordres et à 
accepter des dignités ecclésiastiques, ils excitèrent au plus haut 
degré la jalousie des anciens chrétiens. On se contenta d'abord 


44 HISTOIRE DES JUIFS. 

de les appeler de noms injurieux, et Manoël dut intervenir pour 
l'interdire. Mais, pendant plusieurs années, la recolle fut mau- 
vaise, et il en résulta une grande cherté de vivres. Pour surcroit 
de malheur, une épidémie se joignit a la famine. Immédiatement, 
toutes les rancunes et toutes les haines se déchaînèrent contre 
les Marranes. On les accusa d'accaparer le blé et de Texporler 
dans des pays étrangers pour affamer les vrais chrétiens. La 
fouie en voulait surtout à un riche Marrane, Joao Rodrigo Masca- 
renhas, fermier général des impôts. 

Toujours a TaiTAt pour satisfaire leur haine contre les Mar- 
ranes, les dominicains s'empressèrent de mettre à profit ces 
dispositions hostiles du peuple. Un jour, ils annoncèrent que, 
dans un miroir encadré dans une croix, on apercevait la Vierge et 
d'autres apparitions miraculeuses. Ils attirèrent ainsi une foiile 
énorme dans l'église. Un dominicain monta alors en chaire pour 
exciter les assistants contre les néo-chrétiens, et deux autres 
religieux, Joao Mocho et Fralre Bernardo, traversèrent les rues, 
une croix à la main et s'écriant : « Hérésie ! Hérésie ! « Flairant une 
occasion de piller, toute la lie de la population de Lisbonne suivit 
bientôt les deux dominicains, auxquels se joignirent des matelots 
allemands, néerlandais et français. Près de dix mille forcenés par- 
coururent ainsi la ville, tuant tous les Marranes qu'ils purent trou- 
ver, hommes, femmes et enfants. Le carnage dura deux jours. Un 
Allemand, qui était alors à Lisbonne, fait ces réflexions : a Lundi, 
j'assistai à des scènes que je n'aurais jamais cru possibles si je ne 
les avais pas vues de mes propres yeux, tant elles étaient atro- 
ces. » Des femmes enceintes furent jetées par les fenêtres, 
et on les recevait sur des piques. Les paysans, accourus à la 
curée, suivirent l'exemple des citadins. 2,000 à 4,000 Marranes 
furent tués dans cette émeute. 

Le roi Manoël continua pourtant de protéger les Marranes. Par 
un décret du mois de mars 1507, il accorda aux nouveaux chré- 
tiens les mêmes droits qu'aux anciens et les autorisa à émigrer, 
et, par un autre décret, il les défondit pendant seize nouvelles 
années contre toute accusation fondée sur l'observance des pra- 
tiques juives. Mais ces édits royaux ne firent qu'augmenter la 
haine du peuple contre les Marranes. 


SOUFFRANCES DRS MARRANES. 45 

Cette haine put se satisfaire librement sous le règne de 
Joao III (1522-1557), successeur de Manoël. Encore infant, Joao 
manifesta déjà sa malveillance pour les Marranes. Au commence- 
ment de son règne, il tint pourtant compte des édits promulgués 
par son père en faveur des Marranes. II suivit en cela les avis des 
anciens conseillers de Manoël, qui étaient encorenout émus au 
souvenir des scènes déchirantes qui accompagnèrent le bap- 
tême forcé des Juifs, et, d'un autre côté, reconnaissaient les ser- 
vices considérables que les Marranes rendaient à l'État comme 
commerçants, industriels, banquiers, savants et médecins. Mais 
à la longue, sous l'influence de conseillers fanatiques, ses dispo- 
sitions se modifièrent à l'égard des Marranes. Sur les instantes 
sollicitations de la reine Catherine, infante espagnole qui avait 
hérité du fanatisme de son père, et des dominicains qui brûlaient 
du désir d'imiter les exploits de leurs collègues d'Espagne, 
Joao m chargea un fonctionnaire, Jorge Themudo, de surveiller la 
conduite des Marranes de Lisbonne et de lui adresser un rapport sur 
eux. Comme il était facile de le prévoir, Themudo put affirmerau roi 
(juillet 1524) qu'une partie des Marranes observaient le sabbat 
et la Pàque juive et négligeaient les cérémonies et rites chré- 
tiens, s'abstenant d'assister à la messe et aux offices, de se 
confesser, de demander l'extrème-onction avant de mourir, de se 
faire enterrer dans des cimetières chrétiens, ou de faire réciter 
des messes pour l'âme des morts. 

A côté de Themudo, le roi Joao avait placé d'autres espions 
parmi les Marranes. Le principal d'entre eux fut un néo-chrétien 
d'Espagne, Henrique Nunez. Élevé à l'école de l'inquisiteur 
Lucero, il désirait que le Portugal imitât sa voisine et allumât, à 
son tour, des bûchers pour les hérétiques. Profitant de sa qualité 
de Marrane, il se ghssa comme ami dans les demeures de ses core- 
ligionnaires, les épiant et communiquant au roi les pensées se- 
crètes de ceux qui avaient foi en lui et lui ouvraient leur cœur. 

Circonvenu par ses proches et convaincu par les divers rap- 
ports qui lui ét'aient parvenus, Joao III envoya secrètement Nunez 
en Espagne pour informer Charles-Quint de son désir d'introduire 
l'Inquisition en Portugal, et lui demanda d'appuyer son projet 
auprès du pape. Mais les Marranes eurent vent de ce qui se tra- 


46 HISTOIRE DES JUIFS. 

mait et résolurent de faire mourir Tespioa Nunez avant qu'il eût 
accompli sa mission. Deux Marranes franciscains, ou portant 
simplement le costume de cet ordre, Diego Vaz et André Dias, 
suivirent Nunez ; ils Tatteignirent dans le voisinage de la firon- 
tière espagnole, près de Badsgoz, et le tuèrent. Découverts, ils 
furent soumis a la torture et finalement attachés à la potence. Le 
traître Nunez fut honoré par TÉglise comme un martyr, presque 
béatifié, et surnommé Firme-Fé, « ferme dans la foi ». 

Après cet attentat^ les Marranes s'attendirent a être traités 
avec la plus grande rigueur. Et, de fait, le roi fit ouvrir une en- 
quête, menaçant les coupables des plus terribles châtiments. 
Hais, à rétonnement général, cette enquête traîna en longueur, 
et le roi ne semblait plus vouloir donner suite à son projet d'instal- 
ler rinquisition dans ses États. Un événement inattendu, Tappa- 
rition d*un aventurier juif, avait modifié ses plans. 

A ce moment, surgit, en effet, brusquement un homme venu de 
rOrient, qui agita profondément les Juifs de divers pays par ses 
visions et ses prédictions messianiques. Était-ce un imposteur? 
Était-il, au contraire, sincère dans ses prophéties? Voulnit-il 
jouer un rôle politique ou messianique ? Quoi qu'il en soit, cet 
étrange personnage, nommé David, se montra subitement en 
Europe et réussit rapidement à réveiller partout les plus séduisantes 
espérances. II se disait membre de la tribu de Reuben, qui, à ce 
qu'il affirmait, vivait indépendante en Arabie ; il se prétendait 
prince et frère du roi juif de cette tribu, et portait, pour cette 
raison, le nom de David Reubeni. Après avoir parcouru l'Arabie, 
la Nubie, TÉgypte, il arriva en Italie. Là, il raconta que son frère, 
qui commandait à plus de trois cent mille guerriers d'élite, et les 
soixante-dix anciens du pays de Khaïbar l'avaient délégué auprès 
des souverains européens, et notamment auprès du pape, pour 
obtenir des fusils et des canons. Munis de ces armes, les guer- 
riers juifs combattraient, d'une part, les peuplades musulmanes 
qui empêchaient l'union des tribus juives des deux rives de la 
mer Rouge, et, d'autre part, expulseraient les Turcs de la Terre 
Sainte. 

David Reubeni avait dans sa personne et ses manières quelque 
chose d'étrange, d'excentrique, de mystérieux, qui lui attirait la 


DAVID REUBENI. 47 

conflance. Il était noir de peau, de petite taille et d'une maigreur 
de squelette, mais d'une remarquable énergie, courageux, et 
d'une brusquerie qui empêchait toute familiarité. Il ne parlait que 
rhébreu, mais dans un jargon si corrompu qu'il n'était compris 
ni des Juifs asiatiques, ni de ceux de l'Europe méridionale. Dès 
qu'il fut arrivé à Rome (février 1524), il se rendit sur un destrier 
blanc a la cour pontiOcale, suivi d'un domestique et d'un inter- 
prète, et il demanda immédiatement audience au cardinal Giulio, 
qui le reçut en présence d'autres cardinaux. Il fut également reçu 
par le pape Clément VII (1523-1534), à qui il remit des lettres de 
créance. 

Ces lettres paraissent avoir été confiées à David Reiîbeni par 
des capitaines et des marchands portugais qu'il avait probable- 
ment rencontrés en Arabie ou en Nubie. Le pape les soumit au 
gouvernement portugais, et quand on lui en eut certifié l'authen- 
ticité, il rendit à David les mêmes honneurs qu'à un ambassa- 
deur. Effrayé du développement incessant de la Réforme et 
craignant les empiétements de Charles-Quint en Italie, Clé- 
ment VII accueillit avec empressement le plan que lui soumettait 
David Reiibeni de chasser les Turcs de la Terre Sainte avec le con- 
cours d'une armée juive. Il estimait que le succès de cette entre- 
prise ferait briller le christianisme d'un nouveau lustre et raffer- 
mirait l'autorité du pape en Europe. 

Au commencement, David Reubeni rencontra bien des incré- 
dules parmi ses coreligionnaires. Mais, quand ils virent l'accueil 
que lui faisait le pape, ils se dirent que tout ne devait pas être men- 
songer dans ses récits, et de nombreux Juifs romains et étrangers 
commencèrent à entrevoir pour le judaïsme un avenir plus heu- 
reux. Benvenida Abrabanela, femme du riche Samuel Abrabanel, 
envoya de Naples à David Reiibeni de fortes sommes d'argent, 
des vêtements précieux et une bannière en soie sur laquelle était 
brodé le Décalogue. Mais David affecta de ne pas se lier intime- 
ment avec des Juifs. 

Invité par le roi Joâo à venir le voir en Portugal, David se 
rendit (en novenbre 1525) à Almeiria, près de Santarem, où 
résidait le roi et où il fut reçu avec de grands honneurs. On 
examina avec lui par quels moyens le Portugal pourrait fournir des 


48 HISTOIRE DES JUIFS. 

armes et des canons à Tarmée juive de l'Arabie et de la Nubie. 

L'arrivée de David Reilbeni en Portugal modifla totalement les 
intentions de JoSo à I*égard des Marranes. Le souverain portugais 
jugea, en eilet, qu*il ne serait pas prudent de persécuter des 
gens d'origine juive au moment où il voulait conclure une alliance 
avec un roi et un peuple juifs. Du reste, il sentait que, pour une 
entreprise aussi sérieuse que celle que lui proposait David 
Reilbeni, il aurait besoin de Tappui, des capitaux et des conseils 
des Marranes. Il renonça donc à son projet d'introduire l'Inqui- 
sition en Portugal. Les Marranes se réjouirent fort quand ils 
apprirent qu'un Juif était admis à la cour royale et entretenait 
des relations avec les plus hauts personnages de l'État. Leur cou- 
rage, abattu par une longue suite de souffrances, se relevait, et 
l'avenir se présentait à leurs yeux sous les plus radieuses cou- 
leurs. L'heure de la délivrance leur paraissait proche. Que David 
Reilbeni se fût présenté ou non comme précurseur du Messie, 
eux, du moins, le considéraient comme un sauveur et témoi- 
gnaient pour lui la plus profonde vénération. 

Du Portugal l'heureuse nouvelle se répandit en Espagne, où 
les Marranes, encore plus misérables que dans le pays voisin, se 
livrèrent à de véritables transports de joie. Ils allaient donc pou- 
voir respirer librement, sans la crainte perpétuelle des tortures 
et du bûcher, et jeter enfln à bas le masque dont on les obligeait 
à s^afîubler. Ces malheureux vivaient dans une telle anxiété que 
la moindre lueur d'espoir leur apparaissait comme l'aurore de 
leur délivrance, et qu'ils ajoutaient foi aux prédictions les plus 
insensées. Peu de temps auparavant, aux environs de Herrera, 
une femme marrane s'était présentée comme prophétesse, décla- 
rant qu'elle avait vu sûrement Moïse et les anges et qu'elle était 
chargée de conduire ses compagnons d'infortune dans la Terre 
Sainte. Beaucoup de Marranes crurent à ses extravagances. Quand 
les autorités en eurent connaissance, elles firent brûler un grand 
nombre de Marranes à Tolède, et plus de quatre-vingt-dix à 
Cordoue. 

Il n'est donc pas surprenant que des gens qui vivaient dans un 
tel état d'esprit accueillissent avec une joie profonde ce qu'on leur 
racontait de David Ileubeni. Ils se rendirent en grand nombre en 


k 


SALOMON MOLCIIO. 49 

Portugal pour le voir de près. Mais David, qui savait qu*unc 
imprudence de sa part pouvait lui coûter la vie ainsi qu*à ces 
malheureux, se tint sur la réserve, s'abstenant avec le plus grand 
soin d*encourager leurs espérances ou de leur conseiller le retour 
au judaïsme. Les Marranes ne se laissèrent pas rebuter par celte 
froideur et gardèrent la conviction qu'ils assisteraient prochaine- 
ment à d'importants événements. 

I/enthousiasme que la présence de David Reubeni faisait naître 
dans tant de cœurs exalta particulièrement un noble et beau 
jeune homme, Diogo Pires, et causa sa perte. Pires (né vers 1501 
et mort martyr en 1532) était remarquablement intelligent, doué 
d'une ardente imagination de poète, et sa destinée aurait été tout 
autre sans David Reilbeni.Né Marrane, Pires avait reçu une excel- 
lente éducation littéraire; il savait bien le latin, la langue uni- 
verselle de ce temps, remplissait les fonctions de notaire royal à 
un tribunal important et était très aimé à la cour. Il avait proba- 
blement été initié par un Marrane à la littérature hébraïque 
et rabbinique, et même aux mystères de la Cabbale. Quand il 
apprit le but du voyage de David en Portugal, il fut obsédé par 
les visions les plus extraordinaires, où le Messie jouait toujours 
le principal rôle, et il s'efforça de savoir si la mission de David 
concordait complètement avec ses rêves. On dit que David lui 
aurait marqué beaucoup de froideur et fait observer que sa mis- 
sion avait un caractère militaire et n'avait rien de commun avec 
les rêveries messianiques. Pensant que David lui tenait un tel 
langage parce qu'il n'était pas circoncis. Pires résolut de se sou- 
mettre à cette douloureuse opération ; il prit ensuite le nom de 
Salomon Molcho. A la suite de cette opération^ qui l'avait sans^ 
doute affaibli, il eut encore des visions plus fréquentes. Un jour, 
il crut voir en songe un être qui s'entretenait avec lui (Maguid)et 
l'engageait à se rendre en Turquie. Il communiqua ce rêve à 
David. Comme celui-ci craignait que si l'on découvrait jamais que 
Pires s'était fait juif, lui-même ne fût accusé de l'y avoir poussé, il 
lui conseilla d'obéir à son interlocuteur mystérieux et de quitter 
le Portugal. Diogo Pires, ou Salomon Molcho, partit donc pour la 
Turquie. 

Là, cet illuminé, beau, jeune, produisit une profonde sensa- 
v. 4 


50 HISTOIRE DES JUIFS. 

tioD. D'abord, il se fit passer pour un émissaire de. David Reubeni, 
dont la renommée avait aussi pénétré en Orient. A Salonique, il se 
laissa accaparer par le cabbaliste Josepb Taylasak et ses disci- 
ples, qui prêtaient une oreille attentive aux récils de ses visions 
et de ses rôves. A Andrinople, il réussit à gagner aux doctrines 
de la Cabbale Joseph Karo, qui avait émigré de TEspagn^ dès son 
enfance et s'était consacré tout entier, jusqu'alors, à l'étude du 
Talmud. Ce talmudiste, auparavant si calme et si froid, devint 
aussi extravagant que Molcho, car bientôt il eut aussi ses 
visions : il voyait un être mystérieux (Maguid) qui lui don- 
nait des explications mystiques de certains versets de la Bible et 
lui dévoilait l'avenir. Il alla si loin dans l'imitation de son maître 
que, comme Molcho, il exprimait la conviction qu'il serait brûlé 
sur le bûcher « comme un holocauste agréable au Seigneur ». 

Grâce à son enthousiasme communicatif, à la sincérité de ses 
convictions, à sa force de persuasion, Molcho vit grandir sans 
cesse le cercle de ses partisans. 11 prêchait souvent, et avec une 
chaleureuse éloquence. On était émerveillé de le voir, lui qui 
était né dans le christianisme, si familiarisé avec les mystères 
de la Cabbale. Sur la demande de ses amis de Salonique, il 
publia un résumé de ses sermons, qui tous avaient pour but d'as- 
surer que rère messianique commencerait avec la fin de 
l'année 5300 de la création (1640). Cette prédiction trouva une 
éclatante confirmation, pour ces esprits mystiques, dans un évé- 
nement qui survint à cette époque. Rome fut prise et pillée 
(5 mxi 1527) par une armée allemande, composée en grande partie 
de protestants, sur l'ordre de l'empereur catholique Charles- 
Quint. D'après les enseignements du mysticisme, la chute de 
Rome sera suivie de près par la venue du Messie. Or, Rome était 
tombée. Aussi, en Asie, en Turquie, en Hongrie, en Pologne et 
en Allemagne, les espérances messianiques se réveillèrent avec 
une force singulière dans le cœur des Juifs, qui attendaient de 
Molcho la réalisation de leur plus cher vœu. 

En Espagne et en Portugal, c'était David lieiibeni qui restait le 
centre de toutes les espérances des Marranes. Leur foi en sa mis- 
sion messianique était si grande qu'ils ne reculaient pas devant 
les entreprises les plus téméraires, même si elles les exposaient à 


DAVID REUBENI EXILÉ DU PORTUGAL. 5! 

une mort presque certaine. Ainsi, plusieurs Marranes d*Espagne, 
condamnés au bûcher, s'étaient réfugiés en Portugal, à Campo- 
Mayor, el, fait absolument inouï, n'y avaient pas été inquiétés. 
Enhardis par ce premier succès, plusieurs de ces Marranes 
retournèrent armés à Badajoz, d'où ils s'étaient enfuis, pour 
délivrer des femmes marranes enfermées dans la prison de Tin- 
quisîtion. Ils répandirent la terreur dans la ville et réussirent à 
délivrer les prisonnières. Ému par cet incident et aussi par l'ac- 
cusation portée contre quelques Marranes d'avoir profané une 
image de la Vierge, Joao III revint à sa première pensée de créer 
des tribunaux du Saint-Offlco dans son royaume. 

Du reste, l'amitié de Joao pour David Reiibeni s'était refroi- 
die. Reçu d'abord à la cour, où il eut plusieurs entretiens avec 
le roi par l'intermédiaire d'un interprète, David avait obtenu 
la promesse que le gouvernement portugais mettrait à la disposi- 
tion de son frère, le prétendu souverain d'Arabie, huit vaisseaux 
et quatre mille armes à feu pour marcher contre les Arabes 
musulmans et les Turcs. Mais, sur ces entrefaites, Miguel de 
Silva, ambassadeur du Portugal auprès du pape au moment où 
David séjournait à Rome, et qui avait toujours considéré le soi- 
disant prince juif comme un aventurier, était revenu à Lisbonne. 
Là, il s'efforça d'éveiller la méfiance du roi contre David Reii- 
beni, qui, d'ailleurs, avait été grandement compromis par l'en- 
thousiasme qu'il excitait parmi les Marranes. On avait aussi 
appris que Diogo Pires ou Salomon Molcho s'était soumis à la 
circoncision et avait cherché un refuge en Turquie. La cour en 
fut fort scandalisée et en rendit responsable David Reijbeni. 
Celui-ci fut donc brusquement invité, après un séjour d'un an, à 
quitter le Portugal ; on lui accorda un délai de deux mois pour 
ses préparatifs de départ. Le vaisseau où il s'était embarqué avec 
sa suite fut poussé sur la cote espagnole. Arrêté et jeté en prison 
en Espagne, il était appelé à comparaître devant un tribunal du 
Saint-Orfice, quand l'empereur Charles le fit remettre en liberté. 
Il se rendit alors à Avignon, la ville des papes. 

Après sa rupture avec David Reiibeni, le roi Joao fut solli- 
cité avec une nouvelle insistance par la reine, les dominicains 
et quelques grands d'établir en Portugal des tribunaux d'inqui- 


52: HISTOIRE DES JUIFS. 

sitioQ. II s*y décida à la suite du fait suivant. Ou rapporta à Hen* 
rique, évêque de Ceuta, ancien moine franciscain et prêtre très 
fanatique, que, dans son diocèse d'OIivença, cinq Marranes étaient 
soupçonnés d'observer les rites juifs. Sans se préoccuper si l'In- 
quisition était autorisée par le pape et le roi a fonctionner en 
Portugal, ce prélat fit brûler les inculpés (vers 1530). Après cet 
exploit, que le peuple célébra par des courses de taureaux, Hen- 
rique engagea le roi à en agir ainsi partout avec les Marranes 
suspects. Joâo résolut alors de demander au pape Clément VU la 
nomination d'inquisiteurs en Portugal. 

Quelques membres du clergé, esprits sages et équitables, notam- 
ment Fernando Coutinho, évêque d'Âlgarve, et Diogo Pinheiro, 
évêque de Funchal, s'élevèrent avec force contre la décision du roi. 
Ils avaient été témoins des procédés iniques et cruels par lesquels 
on avait imposé le baptême aux Juifs sous le règne de Manoël, et ils 
ne pouvaient pas admettre que des hommes ainsi convertis par la 
violence fussent considérés comme chrétiens, pas plus pour être 
traités en hérétiques que pour être nommés juges ou revêtus de di- 
gnités ecclésiastiques. Coutinho rappela aussi au roi que, récem- 
ment, le pape lui-même avait autorisé plusieurs Marranes de Rome 
à retourner au judaïsme. En effet, Clément VII, d'accord avec le 
collège des cardinaux, avait offert à des Marranes un asile à 
Ancône et leur permettait d'y vivre en Juifs. A Florence et à 
Venise aussi, ils pouvaient pratiquer leur ancienne religion. 
Coutinho conseilla donc d'attirer les Marranes au christianisme 
par la douceur et la persuasion, et non pas par des persécutions. 
Jofio persista, malgré tout, dans son dessein, et l'ambassadeur du 
Portugal à la cour pontiFicale, Bras Neto, fut chargé de solliciter 
dans ce but une bulle de Clément VII. Mais le pape opposa une 
grande résistance à la demande du roi. 

On s'explique en partie la répugnance de Clément VII à laisser 
introduire l'Inquisition en Portugal par la sympathie bizarre qu'il 
éprouvait alors pour Salomon Molcho. Cet illuminé était, en effet, 
venu d'Orient en Italie (1529) pour accomplir sa mission messiani- 
que. C'est dans la capitale du christianisme qu'il voulait pro- 
clamer la délivrance prochaine des Juifs. Son exallalion confinait 
à la folie, mais, avec ses manières étranges, il offrait tant de 


SALOMON MOLCHO A ROME 53 

séduction que, partout où il passait, il réussissait à inspirer à 
beaucoup d'esprit» la plus absolue confiance. A Ancône, où se 
trouvait alors une communauté de Marranes revenus au judaïsme, 
ses sermons apocalyptiques soulevèrent un véritable enthou- 
siasme. Pourtant, il y rencontra aussi des adversaires, qui 
craignaient que sa témérité ne fût nuisible aux Juifs et aux 
Marranes. Invité à s'établir à Pesaro par le duc Urbino Francesco 
délia Rovere I®', qui espérait attirer ainsi dans cette ville un 
certain nombre de Marranes riches et industrieux, il n'y fit qu'un 
séjour très court. Il était impatient d'arriver à Rome. 

Dans cette ville, il trouva un excellent accueil auprès du car- 
dinal Lorenzo Pucci, le grand pénitencier, qui avait déjà défendu 
Reuchlin et le Talmud contre les « hommes obscurs » et qui proté- 
geait les transfuges marranes^ et aussi auprès de Clément VII. Ce 
pape, qui avait été obligé de couronner lui-même comme empe- 
reur romain Charles-Quint, son ennemi implacable (1530), et qui 
avait subi de douloureuses déceptions, se laissait facilement 
séduire par le mirage des visions et des prophéties. Il témoigna 
donc de la faveur à Molcho et lui accorda même un sauf-conduit, 
parce que cet aventurier lui avait prédit que Rome serait inondée, 
comme il avait prédit peu auparavant à l'ambassadeur portugais. 
Bras Nelo, que Lisbonne souffrirait d'un tremblement de terre, et 
que les deux prédictions s'étaient réalisées (1). Ni le pape ni le 
cardinal Pucci, prévenus tous deux en faveur de l'ancien Marrane 
Molcho, n'étaient donc disposés, à ce moment, à laisser établir des 
tribunaux d'inquisition contre les Marranes du Portugal. 

Mais Molcho était moins bien vu par une partie de ses coreli- 
gionnaires de Rome qu'à la cour pontificale. Un des plus illustres 
et plus savants, le médecin Jacob Mantino, s'acharnait surtout 
contre lui, allant jusqu'à reprocher à l'ambassadeur du Portugal 
de laisser un ancien chrétien portugais librement prêcher contre 
le christianisme à Rome. Comme Bras Neto ne tint aucun compte 
de ses objurgations, Mantino s'adressa à l'Inquisition, qui fit com- 
paraître Molcho devant la Congrégation. Celui-ci présenta alors le 
sauf-conduit que le pape lui avait délivré. Les juges s'en empa- 

(1) n y eut, en effet, une inondation à Rome le 8 octobre 1530, et un trem- 
blement de terre à Lisbonne le 26 janvier 1532. 


i 


54 HISTOIRE DES JUIFS. 

rèrent et se rendirent avec celle pièce auprès de Clément VII 
pour lui faire entendre combien il avait tort de protéger un 
ennemi du christianisme. Sur la réponse du pape qu'il voulait se 
servir de Molcho dans un but secret, l'Inquisition allait remettre 
Taventurier en liberté, quand Mantino reprit son accusation 
contre lui sur d'autres points. Molcho fut condamné à mort. On 
éleva un bûcher et, en présence d'une foule considérable, un 
malheureux, couvert du san-benito, fut précipité dans les 
flammes. Quand le juge alla informer le pape que justice était 
faite, il fut stupéfait de voir Molcho vivant se promener à tra- 
vers les appartements pontificaux. Pour sauver son protégé, le 
pape, avec la connivence de quelques juges, avait fait brûler un 
autre condamné à sa place. Mais Molcho ne put pas rester plus 
longtemps a Rome. 

Après le départ de Molcho, suivi de près par la mort du car- 
dinal Lorenzo Pucci (août 1531), le pape céda enfin aux sollicita- 
tions du roi de Portugal. Sur les instances de l'empereur Charles 
et du grand pénitencier Antonio Pucci, qui avait succédé à son 
oncle, et malgré l'opposition des cardinaux Egidio de Viterbe, 
élève d'Elia Lévila, et Geronimo de Ghinucci, Clément VII auto- 
risa, par une bulle du 17 décembre 1531, l'introduction de Tln- 
quisition en Portugal. En même temps, comme s'il avait honte 
d'abandonner ainsi ses protégés, il leur adjoignit les protestants, 
qu'il soumit aussi à l'autorité de l'Inquisition. Il eut pourtant la pré- 
caution de confier la direction de ces tribunaux aux franciscains, 
moins fanatiques que les dominicains. Ce fut le franciscain Diogo 
da Silva qu'il nomma inquisiteur général. Mais les Marranes 
furent persécutés avec la même cruauté, car les trois tribunaux 
créés à Lisbonne, à Evora et à Coïmbre s'organisèrent sur le 
modèle de ceux que Torquemada avait fondés en Espagne. 

Devant le terrible danger qui les menaçait, de nombreux Mar- 
ranes songèrent à émigrer. Mais cette voie de salut leur était 
même fermée. Comme autrefois leurs aïeux en Egypte, ils avaient 
derrière eux un ennemi implacable et devant eux l'immensité de 
la mer. Il était défendu aux capitaines de vaisseau, sous peine de 
mort, de transporter des Marranes hors du Portugal, et aucun 
chrétien ne pouvait acheter leurs immeubles. Il leur était égale* 


MORT DE MOLCHO. 55 

ment interdît d'expédier leurs valeurs mobiiièpes à l'étranger ou 
de tirer des lettres de change. Ceux qui étaient découverts dans 
leurs préparatifs de fuite étaient jetés au cachot, avec toute leur 
famille, et livrés aux flammes. 

Il y en eut pourtant qui réussirent à s'échapper. Ceux qui 
arrivèrent à Rome firent part à Clément VU des cruautés com- 
mises en Portugal et se plaignirent que, contrairement aux 
privilèges que le roi leur avait autrefois accordés, on leur défendît 
d'émigrer. Le pape, qui n'avait autorisé qu'avec répugnance la 
création de tribunaux d'inquisition en Portugal, accueillit les 
protestations des Marranes avec bienveillance. Il sentait que de 
telles violences semblaient justifier les attaques des ennemis de 
l'Église, et, du reste, il n'ignorait pas que l'Inquisition avait été 
introduite en Portugal sur les instances de l'Espagne et de l'em- 
pereur Charles-Quint^ son ennemi. Aussi se montrait-il disposé 
à annuler sa bulle. 

C'est à ce moment que Salomon Molcho et David Reûbeni recom- 
mencèrent leurs extravagances. Décidés à se rendre auprès de 
l'empereur d'Allemagne, qui était alors à la dicte de Ralisbonne, 
ils partirent de Bologne, par Ferrare et Mantoue, avec une ban- 
nière sur laquelle on lisait le mot Makbly mot formé des lettres 
initiales au verset hébreu : Q,ui est comme toi parmi les puis- 
sants, ô EterneL L'empereur Charles leur accorda une audience. 
D'après une légende, ils auraient conseillé à l'empereur de se 
convertir au judaïsme. Une telle folie, croyable de la part de 
Molcho, n'aurait certainement pas été commise par son compa- 
gnon David, lis sollicitèrent plutôt de Charles-Quint l'autorisation, 
pour les Marranes, de s'armer et de s'unir aux tribus juives de 
l'Arabie contre les Turcs. Le représentant des Juifs d'Allemagne 
de ce temps, le sage et prudent Joselin de Rosheim, les avait 
avertis en vain de ne pas rester dans le voisinage de l'empereur; 
ils n'avaient pas voulu tenir compte de son conseil. Ils ne 
tardèrent pas à être arrêtés (juin-septembre 1532) et ramenés a 
Mantoue. Là, un tribunal ecclésiastique condamna Molcho à être 
brûlé comme apostat et hérétique. On craignait tellement l'action 
de son éloquence fougueuse et persuasive sur la fouie, qu'il fut 
conduit au supplice la bouche bâillonnée. Il était déjà au pied du 


^ HISTOIRE DES JUIFS. 

bûcher quand un messager arriva en toute hâte pour lui enlever 
son bâillon et lui offrir sa grâce au nom de Tempereur, s'il vou- 
lait reconnaître son crime et retourner au christianisme. Molcho 
répondit que depuis longtemps 11 aspirait à la félicité de mourir 
en martyr « sur l'autel du Seigneur », et qu'il n'éprou- 
vait qu'un seul regret, celui d'avoir été chrétien dans sa jeu- 
nesse. Il mourut avec un admirable courage (novembre-décem- 
bre 1S32). 

La conQance en Molcho était si absolue chez ses partisans que 
la plupart ne voulurent pas croire à sa mort. En Italie et en 
Turquie, on était convaincu qu'il avait de nouveau échappé mira- 
culeusement au supplice, comme la première fois. Les uns 
affirmaient l'avoir vu vivant huit jours après qu'il avait été 
brûlé. D'autres prétendaient qu'il s'était rendu auprès de sa 
fiancée, à Safed. 

David Reiibeni eut une fin plus obscure. Il fut conduit en 
Espagne et enfermé dans une prison de l'Inquisition. On prétend 
qu'il mourut empoisonné, parce qu'en sa qualité de Juif, 11 ne 
pouvait pas être jugé par le Saint-Office. Par contre, de nombreux 
Marranes qui avaient entretenu des relations avec lui, et dont il 
avait peut-être indiqué les noms, sous l'influence des tortures, 
furent livrés aux flammes. 

Malgré la douloureuse déception que la disparition de Molcho 
causa aux Marranes du Portugal, ils ne se découragèrent pas. Ils 
envoyèrent un autre délégué à Rome, Duarte de Paz, pour plaider 
leur cause auprès du pape. Duarte était tout l'opposé de Molcho. 
Calme, prudent, habile, il était familiarisé avec toutes les finesses 
de la diplomatie, connaissait les hommes et savait tirer profit de 
leurs faiblesses. D'origine marrane, il avait rendu en Afrique de 
grands services au Portugal, et en avait été récompensé par une 
situation élevée et la confiance de Joâo III. Chargé d'une mission 
secrète et élevé, dans ce but, à la dignité de commandeur dû 
l'ordre du Christ, il ne se rendit pas dans la ville qui lui avait été 
désignée, mais à Rome. Là, il s'occupa des aflaires des Marranes 
pendant près de huit ans. Mais il ourdit si bien les fils de ses 
intrigues, qu'aujourd'hui il est difficile d'affirmer s'il a travaillé 
pour les Marranes ou pour le roi. Pourtant, Clément VII enjoignit 


LE PAPE CLÉMENT VIL 57 

à rinquisilion, par un bref (17 octobre 1532), de cesser toute 
poursuite jusqu'à nouvel ordre. 

A la cour de Joao III aussi, des influences semblent avoir été 
mises en mouvement en faveur des Marranes, ou plutôt il existait 
alors à la cour deux partis, les amis et les adversaires de Tlnqui- 
sition. Les premiers penchaient pour l'Espagne et songeaient à 
faire réunir le Portugal à ce pays dans le cas où Joao III mourrait 
sans enfant. Ceux, au contraire, qui souhaitaient le maintien de 
rindépendance de leur patrie, travaillaient contre Tlnquisition. De 
là, à la cour, pendant plusieurs années, des mines et des contre- 
mines. Les Marranes profitèrent sans doute de cette lutte, car 
Duarte de Paz obtint du pape un deuxième bref très important, 
qui admettait les raisons exposées par les Marranes pour expli- 
quer leur tiédeur pour la foi chrétienne. « Contraints au baptême 
par la violence, disait le pape, ils nç peuvent pas être considérés 
comme membres de rÊglise,etil serait contraire à toute justice de 
les punir pour hérésie ou apostasie. » Quant aux enfants nés des 
premiers Marranes, il est vrai qu'ils étaient devenus chrétiens 
sans avoir subi aucune contrainte. Mais, comme ils avaient vu pra- 
tiquer constamment les rites juifs dans leurs familles, il serait 
inique, d'après le pape, de leur appliquer les canons de TÉglise 
avec la même rigueur qu'aux anciens chrétiens ; il vaut mieux les 
retenir dans le christianisme par la douceur. Par ce bref. Clé- 
ment VII suspendit Faction de l'Inquisition en Portugal, évoqua 
devant son propre tribunal les plaintes portées contre les Marranes 
et prononça l'absolution et l'amnistie de tous les inculpés. Les 
prisonniers devaient être remis en liberté, les exilés autorisés à 
revenir dans leur patrie, et ceux dont on avait confisqué les 
biens pouvaient recouvrer ces biens. 

Il faut reconnaître que Clément VII défendit avec énergie et 
persévérance la cause de l'humanité contre les exigences d'un 
étroit fanatisme. Il s'obstina à ne pas vouloir livrer sans défense 
les Marranes portugais aux tribunaux sanguinaires de l'Inquisition. 
Quoique les faits fussent connus, le pape chargea une commission 
composée de deux cardinaux impartiaux, Campeggio et de Cesis, 
et du grand pénitencier Antonio Pucci, cardinal de Santiquatro, de 
faire une nouvelle enquête. A la suite de leur rapport, qui rendit 


58 HISTOIRE DES JUIFS. 

publiques les cruautés du Saint-Office, Clément VII, presque déjà 
mourant, adressa un bref (26 juillet 1534) au nonce accrédité à la 
cour de Portugal pour lui ordonner d'exiger Télargissement des 
Marranes emprisonnés. Il n'est pas certain que ces malheureux, 
au nombre de douze cents, bénéficièrent vraiment de ce bref, 
car la mort de Clément VII survint (25 septembre 1534) peu de 
temps après. 

Sous son successeur, Paul III (1534-1549), les intrigues pour ou 
contre l'Inquisition reprirent avec une nouvelle activité. Ce pape 
fut plutôt bienveillant pour les Juifs, comme le prouvent les 
plaintes de l'évèque Sadolet, de Carpenlras, qui, tout en étant 
exagérées, sont pourtant caractéristiques : « Jamais les chrétiens, 
disait ce prélat, n'ont obtenu d'un Pontife autant de faveurs et de 
privilèges que les Juifs de Paul III. Il ne leur a pas seulement 
accordé des prérogatives études grâces, il les en a comblés.» 
Paul III avait, du reste, un médecin juif^ Jacob Mantino, qui lui 
dédia plusieurs de ses ouvrages. 

Dès que ce pape fut monté sur le trône pontifical, Joâo III 
essava d'obtenir de lui l'abolition des bulles et brefs de Clé- 
ment VII favorables aux Marranes. Mais ceux-ci, ou plutôt leurs 
procureurs à Rome, Duarle de Paz et Diogo Rodriguez Pinto, 
ne restèrent pas inactifs. Duarte, qui entretenait en même temps 
une correspondance avec le roi Joao et semblait ainsi jouer double 
jeu, offrit même à Pucci, cardinal de Santiquatro, une pension 
annuelle de 800 crusados d'or, si, au lieu de combattre les Mar- 
ranes, il consentait à leur accorder sa protection. Esprit prudent 
et avisé, Paul Ilï décida d'abord (3 novembre 1534) qu'on ne pu- 
blierait pas le dernier bref de son prédécesseur. Quand il eut 
appris qu'on avait déjà commencé à le mettre à exécution, il 
ordonna une nouvelle enquête sur la situation des Marranes et en 
chargea deux cardinaux, Ghinucci et Simoneta, dont le premier 
avait même publié un écrit en faveur des nouveaux chrétiens. En 
même temps, il invita le gouvernement portugais à obéir aux 
différents édits de Clément VII, et lui défendit surtout d'enfermer 
des Marranes dans des cachots inaccessibles ou de confisquer 
leurs biens. Mais, comme tous les rois catholiques de ce temps, 
qui n'obéissaient aux ordres du Saint-Siège que quand ils étaient 


. LE PAPE PAUL IIL 59 

conformes à leur propre désir ou à leurs propres inlérôls, Joâo III 
ne tint nul compte de l'invitation du pape. Pour mieux faire 
triompher Tlnquisition, son ambassadeur à Rome lui conseilla 
même d*imiter l'exemple du roi d'Angleterre et de se séparer de 
rÉglise romaine. 

Mais Paul 111 tint bon. 11 promulgua une nouvelle bulle (2 oc- 
tobre 1535), par laquelle il donna l'absolution aux Marranes pour 
leurs fautes passées et défendit aux autorités temporelles et spi- 
rituelles de les poursuivre pour crime d'hérésie ou d'apostasie. 
L'Inquisition qui, en apparence du moins, avait besoin de l'au- 
torisation pontificale, dut donc suspendre encore une fois son 
action. Le légat du pape en Portugal se montra également très 
énergique. Après avoir publié la bulle, il fit si bien que l'infant 
Dom Alphonse, malgré sa haine pour les Marranes, ordonna lui- 
même d'ouvrir les prisons et de rendre la liberté à tous ceux qui 
avaient été recommandés de Rome, en tout dix-huit cents (dé- 
cembre 1535). 

Le gouvernement portugais n'avait presque cédé que par sur- 
prise à cette intervention énergique en faveur des Marranes. 
Bientôt, il reprit ses manœuvres pour se rendre maître absolu 
de leurs personnes et de leurs richesses. Pour atteindre son but, 
il ne recula même pas devant le crime. Un jour, en effet, Duarte 
de Paz fut attaqué en pleine rue et grièvement blessé (jan- 
vier 1536). A Rome, on était convaincu que Tordre de cet atten- 
tat était parti de Lisbonne. Le pape en fut très irrité. Grâce aux 
soins que Paul III lui fit donner par ses meilleurs médecins, 
Duarte se rétablit. 

Pour triompher plus sûrement de tous les obstacles, la cour du 
Portugal demanda l'appui de Charles-Quint. Cet empereur venait 
alors de remporter une éclatante victoire sur le musulman Bar- 
berousse, qui, soutenu par la Turquie, avait inquiété toute la 
chrétienté. Après la prise de Tunis et la défaite de Barberousse, 
Charles-Quint revint en triomphateur à Rome (avril 1536), où 
il demanda au pape d'autoriser enfin l'introduction de l'Inquisi- 
tion en Portugal. Malgré tout, le pape hésitait encore. Mais, sur les 
instances réitérées de Tempereur, il dut enfin céder (23 mai 1536). 
Il entoura pourtant le fonctionnement du Saint-Office de quelques 


60 lUSTOIRE DES JUIFS. 

restrictions : pendant les trois premières années, Tlnquisition 
devait suivre la même procédure que les autres tribunaux, c'est- 
à-dire faire déposer les témoins publiquement, au moins pour les 
Marranes de classe moyenne, et la conflscation des biens ne pou- 
vait devenir effective que dix ans après la condamnation. De plus, 
Paul III recommanda d*user d'indulgence dans la répression. 
Mais une fois autorisé à sévir, le Saint-OfQce procéda avec la 
même rigueur qu'en Espagne. Après le délai légal, en novembre 
1536, rinquisition commença donc son œuvre de persécution. 
Joâo III imposa même aux Marranes le port d'un signe distinctif. 
Ceux-ci, pourtant, ne se découragèrent pas. De nouveau ils 
tentèrent des démarches à la cour romaine pour faire annuler la 
bulle. Duarte de Paz remit de leur part au pape un mémoire dont 
le langage était presque menaçant : « Si Votre Sainteté reste 
indifférente aux supplications et aux larmes de la race hébraïque, 
ou, ce que nous ne pensons pas, si Elle refuse de nous venir en 
aide, comme ce devrait être le rôle du représentant du Christ, 
nous protestons devant Dieu, et nos plaintes et nos sanglots s'élè- 
veront comme une protestation en face de l'univers tout entier. Per- 
sécutés dans notre vie, dans notre honneur, dans nos enfants, qui 
sont notre sang, et presque dans notre salut, nous avons pourtant 
continué de nous tenir éloignés du judaïsme. Mais, si l'on ne cesse 
pas de nous persécuter, nous exécuterons un projet auquel nul d'en- 
tre nous n'aurait jamais songé, nous retournerons à la religion de 
Moïse et nous renierons le christianisme, que l'on veut nous imposer 
par la force... Nous nous enfuirons de notre patrie pour chercher 
un refuge chez des peuples plus humains. » Ce mémoire impres- 
sionna vivement le pape, qui nomma une commission chargée 
d'examiner s'il devait maintenir sa bulle. Sur les trois membres, 
deux, les cardinaux Ghinucci et Jacobacio, étaient favorables aux 
Marranes; le troisième, le cardinal Simoneta, se rangea aussi, à 
la fm, à l'opinion de ses collègues. Le pape envoya donc en Por- 
tugal un nouveau légat pour arrêter les poursuites de l'Inquisition 
contre les Marranes et favoriser leur émigration. Peu après, il 
adressa à ce légat un bref (août 1537) qui autorisait et même en- 
courageait les Portugais à accorder aux Marranes aide et proteo* 
tion, acte que l'Inquisition punissait comme un crime. 


NOUVELLES ACCUSATIONS CONTRE LES MARRANES 61 

Malheureusement, il se produisit un iacident que les fanatiques 
surent exploiter habilement contre les Marranes. Un jour du mois 
de février 1539, on trouva atlichée à la porte de la cathédrale et 
d*autres églises de Lisbonne une proclamation affirmant que 
le Messie n*est pas encore venu, que Jésus n'est pas le Messie 
et que le christianisme est un mensonge. Le Portugal tout entier 
fut profondément impressionné par ces blasphèmes, et une en- 
quête fut ouverte pour découvrir le coupable. Le roi offrit 
10,000 ducats à celui qui ferait connaître le criminel, et le nonce 
du pape, convaincu, avec beaucoup d'autres, que le coup avait 
été préparé par les ennemis des Marranes pour exciter la colère 
du souverain contre ces derniers, offrit, de son côté, 5,000 ducats. 
Dans l'espoir de détourner d eux tout soupçon, les nouveaux chré- 
tiens firent placer aux portes des églises et de la cathédrale cette 
proclamation : a Moi, Tauteur de la première affiche, je ne suis ni 
Espagnol, ni Portugais, mais Anglais, et donnerait-on une récom- 
pense de 20,000 ducats que Ton ne me découvrirait pas. » On mit 
pourtant la main sur le coupable. C'était un Marrane du nom 
d'Emmanuel da Costa. Soumis à la torture, il avoua son crime, 
eut les mains coupées et fut ensuite brûlé. 

A la suite de cet incident, le roi passa outre aux observations 
du légat pontifical et laissa libre cours aux persécutions de l'In- 
quisition. La vie des Marranes fut ainsi livrée à leurs plus impla- 
cables ennemis. Parmi les inquisiteurs se trouvait Joao Soarès, 
dont le pape disait c qu'il était un moine ignorant, mais plein 
d'audace et d'ambition, et animé de sentiments détestables ». 
Grâce à l'activité de Soarès et de ses acolytes, les prisons se rem- 
plirent de Marranes suspects et 4es bûchers s'allumèrent nombreux 
pour les hérétiques. Le poète Samuel Usque, qui assista, dans sa 
jeunesse, à ces scènes lamentables, en a laissé la plus navrante 
description : « L'Inquisition, dit-il, a brûlé un grand nombre de 
nos frères ; ce n'est pas isolément, mais par groupes de trente et 
de cinquante qu'elle les a livrés aux flammes. Elle a même obtenu 
ce triste résultat que le peuple chrétien se glorifie de ces massa- 
cres, assiste avec bonheur aux autodafés des fils de Jacob et ap- 
porte du bois pour alimenter les bûchers. Les pauvres Marranes 
vivent dans une anxiété continuelle, craignant à tout instant d'être 


( 

% 


62 HISTOIRE DES JUIFS. 

arrêtés..., et Theure qui apporte aux autres hommes le repos 
et la tranquillité augmente encore leurs tourments et leurs 
frayeurs. Leurs fêtes et leurs joies sont changées en deuil. » 

On pourrait supposer qu'émanant d*un écrivain juif, ce récit 
est exagéré, mais il est absolument confirmé par le rapport d'un 
Collège de cardinaux chargé de faire une enquête officielle sur 
les traitements infligés aux Marranes. « Sur une simple dénoncia- 
lion, dit ce rapport, les faux chrétiens sont enfermés dans un 
sombre cachot, où nul membre de leur famille n'est autorisé ni à 
Us voir, ni à leur prêter assistance. On les condamne sans leur en 
indiquer la raison. Leurs avocats, si on leur en donne, aident par- 
fois ù les faire déclarer coupables. Un malheureux affirme-t-il 
qu'il est sincèrement chrétien et n*a nullement commis les crimes 
qu'on lui impute, il est livré aux flammes et ses biens sont con- 
fisqués. Avoue-t-il, au contraire, à son confesseur que, sans le 
vouloir, il s'est rendu coupable de tel ou tel péché, il est encore 
brûlé, sous prétexte qu'il s'obstine à nier sa préméditation... S'il 
réussit même à démontrer son innocence, il est condamné à une 
amende, pour qu'on ne dise pas qu'il a été arrêté injustement. 
Du reste, soumis aux plus horribles tortures, les inculpés avouent 
tout ce que l'on veut. » 

Mais la cruauté même de ces persécutions inspira aux Mar- 
ranes l'énergie nécessaire pour essayer de les faire cesser. Ils 
envoyèrent auprès du pape un nouveau délégué pour solliciter 
son inlervention, et la lutte recommença entre le Saint-Siège et la 
cour du Portugal. L'infant Henrique, qui était grand inquisiteur, 
fit établir la liste des péchés dont les Marranes se rendaient inces- 
samment coupables et la transmit à Rome (février 1342). A ce 
réquisitoire, les Marranes ripostèrent par un long mémoire (1544) 
où ils exposèrent, avec preuves à l'appui, toutes les iniquités et 
toutes les violences dont ils avaient été victimes depuis le règne 
de Joâo II et de Manoël. Malheureusement, Paul III avait besoin, à 
ce moment, de l'aide des fanatiques. Pour combattre le protestan- 
tisme et rendre à la papauté son ancien prestige, il dut recon- 
naître le nouvel ordre des Jésuites (1540) et approuver la propo- 
sition faite par Pietro Caraffa d'introduire Tlnquisilion à Rome 
(1542). Loyola et CaralTa étaient alors les maîtres de Rome, plus 


BALTHAZAR LIMPO. 63 

que le pape lui-même. En outre, toujours pour lutter contre la 
Réforme, le concile de Trente devait fixer les principes du catho- 
licisme, et, dans ce concile, le pape ne pouvait atteindre son but 
qu'avec Tappui des exaltés. Or, ceux-ci étaient tous originaires 
de TEspagne et du Portugal. 11 ne lui était donc pas permis, dans 
ces conditions, de se brouiller avec la cour de Portugal. 

Le délégué envoyé par le Portugal au concile de Trente, Tévê- 
que Balthazar Limpo, était un fanatique. Dès son arrivée à Rome, 
il demanda instamment à Paul 111 de laisser enHn Tlnquisition 
librement fonctionner en Portugal contre les Marranes, a Ils par- 
tent secrètement du Portugal, dit-il, sous un nom chrétien, avec 
leurs enfants, qu'ils ont fait baptiser eux-mêmes. Une fois en 
Italie, ils se disent Juifs, vivent selon les rites juifs et font cir- 
concire leurs enfants. Cela se passe sous les yeux du pape et de 
la curie à Rome et a Bologne... Au lieu de s'opposer à Tintro- 
duction de Tlnquisilion en Portugal, Sa Sainteté aurait dû l'ap- 
peler depuis longtemps à son aide dans ses propres États. » 
Comme le pape venait de publier lui-même une bulle où il invitait 
tous les catholiques à courir sus aux protestants, il ne lui était 
pas facile de plaider devant Limpo la cause des Marranes accuses 
d'hérésie. Il accéda donc à sa demande, en exigeant pourtant 
qu'on les laissât émigrer librement, pourvu qu'ils ne se rendissent 
pas dans les pays des mécréants, en Afrique ou en Turquie. 

Une autre raison avait encore décidé le pape à se concilier les 
bonnes grâces du Portugal. Charles-Quint voulait profiler de sa 
victoire sur les prolestants (avril 1S47) pour dicter sa volonté 
au pape et imposer à l'Eglise un cérémonial qui pût agréer 
également à la Réforme. C'aurait été une humiliation pour la 
papauté d'accepter ainsi Tintervention impériale dans le domaine 
religieux. Mais, pour résister efficacement à Tempereur. Paul III 
avait besoin de l'appui de quelques États, notamment du Por- 
tugal. Il envoya donc dans ce dernier pays un commissaire spé- 
cial, muni de bulles et de brefs qui autorisaient l'Inquisition à 
agir contre les Marranes, mais en recommandant de procéder 
avec indulgence. Ainsi, toutes les accusations portées contre les 
Marranes dans le passé devaient être considérées comme nulles ; 
on ne pouvait les poursuivre que pour des hérésies commises à 


64 HISTOIRE DES JUIFS.. 

partir de la promulgation de ces bulles. Dans les dix premières 
années, les biens des condamnés ne seraient pasconflsqués, mais 
appartiendraient à leurs héritiers. 

Grâce à l'absolution générale accordée par Paul III aux nou-* 
veaux chrétiens, dix-huit cents Marranes purent sortir des pri- 
sons de rinquisition (juillet 1548). Tous les Marranes furent 
ensuite convoqués pour abjurer toute croyance juive; à partir de 
ce moment seulement, ils devaient être considérés comme de 
vrais chrétiens, pouvant être poursuivis pour hérésie. Toute- 
fois, la persécution ne prit pas dans le Portugal le même déve- 
loppement qu'en Espagne. Car, malgré leur abjuration solen- 
nelle, on hésitait à regarder les Marranes comme des chrétiens 
auxquels le droit canon permit d'imputer le crime d'hérésie. Après 
la mort de Paul III (novembre 1549), Jules III donna aussi l'absolu- 
tion aux Marranes accusés de « judaïser ». Ceux même de ses sucr 
cesseurs qui étaient moins tolérants et moins disposés au pardon 
ne reconnurent pas un caractère légal au fonctionnement de 
l'Inquisition contre les nouveaux chrétiens, et, de nouveau, cin- 
quante ans plus tard, un pape. Clément VIII, prononça Tamnistie 
de tous les condamnés marranes. 


CHAPITRE III 

LES MARRANES ET LES PAPES 

(1548-1566) 

Les persécutions dont les Marranes souffraient en Espagne et 
en Portugal les poussèrent de plus en plus à tenter la fortune de 
rémigration. C'était surtout à la Turquie qu'ils allaient demander 
le calme et la sécurité. Aussi ce pays compta-t-il bientôt de nom- 
breux habitants juifs, auxquels le sultan assurait la même pro- 
tection qu'à ses autres sujets. En Turquie, comme en Palestine, où 
ils se sentaient forts par leur nombre et leur aisance, ils pou- 
vaient caresser l'espoir de conquérir une certaine indépendance, 


JACOB BERAB. 65 

d*arriver à Tunité religieuse et nationale et de voir se réaliser leurs 
rêveries messianiques. Car, là aussi, Samuel Molcho, le martyr 
de Hantoue, avait fait naître les plus douces illusions. A Safed, la 
plus importante communauté de la Palestine, où il avait séjourné 
assez longtemps, on attendait, même après sa mort, l'accomplis- 
sement de ses prédictions. On était convaincu que le Messie vien- 
drait^ comme Molcho Tavait annoncé, dans Tannée 5300 de la 
création du monde (1540), mais on croyait avec non moins de 
conviction que les Juifs devaient se préparer par une série de 
mesures à cet heureux événement. D'après Maïmonide, Tavène- 
ment du Messie devait être précédé de rinstitution d*un [tribunal 
juif, d*un Synhédrin, dont Tautorité fût reconnue par tous les Juifs. 
Il semblait donc indispensable de posséder de nouveau des juges 
autorisés, ayant reçu Tordination, comme du temps oii Jérusalem 
possédait encore son temple, et même plus tard, à Tépoque des 
talmudistes palestiniens. On ne craignait aucune difficulté de la 
part du sultan. Du reste, en Turquie, les rabbins avaient droit 
de juridiction pour les affaires civiles et même pénales. Seule- 
ment, ils n'exerçaient ce droit qu'en vertu d'une sorte de tolé- 
rance, sans que leur pouvoir fût légal au point de vue talmudique. 
Les uns se soumettaient à leur autorité, mais d'autres la con- 
testaient. D'ailleurs, pour qu'il y eût unité dans les lois et leur 
interprétation, il fallait que les rabbins, au lieu de conserver leur 
indépendance, chacun dans sa communauté, reconnussent tous 
une autorité supérieure. 11 était donc indispensable de créer un 
Conseil suprême, et ce Conseil devait résider en Palestine, caries 
pieux souvenirs qui se rattachaient à ce pays pouvaient seuls 
donner un prestige suffisant à ce tribunal supérieur et le faire 
accepter comme un Synhédrin. 

Il n'existait, à ce moment, en Palestine qu*un seul rabbin assez 
considéré pour pouvoir ordonner ses collègues comme juges : 
Jacob Berab. C'était un esprit profond, mais très obstiné, et, par 
conséquent, persévérant et courageux. Après de nombreuses 
pérégrinations qui l'avaient conduit en Egypte, à Jérusalem et à 
Damas, il s'était établi à Safed; il y jouissait d'une grande 
influence, car il était riche et très instruit. La proposition qui 
lui fut faite de donner l'ordination lui sourit beaucoup, parce 
v. 5 


m HISTOIRE DES JUIFS. 

qu'il y voyait un commeocement de réalisatiou de se3 espérances 
messianiques, et aussi parce que le rôle qu'on lui offrait flattait 
son amour-propre. 11 se présentait pourtant une difficulté. Léga- 
lement, pour pouvoir donner Tordination, il faut avoir été ordonné 
soi-même, et aucun rabbin de cette époque ne Tétait. On put 
heureusement sortir d'embarras. Car, d*après Maïmonide, les 
rabbins de la Palestine avaient le droit d'ordonner un de leurs 
collègues, qui, à son tour, pouvait donner Tordination à d'autres. 
Comme Safed, habitée par plus de mille familles juives, était 
alors la plus importante des communautés palestiniennes, les 
rabbins et les talmudistes de cette ville formaient la majorité eu 
Palestine ; ils s'empressèrent, au nombre de vingt-cinq, d'investir 
Berab de cette dignité (1538). La première pierre était donc posée 
pour l'institution d'un Synhédrin. Berab, ordonné, pouvait trans- 
mettre sa dignité a autant de collègues qu'il lui plaisait. Il 
démontra, dans une consultation talmudique, la légalité de cette 
façon de procéder, et cette innovation fut approuvée successive- 
ment par les talmudistes des diverses communautés de la Pales- 
tine. C'était là, dans la pensée de Berab et de ses partisans, un 
premier pas dans la voie qui devait mener à l'ère messianique. 
Et de fait, la réorganisation d'un Synhédrin présentait cet avan- 
tage, sinon de faciliter la venue du Messie, du moins d assurer 
l'unité du judaïsme. Le rétablissement du Synhédrin en Palestine 
aurait eu, en effet, parmi les Juifs d'Europe, un immense reten- 
tissement et attiré de nombreux émigrants riches et actifs, qui, 
appuyés par cette assemblée, auraient peut-être réussi à orga- 
niser une sorte d'État juif. 

Hais Berab renconlra de sérieuses difficultés dans la réalisa-» 
tion de son plan. Les représentants de la communauté de Jéru*^ 
salem se trouvèrent froissés que Berab eût entrepris une 
(euvre aussi considérable sans les avoir préalablement consullés. 
Il appartenait, à leur avis, à la cité sainte de se prononcer la 
première dans une circonstance aussi grave. 

Jérusalem avait alors à sa tête, comme chef religieux, Lévi 
beo Jacob Habib, né à Zamora et à peu près du même âge que 
Berab. Contraint au baptême, comme tant de ses coreligionnaires 
portugais, sous le règne de Manoël, il s'était enfui du Portugal en 


. LÊYI BEN HABIB. 67 

Turquie dès qu'il l'avait pu et était relourné au judaïsme. Plus 
tard, il s'était reudu a Jérusalem, où sa science talmudique 
l'avait fait nommer rabbiu de la communauté. Se consacrant avec 
le plus absolu dévouement aux intérêts matériels et moraux de 
ses coreligionnaires, il avait réussi à maintenir Tunion dans la 
communauté, formée d'éléments hétérogènes et parfois réfractaires 
4 toute règle et à toute discipline. Lévi ben Habib possédait aussi 
des notions de mathématiques et d'astronomie. 

En sa qualité de chef religieux de Jérusalem, Lévi ben Habib 
fut donc invité le premier à approuver l'ordination accordée à 
Berab par le collège rabbinique de Safed et à accepter, à son 
tour, cette investiture de la main de Berab. Mais, sans tenir compte 
de l'importance que la création d'un Synhédrin pouvait avoir 
pour le judaïsme, et sans se rappeler que lui-même avait sou- 
haité autrefois le rétablissement de l'ordination, Lévi ben Habib 
ne prit conseil que de sou amour-propre froissé. A ses yeux, 
c'était reconnaître la supériorité de Safed et de son rabbin sur 
Jérusalem et son chef religieux que d'approuver rentreprise de 
Berab ; il résolut donc de la combattre. 

l\ est vrai que Berab ne pouvait pas faire valoir d'arguments 
bien probants en faveur de l'ordination. Au fond, pour le collège 
rabbinique de Safed, celte institution devait surtout préparer l'a- 
vènement du Messie. Mais, c'était là une raison trop chimérique, 
même aux yeux de ceux qui attendaient cet événement avec une 
fiévreuse impatience, pour pouvoir justifier, au point de vue tal- 
mudique, une innovation aussi grave. On ne pouvait pas prétexter 
non plus qu'il fallait, comme autrefois, des rabbins ordonnés 
pour déterminer les dates des fêles, car depuis dix siècles on 
avait des règles fixes pour établir le calendrier, et il était interdit 
de les modifier. Les rabbins de Safed ne mettaient, en réalif , en 
avant qu'un seul motif pratique pour expliquer leur décision. 11 
s'en trouvait parmi les transfuges marranes de la Palestine qui, 
avant leur retour au judaïsme, avaient commis des péchés pas- 
sibles, au point de vue talmudique, de la peine de mort. De tels 
péchés ne pouvaient être effacés que par la flagellation. Or, des 
juges ordonnés avaient seuls le droit d'infliger un tel châti- 
ment. De là, la nécessité de rétablir l'ordination. 


) 


68 HISTOIRE DES JUIFS. 

Comme Lëvi ben Habib était décidé, pour des motifs personnels, 
à contrecarrer le plan de Berab, il ne lui fut pas difficile de ré- 
futer ce dernier argument. U essaya, en outre, de justifier son 
opposition par toute sorte de sophismes. Berab en fut profondé* 
ment irrité, car il sentait bien que, sans Tappui de Jérusalem, la 
ville sainte, dont le prestige était si grand dans le monde juif, 
son entreprise était destinée à échouer. Pour comble de malheur, 
sa vie fut mise en danger, probablement par suite de dénonciations 
calomnieuses auprès des autorités turques, et il dut quitter momen- 
tanément la Palestine. Dans Tespoir de sauver son œuvre, il eut 
ridée, à Texemple de Juda ben Baba, du temps de Tempereur 
Adrien, d'ordonner avant son départ quatre talmudistes, choisis, 
non parmi les plus anciens, mais parmi les jeunes. Un de ces 
rabbins était Joseph Karo, le partisan enthousiaste de Salomon 
Molcho et de ses rêveries messianiques. 

Les égards témoignés par Berab à des rabbins encore jeunes, 
au détriment de leurs aines, exaspérèrent encore plus Lévi ben 
Habib. 11- s*échangea alors entre les chefs des deux principales 
commmunautés de la Palestine une correspondance passionnée 
où se produisirent de déplorables excès de langage. A Tobservation 
faite par Lévi ben Habib que, pour être digne de i*ordination, il 
fallait, à côté de Tinstruction, posséder aussi la piété, Berab ré- 
pondit par une allusion méchante au baptême imposé autrefois à 
son adversaire : <i Moi, dit-il, je n'ai jamais changé mon nom, je 
suis resté fidèle à mon Dieu en dépit des menaces et des souf- 
frances. » 

Lévi ben Habib s*en trouva pi*ofondément blessé. l\ avoua 
qu'à l'époque des conversions forcées, on Tavait, en effet, con- 
traint, au Portugal, à changer de nom et à embrasser le chris- 
tianisme, sans qu'il lui f&t possible de mourir pour sa foi. Il 
alléguait, pour se disculper, qu'il était alors très jeune, qu'il ne 
conserva le masque du christianisme que pendant un an, et que, 
depuis, il avait versé et continuait de verserdes larmes amères pour 
effacer son péché. Après s'être ainsi humilié, il se répandit en 
invectives contre Berab, le traitant de la façon la plus outra- 
geante. Sur ces entrefaites, Berab mourut (janvier 1541), et avec 
lui disparut toute chance de réussite pour le rétablissement de 




JOSEPH KARO. 09 

rordination. Joseph Karo ne renonça pourtant pas tout de miie & 
Tespoir de la faire de nouveau adopter. 

Karo (1488-1575) avait été expulsé d'Espagne, quand il était 
encore enfant, avec ses parents. Après de longues pérégrinations 
et de nombreuses souffrances, il arriva à Nicopolis, dans la Turquie 
d'Europe. Là, il se consacra à Tétude d'une partie du Talmud 
habituellement négligée, il s'occupa de la Mischna, qu'il sut bientôt 
par<!œur. De Nicopolis il partit ensuite pour Ândrinople, où sa 
science talmudique lui valut la considération de ses coreligion- 
naires et où il forma des élèves. A l'âge de trente ans, il entreprit 
la tâche gigantesque de commenter le code religieux de Jacob 
Ascheri, de le rectifier, développer et appuyer partout de preu- 
ves. Il consacra à celte œuvre vingt aos de sa vie (1522-1542) 
et employa douze autres années à la reviser (1542-1554). L'appa- 
rition de Molcho vint apporter une diversion à cette occupation 
quelque peu aride. Il fut tellement séduit par cet aventurier qu'il 
se laissa initier par lui aux mystères de la Cabbaleet partagea ses 
rêveries messianiques. Pendant le séjour de Molcho en Palestine, 
Karo resta en correspondance avec lui et forma le projet d'aller le 
rejoindre en Terre Sainte. Lui aussi, comme Molcho, aspirait à 
mourir en martyr, « pour s'offrir comme holocauste agréable à 
^'Éternel », et avait des visions où il croyait s'entretenir avec un 
être supérieur. Cet être (Magguid) n'était ni un ange, ni une appa- 
rition fantastique, mais la Mischna elle-même, qui lui faisait la 
grâce de lui révéler, la nuit, des choses secrètes, parce qu'il s'était 
voué à son culte. Pendant quarante ans, jusqu'à la fin de sa 
vie, Joseph Karo fut hanté de ces visions, qu'il fit connaître en 
partie par écrit, et qui montrent les ravages que la Cabbale avait 
opérés dans cet esprit. La Mischna lui imposait les plus dures mor- 
tifications. Se laissait-il aller un peu trop longtemps au sommeil, 
était-il arrivé en retard pour la prière, avait-il négligé l'étude du 
Talmud^ la Mischna venait lui en faire des reproches et exiger 
une expiation. . Les prédictions qu'il annonçait au nom de la 
Mischna n'étaient certes pas des inventions mensongères de sa 
part, mais des visions de son imagination surexcitée qu'il croyait 
sincèrement lui avoir été inspirées. 

Convaincu qu'il était appelé à jouer un rôle messianique en 


70 HISTOIRE DES JUIFS. 

Palestine, Karo quitta Andrinople. Il se rendit à Safed en même 
temps qu'un autre eabbaliste, Salomon Âlkabéç, dont l*hymne en 
riionneur c de la flanc(^e Schabbat », le Lekha Dôdi, est bien plus 
connu que le nom. Karo eut la satisfaction de voir se réaliser à 
Safed une partie de ses rêves : Berab lui donna Tordination et le 
consacra ainsi membre du Synhédrin futur. Après la mort de 
Berab, il voyait s*ouvrir devant lui les plus brillantes perspectives. 
Il espérait continuer Tœuvre de Berab, être reconnu par le^ rab- 
bins de la Palestine et du dehors comme chef de tous les Juifs 
palestiniens et même turcs, former de remarquables élèves qui 
seuls inspireraient conflance et respect. Il serait alors vénéré 
comme « Timage sainte », diokna kaddischa, et accomplirait 
des miracles. 11 s'attendait bien à subir le martyre comme Molcho, 
mais il était convaincu qu'il ressusciterait et assisterait à la déli- 
vrance messianique. 

Pour mériter cette dignité de prince suprême d'Israël, Karo 
comptait sur l'ouvrage qu'il composait et qui devait rétablir Tunité 
dans le judaïsme. Une fois son commentaire sur le code religieux 
d'Ascheri achevé, publié et répandu parmi les Juifs, il jouirait certai- 
nement, à ce qu'il croyait, de la vénération de tous ses coreligion- 
naires. 

C*est ainsi que, sous l'action combinée d'une sincère piété, 
de rêveries mystiques et de l'ambition, Karo travaillait avec un zèle 
ardent à son ouvrage, qui devait faire disparaître dans le domaine 
religieux toutes les contradictions, toutes les incertitudes, toutes 
les obscurités, et servir de règle pour le judaïsme tout entier. 
Mais, là aussi, Karo échoua dons son entreprise. Son code, intitulé 
Schoulhan Aroukh^ fut combattu sur bien des points par un jeune 
rabbin de Cracovie, Moïse Isserlès. 

Pendant qu'en Orient les Juifs vivaient dans une certaine sécu- 
rité, étaient libres de pratiquer leur religion et songeaient même à 
fonder une sorte d'Etat autonome, les Juifs d'Occident étaient en 
butte à d'incessantes persécutions. Dans les premiers temps de sa 
lutte contre la Réforme, l'Église fut trop absorbée pour s'occuper 
d*eux. Mais les vieilles accusations de blasphème, de profanation 
d'hostie, de meurtre rituel, ne tardèrent pas à se reproduire contre 
eux. Ils ressentirent, du reste, le contre-coup de Timplacable ri- 


LES ANTITRINITAIRES. 71 

gueur déployée par le clergé catholique pour combattre les pro- 
grès du protestantisme. 

Aux souffrances que leur faisaient endurer les catholiques, 
vinrent s'ajouter des persécutions qui leur étaient infligées par les 
luthériens. On a vu que Tune des conséquences de la Réforme fut 
la vulgarisation de Tétude de la Bible. En apprenant ainsi à con- 
naître par eux-mêmes 1* Ancien Testament, bien des esprits réflé- 
chis remarquèrent qu*il n*est pas toujours fidèlement suivi par le 
Nouveau Testament. Ainsi, Tunilé de Dieu prèchée par les Pro- 
phètes est en contradiction absolue avec le dogme de la Trinité 
enseigné par TÉglise. On remarqua aussi que la Bible préconise 
la liberté pour le peuple et condamne la tyrannie des rois, tandis 
que le christianisme évangélique néglige complètement le peuple 
et ne connaît que des croyants, auxquels il conseille de lever sans 
cesse les regards vers le ciel et d*accepter le joug des pires 
tyrans. 11 en résulta que dans le mouvement engendré par la 
Réforme il se forma des sectes qui s*écartèrent des doctrines de 
Rome, de Luther et de Genève. Une de ces sectes, qui se rappro- 
chait singulièrement du judaïsme, fut qualifiée de a demi-juive » 
ou « judaTsante »; elle rejetait absolument le dogme de la Trinité. 
Michel Servet, originaire d*Aragon, qui avait peut-ôlre été élève 
des Marranes en Espagne, écrivit un ouvrage sur les a Erreurs de la 
Trinité » qui produisit une vive sensation et lui conquit de nom- 
breux disciples. Calvin, pour le punir de son hérésie, le fit brûler 
à Genève. Les partisans de Servet n'en furent pas effrayés, et ils 
continuèrent, sous le nom d'unitaires ou antitrinitaires, à com- 
battre le dogme de la Trinité. Cette secte se développa principa- 
lement en Angleterre, grâce à la protection du roi Henri VIII, qui, 
par un caprice d'amoureux, était devenu l'adversaire du catho- 
licisme. Il y en avait qui célébraient le sabbat, naturellement 
portes et fenêtres closes, comme le vrai jour de repos ordonné par 
le Seigneur. A cette époque parurent aussi de nombreux pam- 
phlets religieux et, entre autres, un dialogue entre un Juif et un 
Chrétien, où Ton réfute toutes les preuves tirées de la Bible a l'ap- 
pui du christianisme. Pour ces diverses raisons, les luthériens en 
•voulaient également aux Juifs, qui purent bientôt s'apercevoir 
combien était vaine leur espérance, de voir le triomphe de la 


■ ♦ 


72 HISTOIRE DES JUIFS 

Réforme marquer la fin de leurs maux. Quand les paysans de TA!- 
lemagne du Sud, de l'Alsace et de la Franconie, sur la foi des pro- 
messes de Luther, qui leur avait fait entrevoir leur émaneipation, 
voulurent secouer le joug de leurs seigneurs, les Juifs furent dou- 
blement persécutés. D'un côté, la noblesse leur reprochait d*exciter 
les paysans et les bourgeois à la révolte et de les soutenir de leur 
argent, et, de Tautre, les paysans les attaquaient comme complices 
des riches et des nobles. Dn des conseillers des paysans de la 
Forêt-Noire était Balthazar Hubmayer, ce prêtre fanatique qui 
avait réclamé Texpulsion des Juifs de Ratisbonne. Son adhésion à 
la Réforme ne modifia pas ses sentiments de malveillance à l'égard 
des Juifs. Dans le Rhingau aussi, les habitants exigèrent, entre 
autres, qu'il fût interdit aux Juifs de s'établir ou même de sé- 
journer dans la contrée. 

En Alsace, pourtant, les Juifs trouvèrent quelque répit, grâce au 
dévouement, au courage et à la prudente activité d'un rabbin alsa- 
cien, Jos6lin(Joselmann) Loans, de Rosheim (né vers 1478 et mort 
vers 1555), neveu du médecin des empereurs Frédéric et Maxi- 
milieu. Sur la recommandation de son oncle, qui l'avait sans doute 
trouvé remarquablement doué, Joselin Rosheim, comme on l'ap- 
pelle d'habitude, fut chargé par l'empereur de veiller sur les in- 
térêts des Juifs d'Allemagne, avec l'autorisation d'intervenir en 
leur faveur et de détendre leurs privilèges. A ce titre, il dut jurer 
fidélité à l'empereur. En même temps, les communautés juives le 
reconnurent comme leur chef et leur grand-rabbin, et il est sou- 
vent qualifié de a gouverneur de la Juiverie ». Charles-Quint 
le maintint dans ces fonctions. Dès qu*un danger menaçait une 
communauté juive, il se rendait immédiatement auprès de l'em- 
pereur ou d'autres personnages influents. Il ne craignait ni fati- 
gue ni péril quand il s'agissait de venir en aide à ses frères. 
Pendant la guerre des paysans, il n'hésita pas à pénétrer dans 
le camp de douze ou quinze mille révoltés, qui lui promirent de 
ne pas maltraiter les Juifs. 

Joselin eut malheureusement trop souvent l'occasion d'inter- 
venir en faveur de ses coreligionnaires. Il n*y eut alors presque 
pas une seule année qui ne fût marquée, pour les Juifs d'Alle- 
magne, par des expulsions, des vexations et des violences de 


JOSELIN DE ROSHEIM. 73 

toute sorte. Le temps des g^ands massacres était cependant paàsé; 
c'était là un progrès appréciable. Mais les accusations de meur- 
tres d*enfants n'avaient pas encore disparu. 

Une accusation de ce genre se produisit contre la petite com- 
munauté de Bôsing, près de Presbourg, en Moravie. Trente-six 
Jui£s de tout âge et de tout sexe furent brûlés, et presque tous 
les Juifs de la Moravie furent jetés en prison (1S29). Après avoir 
prouvé par plusieurs mandements de papes et d'empereurs que 
de telles accusations ne méritaient aucune créance, Joselin réussit 
à obtenir du roi Ferdinand la mise en liberté des inculpés. L'année 
suivante (1530), on reprocha aux Juifs de servir d'espions en 
Allemagne aux Turcs, et on demanda leur expulsion. Cette fois 
encore, Joselin put convaincre Charles-Quint et Ferdinand de 
rinnocence des Juifs. Mais, dans une localité de la Silésie, cette 
accusation amena la condamnation du président et de deux mem- 
bres de la communauté, qui furent livrés aux flammes. 

Quelques années plus tard, la situation des Juifs exigea une 
nouvelle intervention de Joselin. A la suite de méfaits commis 
par quelques coquins juifs, le duc Jean le Sage, de Saxe, voulut 
chasser pour toujours les Juifs de son pays (1.537). Pour détourner 
ce malheur de ses coreligionnaires, Joselin se rendit auprès de 
Luther avec une lettre de recommandation de Wolf Capito, prêtre 
catholique qui s'était déclaré pour la Réforme ; il avait aussi 
obtenu de la municipalité de Strasbourg une lettre pour le duc. 
Hais Luther, assez bienveillant pour les Juifs au début de la 
Réforme, leur était devenu hostile parce qu'ils ne s'étaient pas 
convertis. Aussi ne voulut-il pas recevoir Joselin. Il lui fit dire 
que, malgré ses démarches auprès de princes et de souverains en 
faveur des Juifs, ceux-ci avaient persisté dans leurs erreurs, 
c'est-à-dire dans leurs croyances ; il craindrait donc qu'une nou- 
velle preuve de bonté de sa part ne les encourageât à s'obstiner 
dans le mal. 

En Italie, également, la situation des Juifs était peu favorable. 
A Naples, où dominaient les Espagnols, le parti ultra-catholique 
s'efforçait depuis longtemps de faire créer des tribunaux d'inqui- 
sition contre les Marranes. Quand Charles-Quint revint d'Afrique, 
ce parti lui demanda môme d'expulser tous les Juifs de Naples, 


74 HISTOIRE DES JUIFS. 

Sur les instances de Donna Benvenlda, la noble épouse de Samuel 
Abrabanel, appuyée par sa jeune amie Léonora, fille du vice* 
roi, Tempereur ne donna aucune suite à cette demande. Mais 
quelques années plus tard, il leur imposa de si pénibles restric- 
tions qu'ils partirent de Naples de leur plein gré. Cette émigra- 
tion volontaire fut changée en exil ; aucun Juif ne devait plus 
habiter Naples (1540-1541). Les uns se rendirent en Turquie, 
d*autres à Âncône, qui appartenait au pape, ou à Ferrare, où com- 
mandait le duc Hercule II, ami des Juifs. Samuel Abrabanel 
aurait pu rester à Naples, mais il ne voulut pas séparer sa des- 
tinée de celle de ses coreligionnaires, et il alla s'établir à Ferrare, 
où il mourut après un séjour d'une dizaine d'années. Sa femme 
lui survécut. 

A cette époque aussi eut lieu une expulsion de Juifs en 
Bohême. Accusés avec des bergers d'avoir allumé des incen- 
dies, qui furent alors très fréquents dans certaines villes, et 
notamment à Prague, ils furent condamnés à l'exil (adar 1542). 
De rimportante communauté de Prague, dix familles seules furent 
autorisées à rester dans cette ville. Beaucoup d'exilés se réfu- 
gièrent en Pologne ou en Turquie. Cette même année encore, on 
reconnut la fausseté de cette accusation, et ceux qui s'étaient établis 
dans le voisinage de la frontière bohémienne purent revenir dans 
le pays. Mais ils furent obligés de payer une taxe annuelle et de 
porter sur leurs vêtements, comme si^ne distinctif, un morceau 
d'étoffe jaune. 

Si les catholiques et les protestants ne s'entendaient pas entre 
eux, ils étaient, du moins, d'accord en Allemagne pour persécuter 
les Juifs. A ce moment, ces malheureux étaient comme pris entre 
deux feux. Dans le duché catholique de Neubourg, un enfant de 
quatre ans disparut vers Pâque. Un chien fit découvrir son cadavre 
après Pâque. Quelques fanatiques accusèrent les Juifs d'avoir 
martyrisé cet enfant et de l'avoir ensuite mis à mort. L'évêque 
d'Eichstaett fit immédiatement arrêter et incarcérer quelques Juifs 
et demanda à tous les princes voisins d'emprisonner également 
les Juifs de leurs domaines. Mais, malgré une enquête minutieuse, 
on ne put établir la culpabilité des Juifs.- Ceux-ci avaient, du reste, 
trouvé dans cette circonstance un protecteur bienveillant dans le 


LE € JUDENBUCHLEIN ». 75 

duc Olhon-Henri de Neubourg, qui les défendit énergiquement 
coDtre l*évêque d*Eichstaett. 

L'exemple du prélat catholique fut suivi par un prédicateur 
luthérien, Butzer, à la fois ami de Capito et de Luther, qui excita 
également les esprits contre les Juifs. Probablement sur Tinvi- 
tation du duc de Neubourg, un prêtre luthérien prit courageuse- 
ment la défense des Juifs dans un ouvrage ïnihuléJudefidûcklein, 
« Opuscule sur les Juifs ». L*auteur — peut-être Hosiander — 
montre pour la première fois, dans ce livre, combien il est 
odieux et ridicule d'accuser les Juifs de tuer des enfants chré- 
tiens. D*après cet écrivain, qui semble avoir eu des relations fré- 
quentes avec les Juifs et connaissait leur langue, leurs mœurs et 
leurs lois, ce sont les richesses des Juifs et la piété exagérée et 
mal comprise des fanatiques chrétiens qui ont fait inventer cette 
calomnie. Tantôt celte accusation est répandue, dans un but facile 
à deviner, par des princes rapaces et sans scrupules, ou par des 
nobles appauvris, ou par des bourgeois qui sont débiteurs des 
Juifs, tantôt elle est propagée par des moines ou des prêtres 
séculiers, désireux d'augmenter le nombre des saints ou de créer 
de nouveaux lieux de pèlerinage. Les Juifs, dit cet auteur, sont 
disséminés depuis de nombreux siècles parmi les chrétiens, et 
pourtant il y a trois cents ans à peine qu'on a commencé à 
imputer aux Juifs des crimes de ce genre. C'est que le clergé 
s'est mis à répandre cette fable odieuse à partir du moment où il 
a cru nécessaire de réchaulTer la foi de la foule par des pèleri- 
nages et des guérisons miraculeuses. On est donc en droit d'ad- 
mettre que le meurtre de Neubourg a été également inventé de 
toutes pièces par les moines. Du reste^ ajoute l'auteur, les chrétiens 
aussi avaient été accusés par les païens, jusqu'au iiP siècle, de 
tuer des enfants pour leur tirer le sang. Les prétendus aveux de 
quelques Juifs ne prouvent rien dans cette occurrence, car ces 
aveux ont été arrachés par la torture. 

Pour effacer l'impression que cet ouvrage était appelé à pro- 
duire en faveur des Juifs, Tévêque d'Eichstaett chargea son pro- 
tégé, Jean Eck, qui laissa un si déplorable souvenir dans l'histoire 
de la Réforme, de réfuter ce plaidoyer et de démontrer que les 
Juifs s'étaient réellement rendus coupables des meurtres d'en- 


76 HISTOIRE DES JUIFS. 

fants qu*OQ leor imputait. Eck publia donc (1541) un pamphlet ou 
il prétendait prouver que « ces scélérats de Juifs avaient fait 
beaucoup de mal en Allemagne et dans d'autres pays », et où il 
reprend à son compte tous les mensonges, toutes les calomnies, 
toutes les infamies répandues depuis des siècles contre les Juifs. 
Selon lui, l'Ancien Testament montre déjà le caractère sangui- 
naire des Juifs, et il affirme qu'ils profanent des hosties et se 
servent du sang d*enfanls chrétiens pour consacrer leurs prètresv 
faciliter les couches de leurs femmes, guérir des maladies. 

Ce qui parait plus étrange et plus triste, c'est que Luther lui- 
même, le fondateur d'une nouvelle religion, l'adversaire des vieux 
préjugés, partageait à l'égard ded Juifs les sentiments de son 
ennemi personnel, Jean Eck, qui avait pourtant répandu contre 
lui aussi les plus odieux mensonges. « Les Juifs, dit-il, se 
plaignent de subir chez nous une dure servitude, lorsque nous, au 
contraire, nous pourrions nous plaindre d'avoir été martyrisés et 

' persécutés par eux pendant près de trois cents ans. » Oubliant 

que, dans certaines régions de l'Allemagne, les Juifs avaient pré- 
cédé les Germains, il s'écrie : « Nous ne savons pas encore 
aujourd'hui quel diable les a poussés dans notre pays. Nous ne les 
avons pas cherchés à Jérusalem, et personne ne les retient ici. d 
Comme Pfefferkorn et Eck, Luther rappelle avec une joie cruelle 
que <K les Juifs ont été violemment expulsés de France et, récem- 
ment, d'Espagne par notre bien-aimé empereur Charles, ainsi que 
de toute la Bohème, et, de mon temps, de Ratisbonne, de Magde- 
bourg et de tant d'autres localités. » 

Sans pitié pour les effroyables souffrances supportées avec 
tant de vaillance par les Juifs en l'honneur de leur foi, et avec une 
assurance qui dénotait une singulière ignorance de l'histoire, 
Luther répétait après Pfefferkorn que, d'après le Talmud et les 
rabbins, il est permis aux Juifs de tuer les goyim, c'est-à-dire 
les chrétiens, de se montrer parjures à leur égard, de les voler 
et les piller. \\ conseillait de brûler les synagogues « de ce peuple 
maudit et damné, pour la plus grande gloire de Notre-Seigneur et 
de la chrétienté », de leur enlever leurs livres de prières et les 
exemplaires du Talmud, d'incendier leurs maisons et de les 

I; parquer dans des étables. Il désirait aussi qu'il fût. interdit aux 


\ 


LUTHER CONTRE LES JUIFS. 77 

rabbins d^enseigner, que les Juifs fussent empêchés de voyager 
ou de se montrer dans la rue, que les plus forts d'entre eux 
fussent soumis à des corvées et contraints de manier la hache, la 
bêche et autres instruments de dur labeur. Â l'exemple de 
Jean Eck, son ennemi, il déclarait que les Juifs se livraient 
à toute sorte d'excès parce qu'ils étaient trop heureux en 
Allemagne. 

Il peut paraître surprenant que Luther, d'abord si bienveillant 
pour les Juifs, se soit ensuite montré contre eux aussi violent 
que leurs pires ennemis. C'est que, vers la fin de sa vie, le réfor- 
mateur de Wittemberg eut à supporter des contrariétés qui Taigri- 
rent profondément. Par son obstination et son caractère autori- 
taire, il avait froissé bien des susceptibilités dans son propre 
milieu et créé un schisme parmi ses partisans. En outre, sa rude 
nature avait triomphé peu a peu de la modestie et de la douceur 
que lui avait d'abord su imposer sa ferveur religieuse. Enfln, son 
esprit étroit de moine ne pouvait pas comprendre le judaïsme avec 
ses lois généreuses et élevées, qui ont pour but de rendre l'homme 
bon et compatissant plutôt que de faire de lui un croyant fana- 
tique, et il s'emportait quand l'un ou l'autre de ses adhérents, 
comme Carlstadt et Munzer, invoquaient ces lois pour défendre 
leurs conceptions : par exemple^ TaiTranchissement des esclaves et 
des serfs dans Tannée du jubilé. Sa colère fut surtout grande quand 
il eut connaissance d*un dialogue, composé probablement par un 
chrétien, où le judaïsme était placé presque au-dessus du christia- 
nisme. Dans son irritation, il écrivit immédiatement (1542) un 
pamphlet : « Sur les Juifs et leurs mensonges », qui dépassait en 
violence et en calomnies toutes les œuvres de pfefferkorn et de 
Jean Eck. 

Après avoir fait observer au commencement de cet écrit qu'il avait 
pris la résolution de ne plus parler des Juifs, Luther dit qu'il a 
changé d*avis devant les tentatives de a ces misérables coquins » 
pour attirer à eux des chrétiens. Sa logique est absolument celle du 
moyen âge. Comme les Juifs étaient maltraités et persécutés 
depuis dix siècles par les chrétiens, il en conclut que les Juifs 
étaient ainsi ch&tiés parce qu'ils ne croyaient pas que le Messie 
îài vraiment déjà arrivé. 11 engage les chrétiens à ne pas se mon- 


78 HISTOIRE DES JUIFS. 

• • • » 

trer sottement compatissants pour les Juifs et demande Texpul- 
sion de ces derniers, a Si j*avais quelque autorité sur eux, dit-il, 
je convoquerais leurs chefs et leurs savants et je leur prouverais, 
par la menace de leur arracher la langue, que le christianisme 
enseigne non pas le dogme de Tunité de Dieu, mais celui de la 
Trinité. » Il n'hésita même pas à exciter contre eux les pillards 
de grand chemin. Ayant appris qu*un Juif riche traversait TAUe- 
magne avec douze chevaux, il conseilla à ces brigands de se mon- 
trer moins tolérants que les princes etdes*emparerdes voyageurs 
juifs et de leurs richesses. Peu de temps encore avant sa mort, il 
renouvela, dans un sermon, ses attaques contre les Juifs, accu- 
sant leurs médecins d'empoisonner leurs malades chrétiens et 
demandant qu'on les chassât tous, puisqu'ils ne voulaient pas se 
convertir. 

L'hostilité de Luther à l'égard des Juifs leur fut peut-être plus 
funeste que celle des dominicains, de Uochstraten, d'Eck et de 
leurs acolytes. Car les accusations de ces ennemis déclarés des 
Juifs n'étaient pas toujours prises au sérieux, et, en tout cas, ti'ins- 
piraient confiance qu'à un petit nombre, tandis que les moindres 
paroles de Luther étaient considérées par ses partisans comme des 
oracles. De même que saint Jérôme avait inoculé au monde catho- 
lique sa haine du Juif, de même Luther infecta pour longtemps 
les protestants du poison de son pamphlet. Le protestantisme 
déploya même contre les Juifs plus de cruauté encore que l'Église. 
Les chefs du catholicisme leur intimaient l'ordre de se soumettre 
au droit canon, mais les autorisaient à résider dans les. pays 
catholiques ; Luther demandait leur expulsion complète. Les 
papes recommandaient souvent d'épargner les synagogues, tandis 
quD le fondateur de la Réforme conseillait de les profaner et de les 
détruire. Pour lui, les Juifs ne devaient pas être mieux traités que 
les tziganes. C'est que les papes, munis d'un pouvoir considérable 
et résidant dans la grande ville de Rome, jugeaient les hommes et 
les événements de haut et songeaient rarement à infliger des 
vexations mesquines aux Juifs, qui, parfois, leur semblaient de 
trop mince importance pour mériter leur attention. Luther, au 
contraire, qui vivait dans une petite ville, prêtait une oreille atten- 
tive a toutes les sottises qu*on répétait contre eux, les jugeait 


ACCUSATIONS DE MEURTRE RITUEL. 79 

avec I^ petitesse d'esprit d*UD bourgeois rancunier et calculait 
jalousement les quelques deniers qu'ils pouvaient gagner. 

Comme s'il ne suffisait pas de la haine des catholiques et des 
protestants, les Juifs étaient également en butte a la malveillance 
des catholiques grecs. Dans TAsie Mineure et la Turquie d'Europe, 
les Grecs, n'osant pas s'attaquer aux Turcs, qui étaient les maîtres 
du pays, poursuivaient les malheureux Juifs d'une^ sourde et 
tenace hostilité. Un jour, à Amazia, dans l'Asie Mineure, quelques 
Grecs firent disparaître un de leurs coreligionnaires et accusèrent 
les Juifs de ravoir égorgé. Sur l'ordre des cadis turcs, les inculpés 
furent soumis a la torture et firent des aveux ; on les pendit, sauf 
un médecin estimé, Jacob Abi Ayoub, qui fut brûlé (vers 1545). 
Quelques jours plus tard, un Juif rencontra le Grec censément 
assassiné et l'amena devant un cadi. Là, il raconta la façon dont 
on l'avait momentanément fait disparaître. Le cadi, indigné de 
cette odieuse supercherie, fit exécuter les faux accusateurs. 

Dans une autre ville de l'Asie Mineure, à Toka, des Juifs 
furent également accusés d*un crime de ce genre, et là aussi on 
put démontrer la fausseté de l'accusation. Pour protéger à l'avenir 
ses coreligionnaires contre les conséquences de telles calomnies, un 
médecin juif du sultan Soliman, Moïse Hamon, sollicita et obtint 
de son maitre un décret en vertu duquel les Juifs de Turquie, 
accusés du meurtre d'un chrétien ou d'un autre crime analogue, 
ne seraient pas jugés par les tribunaux ordinaires, mais par 
le sultan. 

Dans les pays catholiques, la liberté de persécution était moins 
restreinte. Pendant quelque temps, la république de Gènes n'ac- 
cordait à tout Juif qu'une autorisation de séjour de trois jours. 
Peu à peu, des transfuges juifs de TEspagne et de la Provence 
étaient venus s'établir à Novi, près de Gènes ; leurs affaires les 
appelaient souvent à Gènes môme, où l'on s'habitua a les laisser 
tranquilles. C'étaient, pour la plupart, des Juifs intelligents et 
actifs, des capitalistes et des médecins. Mais à la suite des exci- 
tations des dominicains, qui surent éveiller la jalousie des mar- 
chands et des médecins chrétiens contre leurs concurrents juifs, 
ceux-ci furent expulsés de Gènes (1550), contre la volonté du 
doge André Doria, et on annonça à son de trompe que, doréna- 


80 HISTOIRE DES JUIFS. 

vant, aucun Juif ne pourrait plus résider dans cette ville. Parmi 
les expulsés se trouvait un médecin, Joseph Haccohen, qui acquit 
une grande célébrité comme historien. 

L*expuIsion des Juifs d*Espagne et de Portugal et les souffrances 
inouïes des Marranes avaient fait réfléchir quelques penseurs juifs 
sur la diversité des destinées des peuples, et principalement sur 
les vicissitudes des descendants de Jacob, et ils étaient arrivés à 
cette conviction que les événements ne naissent pas purement 
au hasard, mais sont amenés par une Intelligence supérieure, 
qui dirige la marche de l'histoire. Une fois pénétrés de cette 
vérité, ils conclurent qu*on relèverait le courage des peuples 
malheureux, pour lesquels la Providence paraissait s*être montrée 
particulièrement dure, en leur plaçant sous les yeux Thistoire 
de la grandeur et de la décadence des diverses nations et en leur 
persuadant qu'en définitive c'est Dieu qui est Tunique arbitre de 
nos destinées et que les peuples, comme les individus, sont soumis 
à sa volonté. Aussi trouve-t-on à cette époque trois Juifs qui se 
firent historiens pour consoler leurs coreligionnaires des maux 
effroyables qui les avaient atteints et entretenir l'espérance dans 
leur cœur. Ce furent le médecin Joseph Haccohen, le talmudiste 
Joseph ibn Verga et le poète Samuel Usque. 

De ces trois hommes, le plus important comme historien est 
Joseph ben Josua Cohen (né à Avignon en 1496, décédé en 1575). 
Son père était originaire d'Espagne. Lors de l'expulsion de 1492, 
il se rendit a Avignon et de là à Gênes, d'où il fut également exilé. 
Joseph étudia la médecine et parait avoir été attaché comme mé- 
decin, à Gènes, à la maison du doge André Doria. Quand les Juifs 
durent partir de Gènes (1550), les habitants de la petite ville de 
Voltaggio le prièrent d'exercer la médecine chez eux; il y resta 
dix-huit ans. Mais l'histoire Tattiraitplus que la médecine. Use mit 
à rechercher d'anciennes chroniques pour écrire une sorte d'his- 
toire universelle, et il commença son récit à partir de la chute de 
l'empire romain et de la création des nouveaux États européens. 
A ses yeux, Thistoire du monde se présentait sous la forme d'une 
lutte entre l'Europe et l'Asie, entre le croissant et la croix, et, plus 
particulièrement, entre la Turquie et la France. Pour l'histoire de 
son temps, qu'il a connue par lui-même ou par les informations 


CHRONIQUEURS JUIFS. Ôi 

exactes qu*il a recueillies, il est un témoin impartial et digne de 
confiance. Son style élégant, qui imite celui des livres historiques 
de la Bible, donne de la vie à ses récits et en rend la lecture très 
attachante. En temps et lieu, il raconte les diverses persécutions 
subies par les Juifs. Le but qu'il poursuit dans son ouvrage est de 
prouver par Thistoire l'action exercée par la Providence sur les 
événements et de montrer que, tôt ou tard, la violenceet Tiniquité 
ont toujours été châtiées. Comme il avait partagé lui-même les 
souffrances de ses coreligionnaires, son ouvrage s'en ressent par- 
fois, car on y rencontre souvent une certaine amertume. 

D'un caractère tout différent est Touvrage historique des Ibn 
Verga^ auquel collaborèrent trois générations, le père, le fils et le 
petit-fils. Le cabbaliste et astronome Juda ibn Verga, dont la fa- 
mille était apparentée à celle d'Âbrabanel, avait noté quelques 
persécutions dont les Juifs avaient été victimes à diverses époques 
et dans divers pays. A cette nomenclature, Salomon ibn Verga, 
qui avait assisté à l'expulsion des Juifs d'Espagne et de Portugal, 
puis s'était couvert quelque temps du masque du christianisme et 
avait ensuite émigré en Turquie, ajouta quelques récits. Enfin, le 
fils de Salomon, Joseph ibn Verga, membre du collège rabbinique 
d'Ândrinople,augmentaceschroniques de quelques nouveaux faits 
et publia le tout sous le nom de Schèbet Yehouda, « Verge de Juda ». 
Ce martyrologe ne présente ni plan, ni divisions régulières; il 
ne suit même pas toujours l'ordre chronologique. 

Samuel Usque est, sans contredit, un esprit plus original et plus 
remarquable que les historiens précédents. S'enfuyant du Portu- 
gal devant les cruautés de l'Inquisition, il était allé s'établir à 
Ferrareavec ses deux parents, Salomon Usque, en espagnol Duart& 
Gomez, et Abraham Usque, appelé aussi Duarte Pinel. Samuel 
Usque était poète, et poète original. Il se sentait surtout attiré par 
rhistoire, à la fois brillante et tragique, du peuple juif, qui devint 
pour lui comme une source vivifiante où il puisait courage, éner- 
gie et espérance. La Bible, avec ses héros et ses prophètes, la 
période de l'exil, où des efforts gigantesques, des prodiges de vail- 
lance et de dévouement sont suivis des plus épouvantables désas- 
tres, la dispersion des Juifs au milieu des nations, tous ces événe- 
ments du passé, Usque sut les ressusciter de son souffle poétique^ 
v. 6 


82 HISTOIRE DES JUIFS. 

et les présenter sous une forme émouvante ; il n*écrivit pas en 
vers, mais sa prose est d*une telle élévation qu^elle remue les 
cœurs. Dans son ouvrage, trois bergers, Icabo, Numeo et Cicareo, 
s'entretiennent de Thistoire dlsraël. Le premier pleure amère- 
ment sur les malheurs qui ont assailli ce peuple depuis son 
origine, et les deux autres s*efrorcent d*adoucir la violence de sa 
douleur et de lui montrer que les souffrances élèvent et ennoblis- 
sent les peuples comme les individus et les aident à atteindre 
leur but. Ce dialogue, écrit en portugais, est intitulé : a Consola- 
tions pour les maux d'Israël «. 

En racontant ainsi le passé du peuple juif, Usque se propo- 
sait surtout de consoler les Marranes portugais établis à Fer- 
rare ou ailleurs, qui étaient revenus au judaïsme, et d'entre- 
tenir en eux Tespoir d'un avenir meilleur. Ses récits ne 
sont peut-être pas toujours d'une exactitude rigoureuse, mais 
aucun écrivain n'a retracé d'une façon aussi lumineuse et 
aussi vivante les principaux traits de l'histoire d'Israël, depuis 
les temps les plus reculés jusqu'à l'époque où il vivait, depuis 
les premiers baptêmes imposés violemment aux Juifs espa- 
gnols par le roi wisigoth Sisebut, jusqu'à leur exil définitif et 
jusqu'à l'introduction de l'Inquisition en Portugal. Ce qui le con- 
sole, c'est que toutes ces persécutions et toutes ces violences 
avaient été prédites par les Prophètes et que, par conséquent, 
Israël peut compter avec certitude sur l'avenir de paix et de 
bonheur annoncé par les mêmes Prophètes. Aussi ses dialogues 
se terminent-ils par les discours si réconfortants et si tendres 
du prophète Isaïe. L'ouvrage d'Usque contribua certainement à 
rendre la conflance aux Marranes et à leur faire oublier les 
dangers que leur retour au judaïsme suspendait sur leur tête. 

Samuel Usque était convaincu que, de son temps déjà, les souf- 
frances des Juifs diminueraient et que le jour de la délivrance 
était proche. L'Église donna bientôt un démenti à ses espérances. 
Les progrès de la Reforme avaient provoqué dans le monde catho- 
lique une énergique réaction contre le relâchement général qui 
existait dans la discipline et les mœurs. Deux hommes surtout, 
avaient pris à cœur, pourtant sans entente préalable, de raffer-. 
mir le catholicisme et de consolider la papauté : c'étaient le Napo*. 


RÉACTION CATHOLIQUE. 83 

liiain Pietro CarafTa, plus tard pape sous le ûom de Paul IV, et 
l'Espagnol lûez Loyola^ fondateur de Tordre des Jésuites. Pour 
rendre au pape sa puissance et à TÉglise son autorité, ils réso- 
lurent d*user partout contre les catholiques du moyen dont 
Torquemada, Deza, Ximénès de Cisneros s*étaient servis en Espa- 
gne contre les Maures et les Juifs, c'est-à-dire du bûcher. Qui- 
conque s*écarterait des prescriptions papales serait brûlé. 

En premier lieu, on s'en prit à Timprimerie. D*après CarafTa et 
Loyola, c'était elle qui avait rendu possible le schisme dans l'Église; 
sans les « Lettres des hommes obscurs d, les pamphlets de Hutten 
et ceux deLutber, la Réformeaurait peut-être échoué. Il fallait donc 
commencer par surveiller les publications et ne laisser imprimer 
que ce qui aurait été approuvé par le pape ou ses délégués. La cen- 
sure des livres, il est vrai, existait déjà, mais elle n*avait pas 
été pratiquée jusqu'alors avec une bien grande rigueur. Désormais, 
elle sera exercée avec plus de sévérité, car on choisit comme cen- 
seurs des hommes inflexibles et fanatiques. 

Les Juifs ne tardèrent pas à ressentir le contre-coup de ce mou- 
vement de réaction. Tout d'abord, leurs adversaires soulevè- 
rent de nouveau la question du Talmud. Quarante ans aupa- 
ravant, les tentatives des dominicains pour faire brûler cet 
ouvrage avaient échoué devant la tolérance et la mansuétude du 
pape. Mais la situation avait changé. On était alors dans une autre 
disposition d'esprit à Rome, et il était facile de prévoir que si des 
accusations étaient dirigées contre le Talmud, ce livre serait sû- 
rement condamné. Ces accusations se produisirent, et, comme 
toujours, elles eurent pour auteurs des Juifs convertis; 

Elia Lévita, le célèbre grammairien juif, avait laissé deux petits- 
fils, Eliano et Salomon Romano, qui, dès leur enfance, fréquen- 
tèrent des milieux chrétiens. Eliano savait l'hébreu à fond et fut 
correcteur et scribe dans plusieurs villes d'Italie; Romano, qui 
voyagea à travers l'Allemagne, la Turquie, la Palestine et TÉgypte, 
connaissait plusieurs langues, l'hébreu, le latin, l'espagnol, l'arabe 
et le turc. Eliano, l'ainé, se convertit au christianisme sous le 
nom de Vittorio Eliano, entra dans les ordres et devint chanoine. 
Quand Romano apprit l'apostasie de son frère, il accourut à Venise 
pour le faire revenir au judaïsme. Mais il se laissa lui-même 


84 HISTOIRE DES JUIFS. 

séduire par son frère et accepta le baptême (1551) sous le nom de 
Jeaa-Baptiste. La mère des deux renégats, qui était alors encore 
en vie, en éprouva un violent chagrin. Romano se fit jésuite et 
publia des ouvrages ecclésiastiques. 

Ces descendants d'Elia Lévita, appuyés par deux autres apostats, 
Ânanel di Foligo et Joseph Moro, renouvelèrent contre le Talmud 
les anciennes accusations de Nicolas Donin et consorts, affirmant 
qu*il contient des blasphèmes contre Jésus, TÉglise et toute la 
chrétienté, et qu*il était le seul obstacle à la conversion générale 
des Juifs. Le pape dealers, Jules III, n*était pas hostile aux Juifs, 
mais ce n*était pas lui qui avait à se prononcer dans cette ques- 
tion. L^affaire devait être portée devant Tlnquisition, c'est-à-dire 
devant CaralTa. Celui-ci se prononça naturellement contre le Tal- 
mud, et Jules m ne put que ratifier son jugement (12 août 1553). 
Les émissaires de Tlnquisilion pénétrèrent alors dans toutes les 
maisons juives de Rome, confisquèrent tous les exemplaires du 
Talmud et, par un rarfinement de méchanceté, les brûlèrent pen- 
dant la fête du Nouvel An juif (9 septembre). De Rome les perqui- 
sitions s'étendirent dans toute la Romagne, à Ferrare, à Mantoue, 
à Venise, à Padoue et jusque dans Tile de Candie, qui apparte- 
nait à la république de Venise. Des milliers d'exemplaires du 
Talmud furent livrés aux flammes. Bientôt on ne s en tint plus 
à la seule confiscation du Talmud; tous les livres hébreux furent 
saisis indistinctement. A la suite des plaintes des Juifs, le pape 
promulgua une bulle (29 mai 1554) pour défendre aux délégués 
de rinquisition de s'emparer d'autres ouvrages hébreux que le 
Talmud. 

Ce fut à partir de cette époque qu'on obligea les éditeurs à 
soumettre à la censure tout livre hébreu, avant sa publication, 
pour examiner s'il ne contenait rien contre le christianisme. 
Les censeurs étaient, pour la plupart, des Juifs convertis, qui 
usaient de leur pouvoir pour infliger des vexations à leurs anciens 
coreligionnaires. 

Après la mort de Jules III, la situation des Juifs devint encore 
plus précaire, au lieu de pontifes aux idées larges, amis des arts 
et des lettres, hostiles aux persécutions, le collège des cardinaux 
ne choisissait plus que des papes sévères, implacables, dociles 


LE PAPE PAUL IV. «5 

aux ordres des moines. Pourtant, le successeur de Jules III, 
Marcelle fut assez équitable pour ne pas accueillir une accusation 
de meurtre rituel dirigée contre les Juifs de Rome. Mais après lui, 
le Saint-Siège fut occupé par le fanatique Caraffa, élu pape sous 
le nom de Paul IV (mai 1555-août 1559). Ce pontife haïssait les 
Juifs, les protestants et même, ce qui parait plus singulier, le 
sombre roi Philippe n et les Espagnols, qu*il appelait « descen- 
dants corrompus de Juifs et de Maures ». Dès son avènement, il 
imposa à chaque synagogue de ses États une taxe de 10 ducats 
pour l'entretien de rétablissement des catéchumènes, où Ton in- 
struisait des Juifs pour les convertir au catholicisme. Par une se- 
conde bulle (12 juillet 1555), il remit en vigueur les anciennes lots 
canoniques qui interdisaient aux Juifs Texercice de la médecine 
et la possession de biens-fonds; on leur accorda un délai de six 
mois pour vendre leurs immeubles. Ils durent céder leurs biens- 
fonds, évalués à 500,000 couronnes d'or, pour le cinquième de 
leur valeur. Il fut aussi défendu aux chrétiens de qualifier un Juif 
de « monsieur ». Ces lois furent appliquées avec une extrême ri- 
gueur. Bien des Juifs émigrèrent alors de Rome dans des pays 
plus tolérants. Ceux qui restèrent eurent à subir les vexations du 
pape. Tantôt il les accusait de n'avoir vendu leurs immeubles que 
par des contrats fictifs, et il les faisait jeter en prison, tantôt il me- 
naçait d'expulsion tous ceux qui ne « travailleraient pas dans l'in- 
térêt général ». Quand ils demandèrent .ce quil fallait entendre 
par ces mots : « travailler dans l'intérct général », on leur répon- 
dit qu'ils le sauraient plus tard. Ils furent soumis aux plus dures 
corvées pour aider à réparer les remparts de Rome, qu'on mettait 
en état de soutenir les attaques des Espagnols. Un jour, dans un 
moment de fureur, Paul IV ordonna à son neveu de mettre le feu, 
pendant la nuit, à toutes les maisons juives. Informé de cet ordre 
• féroce, le cardinal Alexandre Farnèse y fit surseoir pour laisser 
au pape le temps de réfléchir aux conséquences d'une telle cruauté. ' 
Paul IV revint, en effet, sur sa décision. ! 

. Plus misérables que les Juifs étaient les Marranes des États 
•pontificaux. Sous Clément VII, de nombreyx Marranes du Portugal 
avaient pu s*établir a Ancône et retourner au judaïsme. Les deux' 
papes suivants, Paul III et Jules III, avaient confirmé les privilèges 


86 HISTOIRE DES JUIFS, 

des Marranes d*Ancône, qui étaient alors aa nombre de plusieurs 
centaines. Mais Paul IV ne tint nul compte des promesses faites 
par ses prédécesseurs. Un beau jour, il les fit tous arrêter secrè- 
tement et jeter en prison ; leurs biens furent confisqués (août 1555). 
Même les Marranes qui étaient sujets turcs et ne séjournaient que 
temporairement a Ancône, pour leurs affaires, furent également 
accusés de « judaîser » et incarcérés, et leurs marchandises furent 
saisies. Un petit nombre de ces malheureux réussit à échapper 
aux atteintes de Tlnquisition ; ils se réfugièrent sur les terres 
de Guido Ubaldo, duc d'Urbin, qui les accueillit avec bienveillance, 
dans Tespoir d'attirer, avec leur concours, le commerce d'Ancône 
à Pesaro. Hercule II, duc de Ferrare, offrit paiement un asile aux 
Marranes (décembre 1555). 

Parmi les fugitifs d'Ancône venus à Pesaro se trouvait un 
médecin distingué, Amatus Lusitanus (1511-1568). Comme chré- 
tien, il portait aussi le nom de Joao Rodrigo de Castel-Branco. Il 
semble être parti du Portugal quand Tlnquisition y eut été intro- 
duite. Après avoir résidé quelque temps à Anvers, capitale de la 
Flandre, à Ferrare et à Rome, il se fixa définitivement (vers 1549) à 
Ancône, où il prit ouvertement le nom de famille Habib, qu'il 
rendit en latin par Amatus Lusitanus. Quoiqu'il fût revenu publi- 
quement au judaïsme, le pape Jules III remploya comme médecin. 

Du reste, la réputation d'Amatus était grande et on venait le 
consulter de loin. Il pouvait se rendre cette justice qu'il prodiguait 
les mêmes soins dévoués aux pauvres qu'aux riches et qu'il 
témoignait la même sollicitude pour les Turcs, les Chrétiens et les 
Juifs. Ses élèves étaient nombreux et manifestaient pour lui le plus 
profond attachement. 11 publia un certain nombre d'ouvrages médi- 
caux, qui eurent plusieurs éditions de son vivant. Sollicité par le 
roi de Pologne de venir à sa cour comme médecin, il refusa cette 
flatteuse proposition. Tel était l'homme que Paul IV obligea à s'en- 
fuir d'Ancône comme un malfaiteur, parce qu'il ne voulait pas 
reprendre le masque du christianisme. 

Pour laisser la vie sauve aux Marranes arrêtés a Ancône au 
nombre d'une centaine, Paul IV exigea qu'ils fissent une profes- 
sion de foi catholique, fussent ensuite dépouillés de leurs fonc- 
tions et de leurs dignités et transportés à Malte. Soixante se sou- 


GRACIA MENDESIA. 87 

mirent à cet acte d'hypocrisie, mais vingt-quatre^ et parmi eux 
une vieille femme, s'y refusèrent; ils furent brûlés (15S6). 

Le martyre de ces infortunés, que Jacob di Fano, de Ferrare, 
pleura dans des vers d'une poignante éloquence, causa dans tout 
le judaïsme une immense douleur. Le coup parut surtout cruel 
aux Marranes portugais établis dans la Turquie, qui songèrent à 
s'en venger. 

Un tel projet n'était pas outrecuidant, car les Juifs étaient alors 
très considérés en Turquie et y jouissaient d'une sérieuse in- 
fluence. A celte époque, vivait dans ce pays une femme juive, 
Dona Gracia Mendesia, qui se distinguait par les plus nobles 
vertus et était universellement respectée et admirée. Disposant 
d'une immense fortune, elle en avait toujours usé dans l'in- 
térêt de ses coreligionnaires et, en général, de tous les indi-^ 
gents. Mais, que de souffrances elle eut à endurer avant de 
pouvoir porter librement le nom juif de Hanna ou Graciai 
Née en Portugal vers 1510 (morte vers 1568) dans la famille 
marrane des Benveniste, elle était habituellement désignée sous 
le nom chrétien do Béatrice et épousa un Marrane très riche, de 
la famille des Nassi, qui s'appelait de son nom de baptême Fran- 
cisco Mendès. Celui-ci avait créé une puissante maison de banque, 
ayant des succursales en Flandre et en France, et comptant parmi 
ses débiteurs l'empereur Charles-Quint, le roi de France et d'autres 
princes encore. La succursale d'Anvers avait à sa tête Diogo 
Mendès, frère de Francisco. Après la mort de Francisco (qui eut 
lieu avant 1535), Béatrice, sa veuve, et l'enfant qu'il avait laissé, 
une jeune fille du nom de Reyna, partirent du Portugal, où ni 
leurs personnes ni leurs biens n'étaient plus en sécurité depuis 
l'établissement de l'Inquisition, et se réfugièrent auprès de leur 
beau-frère et oncle, à Anvers. Béatrice emmena avec elle, à 
Anvers, une jeune sœur et plusieurs neveux. Un de ces neveux, 
Joao Miquès, beau et très intelligent, fréquenta bientôt les plus 
hauts personnages d'Anvers et gagna les bonnes grâces de Marie, 
femme du gouverneur des Pays-Bas, ancienne reine de Hongrie et 
sœur de Charles-Quint. 

Béatrice Mendesia avait espéré pouvoir pratiquer le judaïsme 
à Anvers. Quand elle en eut reconnu l'impossibilité, elle se décida 


88 HISTOIRE DES JUIFS. 

à quitter cette ville et réussit à faire partager sa résolution à son 
beau-frère. Mais celui-ci mourut avant d'avoir pu exécuter son 
projet d'émigration ; il laissa une veuve et une jeune fille nommée 
Gracia. Alors commença pour Béatrice Mendesia une vie de tour- 
ments et de soucis. D'abord, elle dut remettre a un moment plus 
propice son départ d'Anvers et se résigner à conserver encore le 
masque du christianisme. Placée, en effet, par la dernière volonté 
de son beau-frère, a la tète de la maison de banque, elle ne pou- 
vait pas songer pour l'instant à abandonner des intérêts aussi 
considérables. De plus, Charles-Quint voulait mettre la main sur 
l'immense fortune de la famille Mondes, sous prétexte que Diogo 
avait observé secrètement les rites juifs. Mendesia réussit à 
écarter le danger en consentant à l'empereur un prêt important 
et en donnant des sommes élevées à certains fonctionnaires. Mais, 
pour ne pas éveiller de soupçons, elle fut obligée de rester encore 
à Anvers. Il se passa ainsi deux ans. 

Tout à coup, le bruit se répandit que Joao Miquès, son neveu, 
avait séduit sa fille Reyna et était parti avec elle pour Venise. Il 
semble que le fait de la séduction ne fût pas exact et que Men- 
desia elle-même fit propager cette nouvelle pour avoir un prétexte 
de quitter enfin Anvers. Cette précaution fut inutile, car, dès 
qu'elle fut partie, l'empereur Charles-Quint ordonna de mettre 
sous séquestre tous les biens de la famille Mondes qui se trou- 
vaient dans ses États. Grâce à des dons qu^elle sut distribuer a 
propos, elle réussit encore une fois à sauver la fortune de sa 
famille. 

A Venise, où elle espérait trouver enfin la tranquillité, sa jeune 
sœur lui causa les plus violents chagrins. Légère et imprudente, 
cette sœur réclama à Mendesia la part de la fortune qui lui reve- 
nait ainsi qu'à sa fille. Dans Tintérêt de la maison de banque, 
dont elle avait la responsabilité, et de sa nièce mineure, dont elle 
était la tutrice, Mendesia se refusa à satisfaire à la demande de sa 
sœur. Celle-ci, irritée et probablement dirigée par de perfides 
conseillers, ne craignit pas de dénoncer Mendesia aux autorités de 
Venise, leur déclarant que sa sœur avait déjà pris ses mesures 
pour se rendre en Turquie avec ses richesses et y retourner au 
judaïsme, et leur demandant leur appui pour qu'elle-même et sa 




MÉRITES DE GRACIA MENDESIA. 89 

Qlle pussent entrer en possession de leurs biens et continuer à 
rester chrétiennes à Venise. Heureuses d*une telle aubaine, les 
autorités de Venise, pour empêcher le départ de Mendesia, s*em- 
pressèrent de la faire arrêter et de l'incarcérer. Mais la délatrice 
ne se contenta pas de ce premier succès. Elle délégua un repré- 
sentant en France pour faire mettre également le séquestre sur 
les biens qu'y possédait la famille Mondes. Soit qu'il ne fût pas 
content de la façon dont ses services furent récompensés, soit 
pour tout autre motif, le délégué dénonça également la sœur de 
Mcndesla comme suspecte de « judaïser d en secret. Tous les biens 
que la famille Mondes avait en France furent alors confisqués, et 
le roi Henri II profita aussi de cette occasion pour s*abstenir de 
payer ce qu*il devait à cette maison. 

Le neveu de Mendesia, Joâo Miquès, ne ménagea ni argent ni 
démarches pour délivrer sa tante et arracher à la rapacité des 
Vénitiens la fortune de sa famille. A la fin, il réussit à intéresser 
le sultan Soliman au sort de ses parents. L'intervention de Moïse 
Hamon, médecin juif .du souverain turc, ne fut sans doute pas 
étrangère à ce résultat. Soliman envoya à Venise un délégué spé- 
cial pour exiger que Mendesia fût mise en liberté, que sa fortune 
lui fût rendue et qu'on lui permit de partir pour la Turquie. 

Mais à l'arrivée de l'émissaire turc, Mendesia, on ne sait par 
quels moyens, avait déjà pu quitter Venise et se réfugier à Ferrare, 
sous la protection du duc Hercule d'Esté. Elle resta plusieurs 
années dans cette ville (de 1549 jusqu'à 1533) sous son nom juif 
de Gracia, et put enfin y déployer librement ses admirables qualités 
d'exquise bonté, de piété et de compassion. Le poète Samuel 
Usque lui dédia son ouvrage et parle d'elle avec un respectueux 
enthousiasme. Voici en quels termes s'exprime Numeo, un des 
personnages du « Dialogue» d'Usque qui cherchent à consoler Israël 
de ses souffrances : a Cette femme (Mendesia)^ qui a montré et 
montre encore un tel dévouement pour son peuple, ne repré-- 
sente-t-elle pas la miséricorde divine sous une forme humaine? 
Comme Miriam, elle n'a pas craint d'exposer sa vie pour sauver ses 
frères, comme Débora elle déploie les plus remarquables qualités 
d'énergie et de prudence pour diriger son peuple, et, comme Esther 
elle se dévoue pour protéger les persécutés... Au début de l'émi- 


90 HISTOIRE DES JUIFS. 

gratioa (des Marranes), elle a inspiré courage et espoir, ô Israël, 
à tes fils nécessiteux, qui n*osaient pas, avec leurs ressources si 
restreintes, prendre le parti de s*enfuir pour échapper aux 
flammes des bûchers. Elle a secouru généreusement les émigrés 
établis en Flandre et ailleurs... Elle ne refuse même pas son appui 
à ses ennemis. Avec une main pure et une volonté énergique, elle 
à délivré la plupart des Marranes de maux infinis, de la misère et 
des péchés, elle les a conduits dans des contrées sûres et les a 
replacés sous la domination des lois de leur ancien Dieu. > Ces 
éloges, avec moins de pompe et moins de poésie, se retrouvent 
sous la plume de tous les rabbins de cette époque, qui appellent 
Dona Gracia Nassi c< la princesse noble et généreuse », a la gloire 
d'Israël », « la femme sage et prudente, qui a fondé sa maison sur 
la pureté et la sainteté. » 

Après s*ètre réconciliée avec sa sœur et avoir assuré Tavenir 
des membres de sa famille, Dona Gracia réalisa enfin son désir de 
se rendre dans la capitale de la Turquie (vers 1553-1555), pour 
pouvoir professer le judaïsme en toute liberté. Grâce à son habileté 
et à ses actives démarches, Joâo Hiquès avait favorablement dis- 
posé les esprits a Constantinople et préparé ainsi a sa tante un 
accueil bienveillant à la Porte. Ce fut seulement à Constantinople 
que Joao revint publiquement au judaïsme, prit le nom de Joseph 
Nassi et épousa sa cousine Reyna, fille de Dona Gracia. Il avait 
amené avec lui une suite considérable, composée d'environ 
cinq cents Juifs espagnols et italiens. A Constantinople, il vivait 
en prince. Très intelligent, possesseur d'une belle fortune et bien 
au courant de la situation de l'Europe, il fut reçu à la cour et con- 
quit rapidement les bonnes grâces du sultan Soliman. 

Ce fut à ce moment qu'on apprit à Constantinople que le pape 
Paul IV avait ordonné l'arrestation des Marranes d'Ancône, 
qui étaient ainsi menacés d'être livrés tôt ou tard aux flammes. 
Prise de pitié pour le sort de ses coreligionnaires, Dona Gracia 
s*occupa immédiatement, avec son neveu et gendre Joseph Nassi, 
de leur venir en aide. D'abord elle sollicita le sultan d'intervenir 
au moins en faveur des Marranes turcs qui, de passage à Ancône, 
avaient été également incarcérés; sa démarche réussit. Soliman 
écrivit au pape (9 mars 1556) dans ce ton hautain que les souvc- 


UGUE CONTRE ANCONE. 91 

rains turcs prenaient alors à Tégard des princes chrétiens, pour ré- 
clamer la mise en liberté de ses sujets, et il faisait entendre qu'en 
cas de refus il userait de représailles envers les chrétiens de son 
empire. Paul IV dut céder aux exigences du sultan et laisser 
partir d*Ancône sains et saufs les Marranes de Turquie. Les Mar- 
ranes d*Ancône, qui n'avaient pas de puissant protecteur, furent 
brûlés. C*est de ce forfait que les Juifs, comme on Ta vu plus haut, 
cherchèrent à punir le pape, comptant, pour y réussir, sur Tappui 
de Dona Gracia et de Joseph Nassi. 

Le duc dTrbin avait accueilli sur ses terres ceux des Mar- 
ranes qui avaient pu s'échapper d*Ancône, parce qu'il espérait 
attirer dans son port de Pesaro le commerce du Levant, qui était 
entre les mains des Juifs. Pour que ce but pût être atteint, la 
communauté de Pesaro demanda à toutes les communautés tur- 
ques qui étaient en relations d'affaires avec l'Italie d'envoyer 
dorénavant toutes leurs marchandises, non pas à Ancône, mais a 
Pesaro. Encore sous le coup de l'indignation soulevée par le sup- 
plice des Marranes, de nombreux Juifs levantins décidèrent, a 
l'exemple de l'importante communauté de Salonique, de se con- 
former au vœu de leurs coreligionnaires de Pesaro (août 1556). 
Peu à peu, le port d'Ancône fut presque complètement déserté par 
le commerce du Levant et perdit ainsi des revenus considérables. 
Les habitants d'Ancône s'en plaignirent amèrement et prièrent le 
pape d'aviser. 

Mais un tel plan ne pouvait avoir d'action efficace que s'il était 
poursuivi pendant longtemps et après une parfaite entente entre 
tous les Juifs qui commerçaient avec l'Italie. Les Juifs de Pesaro 
et les anciens Marranes établis en Turquie multiplièrent naturel- 
lement leurs efforts pour faire entrer dans leur ligue contre le 
port d'Ancône tous ceux qui pouvaient aider a la réussite de 
leur œuvre. Mais les Juifs d'Ancône qui n'appartenaient pas au 
groupe des Marranes craignirent pour eux-mêmes les consé- 
quences du châtiment qu'on voulait infliger a la ville pontificale 
et s'efforcèrent de faire échouer la ligue. En réalité, tout dépen- 
dait de la décision qui serait prise par les Juifs do Gonstanti- 
nople, à qui les Juifs de Salonique, d'Andrinople, de Brousse et 
de Moréq avaient écrit de réfléchir mûrement et de tenir compte 


92 HISTOIRE DES JUIFS. 

de tous les intérêts en jeu avant de prendre une résolution défi- 
nitive. 

Or, a Constantinople, les personnages les plus influents de cette 
époque étaient Dona Gracia et Joseph Nassi, et ceux-ci étaient 
absolument résolus à infliger un châtiment au pape pour sa 
cruauté envers les Marranes. Pour leur part, ils donnèrent ordre 
à tous leurs agents de n* expédier toutes les marchandises de 
leur maison qu*à Pesaro. Ils rencontrèrent pourtant de Topposi- 
tion chez un certain nombre de commerçants, qui craignaient que 
^a préférence donnée à Pesaro sur Ancône ne fût préjudiciable à 
leurs intérêts. On soumit alors la question aux rabbins. Ceux-ci 
non plus ne furent pas d'accord. Deux d'entre eux se refusèrent 
à prononcer Tinterdit contre Ancône. Bien des marchands juifs 
de la Turquie profitèrent de ce manque d'entente pour ne 
consulter que leurs intérêts et continuer leurs relations avec 
Ancône. Ce fut en vain que Dona Gracia fit intervenir le collège 
rabbinique de Safed, dont deux membres, Joseph Karo et Moïse 
di Trani, jouissaient alors d'une très grande autorité en Orient. 
L'entreprise projetée contre le port d'Ancône, et, par conséquent, 
contre le pape, échoua. 

Quand Guido Ubaldo, duc d'Urbin, eut reconnu que son projet 
de faire de Pesaro le centre du commerce du Levant ne réus- 
sirait pas, il ne voulut pas s'exposer inutilement à la colère 
du pape et expulsa les Marranes qu'il avait accueillis (mars 1558). 
Du moins fut-il assez humain pour ne pas les livrer a 
rinquisition. La plupart des exilés louèrent des vaisseaux et 
cinglèrent vers l'est. Pourchassés par la police maritime du 
pape, plusieurs d'entre eux furent pris et traités en esclaves. 
Le médecin célèbre Amatus Lusitanus, qui avait pourtant rendu 
d'éminents services à la population chrétienne, fut également 
obligé de partir de Pesaro; il se rendit à Salonique (1558-1559). 
Le duc de Ferrare aussi semble avoir expulsé, à celte époque, les 
Juifs de ses domaines ; car, en cette année, l'imprimerie d'Abraham 
Usque cessa de fonctionner, et Don Samuel Nassi, frère de Joseph 
Nassi, dut invoquer la protection du sultan pour pouvoir se ren- 
dre en sécurité à Constantinople. 

La haine de Paul IV contre les Juifs s'accrut encore avec l'àge. 


PERSECUTIONS CONTRE LE TALMUD. 93 

Sur son ordre, des Juifs convertis, notamment Sixte de Sienne et 
Philippe ou Joseph Moro, parcoururent les communautés juives 
des États pontiflcaux pour prêcher contre le judaïsme. Une fois 
même, Moro pénétra, pendant la fête de TExpiation, dans la syna- 
gogue de Recanati (1558} et, à la grande colère des Juifs, plaça 
un cruciflx dans Tarche sainte. Chassé de la synagogue, il excita 
la populace contre les Juifs, dont deux furent arrêtés, sur Tordre 
du chef de la ville, et cruellement torturés. 

Le pape renouvela aussi la persécution contre le Talmud. Dans 
les États pontiflcaux et dans la plus grande partie de Tltalic, on 
ne trouvait presque plus, à cette époque, d'exemplaires du Tal- 
mud ni d'écoles talmudiques. Une telle situation présentait de 
graves dangers pour le judaïsme. Car, si l'ignorance de leur reli- 
gion était devenue générale parmi les Juifs, ils auraient offert 
une proie facile aux convertisseurs catholiques. Heureusement, 
un savant talmudiste, Joseph Otlolenghi, émigré d'Allemagne, 
ouvrit une école à Crémone, qui dépendait alors de Milan, et flt 
imprimer dans cette ville le Talmud et d'autres ouvrages rabbi- 
niques. En outre. Crémone devint comme un entrepôt considéra- 
ble de livres religieux juifs, parce que tous ceux qui, dans les autres 
villes italiennes, craignaient de voir confisquer ces ouvrages, les 
envoyaient secrètement à Crémone, d'où ils étaient exportés en 
Orient, en Pologne et en Allemagne. Cette liberté, toute relative, fut 
maintenue aux Juifs de Crémone tant que les Espagnols restèrent 
en guerre avec Paul IV. Mais, dès que ce pape eut conclu la paix 
avec ses ennemis, il songea à faire saisir et brûler tous les livres 
juifs entassés à Crémone. 

Pour atteindre le but poursuivi par Paul IV, les dominicains, 
policiers habituels de la papauté, commencèrent à surexciter le 
peuple, afin de pouvoir agir par lui sur le gouverneur de Crémone. 
Des écrits venimeux furent répandus qui poussèrent la foule à 
se ruer sur les Juifs (8 avril 1559). Quelques jours plus tard, deux 
dominicains, dont l'un était le renégat juif Sixte de Sienne, invi- 
tèrent le gouverneur à ordonner la destruction de tous les exem- 
plaires du Talmud, parce que cet ouvrage contenait des blas- 
phèmes contre le christianisme. Comme le gouverneur n*ajoutait 
pas foi à ces accusations, deux délateurs s'offrirent pour lui en 


V 

'V • 


94 HISTOIRE DES JUIFS. 

prouver la réalité : Tapostat Vittorio Eliano, petit-flls du gram* 
mairien du nom de Elia Lévita, et un Juif allemand Josua dei 
Cantori. 

La condamnation prononcée contre le Talmud faillit causer un 
grave préjudice à Vittorio Eliano. On sait qu*à la suite de Pic de 
la Miraudole, de Reucblin, et surtout du cardinal Egidio de Viterbe 
et du franciscain Galatino, les dignitaires les plus orthodoxes de 
rÉglise étaient convaincus que la Cabbale confirmait la vérité des 
dogmes catholiques. Aussi, pendant que Paul IV poursuivait le 
Talmud de sa haine, il autorisa Emmanuel de Bénévenl, d^accord 
avec rinquisition, à imprimer le ZoKar à Mantoue. Par jalousie 
contre l'éditeur de Mantoue, un imprimeur chrétien de Crémone, 
Vlcenti Conti, publia également le Zohar avec le concours de 
Vittorio Eliano, qui écrivit pour cet ouvrage une préface hébraïque, 
où il vantait la supériorité de cette édition sur celle de Mantoue, et 
faisait appel aux acheteurs. Lorsque les soldats espagnols recher- 
chèrent à Crémone les exemplaires du Talmud destinés au feu, 
ils mirent la main sur tous les ouvrages hébreux, sans distinc- 
tion, et s*emparèrent aussi de 2,000 exemplaires du Zohar 
appartenant à Eliano et à son imprimeur. Un ami d'Eliano, le 
renégat Sixte de Sienne, qui présidait aux recherches, s'aperçut 
à temps de Terreur des soldats et sauva ces exemplaires du feu. 
Par un raffinement inconscient de méchanceté, les ennemis du 
judaïsme brûlaient le Talmud, mais laissaient aux Juifs le Zohar, 
celte source empoisonnée de tant de superstitions et de pratiques 
absurdes. Il est vrai que cette faiblesse de TÉglise pour la Cab- 
bale ne dura pas longtemps; quelques années plus tard, le Zohar 
était inscrit sur la liste des livres condamnés au feu. 

D'Italie les persécutions contre les ouvrages juifs se propagèrent 
dans d'autres contrées ; partout on y trouve mêlés des apostats. 
Ainsi, à Prague, un renégat juif, Ascher d'Udine, provoqua la 
confiscation non seulement des ouvrages talmudiques, mais 
aussi des livres de prières; le tout fut envoyé à Vienne(1559). Les 
chantres étaient obligés de célébrer les offices de mémoire. Un in-^ 
cendie qui réduisit en cendres, à cette époque, une grande partie 
du quartier juif de Prague, mit encore en plus grande évidence la 
haine féroce des chrétiens. Au lieu d*aider à combattre l'incendie, " 


LES JUIFS DE PRAGUE. 9S 

ils précipitèrent des femmes et des enfants juifs dans les flammes 
et pillèrent les biens des sinistrés. 

Bientôt, une catastrophe plus générale menaça les Juifs de 
Prague. L'empereur Ferdinand P% si humain à regard des catho- 
liques et des protestants, se montrait implacablement hostile aux 
Juifs. Le premier il imposa aux Juifs d'Autriche la « déclaration » 
[Zettelmeldung ou Judenzettel). Tout Juif autrichien qui se ren- 
dait à Vienne pour affaires était obligé de se présenter, dès son 
arrivée, dans les bureaux du gouverneur et de déclarer pour 
quelles affaires et pour combien de temps il était venu dans cette 
ville. Après avoir encore pris d*autres mesures restrictives contre 
les Juifs, Ferdinand P' décréta leur expulsion de la Basse-Au- 
triche et de Gœrz, leur fixant la Saint-Jean comme dernière limite 
de leur séjour. On leur accorda pourtant des délais pendant deux 
ans, mais, à la fin, ils durent se résigner à prendre le chemin 
de Texil. 

Les Juifs de Prague ne tardèrent pas a subir le même sort. Cette 
communauté ne jouissait pas alors d*une grande estime auprès des 
autres Juifs; on lui reprochait de manquer de dignité et de scru- 
pules, et de se laisser aller volontiers aux querelles et à la vio- 
lence. La nomination des rabbins et des administrateurs donnait 
lieu, chaque fois, à des débats si irritants que Tempereur décida 
de la confier aux rabbins les plus considérés de TAllemagne et de 
l*Italie. Quand, après un exil de vingt ans, les Juifs purent revenir 
à Prague, il n'y eut presque que la lie qui profita de cette autori- 
sation. Celte catégorie de Juifs produisit naturellement une im- 
pression très défavorable sur la population chrétienne, dont les 
préjugés contre les Juifs en général devinrent encore plus accen- 
tués. Les chrétiens de cette classe ne valaient pourtant pas 
mieux. Mais, de tout temps, la société chrétienne a jugé ses 
propres membres avec une indulgence excessive, tandis qu'elle 
a exigé des Juifs, même de la plus basse classe, la pratique 
de toutes les vertus. Cependant, lorsque Ferdinand I*'' proposa 
de chasser de nouveau les Juifs de Prague, sa proposition ren- 
contra une certaine résistance, surtout de la part des archiducs da 
pays. Leur expulsion eut lieu quand même (1561). Mais après leur 
départ, la noblesse commença des démarches, comme après Içur 


'r 


96 HISTOIRE DES JUIFS. : 

première expulsion, pour les faire rappeler. L'empereur Ferdi- 
nand opposa un refus absolu à ces sollicitations, sous prétexte qu*il 
avait juré d'interdire aux Juifs le séjour de Prague et qu'il ne pou- 
vait pas violer son serment. Un généreux Juif de Prague, Mar- 
dokhaï Cémab ben Guerschon, décida alors de se rendre à Rome 
pour demander au pape Pie IV, successeur de Paul IV, de délier 
Tempereur de ce serment. 

Mardokhaï Cémah était de la célèbre famille Soncin, dont plu- 
sieurs membres dirigeaient avec succès des imprimeries dans 
diverses villes de la Lombardie, à Constantinople et à Prague. 
Quoique la communauté de Prague Teût gravement offensé et que 
sa fille mariée eût été accusée injustement d'adultère par de faux 
témoins et condamnée par le tribunal juif, il s'imposa quand même 
les plus lourds sacrifices dans Tintérêt de ses coreligionnaires. Son 
voyage à Rome fut couronné de succès. Pie IV délia Ferdinand de 
son serment. Du reste, le fils de Tempereur, Maximilien, devenu 
plus tard empereur lui-môme, intervint aussi en faveur des Juifs 
de Prague. Ceux-ci furent de nouveau autorisés à s'établir à 
Prague et dans quelques villes de Bohème, ainsi qu'en Autriche. 

On pouvait espérer, à celte époque, que la tolérance l'emporterait 
sur le fanatisme, car, à la mort de Paul IV (août 1559), la popu- 
lation romaine avait manifesté violemment ses sentiments coptre 
la mémoire de ce pape et son système d'oppression religieuse. A 
la nouvelle de la mort du Pontife, le peuple s'était réuni au Capitole, 
comme du temps de la République romaine, et répandu ensuite à 
travers la ville, brûlant les. bâtiments de l'Inquisition, maltraitant 
les dominicains, arrachant les armes pontificales et détruisant la 
statue de Paul IV. Au rire des assistants, quelqu'un s'était avisé de 
placer sur la tète de cette statue la barette jaune que Paul IV avait 
imposée aux Juifs. Malheureusement, si les papes passaient, le 
système restait; l'Église et son chef suprême étaient soumis pour 
longtemps encore aux violents et aux fanatiques. 
.' Pie IV ne ressemblait pourtant nullement à son prédécesseur. 
Lorsque, après son élection, des délégués des Juifs romains vinrent 
hii présenter une adresse de félicitations et lui exprimer leurs 
doléances au sujet des souffrances infligées aux Juifs, il leur promit 
sa. protection. En effet, il promulga en faveur des Juifs de ses États 


LES PAPES PÏE IV ET PIE V. 97 

une bulle (27 février 1562) qui améliora leur situation tout en les 
laissant encore soumis à de nombreuses restrictions. Cette bulle 
ne les obligeait plus à porter la barrette jaune qu'à Rome même, 
leur permettait d'acquérir des immeubles dont la valeur n'excé- 
dait pas 1,500 ducats, ne les astreignait plus uniquement au com- 
merce des vieux habits, les autorisait à entretenir des relations 
avec des chrétiens, mais leur défendait d'avoir des domestiques 
chrétiens. En même temps, ce qui était particulièrement impor- 
tant pour les Juifs des États pontiflcaux, ils ne pouvaient plus être 
condamnés pour avoir enfreint les prescriptions si rigoureuses de 
Paul IV ou omis de présenter aux autorités leurs exemplaires du 
Talmud. 

Encouragés par les dispositions bienveillantes de Pie IV, les 
Juifs d'Italie lui demandèrent de lever Tinterdiction pesant isur 
les ouvrages rabbiniques. Mais il fallait, avant tout, le consentement 
du concile de Trente. Ils y déléguèrent donc deux représentants 
(octobre 1563). Après discussion, le concile déclara s*en rapporter 
au pape. Celui-ci promulgua alors une bulle où il maintint la con- 
damnation prononcée contre le Talmud, mais en autorisa pour- 
tant la publication à condition que le titre et les passages incri- 
minés fussent supprimés (24 mars 1564). C'est sans doute pour 
ménager certaines susceptibilités que Pie IV ne voulait pas laisser 
paraître le Talmud sous son vrai titre. Quelques années plus tard, 
cet ouvrage fut, en effet, imprimé à Bâle. 

A Pie IV succéda un pape, Pie V (1566-1572), qui reprit les 
traditions de farouche intolérance et d'étroit fanatisme des 
Caraffa. Il confondit dans une haine commune les Juifs, les pro- 
testants d'Allemagne, les calvinistes de Suisse et les huguenots 
de France. Trois mois à peine après son élection (19 avril 1566), 
il remit en vigueur toutes les lois restrictives édictées par 
Paul IV contre les Juifs des États pontiflcaux, mais en étendit 
l'application aux Juifs de tous les pays catholiques. Aussi Joseph 
Haccohen dut-il mentionner, dans sa vieillesse, de nouvelles per- 
sécutions et recueillir de nouvelles larmes dans sa a Vallée des 
Pleurs ». Pie V commença par faire incarcérer un grand nombre, 
de Juifs de ses États, sous prétexte qu'ils avaient transgressé 
les lois canoniques. Il se montra particulièrement rigoureux 
V. 7 




98 HISTOIRE DES JUIFS. 

envers la commuDauté de Bologne, dont quelques membres pos- 
sédaient de grandes richesses. Pour les en dépouiller par des 
procédés d'apparence légale, on les fit comparaître devant le tri- 
bunal de l'Inquisition, où on leur posa un certain nombre de ques* 
lions captieuses sur le christianisme : Les Juirs considèrent-ils les 
catholiques comme des idolâtres? Appliquent-ils aux chrétiens et 
à la papauté les malédictions contenues dans le Rituel contre les 
« minéens » et le « royaume de la perversité »? Le récit du « bâ- 
tard, fils d*une réprouvée, » fait-il allusion à Jésus? Interrogés sur 
ces divers chefs d'accusation qui avaient été réunis par un apostat 
juif, Âlessandro, quelques-uns des inculpés n'eurent pas la force 
de résister à la torture et avouèrent tout ce qu'on leur demandait. 
Mais le rabbin de Bologne, Ismaël Hanina, déclara au milieu des 
tortures que, dans le cas où la douleur le ferait défaillir et lui arra- 
cherait des aveux, ces aveux devaient être considérés comme men- 
songers. 

Pour pouvoir mettre plus sûrement la main sur les richesses 
convoitées, la curie défendit aux Juifs les plus fortunés et les plus 
estimés de quitter Bologne. Mais ceux-ci réussirent à corrompre 
un gardien, et une grande partie de la communauté de Bologne 
parvint à se réfugier à Ferrare. Irrité de cette fuite. Pie V annonça 
au collège des cardinaux son intention d'expulser tous les Juifs 
de ses États. Plusieurs princes de l'Église firent valoir en vain 
devant le pape que, jusqu'alors, le Saint-Siège avait toujours cher- 
ché à protéger les Juifs contre les expulsions et les violences, en 
vain la ville d'Âncône supplia-t-elle Pie V de ne pas détruire de 
ses propres mains la prospérité commerciale de son pays. Le 26 fé- 
vrier 1569, il promulgua une bulle qui obligeait tous les Juifs 
des États pontificaux, à l'exception de ceux de Rome et d'An- 
cône, à émigrer dans un délai de trois mois; passé ce délai, ils 
seraient vendus comme esclaves ou condamnés à des peines en- 
core plus sévères. Devant la perspective des souffrances qui les 
attendaient, quelques Juifs acceptèrent le baptême. Mais, presque 
tous se résignèrent à émigrer. Comme on ne leur avait laissé 
qu'un temps très court pour réaliser leurs biens, les exilés parti- 
rent ruines. Le chroniqueur Guedalya ibn Yahya perdit à lui seul 
10,000 ducats de créances à Ravenne. Ne sachant où se diriger 


DON JOSEPH NASSI. 99 

sur le moment, ces malheureux demandèrent asile aux petits 
États voisins, à Pesaro, Drbin, Ferrare, Mantoue et Milan. 

Les Juifs d'Avignon et du Venaissin, qui avaient pu rester en 
France après Texpulsion qui eut lieu deux siècles auparavant; 
furent également exilés. Sous les papes Léon X, Clément VII et 
surtout Paul III, ils avaient vécu dans une tranquillité relative ; 
PieV ne voulut pas les tolérer plus longtemps dans cette enclave 
et les chassa. 

Tous ces expulsés allèrent demander asile à la Turquie, où ils 
recevaient un excellent accueil, s*ils n'étaient pas arrêtés en route 
et bits prisonniers par les chevaliers de Tordre de Malte. 


CHAPITRE IV 


LES JUIFS EN TURQUIE BT DON JOSEPH DE NAXOS 

(1566-i590) 

Par une rencontre heureuse de circonstances, les Juifs, persé- 
cutés dans presque toute TEurope, trouvaient en Turquie un 
refuge sûr et une complète sécurité. Dans ce pays vivait alors 
un Juif qui, dans les contrées chrétiennes, aurait peut-être été 
brûlé et qui, sous la domination du Croissant, arriva à une haute 
position, fut élevé au rang de duc et eut de nombreux chrétiens 
sous ses ordres. Avec lui des milliers de Juifs acquirent une 
situation libre et indépendante, que leurs coreligionnaires des 
autres États européens leur enviaient. Ce Juif était Joseph Nassi 
ou Juan Miquès, Marrane transfuge du Portugal. 

Joseph Nassi, comme on Ta vu plus haut, s'était rendu à Cons- 
tantinople, muni de lettres de recommandation d'hommes d'État 
français pour des dignitaires turcs. Mais il n'avait pas tardé à se 
recommander lui-même par son extérieur sympathique, sa flnesse 
d'esprit, son intelligence et sa connaissance de la situation des 
pays européens. Le sultan Soliman le prit en faveur. Comme il 


100 HISTOIRE DES JUIFS. 

songeait à déclarer un jour ou Tautre la guerre à l'Espagne, où 
les musulmans avaient eu tant à souffrir pour leur foi et où ils 
étaient encore maltraités sur la rive africaine, il s'adressait 
souvent à Joseph pour avoir des données certaines sur la situation 

« 

politique et militaire de ce pays. Aussi Joseph devint-il rapide- 
ment, comme a bey franc », un des personnages les plus considé- 
rables de Ck)nstantinopIe. 

Bientôt, par un de ces hasards qui élèvent et abaissent brus- 
quement les dignitaires dans un pays comme la Turquie, Joseph 
Nassi vit encore grandir son influence. La discorde régnait entre 
les flls de Soliman.. Le père manifestait sa préférence pour le plus 
jeune, à cause de son goût pour les choses militaires. Aussi les 
courtisans se tenaient-ils éloignés de Fainé, Sélim. Joseph Nassi, 
au contraire, défendit auprès du sultan la cause du prince 
délaissé. Lorsque Soliman, pour témoigner qu'il rendait toute son 
affection à Sélim, voulut lui offrir de riches présents, il désigna 
Joseph Nassi pour aller les lui remettre en Asie Mineure. Heureux 
de rentrer en grâce auprès de son père, Sélim en manifesta sa re- 
connaissance au messager de cette bonne nouvelle. Il fit de lui 
son confldent (moutafarrik) et l'attacha à sa personne. 

Préoccupés de l'influence croissante du favori juif auprès de la 
Porte, les ambassadeurs des États chrétiens cherchèrent à ruiner 
son crédit. Ce furent surtout les représentants de la France et de 
la république de Venise qui s'acharnèrent à sa perte, parce qu'il 
avait dénoncé leurs intrigues et qu'il en voulait personnellement 
à leurs pays. On se rappelle, eu effet, que sa belle-mère avait été 
emprisonnée à Venise et dépouillée d'une grande partie de sa 
fortune, et que le gouvernement français devait une somme consi- 
dérable (150,000 ducats) à la maison Mendès-Nassi. Henri II ainsi 
que son successeur avaient refusé de payer cette dette sous le 
prétexte assez singulier que la loi et la religion s'opposaient a ce 
qu'un roi de France s'acquittât envers un créancier juif, parce qu'il 
n*étail pas permis aux Juifs de s'occuper d'affaires en France et 
que tous leurs biens appartenaient au souverain. Soliman pas 
plus que Sélim n'adhérèrent à celle manière devoir et exigèrent, 
avec des paroles menaçantes, que satisfaction fut donnée à Joseph 
Kassi. 


INFLUENCE DE DON JOSEPH NASSI. 101 

Celui-ci obtint bientôt de nouvelles marques de la faveur de ses 
souverains. Soliman lui accorda une bande de terrain le lon^ç de 
la rive du lac de Tibériade pour y reconstruire la ville de Tibé- 
riade et y établir exclusivement des Juifs. Sélim II, à son avène- 
ment (1566), le créa duc de Naxos et des douze Cyclades, avec le 
titre officiel de a duc de la mer Egée, seigneur de Naxos ». Joseph 
continua pourtant d'habiter son somptueux palais de Belvédère, 
près de Constanlinople ; il plaça à la tète des iles un gentilhomme 
chrétien, Coronel, dont le père, ancien gouverneur de Ségovie, 
descendait du ministre des finances juif Abraham Senior, qui 
s'était converti au christianisme lors de Texpulsion des Juifs 
d'Espagne. 

Malgré leur dépit de voir un Juir occuper un rang aussi brillant, 
les dignitaires chrétiens étaient contraints par les circonstances 
de se montrer aiïahles et souriants envers Joseph de Naxos. Ils 
savaient que son influence était grande sur le sultan. Quand, 
après de nouvelles victoires des Turcs en Hongrie, Tempereur 
Ferdinand P' envoya une dépulation autrichienne à Constanti- 
nople pour solliciter la conclusion de la paix, il leur recommanda 
de se présenter également devaut Joseph. Du reste, la France eut 
Toccasion de s'apercevoir de la réalité du pouvoir du favori juif. 
Comme le roi de ce pays persistait dans son refus de s'acquitter 
de sa delte envers la maison Mondes, Joseph de Naxos, autorisé 
par firman spécial à faire saisir dans tous les ports turcs les vais- 
seaux naviguant sous pavillon français, réussit à mettre le 
séquestre à Alexandrie sur plusieurs navires et à s'approprier les 
cargaisons (1569). La France réclama, mais en vain; Sélim per- 
sista à défendre les intérêts de Joseph. Il en résulta dans les rela- 
tions diplomatiques entre les deux pays un refroidissement qui 
fut plus dommageable à la France qu'à la Turquie. 

A la suite de cet incident, l'ambassadeur français redoubla 
d'efforts pour perdre Joseph de Naxos. Il utilisa, dans ce but, les 
services d'un médecin juif, Daud, ennemi de Joseph, qui pro- 
mit de lui livrer des preuves que le duc de Naxos avait entretenu 
une correspondance secrète contre la Porte avec le pape, le roi 
d'Espagne, le duc de Florence^ la république de Gènes et d'autres 
ennemis du sultan. Informé du complot qui se tramait, Joseph 


102 HISOIRE DES JUIFS. 

prit les devants. Il prouva sans peine à Sclim qu*il l*avait toujours 
fidèlement servi et obtint de lui un décret de bannissement per- 
pétuel contre Daud. Ce dernier fut également frappé d'excommu- 
nication, avec deux de ses complices, par tous les rabbins et les 
communautés de Conslantinople. 

Venise aussi, dont Joseph de Naxos avait à se plaindre, éprouva 
les effets de son ressentiment. Depuis longtemps il poussait Sélim 
a s'emparer de Tile vénitienne de Chypre. Tout à coup on apprit 
qu'une explosion de poudre avait détruit l'arsenal de Venise. Sur 
les nouvelles instances de Joseph, le sultan envoya immédiate- 
ment des vaisseaux contre Chypre. Les Turcs s'emparèrent rapi- 
dement de Nicosie, une des principales villes de cette ile, et 
mirent le siège devant Famagouste (1570). Pour se venger sans 
doute de Joseph, le Sénat de Venise décréta (décembre 1571) l'ex- 
pulsion de tous les Juifs établis dans la république, qu'ils fussent 
Turcs ou non. Mais avant que cette décision fût exécutée, la ville 
de Famagouste tomba également entre les mains des Turcs. Les 
Vénitiens s'empressèrent alors de demander la paix et, pour 
l'obtenir, eurent recours à l'influence d'un autre Juif, Salomon 
ben Nathan Aschkenazi. 

Salomon Aschkenazi avait commencé dès sa Jeunesse à voyager. 
En Pologne, il réussit à se faire nommer premier médecin du roi 
Quand il arriva à Constantinople, il so plaça, en sa qualité de 
sujet vénitien, sous la protection du représentant de la république 
de Venise. Il remplissait les fonctions de rabbin dans la capitale 
turque, mais déployait surtout de rares qualités de diplomate et 
se montrait particulièrement habile à nouer et à dénouer des 
intrigues. Mohammed Sokolli, grand-vizir du sultan, sut appré- 
cier la remarquable habileté d'Àschkenazi, l'attacha à sa personne 
et l'employa toutes les fois qu'il avait besoin d'un homme fin, pru- 
dent et adroit. La guerre sévissait encore entre les Turcs et les, 
Vénitiens quand Aschkenazi fut chargé de préparer le terrain pour 
la conclusion de la paix. 

Dans une autre circonstance, très importante pour la politique 
européenne, Salomon Aschkenazi joua un rôle considérable : ce 
fut à propos de l'élection du roi de Pologne. Après la mort de 
Sigismond-Auguste (juillet 15/2), le dernier représentant de la 


SALOMON ASCHKENAZI. 103 

famille des JagelloDs, qui ne laissa pas d'héritier au trône, les 
cercles diplomatiques de l'Europe s'agitèrent tous pour la 
nomination de son successeur. L'empereur allemand Maximilienll 
et le souverain russe Ivan le Cruel désiraient, comme voisins de 
la Pologne, que la direction de ce pays fût conflée à un membre 
de leur maison. Le pape travaillait à placer sur le trône de Pologne 
un prince catholique, tandis que les pays protestants et surtout 
les réformés des diverses sectes établies en Pologne même vou- 
laient qu'on choisit un roi de leur confession ou, au moins, qui ne 
fût pas trop catholique. Comme si la situation n'était pas déjà 
assez compliquée, la rusée Catherine de Médicis vint l'embrouil- 
ler encore plus en essayant de faire placer la couronne de Polo- 
gne sur la tête de son fils Henri, duc d'Anjou. Mais la Porte aussi 
avait des intérêts à défendre en Pologne et, par conséquent, vou- 
lait exercer sa part d'influence dans cette élection. De là des mines 
et des contre-mines et un enchevêtrement des plus compliqués. 
D'abord, les chances du duc d'Anjou furent très sérieuses, mais 
le massacre de la Saint-Barthélémy (24 août 1572), ordonné par 
son frère Charles IX contre les huguenots, fut très nuisible à sa 
candidature. Ses rivaux exploitèrent habilement contre lui la 
colère soulevée par ce forfait. Catherine de Médicis et Charles IX 
déléguèrent alors un envoyé spécial à Constantinople pour solliciter 
l'appui de la Porte. Comme la décision du sultan dépendait de la 
volonté du grand-vizir, qui dirigeait les affaires extérieures, et que 
celui-ci suivait volontiers les conseils de Salomon Aschkenazi, 
c'était en réalité ce dernier qui avait à dire le dernier mot dans 
cette élection. Il se prononça pour Henri d'Anjou. Le duc fut élu 
roi de Pologne (mai 1573). L'ambassadeur français s'étant vanté 
d'avoir grandement contribué à ce résultat, Salomon Aschkenazi 
écrivit au roi de Pologne, devenu plus tard roi de France sous le 
nom de Henri III : « Votre Majesté doit en grande partie à mon 
intervention d'avoir été placée sur le trône, car mon action ici (à 
la Porte) a été prépondérante ». 

Ce fut ce même Aschkenazi que le sultan envoya à Venise pour 
traiter de la paix, c Rabbi Salomon Aschkenazi », comme on 
l'appelait, ne fut pas accepté sans résistance en qualité de plé- 
nipotentiaire par la Républiaue sérénisslme. C'était, en effet, une 


.o-^'-a":^^^' frt». 


104 HISTOIRE DES JUIFS. 

innovation hardie que de confier à un Juif une mission aussi 
considérable auprès d'un État chrétien. Devant Tinsistance de la 
Porte, Venise céda, et le doge ainsi que les sénateurs reçurent 
renvoyé turc avec les plus grands honneurs. Il fut conduit solen- 
nellement au palais des doges, où II signa, au nom de la Turquie, 
le traité de paix avec Venise. 

Âschkenazi apporta le salut à ses coreligionnaires de Venise. 
On sait qu'avant son arrivée, leur expulsion avait été décrétée 
par le Sénat. Le doge Mocenigo insista pour l'exécution de cette me- 
sure. Mais déjà à Constantinople, Salomon avait demandé à Jacob 
Soranzo, représentant de Venise, d'intervenir en faveur des Juifs. 
 Venise, où Soranzo l'avait accompagné, il insista de nouveau 
auprès de ce diplomate pour qu'il l'aidât a détourner le malheur 
qui menaçait la communauté juive. Ils y réussirent; le décret 
d'expulsion fut rapporté (19 juillet 1573). Salomon obtint même la 
promesse que ses coreligionnaires ne seraient plus jamais exilés. 
Comblé d'honneurs, il retourna à Constantinople, laissant son fils 
a Venise pour y achever son éducation. 

Dans le monde chrétien, on sut bientôt quelle influence le juif 
Joseph de Naxos exerçait à Constantinople sur le sultan et lé juif 
Salomon Aschkenazi sur le grand-vizir. Aussi commençait-on par 
s'adresser à eux quand on avait besoin de la Porte. Lors de la 
révolte des Pays-Bas, qui s'opposèrent par la force à rintmduc- 
lion de l'Inquisition et essayèrent de se rendre indépendants de 
l'Espagne et du fanatique Philippe II, les gueux sollicitèrent l'aide 
de Joseph de Naxos, qui avait conservé des relations en Flandre, 
où il avait autrefois séjourné. Le duc Guillaume d*Orange, l'âme 
de la révolte, essaya d'obtenir par son intermédiaire le concours 
de la Turquie, qui, en déclarant la guerre à l'Espagne, aurait 
obligé celte dernière à rappeler ses troupes de Flandre. L'empe- 
reur Ferdinand aussi Fit remettre une lettre autographe au duc 
juif pour se le rendre favorable. Philippe II lui-même, cet ennemi 
implacable des Juifs et des hérétiques, sollicita le concours d'in- 
termédiaires juifs quand il voulut obtenir un armistice des 
Turcs. 

Grâce à la sécurité dont ils jouissaient, les Juifs de Turquie 
virent refleurir parmi eux la poésie hébraïque. Non pas que cette 


RECONSTRUCTION DE TIBÉRIADE. 105 

époque ait vu éclore des œuvres remarquables. C*étaient de 
pâles fleurs d'automne, se ressentant du manque de chaleur et de 
lumière, mais qui n*en formaient pas moins un heureux contraste 
avec la stérilité qui régnait partout ailleurs. Ce réveil poétique 
était dû à un membre de la branche turque de la famille si 
étendue des Ibn Yahya, orateur habile et agréable, qui avait réuni 
autour de lui un certain nombre de poètes. Plusieurs Juifs com- 
posèrent même des vers latins. C'étaient naturellement des 
transfuges marranes, qui avaient appris le latin en Espagne ou en 
Portugah A la mort du célèbre médecin Amatus Lusltanus, qui 
avait dû émigrer d'Italie à Salonique et tomba victime de son 
dévouement pendaiït une épidémie, un de ses amis, le Marrdne 
Flavio Jacobo d'Evora, écrivit son éloge en beaux vers latins. 

La situation brillante que les Juifs occupaient alors en Turquie 
encouragea Joseph de Naxos à essayer de réaliser son idée de 
créer un petit Etat juif. Cette pensée le hantait depuis long- 
temps. Il n'était encore qu'un malheureux fugitif quand il demanda 
a la république de Venise de lui céder une de ses îles pour y 
établir une population juive. Sa demande ne fut pas accueillie. 
Une fois devenu le favori de Soliman, il se fit donner par le sultan 
les ruines de Tibériade et sept petits villages voisins pour y 
organiser une colonie juive. Il envoya alors un de ses agents en 
Asie, pour procéder à la reconstruction de Tibériade. Sur l'ordre 
de Sélim, qui était encore prince, le pacha de Syrie prêta à l'en- 
treprise un concours actif; il obligea les Arabes des environs à 
aider aux travaux. Au bout d'un au, Tibériade était rebâtie. Joseph 
de Naxos voulait en faire une cité industrielle, capable de lutter 
avec les Vénitiens; il y fit planter des mûriers pour l'élevage des 
vers à soie et établir des métiers pour tisser la soie. Il fit venir 
également de la laine fine d'Espagne pour fabriquer du drap. 

Mais Joseph ne semble pas avoir persisté dans l'exécution de 
son plan, et la nouvelle Tibériade ne joua aucun rôle dans l'his- 
toire juive. Lorsqu'il eut été nommé duc de Naxos, il ne songea 
même pas à peupler son ile de Juifs. Il est vrai qu'il ambitionnait 
le titre de roi de Chypre et que, dans le cas où il l'eût obtenu, il 
aurait peut-être fondé son État juif dans celte belle ile. Mais le 
grand-vizir Sokolli, qui n'aimait pas Joseph de Naxos, l'entrava 


i06 HISTOIRE DES JUIFS. 

dans son ambition, et la pensée de la création d'un État juif ne fut 
jamais réalisée. En général, Joseph n'a rien fondé de durable dans 
le judaïsme. Il formait d'admirables projets, mais n'avait pas 
assez de persévérance pour les exécuter, ou se trompait sur les 
moyens à employer. Il ne se trouva pas non plus, parmi les rab- 
bins et les chefs de communauté, un homme vraiment supérieur 
qui mit à profit cette situation exceptionnelle des Juifs en Tur- 
quie pour imprimer au judaïsme une impulsion nouvelle et tra- 
vailler en vue de lavenir. Les rabbins et les prédicateurs étaient 
très instruits dans leur spécialité, mais suivaient les chemins 
battus; ils ne produisirent aucune œuvre remarquable. Un seul 
ouvrage de cette époque a encore quelque autorité de nos jours, 
c'est le Schoulhan Aroukh ou « Table dressée », de Joseph Karo, 
publié en 1567 et destiné à servir de code religieux aux Juifs. 
En composant ce recueil, Karo avait pour but de mettre de 
l'unité dans le chaos des interprétations tamuidîques, qui variaient 
à l'infini, a tel point que, sur chaque cas, les rabbins pouvaient 
légitimement soutenir le pour ou le contre. Comme il était Espa- 
gnol, il se prononce inconsciemment, dans son ouvrage, pour les 
opinions des autorités espagnoles et contre les rabbins français et 
allemands; il manque donc d'impartialité. On trouve aussi dans ce 
recueil des éléments cabbalisliques empruntés aux mystiques 
espagnols. Mais pas plus que Maïmonide, qui avait composé dans 
un but analogue le Mischné Tora, il ne réussit à concilier toutes 
les divergences et à imposer ses conclusions. A peine son ouvrage 
eut-il paru qu'un jeune rabbin deCracovie, Moïse Isserlès, y ajouta 
des remarques contredisant en partie les décisions du Schoulhan 
Aroukh, Aux autorités espagnoles invoquées par Karo, Isserlès 
opposa l'école germano-polonaise. Par un trait d'esprit d'un goût 
peut-être douteux, il ïniïiwXdiMappaow «Nappe» ses observations 
sur la « Table » de Karo. Dans son ouvrage, Isserlès resta pourtant 
fidèle aux traditions de ses prédécesseurs. Déjà, par un excès do 
rigorisme, les Ascheridcs avaient présenté comme lois perma- 
nentes des aggravations qui, à l'origine, eurent un caractère pro- 
visoire. Ces lois, Karo les recueillit dans son code, et Isserlès y 
.ajouta de nouvelles aggravations, imaginées dans les écoles polo- 
naises. Aussi le judaïsme de la a Table » et de la « Nappe » 


5*^, ' ' ' . 


AZARIA DEI ROSSI ' 107 

est-il bien diflerent de celui de Moïse et des Prophètes, et même 
de celui de Maïmonide. 

A cette époque vivait pourtant un homme dont I*esprit critique 
et l'amour des recherches formaient un vif contraste avec les 
tendances de ces rabbins. C'était Azaria ben Moïse dci Rossi, né 
à Mantoue, vers 1514, d'une ancienne famille italienne (décédé 
en 1578). Ce savant aurait certainement joué dans le judaïsme, 
dès le XVI® siècle, le rôle rempli par Mendelssohn au xviii", 
s*il n'avait pas été isolé et de beaucoup en avance sur son temps. 
Malingre, jaune, desséché, brûlé par la Qèvre, il avait un air souf- 
freteux qui faisait pitié. Mais dans ce corps débile brillait un sain 
et vigoureux esprit. Érudit passionné, dei Rossi connaissait toutes 
les œuvres juives, était familier avec l'histoire de la littérature 
latine et avait étudié la médecine. Après avoir habité successive- 
ment Ferrare et Bologne, d'où les persécutions le chassèrent, il 
s'établit une seconde fois à Ferrare. Il entretint des relations avec 
les savants de son temps, qu'ils fussent juifs, marranes ou chré- 
tiens, et tous admiraient l'étendue de ses connaissances. Il sut 
faire servir son érudition à des recherches originales, car le pre- 
mier il compara entre elles deux littératures qui paraissaient 
n'avoir aucun rapport l'une avec l'autre, les ouvrages rabbini- 
ques et les produits de la civilisation judéo-grecque, tels que les 
ouvrages de Philon, de Josèphe et des Pères de l'Eglise. Il put 
ainsi contrôler à l'aide de témoins diiïérents les faits rapportés 
par l'histoire. Il ne consentait pas, en effet, à recevoir sans examen 
les informations du passé, mais tenait à les soumettre à une véri- 
fication sérieuse. 

Un des premiers ouvrages publiés par dei Rossi fut la traduction 
hébraïque de la « Lettre d'Aristée. » Il se décida à cette publi- 
cation à la suite du fait suivant. Un épouvantable tremblement 
de terre avait chassé les habitants de Ferrare (18 novembre 1570), 
qui se réfugièrent aux environs de la ville. Dans un village, 
Rossi se lia avec un chrétien qui, affligé de cette catastrophe, 
chercha le calme et la sérénité dans la lecture d'un livre grec 
de l'antiquité juive. Un peu confus de voir un chrétien puiser 
des consolations dans un ouvrage juif de l'époque du second 
temple que ses coreligionnaires, absorbes par Tétude du Talmud 


108 HISTOIRE DES JUIFS. 

OU d*arides écrits philosophiques, ne counaissaient même pas, 
Rossi résolut de traduire en hébreu la « Lettre d'Aristée ». 

Mais c*est surtout dans sa a Lumière des Yeux » (en hébreu, 
Meor Enayim), composée en 1575, que dei Rossi déploie ses 
rares qualités d*érudit et de critique sagace. II compare dans ce 
livre les passages parallèles du Talmud et d'ouvrages profanes 
sur des points d'histoire et d'archéologie, et il arrive à ce résultat 
inaticndu que bien des assertions du Talmud, acceptées par les 
coreligionnaires de son temps comme Texpression même de la 
vérité, ne supportent pas un examen sérieux. Ce livre, si hardi 
pour répoque, scandalisa bien des Juifs. A Safed, il fut déclaré 
hérétique, et Joseph Karo chargea Elisée Galico, membre de son 
collège rabbinique, de rédiger un réquisitoire contre cet ouvrage 
et de conclure à la nécessité de le brûler. Cette condamnation 
devait être signiQée a tous les Juifs, mais Karo mourut (avril 
1575) avant d'avoir signé cet arrêt. D*un autre côlé, les Italiens, 
qui connaissaient Rossi comme un homme sincèrement croyant et 
d'une grande dignité de vie, refusaient de le mettre en interdit. 
Les rabbins de Mantoue se contentèrent d'appliquer à la « Lumière 
des Yeux » la sentence prononcée autrefois par Ben Adret contre 
la littérature profane, ils en défendirent la lecture aux jeunes 
gens âgés de moins de vingt-cinq ans. 

Dans les milieux chrétiens, l'ouvrage de Rossi fut apprécié à sa 
valeur; il fut commenté et traduit en latin. Mais chez les Juifs, 
principalement dans certains pays, les extravagances cabbalisti- 
ques avaient alors trop de partisans et le rigorisme exagéré trop 
d'adeptes pour qu'on pût se rendre compte des qualités de ce livre. 
En eflet, dans les trente dernières années du xvi° siècle, la Cab- 
baie s'était emparée de tous les esprits en Palestine, suscitant des 
apparitions de spectres et provoquant des exorcismes. De là, elle 
se répandit enTurquie, en Pologne, en Allemagne et en Italie, trou- 
blant les esprits et les cœurs, stigmatisant comme hérétique toute 
pensée saine, toute vérité scientifique. De nouveau, comme à 
l'origine du christianisme, la Galilée, et notamment la région de 
Safed, se peupla de démons et de possédés qui révélaient des 
mystères et nécessitaient des conjurations. Ce fut une époque de 
folie cabbalistique, ce fut, pour le judaïsme, le moyen âge, avec ses 


ISA.4C LOURIA. 109 

téaèbres et ses superstitions, qui commeocait à l'heure ob se 
levait en Europe l'aube des temps nouveaux. Deux hommes furent 
les principaux auteurs de cette fïmeste agitation, Isaac Louria et 
Hayyiro Vital. 

Isaac Louria Lévi (né à Jérusalem en 1534 et mort en 1572) 
descendait d'une famille allemande. Ayant perdu son père dès 
son enfonce, il se rendit en Egypte auprès d'un oncle très riche, 
Mardokhaï Francis, fermier d'impftts, qui lui fil étudier le Tal~ 
mud et la Cabbale. Louria se passionna promptement pour les 
idées mystiques. A l'étude aride et sècbe du Talmud, qui aiguise 
l'esprit mais ne dit rien au cœur, il préféra les rêveries et les 
divagations du mysticisme. Il se sentit vivement attiré par le 
ZoMr, que l'imprimerie répandait alors partout. A mesure qu'il 
s'enfancait plus profondément dans la Cabbale, il s'isolait plus 
des hommes, négligeant même sa Jeune femme et ne retournant 
dans sa demeure que chaque jour de sabbat. Il parlait très peu, 
et seulement en hébreu. Louria passe pour avoir ainsi vécu dans 
la solitude pendant plusieurs années et se perdit de plus en plus 
dans le rêve et l'extase. Convaincu que le Zokar est l'œuvre de 
Simon bea Yohaî et qu'il contient des révélations divines, il y 
chercha les manifestations d'une sagesse supérieure. Dans l'ar- 
deur de son imagination, il croyait fermement voir face à face le 
prophète Elle, le grand révélateur de mystères. 

Comme, & ses yeux, le Zohar contenait un système philoso- 
phique dont les diverses parties présentaient de l'unité et s'en- 
chaînaient les unes aux autres d'une façon lexique, il s'efforça de 
llBire connaître ce système. Il montra donc comment, d'après le 
Zohar, Dieu a créé et oi^anisé le monde à l'aide des nolnbres 
{sefirot), comment la divinité s'est révélée sous des formes maté- 
rielles, ou comment elle s'est repliée sur elle-même pour faire 
sortir le fini de l'infini. Hais sa théorie de la création était si 
confuse, si obscure, que ses contemporains, d'après son propre 
aveu, n'yjcomprenaienl rien. Celle théorie, il est vrai, ne devait 
servir que d'introduction à la partie pratique de la Cabbale, qui 
avait pour lui une importance bien plus considérable et qui 
devait expliquer les rapports entre Dieu et la création. 

Appuyé sur le Zohar, Louria prétend que les Ames repré- 


A 


ilO HISTOIRE DES JUIFS. 

sentent Talliance étroite du flni avec Finfiiii. Toutes les âmes 
appelées à apparaître dans ce monde, dît il, oal été créées en 
même temps qu'Adam, mais elles émanent de formes ou d'or- 
ganes plus ou moins nobles, selon la destination qu'elles doivent 
recevoir. Le cerveau, les yeux, les oreilles, les mains et les 
pieds ont leur frme spéciale. Chacune de ces âmes est une 
« émanation » ou une a étincelle », niçouç, d'Adam. A la suite 
du premier péché d'Adam, — la Cabbale se voyait forcée d'ad- 
mettre, elle aussi, le péché originel — le bien et le mal, c'est-à- 
dire les âmes inférieures et supérieures se sont mêlées, de sorle 
que les êtres les plus purs portent aujourd'hui en eux un élé- 
ment mauvais, sont couverts d'une « écorce », kelifa. Le monde 
ne pourra redevenir complètement bon que lorsque les consé- 
quences du péché originel auront disparu, quand le bien et le 
mal auront de nouveau été séparés. Les plus mauvaises d'entre 
les âmes du réservoir ont été attribuées aux païens» tandis que 
l'élite de ces âmes est passée dans le peuple juif, mais ni les 
païens ne sont complètement mauvais, ni les Juifs ne sont com- 
plètement bons. C'est seulement avec l'arrivée du Messie que la 
situation morale redeviendra ce qu'elle a été avant l'accomplisse- 
ment du premier péché et que le bien sera totalement séparé du 
mal. Pour que cet événement puisse se produire, il est nécessaire 
que les âmes, surtout celles des Israélites, passent par divers 
corps d'hommes et d'animaux, et même vivent parfois dans des 
fleuves, du bois ou des pierres. La doctrine de la métempsycose 
forme le centre du système cabbalistique de Louria. Toutes les 
âmes, même celles des plus pieux, sont condamnées, d'après 
Louria, a passer par d'autres corps, car, actuellement, nul homme 
ne fait toujours le bien et, par conséquent, nulle âme n'est par- 
faitement pure. 

Comme les hommes sont constamment incités au péché, le 
bien et le mal resteront mêlés pendant fort longtemps. Il existe 
pourtant un moyen de faire disparaître plus vite les conséquences 
du péché originel et de rendre à l'esprit du bien son influence. Le 
moyen préconisé par Louria est peut-être la partie la plus origi- 
nale de sa théorie ; c'est V association des âmes. Une âme, même 
purifiée, a-t-elle négligé d'accomplir ici-bas quelque devoir reli- 


SYSTÈME DE LOURIA. lïl 

gieus, est obligée de redescendre du ciel pour stissocier à 
l'Ame d'uD vivaat el reparer ses omissions. Parrois aussi, les 
âmes d'hommes pieux et justes reviennent sur la terre pour sou- 
tenir d'autres âmes chancelantes et les aider ù se perfectionner. 
Ces associaliODS ne se produisent pourtant qu'entre âmes 
parentes, c'est-â-dire originaires du même organe ou de la même 
étincelle adamique ; seules les ftmes homogènes peuvent exercer 
une action réciproque l'une sur l'autre, mais les âmes hétéro- 
gènes se repoussent mutuellement. D'après cette théorie, la dis- 
persion d'Israël parmi les autres peuples a pour conséquence de 
sauver le monde, car les âmes purifiées de pieux Israélites s'unis- 
sent aux Ames d'autres croyants pour les rendre plus parfoites. 
A c&té de la transmigration et de l'association des âmes, Louria 
s'occupe aussi de leur sexe. Selon lui, des Ames femelles habi- 
tent parfois des corps mâles, et réciproquement. Au point de vue 
du mariage, il est très important que le couple qui s'unit ait des 
Ames qui, par leur origine et leur sexe, se conviennent. Dans ce 
cas, l'hannoDie régnera entre les deux époux et ils auront des 
enfants vertueux. Dans le cas contraire, leur postérité se con- 
duira mal et ils vivront on mauvaise intelligence. Louria se van- 
tait aussi de posséder le secret d'évoquer les bons esprits, de les 
contraindre à entrer dans le corps de vivants el à révéler ainsi 
ce qu'ils savaient de l'au-delA. H était convaincu que la posses- 
sion de ce secret lui assurait le pouvoir d'amener le règne du 
Messie el de rétablir l'ordre dans le inonde. Du reste, il croyait 
avoir lui-même l'âme du Messie el se disait chargé de délivrer 
son peuple. Il apercevait partout des esprits et entendait leurs 
voix dans le murmure de l'eau, dans le bruissement des arbres, 
dans le chant des oiseaux et le pétillement du feu. Il voyait les 
âmes, au moment de la mort, se détacher des corps et s'élancer 
vers les houteurs ; il les voyait aussi sortir des tombes. Grand 
cvocateur d'esprits, grand hauteur de tombeaux, il s'entretenait 
fréquemment avec les personnages bibliques, talmudiques et 
rahbiniques, surtout avec Simon ben Yohaï, le prétendu auteur 
du Zohar. Poutant, dans ses rêveries mystiques il savait con- 
server son sang-froid et appliquer ses sophismes de talmudiste à 
l'interprétation de la Cabbale. 


H2 HISTOIRE DES JUIFS. 

Pour réaliser plus facilemenl ses espérances messianiques, 
Louria se rendit avec sa famille à Safed, où la Cabbale jouissait 
alors de la plus profonde vénération. Presque tous les membres 
du collège rabbinique et les notables de la communauté étaient 
des cabbalisles. Là, il se lia avec un mystique plus bruyant, plus 
remuant, mais peut-être moins honnête que lui, Hayyim Vital de 
Calabre (1543-1620), dont le père avait émigré d'Italie en 
Palestine. 

Vital n'avait pas fait d'études sérieuses dans sa jeunesse, il 
n'avait qu'une connaissance superficielle du Tnlmud et de la 
Cabbale. Par contre, il était doué d'une imagination ardente et 
aimait beaucoup tout ce qui était excentrique et tapageur. Pen- 
dant deux ans et demi, il s'était adonné à l'alchimie. Quand 
Louria vint à Safed, il abandonna la recherche de la fabrication 
de l'or pour les divagations de la Cabbale. Ensemble les deux 
cabbalistes recherchaient les endroits isolés et les tombeaux. 
Louria allait s'y entretenir avec l'âme de Simon ben Yohaï. Par- 
fois, il chargeait son disciple d'évoquer des esprits à l'aide des 
formules qu'il lui enseignait et qui consistaient dans certaines 
transpositions des lettres du nom de Dieu. 

Avant de se lier avec Vital, Louria était peu connu. Son dis- 
ciple sut, avec une habileté consommée, faire du bruit autour 
de son nom, vantant son intelligence extraordinaire et célébrant 
les révélations qu'il recevait de Dieu. Bientôt Louria fut entouré de 
nombreux élèves, auxquels il communiquait ses conceptions extra- 
vagantes. Il leur donnait des renseignements précis sur la nature 
de l'âme de chacun d'eux, sur les corps par lesquels elle avait 
passé avant son état actuel, et sur la tâche dont elle devait 
s'acquitter ici-bas. Il divisa ses disciples en deux classes : les 
initiés et les novices. Peu à peu, ses partisans se séparèrent 
de la communauté principale, avec leurs familles, et formèrent 
un groupe distinct. Ce résultat lui inspira ridée de créer une 
nouvelle secte juive. Le sabbat, il s'habillait de blanc, pour 
rappeler la couleur des âmes pures, et se couvrait de quatre vêle- 
ments en rhonneur des quatre lettres dont se compose le nom 
de Dieu. Par ses révélations et son enseignement, il cherchait sur- 
tout à répandre la croyance qu'il était le Messie descendant de 




INFLUENCE FUNESTE DE LOURIA. 113 

Joseph, précurseur du Messie issu de la race de David. Pourtant 
il D*afflrinait encore ce fait à ses disciples que mystérieusement, 
mais il était convaincu que Tépoque messianique avait com- 
mencé avec la seconde moitié du deuxième millénaire à partir de 
la destruction du temple de Jérusalem (1568). 

C*est à ce moment qu^il fut brusquement enlevé par la mort, à 
rage de trente-huit ans. Sa disparition subite ajouta à sa célé- 
brité. Ses disciples le surnommèrent « le saint et diviii », affir- 
mant que s*il avait encore pu vivre cinq ans, il aurait rendu les 
hommes assez bons pour mériter d'assister à Tavénement du 
Messie. 

Après la mort de Louria, Vital de Calabre passa au premier 
plan. Pour s'imposer comme chef à ses condisciples, il déclara 
que, sentant sa fin s'approcher, Louria Tavait proclamé son suc- 
cesseur. 11 affirma aussi qu'il était le Messie de la lignée de Joseph. 
Mais tous n'acceptèrent pas son autorité. 11 y en eut qui s'en tin- 
rent à l'enseignement qu'ils avaient reçu de Louria et le répan- 
dirent en divers pays. Ainsi, Israël Sarouk alla propager les idées 
de Louria en Italie et à Amsterdam. 

Ces idées firent au judaïsme un tort incalculable, elles exer- 
cèrent la plus déplorable action sur la vie religieuse des Juifs, 
qui, aujourd'hui encore, n'a pas complètement échappé à leur 
influence. Grâce à Louria, le Zohar et la Cabbale acquirent une 
autorité égale et souvent même supérieure à celle de la Bible et 
du Talmud, la plus insignifiante des pratiques prit une impor- 
tance considérable, et la religion juive, telle qu'elle fut observée 
par les partisans de ce mystique, présenta un caractère de peti- 
tesse et d'étroite mesquinerie. Les usages {Minhaguim) prescrits 
par Louria prêtent à rire, mais provoquent en même temps les 
plus tristes réflexions, car on est profondément affligé de voir que 
les choses les plus saintes et les plus élevées aient pu être ainsi 
abaissées et rendues ridicules. 

Dans le système de Louria, le sabbat occupe le rang principal. 
Pour ses disciples, tout avait une importance considérable en ce 
jour, les prières, les repas, le moindre geste. Ils exaltaient la 
journée du Sabbat comme « la fiancée mystique » et célébraient 
son arrivée par des cantiques. Louria établit aussi un deuxième 
V 8 


4l. 


114 HISTOIRE DES JUIFS. 

jour d*expiation. Autrefois, le septième jour de la fête des Tentes 
(le Hoschana rabba) était un jour de réjouissance. Joseph Karo 
lui-même n'osa pas, dans son code religieux, donner un sens 
mystique a celte journée. Ce fut sous Tinfluence de l'enseignement 
cabbalistique de Louria que ce jour devint comme une répétition 
de la fêle de TExpiation, qu'on institua Tusage de passer la nuit 
précédente à réciter des cantiques et des prières, qu'on accorda 
une valeur mystique à chaque feuille des branches de saule dont 
on se sert en ce jour et aux sept tours qu'on fait autour de Tarche 
sainte. Au point de Vue moral aussi, l'action de Louria fut des plus 
funestes. Ce cabbaliste avait, en quelque sorte, établi en principe 
que les deux époux étaient prédestinés l'un à l'autre et que, par 
conséquent, leurs âmes avaient été créées pour vivre ensemble en 
parfaite harmonie. La conséquence de cette théorie fut que les 
cabbalistes, alors fort nombreux, répudiaient leurs femmes à la 
moindre difQculté, sous prétexte qu'il y avait eu erreur et qu*en 
réalité ils n'étaient nullement destinés à s'unir à la femme quMls 
avaient épousée. Il arrivait fréquemment que des cabbalistes aban- 
donnaient femme et enfants dans un pays occidental pour se 
rendre en Orient, où ils contractaient une ou plusieurs nouvelles 
unions, sans que les enfants issus de ces divers mariages eussent 
le moindre soupçon de leur parenté. 

Cet état de choses si affligeant se développa-t-il peut-être parmi 
les Juifs d'Orient par suite de la sécurité que leur assurait la puis- 
sante protection du duc de Naxos? Ce qui est certain, c'est qu'il 
ne s'améliora pas, même quand cette protection vint a leur man- 
quer. L'influence de Joseph de Naxos à la cour ottomane disparut, 
en efTet, à la mort du sultan Sélim (1574). Le duc juif fut bien 
maintenu par Mourad 111 (1574-1595) dans ses dignités et ses em- 
plois, mais il n'eut plus aucune action sur le Divan. 11 ne survé- 
cut pas longtemps à sa disgrâce partielle; il mourut le 2 août 1579. 

Sur les conseils du grand-vizir Mohammed Sokolli, Mourad 
mit la main sur la fortune de Joseph de Naxos, sous prétexte 
de garantir le payement de ses dettes; il ne laissa à la veuve, 
Reyna Nassi, que la somme de 90.000 ducats, montant de sa dot. 
Reyna ne possédait ni les brillantes qualités de sa mère, Dona 
Gracia, ni la haute intelligence de son mari, mais elle était 


ESTHER KIERA. 115 

animée des intentions les plus généreuses. Dans la pensée d'en- 
courager la science Juive, elle fonda une imprimerie hébraïque 
dans son palais. Mais elle en confia la direction à un homme sans 
goût et sans jugement, Joseph Askaloni, qui édita (1579-1598) 
des ouvrages dénués de toute valeur. 

La mort de Joseph de Naxos mît en vue son ancien rival, Salo- 
mon Aschkenazir qui avait négocié la paix entre la Turquie et la 
république de Venise. Aschkenazi ne réussit pourtant • pas à 
briller au premier rang, comme le duc de Naxos; il était estimé 
et apprécié comme habile diplomate, mais resta toujours un peu 
dans l'ombre, il dirigea avec succès les négociations tendant à 
élaUir la paix ou, du moins, à détendre les rapports entre la 
Turquie et l'Espagne. Il s'appliqua aussi à maintenir des rela- 
tions MrâUles entre son pays et Venise. Le doge Pen récom- 
pensa en attardant une pension à ses fils établis à Venise. 

Sous les règnes de Hourad III, Mohammed IV et Achmet P% 
plusieurs femmes juives, douées d'une grande intelligence et 
versées un peu dans Ttrt de la médecine, jouirent aussi d une 
influence sérieuse par Tiatermédiaire des femmes du halrèm. 
L'une d'elles, Esther Kiere, veuve d'un certain Elia Hendali, 
exerçait une grande autorité sur la sultane Raiïa, favorite de 
.Uourad, qui eut une grande pari dans la direction des affaires 
de rÉtat du vivant de son mari et sous le règne de son fils 
Mohammed. Tous les ambitieux, tous ceux qui voulaient obtenir 
de la Porte des emplois et des dignités sollicitaient l'appui 
d'Esther. Devenue très riche, Esther Kiera distribuait d'abondants 
secours parmi les Juifs indigents et protégeait les savants; elle 
fit publier à ses frais l'ouvrage historique de Zacutto. Comme elle 
faisait nommer et révoquer les chefs des spahis, elle fut tuée un 
jour avec ses fils par cette cohorte. 

La veuve de Salomon Asckenazi fut également très influente du 
temps d'Achmet I*^ Elle avait été assez heureuse pour guérir le 
jeune sultan, peu après son avènement au trône, de la petite 
vérole, contre laquelle les médecins turcs n'avaient pas trouvé 
de remède. Par reconnaissance, le sultan recommanda son fils à 
Grimani, doge de Venise, qui lui fil le plus cordial accueil et le 
combla d'honneurs. »' 


■i « 


116 HISTOIRE DES JUIFS. 

Celte situation brillante des Juifs de Turquie ne dura pas long- 
temps. Elle s*assombrit rapidement et devint même menaçante. 
Dès qu'ils n^eurent plus de protecteurs auprès du sultan, ils Turent 
pressurés, pillés, maltraités dans les provinces par les pachas, 
et leur sécurité devint de plus en plus précaire. Ils purent 
eçpérer un instant qu'ils trouveraient dans un autre pays la 
tranquillité et la liberté que leur refusait dorénavant la Tur- 
quie. Ce pays était la Pologne. 


CHAPITRE V 

SITUATION DES JUIFS DE POLOGNE BT D*ITALIB 
aUSQU'A LA FIN DU XVI« SIÈCLE 

(1560-1600) 

Au XVI* siècle, la Pologne, devenue une grande puissance, 
sous la souveraineté des fils de Casimir IV (156G-1600), par son 
union avec la Lithuanie, était un refuge assuré pour tous les per- 
sécutés. Le christianisme canonique et intolérant n'y avait pas 
encore jeté des racines profondes, et le pouvoir monarchique y 
trouvait un utile contrepoids dans l'esprit d'indépendance de la 
grande et de la petite noblesse. A l'instar des lords anglais et des 
chefs do clan écossais, les starostes polonais vivaient libres sur 
leurs domaines. La noblesse et la bourgeoisie étaient en grande 
partie calvinistes. On ne tenait donc pas grand compte, en Pologne, 
des lois restrictives édictées par l'Église catholique contre les 
Juifs. Ceux-ci étaient, du reste, efficacement protégés par les 
nobles dont ils habitaient les terres. Quand les Juifs de Bohème 
furent expulsés de leur pays, ils reçurent un excellent accueil en 
Pologne. En général, tout Juif persécuté ou baptisé par force 
trouvait un asile en Pologne et pouvait y pratiquer librement le 
judaïsme. 

11 est difficile d'évaluer le nombre de Juifs établis alors en 
Pologne; ils étaient peut-être environ vingt mille* Les communau- 


k 


LES ÉTUDES TALMUDIQUES EN POLOGNE. 117 

tés.de Posen et de Gracovie, ou plutôt du faubourg de Casimierz, 
comptaient chacune trois mille membres. Venait ensuite la com- 
munauté de Lublin. Us payaient des taxes multiples, sous 
toutes les formes ; mais c'était là leur raison d'être, aux yeux du 
roi et de la noblesse, et leur principal titre à la protection dont 
ils bénéficiaient. Du reste, ils étaient presque, les seuls capita- 
listes dans ce pays pauvre. Aussi les rois polonais favorisaient-ils 
leurs entreprises commerciales. Lors des pourparlers de Sigis- 
mond-Auguste avec le tsar Ivan IV, surnommé le Cruel, pour la 
prolongation de la paix, le souverain polonais demanda que les 
Juifs lithuaniens fussent autorisés, comme auparavant, à s'occu- 
per librement de commerce en Russie. Ivan refusa : a Nous ne 
voulons pas tolérer ces gens dans notre pays, dit-il, parce qu'ils 
ont introduit chez nous du poison pour le corps et TAme. » Il fai- 
sait allusion à une secte fondée soixante-dix ans auparavant par 
le Juif Zacharie, à laquelle avaient adhéré des popes et le métro- 
politain Zosime, et qui se maintint jusqu'au commencement du 
XVII» siècle. 

Tout en cyant moins de culture que la noblesse, dont les jeunes 
gens allaient étudier aux Universités protestantes de Wiltemberg 
et de Genève, les Juifs de Pologne manifestaient pourtant plus de 
goût pour la science que leurs coreligionnaires d'Allemagne. 
On trouvait parmi eux de nombreux esprits nourris de la philo- 
sophie d'Aristole. Quelques-uns connaissaient aussi les écrits 
théologiques de Maïmonide. De plus, des médecins juifs, venus 
d'Italie en Pologne avec la reine Bona, femme de Sigismond I*' 
(1506-1548), possédaient, outre leur science médicale, d*autres 
connaissances profanes. Mais c'est surtout le Talmud qui offrait 
le plus d'attraits aux Juifs polonais. Parmi les Juifs d'Europe 
et d'Asie, ils s'étaient pourtant mis les derniers à étudier cet 
ouvrage, mais ils s'y étaient adonnés avec une ardeur passionnée. 
L'enseignement talmudique avait été implanté en Pologne par 
deux savants allemands : Salomon Menz, de Mayence, qui émigra 
vers 1463 et s'établit à un âge avancé à Posen, et Jacob Polak 
(vers 1490-1541), venu de Prague à Cracovie. Ce dernier, formé 
dans les écoles allemandes, acquit comme talmudiste une répu- 
tation considérable. Dans son enseignement, il s'attachait surtout 


118 HISTOIRE DES JUIFS. 

à déployer toutes les ressources de la plus fiue et plus sub- 
tile dialectique, à accumuler les objections pour y répondre, à 
établir les rapprochements les plus étranges, a argumenter sur 
tout et à propos de tout. Cette méthode est le fameux pilpovl. 
Fréquentées par de nombreux élèves, les écoles talmudiques de 
Pologne jouirent bientôt d'une réputation considérable dans TEu- 
rope juive. 

Le système de Jacob Polak fut continué et développé par les 
trois célèbres rabbins Schalom Schachna, élève de Polak, Salo- 
mon Louria et Moïse Isserlès. Schachna, qui florissait de 1540 à 
1558, semble avoir habité Lublin et y avoir exercé les fonctions 
de grand rabbin. Salomon Louria (né vers 1510 et mort vers 1573), 
qui descendait d'une famille allemande immigrée, aurait contri- 
bué en d'autres temps aux progrès et au développement du ju- 
daïsme. Mais en Pologne, à une époque de décadence, il ne put 
être qu'un remarquable talmudiste, d'un jugement sain et d'une 
critique pénétrante. Il se distingua aussi par la dignité et la fer- 
meté de son caractère. Ennemi de l'injustice, de la vénalité et de 
Thypocrisie, il blessa naturellement, dans ses diatribes, bien des 
vanités. 11 s'élevait contre les talmudistes qui ne conformaient 
pas leurs actes à leur enseignement et ne s'efforçaient de briller 
dans les études talmudiques que par pur orgueil ; il raillait aussi 
ceux dont l'ambition était de beaucoup supérieure au savoir, 
qui prenaient le titre de maître dès qu'ils avaient reçu l'ordina- 
tion, et, malgré leur ignorance, réunissaient des élèves autour 
d'eux à prix d'argent, comme les nobles louaient des domesti- 
ques. « Il y a de vieux rabbins, disait-il, qui connaissent à peine le 
Talmud et, par vanité, exercent quand même une autorité tyran- 
nique sur les communautés et les savants, lancent ou annulent 
des anathèmes, et donnent l'ordination a leurs élèves. » Enfin, 
Louria flétrissait de sa verve mordante ces docteurs qui se mon- 
traient pleins dHndulgence pour les péchés des grands, mais 
relevaient avec une rigoureuse sévérité la moindre peccadille 
des humbles et des petits. 

Malgré ses violentes polémiques, Louria était profondément 
estimé de tous les savants, qui admiraient sa science si vaste et si 
sûre. Encore presque jeune homme, il entreprit la tâche difficile 


moïse ISSERLËS. tl9 

d'élucider et de résumer les discussions talmudiques relatives 
aux usages religieux et d'établir ainsi des règles certaines pour 
la pratique. II travailla à cette œuvre jusqu'à la fin de sa vie, sans 
pouvoir l'achever. Mais, pas plus que Maïmonide et d'autres doc* 
teurs, il ne réussit, en dépit de son esprit clair, net et sagace, à 
introduire l'ordre et l'unité dans le judaïsme rabbinique. 

Le troisième personnage important du judaïsme polonais, 
Moïse ben Israël Isserlès (né vers 1520 et mort en 1572), de Cra* 
covie, était Ois d'un homme riche qui avait élé administrateur 
de la communauté. Il se distinguait plutôt par sa précocité et sa 
vaste érudition que par l'originalité de son esprit. A trente ans, il 
était aussi familiarisé avec la littérature talmudique et rabbinique 
que Joseph Karo, qui avait le double de son âge. Aussi fut-il 
nommé très jeune aux fonctions de rabbin et juge à Cracovie. 

Comme Louria, Isserlès voulut réunir les matériaux disséminés 
du judaïsme rabbinique et en former un code déOnitif. Devancé 
dans cette entreprise par Karo, il se contenta d'ajouter a la 
c Table » de ce dernier des observations et des rectifications 
qu'il appela Mappa ou « Nappe. » Ses additions, marquées au 
coin d'un étroit rigorisme, furent immédiatement acceptées et 
constituent encore aujourd'hui en Pologne et chez las Juifs 
aschkenazim le code religieux officiel. Ce ne fut cependant pas 
lui qui inventa ces aggravations, elles existaient déjà dans la 
pratique, et il ne fit que les ériger en règles. 

Isserlès ne se confina pas exclusivement dans les études taU 
mudiques, il s'intéressa aussi à d'autres recherches. Ainsi, il 
écrivit un commentaire sur un ouvrage astronomique, la l'A^m^ 
de Frohbach. Il s'occupa aussi de philosophie, qu'il ne connaiST 
sait, du reste, que par des ouvrages hébreux ; il marqua surtout 
une prédilection pour le « Guide » de Maïmonide. Enfin, l'intérêt 
qu'il manifestait pour l'histoire inspira à un de ses élèves, David 
Gans, l'idée de s*y adonner d'une façon sérieuse. 

David Gans (né en Westphalie en 1541 et mort à Prague en 1613) 
s'était rendu dès son jeune âge à Cracovie pour y fréquenter 
l'école talmudique. Mais inconsciemment, sous la direction d'Is- 
séries, il se sentit attiré vers les recherches scientifiques, l'his- 
toire, la géographie, les mathématiques, l'astronomie, Lié avec 


120 HISTOIRE DES JUIFS. 

les deux plus célèbres mathématiciens et astroDomes de ce temps, 
Kepler et Tycho Brahé, il écrivit plusieurs travaux en hébreu 
sur ces sciences. Il s*est surtout fait connaître par sa chronique 
Cémah David, (jui raconte année par année les faits de Thistoire 
juive et de l'histoire générale. Cette œuvre n*a pas une très 
grande valeur : c*est une nomenclature sèche des événements, 
dans le genre des chroniques des moines peu instruits du 
moyen âge. Du moins Gans eut-il le mérite de rappeler à ses 
coreligionnaires qu'il existe encore d'autres études intéressantes 
que celle du Talmud. 

Grâce a ces trois notabilités rabbiniques, Schachna, Salomon 
Louria et Isserlès, la réputation des écx)les talmudiques de Polo- 
gne s'étendit dans toute TEurope. D'Allemagne, de la Moravie, de 
la Bohème et même de l'Italie et de la Turquie, on consultait ces 
rabbins sur tout cas difflciie. Ils durent intervenir dans les 
différends qui avaient éclaté à Prague et que les rabbins de celte 
ville avaient été impuissants à apaiser, ils réussirent aussi a 
mettre fin aux violentes querelles qui divisaient alors la com- 
munauté de Francfort-sur-le-Mein et menaçaient de provoquer 
l'expulsion ou, au moins, la persécution des Juifs. 

Une autre conséquence de l'influence de ce triumvirat fut que, 
peu à peu, tous les Juifs polonais se consacrèrent aux étudeç 
talmudiques et devinrent aptes à remplir les fonctions de rabbin. 
Dans une communauté de cinquante membres, on trouvait une 
vingtaine de talmudistes et une école talmudique fréquentée par 
une trentaine d'élèves. Soutenues par les communautés ou de 
riches particuliers, le nombre des écoles s'accrut démesurément, 
et, en même temps, celui des élèves. Les études talmudiques 
accaparèrent toutes les intelligences dès l'âge le plus tendre. On 
nomma des surveillants, chargés de stimuler le zèle de tous ces 
jeunes gens [Behourim), A la fin, on élabora un programme 
général pour toute la Pologne, qui fut appliqué presque jusqu'à 
notre époque. 

D'après ce programme, après chaque semestre, les maîtres se 
rendaient avec leurs élèves aux foires du pays, l'été à Çaslaw et 
à laroslaw et l'hiver à Lemberg et à Lublin. Il se formait ainsi 
des réunions de plusieurs milliers d'étudiants, où l'on argumen- 


LE SYSTÈME D'ENSEIGNEMENT EN POLOGNE. 121 

tait à perte de vue et oii 1 on faisait assaut de flnesse et de subti- 
lité. Chacun pouvait prendre part à ce tournoi, dont les vain- 
queurs, c'est-à-dire les esprits les plus déliés et les plus subiil<>, 
obtenaient parfois comme récompense une épouse bien dotée. 
Car certains parents riches tenaient à honneur d'avoir pour gendres 
de savants talroudistes. Cette application passionnée aux études 
talmudiques imprima même un caractère particulièrement dis- 
gracieux aux allures et aux mouvements des Juifs polonais, qui 
prirent Tbabitude de s*agiter et de gesticuler dans une simple 
conversation comme s*ils soutenaient une discussion talmudique. 
La langue populaire juive s'enrichit d'expressions, de tours de 
phrase et de citations talmudiques qui devinrent familiers même 
aux femmes et aux enfants. 

Loin de jeter de l'éclat sur le judaïsme, ces études lui furent 
plutôt nuisibles. On ne s'appliquait pas, en eiïet, à mieux saisir 
le sens du texte ou à l'exposer avec une plus grande clarté, mais 
à faire des remarques piquantes, spirituelles et inattendues. 
De ces milliers de talmudistes rassemblés aux foires, chacun 
voulait briller par l'imprévu de ses objections et la singularité de 
ses rapprochements et de ses conclusions. On ne recherchait, pas 
la vérité, mais la «nouveauté», le Hiddcmsch; on s'efforçait 
de couper des parties de cheveu en parties plus ténues encore 
(ffilloukim). Dans ces conditions, la rectitude d'esprit des Juifs 
polonais se faussa et la langue dont ils se servaient pour leurs 
discussions devint un jargon hybride, mélange d'allemand, de 
polonais et de mots talmudiques, qui n'était compris que des 
Juifs indigènes. Ce jargon, débité d'un ton chantant et accom- 
pagné de contorsions, rendait les Juifs ridicules et attirait sur 
eux les railleries de leurs concitoyens chrétiens ; de plus, devant 
l'envahissement des études talmudiques, la Bible fut reléguée 
au second plan et tomba presque dans l'oubli. 

La situation matérielle des Juifs continua pourtant de rester 
bonne en Pologne; dans ce pays, ils formaient presque un État 
dans l'État. Plusieurs rois avaient successivement reconnu et 
étendu leurs privilèges. Après la mort du dernier roi jagellon, 
Sigismond-Auguste II (1572), quand la royauté fut devenue élec- 
tive, l'influence des Juifs grandit encore. Chaque nouveau roi élu 


122 HISTOIRE DES JUIFS. 

avait, en effet, besoia d'argent ou de Tappui d'une partie de la 
noblesse, et, dans Tun comme dans l'autre cas, les Jui& lut 
étaient très utiles. 

Après un interrègne de treize mois et une longue série de 
pourparlers et d'intrigues, Etienne Balhori, prince de Transylvanie, 
avait été élu roi de Pologne. Salomon Aschkenazi, qui, comme 
agent de la Turquie, avait déjà favorisé l'avènement de Henri 
d'Anjou au trône de Pologne, n'avait sans doute pas été étranger à 
l'élection de Bathori. Celui-ci se montra très bienveillant pour les 
Juifs pendant toute la durée de son règne (1575-1586). En 1576, 
il les autorisa à vaquer à leurs affaires sans restriction aucune, 
même pendant les fêtes chrétiennes, ordonna que le meurtre 
d'un Juif fût puni de mort comme celui d'un chrétien, et que les 
municipalités fussent déclarées responsables des dommages 
causés par les émeutes populaires dans les synagogues ou les 
cimetières juifs. Quiconque exciterait la foule contre les Juifs, 
comme cela se présentait particulièrement dans la ville demi- 
allemande de Posen, serait condamné a une amende de dix mille 
marcs polonais, et pareille somme serait payée par la municipa- 
lité qui ne les aurait pas protégés efflcacement. Bathori inter- 
vint éncrgiquement quand les Juifs de Lithuanie furent accusés 
du meurtre d'un enfant chrétien, il exprima la conviction que les 
inculpés observaient très strictement la loi qui leur interdisait de 
commettre un homicide. 

Son successeur, Sigismond ÏH, qui régna, de 1587 à 1632, traita 
les Juifs de Pologne avec plus de douceur qu'on ne pouvait en 
attendre d'un élève des Jésuites. Toul en laissant persécuter les 
dissidents, il protégea les Juifs. A la diète de Varsovie (1592), il 
confirma les privilèges qu'ils avaient obtenus de Casimir le Grand. 
Il édicla pourtant une mesure qui les rendit dépendants de 
l'Église : il décida qu'ils ne pourraient pas construire de nouvelles 
synagogues sans l'autorisation du clergé. 

A celte époque, les rabbins de Pologne créèrent une institu- 
tion qui ne s'était pas encore présentée sous cette forme dans le 
cours de Thistoire juive et qui maintint l'union entre les diverses 
communautés juives de ce pays. Il arrivait parfois que dans ces 
assemblées où les rabbins et les chefs de communauté se réunis- 


LES SYNODES DES QUATRE PAYS. 123 

saient avec leurs disciples et leur suite, pour des discussions 
taimudiques^ lors des principales foires du pays, ils étaient ame- 
nés à examiner ensemble de très importantes questions, à apai- 
ser des différends, à aplanir des difficultés et à prendre des déci- 
sions concernant le judaïsme polonais. Éclairés par Texpérience 
sur Tutilité de telles assemblées, ils résolurent de convoquer ré- 
gulièrement les administrateurs des communautés pour délibérer 
en commun sur les affaires de leurs coreligionnaires. C*est ainsi 
que les représentants des Juifs de la petite et de la grande Po- 
logne et de la Russie se réunissaient en synode, à des époques 
déterminées, dans les villes de Lublin et de laroslaw. Les débats 
étaient dirigés par un président, qui consignait les résolutions 
prises dans un procès-verbal. Dans ces synodes, on examinait les 
litiges des communautés, les questions dimpdts, les mesures à 
prendre pour écarter certains dangers ou venir efficacement en 
aide aux nécessiteux. On y exerçait également la censure sur les 
livres, dont les uns pouvaient être imprimés et vendus et les 
autres étaient interdits. Plus tard, les Juifs de la Lithuanie en- 
voyèrent également leurs délégués à ces assemblées, qui prirent 
alors le nom de a synodes des quatre pays », en hébreu, Waad 
arba araçot. 

Ces synodes eurent les plus heureuses conséquences pour le 
judaïsme polonais. En Pologne comme au dehors ils jouirent 
d*une très grande considération, et Ton s'adressait à eux, même 
de TAIlemagne, pour régler les différends et rétablir la concorde 
dans les communautés. Chose remarquable, les hommes qui, 
pendant plus d'un siècle, dirigèrent ces synodes et dont le nom 
aurait mérité de passer à la postérité sont restés inconnus, 
comme s'ils avaient voulu effacer leur personnalité devant rœuvrc 
à accomplir. On ne connaît même pas ceux qui, les premiers, en- 
treprirent la tâche si utile, mais si difficile quand il s*agit de 
Juifs et de Polonais, de soumettre toutes les communautés à une 
autorité supérieure et d'organiser des synodes. Selon toute appa- 
rence, le premier organisateur fut le rabbin Mardokhaï Yafa, ori- 
ginaire de la Bohème (né en 1530 et mort en 1612). Obligé d'émi- 
grer dans sa jeunesse, Yafa s'était rendu à Venise, Là, il fut sans 
doute profondément affligé des persécutions dirigées par Tlnqui- 


î 
'^ 


à 


124 HISTOIRE DES JUIFS. 

sition contre le Talmud, et il se rendit en Pologne. Nommé plus 
tard rabbin de Lublin, il assista naturellement aux réunions des 
talmudistes qui eurent lieu plusieurs fois dans cette ville, et con- 
tribua ainsi, pour sa part, à résoudre les diverses questions sou- 
levées accidentellement dans ces assemblées. C'est ainsi que na- 
quit probablement dans son esprit l'idée de remplacer ces réunions 
irrégulières par des synodes, qui seraient convoqués à des époques 
fixes el soumis à des statuts. Comme son autorité était considé- 
rable, il réussit sans doute assez vite à faire adopter son projet. Il 
semble avoir eu pour successeur, comme président du synode, Josua 
FalkKohen, chef de l'école talmudique de Lemberg (1592-1616), 
dont les nombreux élèves étaient entretenus par son beau-père. 
Les synodes juifs furent probablement organisés sur le modèle 
des réunions provoquées fréquemment parles dissidents polonais, 
calvinistes, anlitrinitaires, et autres sectes. 

Parmi les antitrinitaires ou unitaires, c'est-à-dire adver- 
saires du dogme de la Trinité, plusieurs étaient bien plus rappro- 
chés du judaïsme que du christianisme, car ils refusaient de croire 
à la divinité de Jésus. Leurs adversaires les qualifllaient avec mé- 
pris de « semi-judaïsants ». Un des plus connus est Simon Budny, 
de Mazovie, pasteur calviniste (mort après 1584), qui créa la secte 
des Budniens. Budny savait le grec et un peu d'hébreu, que des 
Juifs lui avaient sans doute appris; il se rendit célèbre par sa 
traduction polonaise de l'Ancien et du Nouveau Testaaienl. 

Un fait qui prouve les relations fréquentes des Juifs avec les 
dissidents, c'est qu'ils eurent souvent ensemble des controverses 
religieuses. Un unitaire, Martin Czechovic (né vers 1530 et mort 
en 1613), de la grande Pologne, qui, après bien des métamor- 
phoses, était enfln devenu schismatique, rejetait le baptême et 
déclarait qu'un chrétien ne pouvait accepter aucune fonction pu-^ 
blique. Ce dissident composa un ouvrage pour répondre aux objec- 
tions faites par les Juifs contre le caractère messianique de Jésus 
et démontrer que les prescriptions religieuses du judaïsme ne 
devaient pas avoir éternellement force de loi. A cette argumen*- 
tation, Jacob de Beizyce, Juif rabbanite établi à Lublin, répondit 
avec une telle vigueur que Czechovic se crut obligé de défendre 
ses idées dans un nouvel écrit. 


»,•' " 


LE CARAiTE ISAAG TROKI. 121? 

Uq Caraïte, Isaac bea Abraham Troki (né vers 1533 et mort en 
1594), originaire de Trok, près de Viina, soutint aussi des con- 
troverses contre les catlioliques et diverses sectes chrétiennes. 
Versé dans la Bible et les Évangiles, il connaissait également les 
ouvrages de polémique religieuse de son temps et était excellem- 
ment armé pour répondre aux nobles, aux prélats et aux autres 
chrétiens avec lesquels il était en relations. Peu de temps avant 
sa mort, il réunit ses controverses en un volume qu*il intitula : 
Hizzouk Emouna, a Affermissement de la foi ». Dans cet ouvrage, 
11 ne se contente pas de réfuter les arguments des chrétiens 
contre le judaïsme, mais il prend Toffensive contre le catholi- 
cisme, montrant les contradictions et les singularités qui se trou- 
vent dans Les Évangiles et d*autres écrits des pi*emiers chrétiens. 
C'est peut-être le seul ouvrage caraïte qui se lise avec intérêt. Il 
n*est pas précisément bien original, tous ses arguments sont em- 
pruntés à des auteurs judéo-espagnols, notamment à Proflat Du- 
ran, qui les a même exposés dans une langue bien plus élégante. 
Mais les livres aussi ont leur destin* Celui de Troki se propagea 
rapidement, il fut traduit en espagnol, en latin, en allemand et 
en français. Un duc d'Orléans s'imposa la tâche de le réfuter, et 
les adversaires chrétiens du catholicisme eux-mêmes y puisaient 
leurs armes. 

Vers ce temps, l'esprit nouveau, qui avait jeté une lueur si vive 
au commencement du siècle et savait remporté d'éclatants triom- 
phes sur les champions attardés du moyen âge, semblait avoir 
subi une sérieuse défaite. La papauté avait reconquis son prestige 
et son ancienne puissance. L'Italie, une grande partie de l'Alle- 
magne du Sud et de l'Autriche, la France et la majeure partie de 
la Pologne et de la Lithuanie étaient redevenues catholiques. 
Dans les pays prolestants mêmes, le mouvement qui s'annonçait 
si fécond au commencement du siècle s'était arrêté net. L'esprit 
de libre examen avait cédé la place, dans les communautés évan- 
géliques, à des querelles byzantines sur des dogmes et des mots, 
qui donnèrent naissance à des sectes de plus en plus nombreuses. 
On négligeait alors complètement l'étude de la langue hébraïque, 
pour laquelle on s'élait d'abord passionné, pour de stériles contro- 
verses. La littérature rabbinique était tombée dans un discrédit plus 


126 HISTOIRB DBS iUlFS. 

grand eacore, surtout dans les milieux eftilioliques. Quand le sa- 
vant théologien espagnol Arias Montano eut p»hllé à Anvers, aux 
frais de Philippe II, la première Bible polyglotte complèlb et com- 
posé une grammaire et un lexique hébreux, pour lesquels il a^était 
servi des travaux de commentateurs juifs, Tlnquisition Faccusa^ 
lui, le favori de Philippe II, qui avait dressé lui-même une liste 
de livres hérétiques, de friser souvent Thérésie et de « judaïser » 
en secret. 

On assista ainsi, dans TEurope chrétienne, au réveil du plus 
étroit fanatisme, qui aboutit plus tard aux excès sanglants de la 
guerre de Trente ans, et qui rendit le séjour des Juifs très pré- 
caire dans les pays catholiques comme dans les pays protestants. 
A Berlin et dans le Brandebourgs les luthériens placèrent les JuiÊ 
dans la douloureuse alternative d'accepter le baptême ou d emi- 
grer, parce qu'un ministre des finances juif, favori du prince- 
électeur Joachim II, avait laissé le champ libre à Textravagance 
de quelques spéculateurs, et que le médecin juif Lippold, soumis 
à la torture, c'était déclaré coupable du crime d'avoir empoisonné 
le prince-électeur, sou protecteur, aveu que, du reste, il avait de 
nouveau rétracté. Les Juifs furent également expulsés du duché 
protestant de Brunsehwig par Henri-Jules. 

Par un heureux hasard, l'empereur Rodolphe II, quoique élève 
des Jésuites et ennemi implacable des prolestants, ne haïssait pas 
les Juifs. S'il n'avait pas assez de fermeté pour les protéger effi- 
cacement contre les mauvais traitements, il n'encourageait pas, 
du moins, ceux qui voulaient les persécuter. Il intervenait même 
parfois en leur faveur. Ainsi, il invita l'évèque de Wûrzbourg à 
Inspecter leurs privilèges, et celui de Passau à ne pas les sou- 
mettre à la torture. Mais, sans doute pour ne pas être loué par 
ses contemporains ou la postérité comme protecteur des Juifs, il 
décréta que, dans un délai de six mois, tous les Juifs fussent 
chassés de rarchiduché d'Autriche. Maltraités par les catholiques 
et les protestants, peu protégés mais grandement exploités par 
l'empereur, les Juifs d'Allemagne virent s'accentuer leur déca- 
dence matérielle et intellectuelle. 

En Italie, la situation des Juifs était encore plus malheureuse. 
A ce moment, l'Italie était le siège de la plus ardente réaction ca- 




LE PAPE GRÉGOIRE XIII. 127 

tholique, qui ne visait à rien moins qu*a extermiaer tous les ad- 
versaires de l'Église. Ce fut du Vatican que partit le signal des 
guerres civiles qui décimèrent l'Aiiemagne, la France et les Pays- 
Bas. Ck>mme les Juifs, depuis Paul IV et Pie V, étaient également 
considérés comme hérétiques, ils souffrirent naturellement, eux 
aussi, de ce fanatisme. Peu à peu leur nombre diminua en Italie. 
Dans le Sud, on n*en trouva bientôt plus, et, au Nord, les grandes 
communautés de Venise et de Rome ne comptèrent plus respect!* 
vement que deux mille et quinze cents âmes. 

Au pape Pie V avait succédé Grégoire XIII (1572-1585), qui, sous 
l'influence des Jésuites et des Théatins, suivait les exemples d'in- 
tolérance de son prédécesseur. Malgré des prohibitions répétées, 
il y avait encore en Italie des chrétiens qui aimaient mieux re- 
courir aux soins d'habiles médecins juifs, tels que David de Pomis 
et Elia Montalto, qu*à ceux de mauvais praticiens catholiques. 
Grégoire XIII s'en montrait très irrité. Non seulement il renouvela 
Tancienne loi canonique défendant à des malades chrétiens de se 
faire soigner par des médecins juifs, mais il interdit aussi a ces 
derniers, sous les peines les plus sévères, de donner leurs soins 
à des malades chrétiens. Une autre de ses lois atteignit tous les 
Juifs d'Italie, sans exception. Il plaça, en effet, le judaïsme italien 
sous la terrible surveillance de Tlnquisition. Tout Juif qui émet- 
trait un propos hérétique, c'est-à-dire désagréable à l'Église, ou 
qui entretiendrait des relations avec un hérétique ou un renégat 
catholique, serait appelé à comparaître devant l'Inquisition et 
pourrait être condamné à perdre sa fortune, sa liberté et même 
sa vie. Si donc un Juif d'Italie s'avisait de venir en aide à un 
pauvre Marrane fugitif d'Espagne ou de Portugal, tous deux s'ex- 
posaient aux rigueurs de Tlnquisition. Le Talmud aussi fut per- 
sécuté par Grégoire XIII. Ceux qui possédaient des exemplaires 
du Talmud ou d'autres ouvrages réputés hostiles à l'Église, même 
expurgés par la censure, étaient passibles d'une forte amende. 

Grégoire XIII s'attacha surtout à encourager la conversion 
des Juifs. Il ordonna que, les jours de sabbat et de Jûte, 
des prédicateurs chrétiens prêchassent en langue hébraïque, si 
possible, sur les dogmes du chrislianisme, et que les Juifs des 
deux sexes, à partir de Tâge de douzei ans,^ fussent obligés d'as- 


j 


128 HISTOIRE DES JUIFS. 

sister à ces sermons ; le tiers, au moins, de la communauté 
devait se présenter à ces réunions. II invita tous les princes 
catholiques à prendre des mesures analogues. Détail caractéris- 
Uque, c*étaient les Juifs qui étaient contraints de payer ces pré- 
dicateurs! Tous les décrets du pape furent appliqués avec la 
plus rigoureuse sévérité. II en résulta que de nombreux Juifs 
s'en allèrent de Rome. 

Sous le pontiBcat de Sixte-Quint (1585-1590), cet ancien gar- 
deur de pourceaux qui déploya une si remarquable énergie dans 
le gouvernement de FÉglise, la situation des Juifs s'améliora. 
Ce pape s*abstint de les persécuter, il protégea même un 
Marrane portugais, Lopez, qui Taida de ses conseils dans Tadmi- 
nistration des finances des États pontificaux. Le 22 octobre 1586, 
il promulga une bulle pour abolir toutes les lois restrictives de 
son prédécesseur. Les Juifs purent de nouveau s'établir dans 
toutes les villes des États de TÉglise, entretenir des relations 
avec les chrétiens et employer des domestiques chrétiens. 
Amnistie pleine et entière leur fut accordée pour toutes les con- 
damnations qu'ils avaient subies en qualité de Juifs. Sixte-Quint 
défendit également aux chevaliers de Malte de continuer à réduire 
en esclavage les Juifs qu'ils capturaient sur mer, dans leurs tra- 
versées entre l'Europe et le Levant. Aussi les' expulsés juifs 
retournèrent-ils dans les Etats du pape ; ils revinrent à Rome au 
nombre de deux cents. Un chrétien de Rome, Pietro Secchi, qui 
avait parié une livre de chair à découper sur le corps 4u perdant 
avec un Juif du nom de Sansone Ceneda et avait gagné son pari, 
fut condamné a mort par le pape, parce qu'il avait insisté pour 
rexécution des conditions du pari, et le Juif fut condamné à mort 
parce qu'il avait accepté un pari où son existence était en jeu. 
Enfin, Sixte-Quint autorisa de nouveau les médecins juifs à soi- 
gner des malades chréliens, mais il maintint la loi qui obli- 
geait les Juifs à assister aux sermons de prédicateurs chré- 
tiens. 

Un des principaux médecins juiDs de ce temps était David de 
Pomis (né en 1525 et mort en 1588). C'était un homme de grande 
valeur qui, à sa science médicale, joignait la connaissance de la 
littérature classique et de l'hébreu ; il écrivait élégamment l'bé- 


k 


DAVID DE POMIS. 129 

breu et le lalin. Sa destinée se ressentit des fluctuations qui se 
manifestèrent dans les sentiments de la curie romaine à Tégard 
des Juifs. A la suite d'un décret de Paul IV, il fut dépouillé de 
toute sa fortune. Traité ensuite avec bienveillance par Pie IV, il 
prononça devant ce pape et le collège des cardinaux une belle 
harangue latine qui lui valut d'être autorisé exceptionnellement 
à soigner des chrétiens. Sous Pie V, il fut de nouveau soumis à 
toute sorte de restrictions. Pour montrer Tabsurdité des préjugés 
qui existaient alors contre les Juifs et surtout contre les médecins 
de cette religion, de Pomis écrivit Touvrage latin : De medieo 
hebrœo, « Le Médecin hébreu v, où il expose dans un style élé- 
gant et abondant que le Juif est tenu, par ses lois, d*aimer le 
chrétien comme son frère, et que le médecin juif soigne ses 
malades chrétiens avec la plus vigilante sollicitude. Il mentionne 
de nombreux médecins juifs qui ont réussi à guérir des prélats, 
des cardinaux et des papes, et auxquels ces dignitaires de TÉglise 
ainsi que des villes tout entières ont accordé les plus hautes dis- 
tinctions. A la (in, il ajoute quelques « sentences dorées », 
extraites du Talmud et traduites en latin, pour prouver que ce 
livre tant décrié ne mérite pas les reproches dont Taecablent ses 
détracteurs. L*ouvrage apologétique de David de Pomis, dédié à 
François-Marie, duc d*Urbin, semble avoir produit une impression 
favorable sur Sixte-Quint. Du reste, David fit probablement 
partie de Tentourage de ce pape, puisqu'il put lui dédier son 
deuxième ouvrage important, un dictionnaire talmudique en trois 
langues. 

Encouragés par la tolérance de Sixte-Quint, les Juifs essayèrent 
d'obtenir de lui Tabolition de la loi qui proscrivait le Talmud et 
d'autres livres rabbiniques. Sous les deux prédécesseurs de ce 
pape, tout Juif convaincu de posséder un exemplaire du Talmud 
était menacé des rigueurs de l'Inquisition. Il était même dan- 
gereux d'avoir des ouvrages hébreux absolument inolTensifs, 
car les autorités ecclésiastiques, ne comprenant pas ces livres, 
s'en rapportaient en dernier ressort à des apostats juifs, qui, 
par rancune ou malveillance, pouvaient facilement faire dépouiller 
de leurs biens ou condamner aux galères les propriétaires de 
ces livres. 

y 9 


^.t 


130 HISTOIRE DES JUIFS. 

Pour remédier à cet état de choses, les communautés de Man. 
toue, de Milan et de Ferrare adressèrent une supplique à Sixte- 
Quint afln d*ètre autorisées à se servir d'exemplaires du Talmud 
et d'autres ouvrages hébreux qui auraient été préalablement 
expurgés des passages soi-disant hostiles au chrislianisme. Elles 
déléguèrent à Rome, auprès du pape, Beçalel Hasserano, qui fut 
chargé de remettre avec la pétition une somme de 2,000 scudi. 
Sixte-Quint accueillit fovorablement la demande des Juifs ; il leur 
permit de réimprimer le Talmud a condition de supprimer les 
passages incriminés. A peine la commission nommée pour ce 
travail de censure s'élail-elle mise à Tœuvre (7 août 1590) que 
Sixte-Quint mourut. On dut donc interrompre Pimpression du 
Talmud. 

Clément VIII (1592-1605), successeur de Sixte-Quint, suivit à 
regard des Juifs le système de vexations et de persécutions 
de Paul IV, Pie V et Grégoire XIII. Lui aussi les expulsa de ses 
États, ne leur permettant de séjourner qu'à Rome, à Ancùne 
et à Avignon, où, d'ailleurs, ils étaient, soumis à de nombreuses 
restrictions. 

Une partie des expulsés parait avoir été accueillie a Pise par 
Ferdinand, duc de Toscane (juillet 1593), qui leur permit égale- 
ment de posséder des exemplaires du Talmud, à condition que la 
commission instituée par Sixte-Quint les eût d'abord examinés. 
A Mantoue aussi, gouvernée alors par Vicenzo Gonzague, le 
Talmud devait être préalablement soumis à la censure. Ainsi, là 
même où régnaient des princes libéraux et cultivés, l'intolérance 
pontificale exerçait son action funeste. Les Juifs ne pouvaient 
posséder que des ouvrages religieux mutilés par la censure, et 
eux-mêmes étaient obligés de payer les censeurs, presque tous Juifs 
convertis. Encore ne se trouvaient-ils pas à l'abri des condam- 
nations quand ils avaient entre les mains des livres même tron- 
qués, car un censeur malveillant pouvait toujours y découvrir 
quelques mots suspects. Pour éviter autant que possible des sur- 
prises de ce genre, les Juifs prirent le parti d'effacer eux- 
mêmes tous les passages relatifs à l'idolâtrie et à la venue du 
Messie ou qui faisaient l'éloge d'Israël. C'est ainsi que la plupart 
des Juifs d'Europe, qui tiraient en grande partie leurs ouvrages 




EXPULSION DES JUIFS DES ÉTATS PONTIFICAUX. 131 

hébreux des imprimeries italienûes, D*eUreDt plus que des exem- 
plaires incomplets. 

Suceessivemenl chassés, au nombre d'environ 1,000, de Cré- 
mone, de Pavie, de Lodi et d'autres villes italiennes (prin- 
temps 1597), les malheureux Juifs trouvèrent avec peine un asile 
à Mantoue, a Modène, à Reggio, à Vérone et à Padoue. Dans le 
duché de Ferrare même, où Juifs et Marranes vivaient tranquilles 
depuis si longtemps, sous la protection bienveillante de la maison 
d*Este, ils ne se sentirent plus en sécurité. C'est qu'avec le duc 
Alphonse II disparut le dernier représentant de la noble famille 
d'Esté (1597), et Ferrare fut incorporée par le pape Clément VIII 
aux États de l'Église. A la suite de cette annexion, la commu- 
nauté juive, composée en gronde partie d'anciens Marranes, et 
qui coDiiaissaît les sentiments de Clément VIII, se prépara à 
émiger. Elle soUicita seulement d'Aldobrandini, neveu du pape, 
qui avait pris possession de Ferrare au nom de son oncle, un 
délai suffisant pour préparer son départ. Comme Aldobrandini 
avait bien vite reconnu que la prospérité commerciale de Ferrare 
était liée à la présence des Juifs, il leur accorda, contre la 
volonté du pape, un délai de cinq ans. Pourtant, les Marranes 
étrangers n'osaient plus se réfugier à Ferrare, parce qu'ils savaient 
que leur liberté y serait menacée par l'Inquisition. 


CHAPITRE VI 

FORMATION DE COMMUNAUTÉS MARRANES 
A AMSTERDAM, A HAMBOURG ET A BORDEAUX 

(1593-1648) 

A la fin du xvi° siècle, aucun pays d'Europe et d'Asie, chrétien 
ou musulman, n'offrait plus de séjour sûr aux Juifs, lorsque, 
comme par une intervention spéciale de la Providence, un asile 
inespéré s'ouvrit à eux dans les États de leur plus implacable 
ennemi, le roi Philippe II d'Espagne. Ce fut même l'Inquisition, 


132 HISTOIRE DES JUIFS 

dont ils avaient eu tant à souiïrir, qui contribua, bien involon-^ 
tairement, à la création de cet asile. Le pays où les malheureuses 
victimes du fanatisme et de Tinlolcrance trouvèrent alors un 
refuge fut la Hollande. Mais que de péripéties avant que ce coin 
de terre, conquis sur les flots, pût devenir un abri pour les 
Juifs ! 

Sous le règne de Charles-Quint, les Juifs des Pays-Bas furent 
soumis à la législation inique édictée contre leurs coreligionnaires 
d'Espagne. Chaque bourgeois fut tenu de dénoncer aux autorités 
la présence des Juifs qu'il connaissait. Comme on craignait par^ 
dessus tout de fournir au souverain espagnol un prétexte à intro- 
duire rinquisition dans les Pays-Bas, on exécuta strictement ses 
ordres contre les Juifs, et c*est ainsi que plusieurs familles mar- 
ranes, venues du Prrtugal et établies à Anvers, à Bruxelles et à 
Gand, furent atteintes par les lois rigoureuses de Charles-Quint. 

Pourtant les Pays-Bas, entourés de pays protestants et habités 
en partie par des hérétiques protestants, n*échappèrcnt pas au 
danger dont ils se sentaient menacés ; ils eurent rinquisition. Ce 
fut là un des motifs qui les poussèrent à se révolter contre l'Es- 
pagne et qui donnèrent naissance à cette lutte héroïque d'où 
TEspagne sortit si amoindrie et la Hollande si grande. 

Les Marranes portugais, à qui le temps n'avait encore pu faire 
oublier ni leur origine ni les croyances de leurs aïeux, suivirent 
naturellement les péripéties de cette lutte avec une attention 
anxieuse. Dès les premiers indices du déclin de la puissance 
espagnole, après la défaite de la îeimeuse flotte invincible envoyée 
contre l'Angleterre, l'espoir de pouvoir de nouveau pratiquer 
librement le judaïsme s'était réveillé dans leur cœur avec une nou- 
velle force. Quand, à la suite de la politique intolérante des 
successeurs du pape Paul III, Tltalio leur eut été également 
fermée tout entière, ils mirent toute leur espérance dans le triom- 
phe des Pays-Bas. 

Dès l'année 1591, un Juif du nom de Samuel Pallache, envoyé 
comme consul dans les Pays-Bas par le souverain, du Maroc, 
demanda au Magistrat de Middelbourg, dans la province de 
Zélandc, d'autoriser quelques Marranes à s'établir dans cette ville 
et à y pratiquer ouvertement le judaïsme. Le Magistrat, convaincu 


. ^^- ^ .A 


ÉMIGRATION DE MARRANES EN HOLLANDE. 133 

que lé présence de ces Marranes actifs et industrieux serait d'une 
grande utilité pour la cité, était tout disposé à accueillir la 
demande de Pallache^ mais il en fut empêché par les prédica- 
teurs protestants, que la lutte soutenue contre TEspagne pour 
l'indépendance et la liberté de conscience avait rendus également 
fanatiques et intolérants. 

Malgré ce premier échec, les Marranes de TEspagne et du Por- 
tugal continuèrent à attendre leur salut des PayH-Bas, dont ils 
partageaient la haine pour TEspagne et son roi Philippe II. Ils se 
rappelaient avec quelle généreuse ardeur Guillaume d'Orange 
avait toujours prêché la tolérance, et, quoique ses conseils n'eus- 
sent pas encore été suivis, ils ne désespéraient pas de les voir 
mis a exécution par les Pays-Bas. Une femme marrane de grand 
cœur, Mayor Rodriguez, semble avoir cherché à faciliter leur éta- 
blissement en Hollande. Ayant appris que des Marranes, sous 
la direction d'un certain Jacob Tirade, allaient s'embarquer en 
Portugal pour émigrer, elle leur conHa sa fille, Marie Nunès, et 
son fils. Comme Marie était d'une remarquable beauté, sa mère 
espérait qu'elle pourrait se rendre utile aux cmigranls, qui 
étaient au nombre de dix, hommes, femmes et enfants. Ses 
prévisions se réalisèrent. Capturés par un navire anglais qui 
faisait la chasse au pavillon hispano- portugais, les fugitifs furent 
emmenés en Angleterre. Le capitaine du navire fut séduit par la 
beauté de Marie Nunès, qu'il prenait pour une jeune fille de 
haute noblesse, et lui offrit sa main. Quoique le capitaine fût duc, 
Marie refusa son offre. Bientôt il ne fut question à Londres que 
de la belle Portugaise, au point que la reine Elisabeth exprima le 
désir de la connaître. Appelée à la cour, Marie fut invitée par la 
reine à parcourir avec elle les rues de la capitale dans un carrosse 
découvert. Ce fut sans doute à son influence que les Marranes 
durent de pouvoir repartir d'Angleterre pour la Hollande. Surpris 
par une tempête, les fugitifs soTéfugièrent dans le port d*Emden. 
On ne trouvait alors dans cette ville, comme, en général, dans 
tout l'est du pays de Frise, qu'un petit nombre de Juifs alle- 
mands. 

Ayant remarqué des lettres hébraïques gravées sur la façade 
d'une maison, Jacob Tirade, le chef des Marranes, y entra. C'était 


434 HISTOIRE DES JUIFS. 

la demeure d'un Juif instruit, Moïse Uri Hallévi. Tiràdo lUi Ql 
part de son projet de retoui^ner au judaïsme avec ses compa- 
gnons. Craignant que dans une petite ville comme Emden un tel 
événement ne causât trop de sensation et n'attirât sur les Juifs 
la colère de la population, Moïse Uri conseilla aux Marranes 
de se rendre a Amsterdam, où il promit de les rejoindre avec sa 
famille et de les instruire dans la religion de leurs pères. Ils se 
rendirent donc à Amsterdam (22 avril 1593], s'établirent tous 
dans le même quartier et, après l'arrivée de Moïse Uri, embras- 
sèrent le judaïsme. 

Peu de temps après, grâce au zèle de Jacob Tirado, de Samuel 
Pallache et d'un poète marrane de Madère, Jacob Israël Bel- 
monte, qui avait composé un poème intitulé Job sur les cruautés 
de l'Inquisition, les nouveaux arrivés organisèrent une synagogue 
avec le concours de Moïse Uri et de son fils. De nouvelles recrues 
vinrent bientôt agrandir la jeune communauté. Sous la direction 
du comte d'Essex, la flotte anglaise s'était, en effet, emparée de 
Cadix, y avait recueilli quelques Marranes et les avait trans- 
portés en Hollande. Parmi ces Marranes se trouvait un homme 
d'un esprit original et de souche noble, Alonso de Herrera, qui 
comptait parmi ses aïeux le célèbre capitaine Gonzalve de Cor- 
doue, le conquérant de Naples. Il habitait Cadix en qualité de 
résident espagnol quand cette ville fut prise par les Anglais. Fait 
prisonnier, il obtint sa liberté, se rendit à Amsterdam et retourna 
au judaïsme sous le nom d'Abraham de Herrera. Séduit par les 
doctrines mystiques de Louria, il s'adonna avec ardeur à l'étude de 
la Cabbale et traduisit un ouvrage cabbalistique en portugais. 

Au commencement, les Marranes pratiquèrent le culte mo- 
saïque en cachette. Depuis leur arrivée à Amsterdam, ils 
célébraient pour la quatrième fois la fête de l'Expiation (octo- 
bre 1596), quand leurs voisins chrétiens furent frappés de voir 
des formes voilées se glisser furtivement dans la même maison. 
Croyant à une conspiration de papistes, ils dénoncèrent le fait 
aux magistrats. Pendant que les Marranes étaient absorbés dans 
leurs prières, des hommes armés pénétrèrent dans la synagogue 
et en gardèrent toutes les issues. Moïse Uri et son fils, qui fonc- 
tionnaient comme officiants, furent incarcérés. A la fln, Tirado put 


k 


LA PREMIÈRE SYNAGOGUE A AMSTERDAM. 135 

expliquer en latin aux autorités que l'assistance était composée, 
non pas de papistes, mais de Juifs échappés aux fureurs de 
rinquisition, qui apportaient au commerce d'Amsterdam le con- 
cours de leurs capitaux et leur expérience des afTaires. Les 
paroles de Tirado firent impression sur les autorités, qui ordon- 
nèrent immédiatement la mise en liberté des prisonniers, et 
rassemblée put achever la célébration de la fêle. 

Une rois leur religion connue, les fugitifs portugais sollicitè- 
rent des magistrats l'autorisation de construire une synagogue 
et d'y célébrer publiquement leur culte. Après de longs pour- 
parlers, Tautorisation fut accordée. Jacob Tirado acheta un ter- 
rain et y éleva la première synagogue de l'Europe septen- 
trionale (1598), qu'il appela Bèt Jacod, « Maison de Jacob i>, et 
que la petite communauté inaugura au milieu du plus grand 
enthousiasme. 

Bientôt, d'autres Marranes quittèrent secrètement l'Espagne et 
le Portugal pour rejoindre leurs coreligionnaires en Hollande. 
Mayor Rodriguez Homem, la femme vaillante qui avait fait partir 
sa fllle, Marie Nunès, avec les premiers émigrants, vint à Amster- 
dam avec ses deux plus jeunes enfants (vers 1598). Vers la même 
époque, une autre famille considérée se rendit également du 
Portugal dans cette ville, la famille Franco Mondes. Les deux 
frères Francisco Mondes Medeyros et Christoval Mondes Franco, 
dont le premier prit le nom juif d'Isaac et le second celui de Mor- 
dekbaï, jouèrent plus tard un rôle important dans la communauté 
d'Amsterdam, mais ils y occasionnèrent aussi des dissensions. 

Philippe II, qui mourut en septembre 1598, put encore voir les 
deux peuples qu'il haïssait peut-être le plus, les habitants des 
Pays-Bas et les Juifs, se prêter un mutuel appui pour détruire 
l'œuvre dont il avait poursuivi la réalisation avec tant d'acharne- 
ment. La Hollande, ennemie de l'intolérance et du despotisme, 
assura aux Juifs portugais la liberté religieuse. Par contre, les 
Juifs aidèrent la Hollande à guérir les maux que sa lutte contre 
le roi d'Espagne avait attirés sur elle, ils lui fournirent les capi* 
taux qui lui permirent d'enlever au Portugal» allié de l'Espagne, 
le commerce des Indes et de créer au delà des mers ces grandes 
compagnies qui firent sa richesse. Les accointances secrètes des 


'M 


136 HISTOIRE DES JUIFS. 

Juifs portugais avec les Marranes établis dans les Indes favori- 
sèrent également les entreprises des Hollandais. 

Il se produisit alors à Lisbonne un incident qui réveilla chez 
les Marranes les plus tièdes le désir de revenir au judaïsme.. Un 
moine franciscain, Diogo de la AsumçSo, fut amené par une étude 
attentive de la Bible à croire a la vérité du judaïsme et à nier les 
dogmes chrétiens, et il exprima ouvertement ses convictions. 
L^Inquisition le flt jeter en prison, et, après une détention d'en- 
viron deux ans, il fut brûlé vif à Lisbonne (août 1603), en pré- 
sence du vice-roi. En même temps que lui, furent brûlés d*autres 
hérétiques, et^ entre autres, une femme marrane, Thamar 
Barocas, qui avait probablement été en rapports avec Diogo. 

En apprenant le martyre subi avec un courage héroïque par 
un moine chrétien pour la foi juive, les Marranes portugais 
furent profondément impressionnés et aspirèrent avec une nou- 
velle ardeur à observer publiquement le judaïsme. Insouciants 
du danger qui les menaçait, ils pratiquaient ouvertement les 
rites juifs. Un jeune poète, David Yesouroun, qui, dès son enfance, 
avait été surnomme dans sa famille a le petit poète », célébra 
avec enthousiasme, dans un sonnet portugais, la mort glorieuse 
de Diogo de la Asumçfio. Pour échapper à la colère de llnquisi- 
tion, il se réfugia à Amsterdam. Là, il fut émerveillé de la situa- 
tion heureuse des Juifs, et il chanta « la nouvelle Jérusalem » 
dans des vers espagnols d'une superbe allure. Un autre jeune 
poète marrane, Paul de Pina, tout prêt à se faire moine, fut 
déterminé par le martyre de Diogo à se rendre a Amsterdam pour 
y embrasser le judaïsme^ Il prit le nom juif de Rohel Yesouroun 
et devint un des plus notables membres de la communauté d'Ams- 
terdam. 

Ce réveil de la foi juive parmi les Marranes portugais exaspéra 
le Saint-Office, i\m en fit incarcérer cent cinquante et les con- 
damna à mort. Mais le régent du Portugal s'émut à la pensée 
d'un si épouvantable autodafé. A la cour d'Espagne aussi, des 
Marranes intervinrent énergiquement. L'État leur devait des 
sommes considérables. Ils offrirent au roi Philippe III de renoncer 
à leurs créances et de lui donner en plus une somme de 
1.200.000 crusados (environ 3.000.000 de francs) s'il empêchait 


ACCROISSEMENT DE LA COMMUNAUTÉ D'AMSTERDAM. 137 

rexécution des inculpés. Ils gagnèreût aussi les conseillers 
royaux à leur cause. Sur les instances du souverain espagnol, le 
pape Clément VIII consentit à se souvenir que déjà ses prédéces- 
seurs Clément VU et Paul III avaient accordé Tabsolution aux 
Marranes portugais, et, par une bulle du 23 août 1604, il gracia 
tous les condamnés. L'Inquisition, au lieu de brûler les Marranes, 
se contenta de les faire conduire près du bûcher en vêtements de 
pénitents et de les obliger a faire Taveu public de leurs fautes 
(10 janvier 1605). Rendus à la liberté, beaucoup de ces Marranes 
allèrent se fixer en Hollande, notamment Joseph ben Israël, qui 
emmena avec lui son enfant, devenu célèbre plus tard sous le nom 
de Manassé ben Israël. 

La jeune communauté d'Amsterdam s*accrut rapidement à la 
suite de l'arrivée de ces groupes de Marranes. .Moïse Uri seul fit 
entrer deux cent quarante-huit personnes dans le judaïsme. On 
appela alors de Salonique un rabbin sefardi, Joseph Pardo, qui 
composa en espagnol un ouvrage d'édification. Ce livre, destiné à 
des lecteurs plus familiarisés avec le catholicisme qu'avec le ju- 
daïsme, a presque un caractère chrétien. Bientôt, la synagogue 
L*èt Jacoà, élevée par Tirado, devint insuffisante, et Isaac Fran- 
cisco Mondes Medeyros en édifia une seconde (1608), avec le con- 
cours de sa famille; elle fut appelée Nevè Schalom, Cette deuxième 
synagogue eut à sa tète un rabbin, Isaac Uziel (mort en 1620), 
qui comprenait admirablement l'état d'esprit particulier de ces 
chrétiens judaïsés et les dirigea avec une grande habileté. Poète, 
grammairien, mathématicien, il se distinguait surtout par une 
éloquence pénétrante et persuasive, dont il usa pour déta- 
cher peu à peu ses auditeurs de leurs habitudes catholiques et 
leur enseigner le vrai judaïsme. Sans ménagement pour les plus 
riches et les plus influents, il s'attira leur haine. De là, de graves 
dissensions dans la communauté. 

En possession de ses deux synagogues, la communauté d'Ams- 
terdam acquit ensuite un cimetière dans le voisinage de la ville, 
à Oudekerk (avril 1614). Le premier mort qu'on y enterra fut 
Manuel Pimentel, en hébreu IsaacAbenuacar, familier de Henri IV, 
roi de France, dont il fut fréquemment le partenaire au jeu et qui 
l'avait surnommé « le roi des joueurs ». Deux ans plus tard. 


i38 • HISTOIRE DES JUIFS. 

on ensevelit dans ce cimetière un personnage considérable; 
Ëlia Felice Monlalto, ancien Marrane qui avait embrassé le ju- 
daïsme. C'était un médecin habile et un élégant écrivain, qui 
avait habité Livourne, Venise et, en dernier lieu, Paris, comme 
médecin de la reine Marie de Médicis; il mourut pendant qu'il se 
trouvait à Tours avec la cour de France (février 1616). Sur Tordre 
de la reine, son corps fut embaumé et transporté au cimetière 
d'Oudekerk, accompagné de son oncle, de son fils et de son élève 
Saiil Morteira. Pendant un certain temps, les Juifs d'Amsterdam 
durent payer une taxe aux autorités ecclésiastiques pour chaque 
mort qu'ils enterraient dans leur cimetière. 

En général, dans les premières années de leur séjour à Amster- 
dam, les Juifs furent en butte à la suspicion des Hollandais. On 
craignait qu'ils ne servissent d'espions à TEspagne. Même quand 
ils eurent manifestement prouvé leur haine contre la Péninsule 
ibérique, où ils avaient tant souffert, ils ne furent que difHcile- 
menl tolérés. Les combats que les bourgeois protestants avaient 
soutenus pour leurs croyances et les luttes intestines de secte à 
secte les avaient mal préparés à supporter une autre confession 
à côté de la leur. Mais peu à peu, on apprécia l'utilité incontes- 
table, pour le commerce d'Amsterdam, de leurs capitaux et de 
leur expérience, ils se firent aussi estimer pour la culture de leur 
esprit, la dignité de leur tenue et Télégance de leur langage. 
Même leurs noms pompeux, qui rappelaient la plus vieille noblesse 
castillane et qu'ils tenaient de leurs parrains chrétiens, contri- 
buaient à leur donner un certain prestige aux yeux des bourgeois 
hollandais. En peu d'années, la communauté d'Amsterdam compta 
quatre cents familles, possédant trois cents maisons; elle créa 
une imprimerie hébraïque, qui pouvait éditer des ouvrages 
hébreux sans les soumettre préalablement à la censure. 

Jaloux des avantages que le séjour des Juifs assurait à Amster- 
dam, plusieurs princes chrétiens s'efforcèrent d'en attirer égale- 
ment dans leurs pays. Christian IV, roi de Danemark, solli- 
cita des administrateurs de la communauté l'envoi d'un certain 
nombre de Juifs dans ses États, leur promettant d'autoriser 
Texercicc de leur culte et de leur accorder encore d'autres privi- 
lèges. Le duc de Savoie appela des Juifs portugais à Nice, et le 


ABRAHAM ZACCUTO LUSITANO. 139 

duc de Modèûe à Reggio. Les Juifs trouvèrent ainsi, au milieu de 
l'Europe chrétienne, intolérante et fanatique, des asiles où ils 
purent de nouveau relever la tète et reconquérir peu à peu leur 
liberté. 

La colonie juive d'Amsterdam, qui se grossit sans cesse de nou- 
velles recrues échappées aux fureurs de Tlnquisition d*Espagne 
et de Portugal, n^apporta pas seulement des avantages matériels 
à son pays d'adoption. Les réfugies marranes étalent presque 
tous des gens cultivés, médecins, juristes, fonctionnaires de 
l'État, officiers; ils savaient, en général, le latin, avaient des con- 
naissances variées et d'excellentes manières. L'un d'eux acquit une 
réputation européenne et entretint des relations avec d'illustres 
personnalités. C'était le célèbre médecin Abraham Zaccuto Lusitano 
(né en 1576 et mort en 1642), arrière- petit-fils de l'historien et 
astronome Abraham Zaccuto. Né à Lisbonne, de parents marranes, 
il s'était réfugié à Amsterdam, où il. put revenir à la foi de ses 
pères. Il fut en correspondance avec le prince palatin Frédéric et 
son épouse si instruite^ qui régnèrent quelques jours sur la 
Bohême et inaugurèrent la guerre de Trente ans. Des collègues 
juifs et chrétiens célébrèrent ses louanges en prose et en vers, et, 
à en juger par ces documents, il semblerait qu'il n'existât aucun 
préjugé contre les Juifs. Les gouverneurs des Pays-Bos, les princes 
si libéraux de la maison d'Orange-Nassau, Maurice, Henri et Guil- 
laume n, n'établissaient aucune différence entre les Juifs et les 
autres citoyens. 

Dans toutes les circonstances, les Marranes manifestaient leur 
ardent amour pour celte religion juive qu'ils étaient si heureux 
de pouvoir enfin pratiquer librement; ils la chantaient en vers et 
la glorifiaient par leurs actes. Paul de Pina, ou, pour l'appeler par 
son nom juif, Rohel Yesouroun, composa en l'honneur de la pre- 
mière synagogue (Bel Jacob) élevée à Amsterdam des strophes 
en langue portugaise, récitées par sept jeunes gens, où les mon- 
tagnes de la Palestine, le SinaT, Hor, Nebo, Garizim, Carmel, 
Zètim (mont des Oliviers) et Sion célèbrent tour à tour la grandeur 
du judaïsme et d'Israël. Mais à cet enthousiasme se mêle parfois, 
chez les Marranes, l'amer souvenir des tortures que Tlnquisition 
leur infligea, l'effrayante vision des sombres cachots et des 


140 HISTOIRE DES JUIFS. 

flammes des bûchers. Ce double sentiment se trouve exprime 
avec une vigoureuse éloquence dans l'imitation en vers espagnols 
qu'un poète marrane, David Âbenatar (vers 1600-1625), publia 
des Psaumes de David. 

L'impression si profonde que les Marranes avaient conservée de 
leurs anciennes soufTrances les rendait plus accessibles à la pitié. 
Aussi multiplièrent-ils à Amsterdam, avec une généreuse libéra- 
lité, les institutions de bienfaisance et d'instruction, hôpitaux, 
orphelinats, sociétés de secours (hermandades). Mais, comme 
tous les hommes, à côté de leurs brillantes qualités, ils avaient 
leurs faiblesses. Beaucoup d'entre eux, nés et élevés dans le ca- 
tholicisme, en avaient conservé les idées et les habitudes, même 
après leur conversion au judaïsme. Pour ces Marranes, les rites 
juifs avaient la même signiHcation que les sacrements catholi- 
ques, et les rabbins étaient des confesseurs, pouvant donner l'ab- 
solution des péchés. Ils étaient donc convaincus de pouvoir faire 
leur salut tout en s'abandonnant à leurs appétits et à leurs pas- 
sions, pourvu que le prêtre leur pardonnât leurs fautes. De là, un 
sérieux relâchement dans les mœurs. Les deux premiers rabbins 
d'Amsterdam, tenant compte de la situation particulière de ces 
nouveaux Juifs, leur témoignèrent une large indulgence. Mais 
leur successeur, Isaac Uziel, flétrit ces mœurs corrompues du haut 
de la chaire avec une grande sévérité. Ses diatribes irritèrent 
une partie de ceux qu'elles atteignaient; ils sortirent de la com- 
munauté, et, sous la direction de David Osorio, ils fondèrent une 
nouvelle communauté (1618) et choisirent David Pardo comme 
rabbin. 

A côté des Juifs portugais vinrent bientôt s'établir des Juifs al- 
lemands, chassés de leurs ghettos par la guerre de Trente ans. 
Les magistrats d'Amsterdam, défavorables, au début, a l'éta- 
blissement des Juifs en Hollande, accueillirent les nouveaux 
venus avec bienveillance. Du reste, les Juifs n'étaient soumis, 
dans les Pays-Bas, à aucune restriction ; on leur interdisait seule- 
ment l'accès des emplois publics. Quand la paix eut été conclue 
entre les Pays-Bas et la Péninsule ibérique, les représentants 
hollandais en Espagne et en Portugal exigèrent même que leurs 
compatriotes juifs jouissent, dans ces pays, des mêmes droits que 


ORGANISATION DE LA COMMUNAUTÉ D'AMSTERDAM. 141 

les chrétiens. Comme les Juifs allemands se dislinguaient de leurs 
coreligionnaires portugais par leur langue, leurs manières, leur 
extérieur moins élégant, par toutes leurs habitudes, ils ne s'asso- 
cièrent à aucune des communautés déjà existantes, mais for- 
mèrent une nouvelle communauté avec un rabbin spécial. Il y eut 
donc alors a Amsterdam trois communautés portugaises et une 
communauté allemande. 

Sous l'impulsion de Jacob Curiel, qui fut plus tard repré- 
sentant du Portugal à Hambourg, les trois groupes portugais 
se fondirent en une communauté unique (1639). C'était alors, 
certainement, la communauté la plus florissante et la plus consi- 
dérable que Ton connût, disposant de ressources importantes et 
jouissant d'une situation particulièrement favorable. Pour ré- 
pandre la connaissance du judaïsme et de ses doctrines parmi 
les Juifs d'Amsterdam, les chefs de la communauté organisèrent 
un établissement d'instruction [Talmud Tora), où, peut-être 
pour la première fois, l'enseignement juif fut donné d'après un 
programme déterminé et avec une certaine méthode. Les élèves 
pouvaient commencer par l'alphabet et s'élever progressivement 
jusqu'aux études talmudiques les plus ardues. On y enseignait 
aussi la philologie hébraïque, l'éloquence et la poésie néo-hé- 
braïque. Les classes supérieures étaient dirigées par les princi- 
paux rabbins ou hakMmim; c'étaient, à cette époque, Saul Mor- 
teira et Isaac Âboab. Ces deux rabbins formèrent, avec Manassé 
bcn Israël et David Pardo, le premier collège rabbinique d'Amster- 
dam. De cette école sortirent des élèves qui acquirent une grande 
réputation, et dont nous mentionnerons, à cause du contraste si 
vif de leurs tendances, le cabbaliste Zaccuto et le célèbre philo- 
sophe Baruch Spinoza. 

Si les guides religieux de la communauté d'Amsterdam avaient 
été des esprits vigoureux, hardis et profonds, ils auraient pu, 
dès cette époque, rajeunir le judaïsme et lui infuser une force 
nouvelle. Ils exerçaient, en eiïet, une influence considérable, 
disposaient d'abondantes ressources et vivaient dans un milieu 
cultivé et animé des meilleurs sentiments. Les circonstances 
aussi se seraient admirablement prêtées à d'utiles réformes. 
Mais les membres du collège rabbinique d'alors manquaient des 


142 HISTOIRE DES JUIFS. 

qualités requises pour une telle œuvre. David Pardo semble 
n'avoir eu que peu de valeur. Saill Morteira (1 596-1660), qui, 
comme ou l*a vu plus haut, avait accampagaé le corps d*Elia 
MoDtalto à Amsterdam et y avait été nommé ensuite prédicateur, 
était un orateur médiocre et se contentait de suivre les voies bat- 
tues. Isaac Aboab de Fonseca (1606-1693) n'était pas de plua 
large envergure. Originaire du Portugal, il était venu à Amster- 
dam avec sa mère et devint un prédicateur influent et aimé. 
Mais il était de caractère indécis, accessible à toutes les in- 
fluences, et, par conséquent, sans volonté propre. Il resta pen- 
dant de longues années à la tète de la communauté d'Amsterdam, 
eut à résoudre des questions très sérieuses, mais se montra 
d'esprit étroit, ne sachant ni comprendre le passé, ni entrevoir 
l'avenir. 

Manassé ben Israël (1604-1657) fut une personnalité plus re- 
marquable. Il avait étudié la Bible et le Talmud sous la direction 
d'Isaac Uziel et en avait acquis une connaissance très sérieuse. 
Par la force des circonstances il devint polyglotte, ayant appris le 
portugais dans sa famille, l'hébreu en sa qualité de Juif, le 
hollandais dans son pays d'adoption, et le latin comme langue 
littéraire. Doué d'une grande facilité de parole, il fut nommé prédi- 
cateur et réussit dans ces fonctions. C'était aussi un écrivain fé- 
cond^ et, quoique mort jeune, il a laissé de meilleurs et plus nom- 
breux ouvrages que ses collègues. Il ne se distinguait ni par la 
profondeur de ses conceptions, ni par un extérieur imposant, 
mais on l'aimait pour son afTabilité, pour ses manières mesurées, 
bienveillantes et modestes. Tout^^n connaissant la littérature 
profane et la théologie chrétienne, il était fermement attaché au 
judaïsme traditionnel; il croyait même aux élucubrations de la 
Cabbale. 

Tels étaient les hommes qui avaient la charge de diriger la 
jeune communauté d'Amsterdam. Leur autorité était grande. 
Pour l'administration, ils délibéraient avec des délégués laïques 
nommés parla communauté. Mais dans les questions religieuses, 
ils décidaient d'abord seuls, sans le concours des laïques, et leurs 
décisions avaient force de loi ; ils avaient même le pouvoir d'in- 
fliger des châtiments spirituels aux membres récalcitrants. Il ar- 


"k'i't^^-' *■ 


LA COMMUNAUTÉ DE HAMBOURG. 143 

rivait parfois que les chefs de la commuDauté abusaient de leur 
pouvoir. A Texerople de Tlnquisitioa, dont ils avaient pourtant si 
cruellement souffert, ils déclaraient la guerre à toute hérésie. Les 
rabbins d^Amsterdam voulaient copier le saint OfFice. 

D'autres communautés juives s'organisèrent sur le modèle de 
celle d^Amstardam, mais, au lieu d'imiter seulement sa piété, sa 
dignité, sa bienfaisance, elles lui empruntèrent aussi ses défauts. 
Ce fut à Rotterdam, sous l'impulsion des deux frères Abraham et 
David Pinto, que se forma la deuxième communauté hollandaise; 
elle mit à sa tête, comme rabbin et directeur de l'école qu'elle 
avait fondée, un jeune homme du nom de Josia Pardo. A Harlem 
aussi, les Juifs espérèrent pouvoir organiser une communauté; 
Scaliger et d'autres humanistes les y encouragèrent. Ils en furent 
empêchés par le parti des intolérants. Par contre, il se forma une 
communauté de Juifs portugais dans le nord de l'Allemagne. 

Hambourg renfermait, en effet, depuis quelque temps déjà, des 
réfugiés marranes, qui y vivaient comme catholiques sous le nom 
de « marchands portugais » et avaient entre leurs mains une 
grande partie du commerce de la ville. En apprenant que les 
Marranes d'Amsterdam, avec lesquels ils étaient en relations, pou- 
vaient pratiquer ouvertement le judaïsme, ils observèrent aussi 
un peu plus librement les rites juifs, tout en faisant encore bap- 
tiser leurs enfants. De là, de violentes protestations de la part 
des bourgeois protestants, qui réclamèrent du sénat l'expulsion de 
ces a Juifs du Portugal ». Le sénat, composé de riches commer- 
çants, eut honte de traiter comme vagabonds des hommes qui se 
distinguaient par leur intelligence, la noblesse de leurs manières, 
leur activité, et qui avaient apporté des capitaux considérables 
à Hambourg. H y avait même parmi eux un médecin très aimé et 
très habile, Rodrigo de Castro (1560-1627 ou 1628), qui, lors 
d'une épidémie, avait risqué souvent sa vie pour soigner les 
malades, et jouissait surtout d'une grande réputation comme, 
spécialiste auprès des femmes. Le sénat nia donc d'abord qu'il 
y eût des Juifs parmi les Portugais, ensuite il avoua qu'il s'en 
trouvait, en effet, quelques-uns. En réalité, cent vingt-cinq Mar- 
ranes étaient alors établis à Hambourg, et, parmi eux, di^ capi- 
talistes et deux médecins. 


U4 HISTOIRE DES JUIFS. 

Mais le dernier mot, dans cette affaire, appartenait au ministère, 
c'est-à-dire au clergé luthérien. Or celui-ci était tout aussi intolé- 
rant que l*Église catholique. Il se plaignit donc de la bienveillance 
manifestée par le sénat à l'égard des Juifs portugais. Pour donner 
satisfaction à Topinion publique, le sénat sollicita Tavis des 
Facultés théologiques de Francfort-sur-Oder et d*Iéna. La Faculté 
dléna répondit en sectaire. Elle n'admettait le séjour des Juifs 
à Hambourg que s'ils ne pouvaient célébrer leur culte ni ouver- 
tement dans les synagogues, ni secrètement dans leurs maisons, 
et s'il leur était interdit de pratiquer la circoncision, d'employer 
des domestiques chrétiens et d'occuper un emploi public. Hs 
devaient également être contraints d'assister aux sermons de 
prédicateurs chrétiens. 

Fort de Tavis des Facultés de théologie, le sénat autorisa les 
Juifs portugais (février 1612} à s'établir à Hambourg, mais en les 
soumettant à des lois restrictives. Hs ne pouvaient plus acquérir 
ni maisons, ni biens-fonds. Exception fut faite seulement pour 
le médecin Rodrigo de Castro. H leur fut pourtant permis d'en- 
lerrer leurs morts dans un cimetière spécial, que quelques 
familles avaient acquis près d'Altona. 

A mesure que les Juifs portugais prirent une place plus impor- 
tante au milieu des capitalistes et des commerçants de Hambourg, 
ils rompirent davantage le réseau de restrictions dont on les avait 
enveloppés. On trouve au moins douze Juifs (1) parmi les fonda- 
teurs de la Banque de Hambourg (1619-1623), à laquelle la ville 
dut en grande partie sa prospérité commerciale. Ce furent aussi 
les Juifs qui mirent Hambourg en rapports avec l'Espagne et le 
Portugal. ConHants dans l'influence que leur donnaient les ser- 
vices rendus, ils élevèrent une synagogue (vers 1626), sans tenir 
compte de la loi qui leur défendait l'exercice public de leur culte, 
et placèrent le rabbin Isaac Athias, d'Amsterdam, à la tète de 
leur communauté. 

Cette synagogue, toute modeste qu'elle fût, donna lieu à de 

(1) Ce furent : Mardokhal Abendana, David BrandoD, Joan Francisco 
Brandon, Gonsalvo Carlos, Diego Cardoso, Abraham Dacosta, Francesco 
Gomès, Diego Gonsalvo da Lima, Henrico da Lima, Gonsalvo Lopez, Joseph 
Mondes, Lope Nunès. 


ATTAQUES CONTRE LA COMMUNAUTÉ DE HAMBOURG. 145 

violentes protestations. Au début de la guerre de Trente ans, 
Tempereur Ferdinand II reprocha avec véhémence au sénat de 
Hambourg (1627) d^avoir autorisé la construction d'une syna- 
gogue et interdit l'ouverture d'une église catholique. Les luthé- 
riens fanatiques aussi protestèrent vivement; ils étaient surtout 
hantés de cette crainte qu'après s'être montré tolérant envers les 
Juifs, le sénat ne fût obligé d'accorder la même liberté religieuse 
aux catholiques et aux calvinistes. Accusés d'avoir transgressé la 
législation qui les régissait, les Juifs alléguèrent qu'ils n'avaient 
pas organisé de synagogue, mais un lieu de réunion où ils lisaient 
le Pentateuque, les Psaumes, les Prophètes, et où ils priaient en 
même temps pour le salut de la ville et de ses chefs. Le sénat se 
contenta Âe cette explication, mais le clergé protestant continua 
de tonner contre les Juifs du haut de la chaire. Il demanda même 
qu'on nomm&t un rabbin chrétien pour prêcher le christianisme 
aux Juifs dans la synagogue ou dans tout autre local. 

Malgré ces attaques, la communauté des Juifs portugais de 
Hambourg reçut sans cesse de nouvelles recrues et grandit en 
richesses et en influence. Un de leurs ennemis acharnés, Jean 
Miiller, dont les évidentes exagérations contiennent pourtant une 
grande part de vérité, dit d'eux : « Ils sortent couverts d'or et 
d'argent, de perles et de pierres précieuses. Aux repas de noce, 
ils mangent dans de la vaisselle d'argent; ils se promènent 
dans de magnifiques carrosses, précédés de cavaliers et accompa- 
gnés de nombreux domestiques. » ;La famille Texeira surtout se 
faisait remarquer par son luxe royal. Le fondateur de cette maison 
de banque, Diego Texeira de Mattos, était appelé à Hambourg, 
comme Joseph de Naxos à Constantinople, « le riche Juif ». 
Originaire du Portugal, il avait représenté quelque temps l'Es- 
pagne en Flandre. A l'âge de soixante-dix ans, il eut Je courage 
de se soumettre à l'opération de la circoncision pour revenir au 
judaïsme. Grâce à son immense fortune et à ses relations avec 
la noblesse et le haut commerce, il jouissait à Hambourg d'une 
très grande considération. 

A côté de la communauté portugaise, se fonda aussi à Ham- 
bourg une petite communauté allemande, qui organisa un Heu 
de prières. Ce nouveau scandale irrita profondément les pasleurs 
V 10 




146 HISTOIRE DES JUIFS. 

luthcrieDS, qui reprirent avec une nouvelle vigueur leurs attaques 
contre les Juifs. Parmi eux se signala, par la violence de sa haine 
et son implacable fanatisme, Jean MiJlIer, doyen de Tégiise Saint- 
Pierre, qni ne cessa de réclamer la fermeture des synagogues 
(de 1631 à 1644). Â ses diatribes, le sénat répondit qu*il n'était 
pas possible de défendre aux Juifs de prier et chanter des 
psaumes, qu'eux aussi avaient besoin d'observer une religion, et 
que, du reste, ils quitteraient la ville avec leurs capitaux, au 
grand dommage du bien-être général, si leurs synagogues étaient 
fermées. 

Ces raisons ne calmèrent pas la colère du doyen Mûller, qui 
continua ses excitations enflammées contre les Juifs. Il fut sou- 
tenu dans sa campagne par les trois Facultés de théologie de 
Wittemberg, de Strasbourg et de Rostock, qui, sur les instances 
de Millier, défendirent sévèrement aux malades chrétiens de 
recourir aux soins de médecins juifs. Ainsi, en plein xvii« siècle, 
quand la guerre sanglante de Trente ans démontrait avec une si 
éclatante évidence la nécessité de la tolérance, des prêtres luthé- 
riens voulaient remettre en vigueur contre les Juifs des décisions 
prises par les conciles du temps des Visigoths 1 Les temps étaient 
heureusement changés. Christian IV, roi de Danemark et du 
Schleswig-Holstein, le principal appui des protestants après Gus- 
tave-Adolphe, celui-là même auquel Mûller avait dédié son ouvrage 
antijuif, attacha à sa personne comme médecin le juif Renjamin 
Moussafla. 

 Hambourg même, les efforts de Millier restèrent stériles. 
La boui*geoisie de cette ville entretint avec les Juifs des rela- 
tions de plus en plus cordiales. Plusieurs d'entre eux représen - 
talent même des princes comme agents commerciaux ou politi- 
ques. Le roi de Portugal avait comme agents, à Hambourg, Duarte 
Nunès da Costa et Jacob Curiel, et le roi catholique Ferdinand IV 
nomma comle palatin un écrivain juif d'origine portugaise, Imma- 
nuel Rosalès. 

La communauté d'Amsterdam essaima aussi à Tétranger, elle 
élablit une colonie au Rrésil, que les Portugais avaient découvert et 
peuplé, et surtout dans la ville de Pernambouco. Le gouverne- 
ment portugais avait fréquemment expédié dans ce pays des 


COLONIES JUIVES AU BRÉSIL. 147 

criminels juifs^ c'est-à-dire des Marranes qu'il ne voulait pas 
livrer aux flammes. Ces Marranes, traités comme des voleurs et 
des assassins, facilitèrent la conquête du Brésil A la Hollande, 
qui y envoya comme gouverneur Jean-Maurice de Nassau (1624- 
1636). Les Marranes brésiliens se mirent alors en rapport avec 
les Juifs d'Amsterdam, jetèrent complètement le masque du 
catholicisme et fondèrent a Pernamt)ouco une communauté sous 
le nom de Kahal Kados, « communauté sainte ». 

Bientôt, plusieurs centaines de Juifs portugais d'Amsterdam 
s'embarquèrent pour le Brésil, soit qu'ils y eussent été appelés, soit 
de leur propre initiative, pour nouer des relations avec ce pays. 
Us se firent accompagner par le hakham Isaac AlK)ab da Fon- 
seet (1642). Ce fut le premier rabbin brésilien. A Tamarica aussi 
s'organisa une communauté juive, qui plaça à sa tète le rabbin 
Jacob LagaHn^ le premier écrivain talmudique de l'Amérique 
du Sud. 

Les Juifs du Brésil jouissaient des mêmes droits que les autres 
habitants et étaient très estimés des Hollandais, auxquels ils 
rendaient des services comme conseillers et comme soldats. Lors 
d'une conspiration ourdie par les Portugais indigènes pour tuer 
les fonctionnaires hollandais et rendre le pays à ses anciens 
maîtres, un Juif dénonça le complot aux Hollandais. Quand, plus 
tard (1646), la guerre éclata entre les Pertugais et les Ilollan 
dais et que Pernambouco, assiégé et souiTraDt de la faim, fut sur 
le point de se rendre, le gouverneur fut encouragé par les Juifs 
à persister dans sa résistance. 

En France aussi, des Marranes vinrent chercher un refuge 
contre les violences et les persécutions de l'Inquisition. Ils n'y 
purent d'abord vivre que déguisés en chrétiens, quoique plusieurs 
d'entre eux fussent parvenus à de hautes situations comme mé- 
decins, jurisconsultes ou écrivains (1). A Bordeaux pourtant, ils 
n'étaient pas rigoureusement surveillés. Comme leurs capitaux 
et leur expérience des affaires contribuaient à la prospérité de la 
ville et que la municipalité voyait leur séjour d'un très bon œil, 

(1) Michel de Montaigne descend de Marranes. Sa mère, Antoinette de 
Louppes, mariée au gentilhomme Pierre Ayquem, seigneur de Montaigne, 
était la fille du marrane Pierre de Louppes (Pedro Lopès). 


148 HISTOIRE DES JUIFS. 

Henri II les autorisa (1350), sous le nom de nouveaux chré- 
tiens^ à demeurer à Bordeaux et à s*y adonner au négoce. 
Extérieurement ils se conduisaient en chrétiens,, faisant baptiser 
leurs enfants, se mariant avec le concours de prêtres chrétiens 
et portant des noms chrétiens. Mais en secret ils pratiquaient le 
judaïsme. Ce fut miracle que, malgré les dénonciations des fana- 
tiques, ils échappèrent -aux ipassacres de la Saint-Barlhélemy. 
En 1636, Bordeaux comptait deux cent soixante Marranes. H y 
eut aussi une petite communauté roarrane à Bayonne et 
dans d'autres localités. Cinquante ans plus tard, Louis XIV 
permit aux a nouveaux chrétiens » de se déclarer ouvertement 
Juifs. 


CHAPITRE VII 


LA GUERRE DE TRENTE ANS ET LE SOULÈVEMENT 

DES COSAQUES 

(1618:1655) 

Pendant qu*en Hollande les Juifs jouissaient presque des 
mêmes droits que les autres habitants, leur situation était peu 
satisfaisante dans tout le reste de TEurope. En Allemagne sur- 
tout, le Juif du xvii<> siècle était encore un paria, qu'on outra- 
geait, qu'on méprisait, et dont les souffrances n'inspiraient aucune 
pitîé. A celte époque, on ne trouve plus en Allemagne que trois 
ou quatre communautés importantes : celles de Francfort-sur- 
le-Mein, avec 4.000 à 5.000 âmes, de Worms avec 1.400, de 
Prague avec 10.000, et de Vienne avec 3.000. La communauté de 
Hambourg était encore toute jeune. 

Dans les villes libres de Francfort et de Worms, la haine du 
Juif prenait sa source dans l'étroitesse d'esprit de la petite bour- 
geoisie et la jalousie des corporations, plutôt que dans la diffé- 
rence de confession. Ces deux villes considéraient les Juifs comme 


LES JUIFS A FRANCFORT. 149 

leurs serfs^ et elles invoquaient très sérieusement un document 
de l*empereur Charles IV pour affirmer que ce souverain les leur 
avait vendus corps et biens. Quand des Juifs portugais, venus des 
Pays-Bas à Francfort pour y créer des établissements commer- 
ciaux, sollicitèrent Tautorisation d^organiser un lieu de prières, 
les magistrats repoussèrent leur demande. Devant ce refus, ils 
s'adressèrent au seigneur de Hanau, qui comprit combien leur 
présence serait avantageuse à son État, et il leur accorda plusieurs 
privilèges. 

La malveillance de la ville de Francfort pour les Juifs a trouvé 
son expression dans une législation spéciale appelée Judenstàl- 
iigkeit, qui indique à quelles conditions humiliantes étaient sou- 
mis ces malheureux pour pouvoir respirer Pair empesté du quar- 
tier juif. Cette charte confirmait d'abord les anciennes prescrip- 
tions canoniques des papes relatives aux nourrices et aux domes- 
tiques chrétiens et au port d*un signe distînctif. Elle leur défen- 
dait ensuite de sortir de leur quartier, sinon pour affaires, de se 
montrer aux environs du palais dit Rcsmer^ surtout aux jours de 
fêtes chrétiennes ou de mariage, ou lorsque des princes séjour- 
neraient dans la ville. Dans le ghetto même, ils étaient tenus de 
s'abstenir de toute démonstration bruyante et d'inviter leurs 
hôtes à se coucher de bonne heure. Pour recevoir un étranger et 
même un malade à Thôpital, ils devaient avertir au préalable le 
Magistrat, et ils ne pouvaient pas acheter des vivres au marché 
en même temps que les chrétiens. Leur commerce était soumis à 
toute sorte de restrictions, quoiqu'on leur fit payer des taxes plus 
élevées qu'aux chrétiens. Ils étaient obligés d'attacher à leurs 
maisons des enseignes où étaient peintes les plus singulières 
images et qui portaient des noms baroques : aô l'ail», a à l'àne », 
« à reçu vert, blanc, rouge ou noir ». Ces enseignes servaient 
ensuite à désigner les propriétaires, et les sobriquets qui en 
résultaient devenaient même parfois des noms de famille, comme 
Rothschild (à l'écu rouge) ou Schwarzschild (à l'écu noir). Pour 
être admis dans la ville, chaque Juif devait jurer en termes humi 
liants d'observer ponctuellement ces ordonnances. Et encore 
pouvait-il être expulsé, même après avoir rempli toutes les for- 
malités prescrites, si tel était le bon plaisir du sénat. 


150 HISTOIRE DES JUIFS. 

Encouragées sans doute par les dispositions hostiles que le 
sénat manifestait pour les Juifs, les corporations d'artisans lui 
demandèrent de les expulser. Elles avaient à leur tète le pâtissier 
Vincent Fettmilch, homme d'une très grande audace, qui se 
qualifiait ouvertement de a nouvel Haman des Juifs ». Un jour, 
pendant que les Juifs étaient réunis dans leurs maisons de 
prières (1*' septembre 1614), ils entendirent d'épouvantables cla- 
meurs et des coups qui ébranlaient la porte de leur quartier. Les 
plus courageux d^entre eux prirent les armes pour repousser les 
assaillants. Il y eut des morts et des blessés des deux côtés. 
Mais les bandes de Fettmilch, plus nombreuses et mieux armées 
que les Juirs, triomphèrent. Pendant toute une nuit, elles sacca- 
gèrent le quartier juif, détruisirent les synagogues et pillèrent 
avec une révoltante brutalité. Bien des Juifs trouvèrent un refuge 
chez des chrétiens. Ceux qui n'avaient pas pu se cacher s'étaient 
enfuis au cimetière, s'attendant à tout instant à être massacrés. 
De propos délibéré, les émeutiers les laissèrent toute une journée 
dans l'incertitude sur leur sort. Aussi les Juifs acceptèrent-ils. 
comme une grâce Tordre qu'ils reçurent l'après-midi de partir de 
Francfort par la porte des Pêcheurs, dépouillés de tous leurs 
biens, au nombre de treize cent quatre-vingts. 

Il se passa un temps assez long avant qu'on accueillit les 
réclamations des Juifs de Francfort expulsés par les rebelles. 
Le sénat n'avait pas de pouvoir suffisant, et l'autorité de l'empe- 
reur Mathias lui-même était méconnue. Ce ne fut qu'à la suite de 
troubles analogues survenus à Worms que les Juifs de Francfort 
reçurent satisfaction. A Worms, en effet, il se produisit égale- 
ment des désordres contre les Juifs, à l'instigation d'un avocat 
du nom de Chemnitz. Malgré les protestations du Magistrat, les 
corporations de la ville^ conseillées et dirigées par Chemnitz, inti- 
mèrent aux Juifs l'ordre de partir de Worms. Ceux-ci furent donc 
contraints de quitter là ville l'avant-dernier jour de Pâque 
(avril 1615). L'archevêque de Mayence et le landgrave Louis de 
Darmstadt les autorisèrent a s'établir provisoirement dans les 
petites villes et les villages de leurs domaines. 

A la nouvelle des événements de Worms, le prince-électeur 
Frédéric, ami du médecin juif Zaccuto Lusitano, envoya de l'in- 


L'EMPEREUR MATHIAS. 151 

fanterie, de la cavalerie et des canons pour réprimer les désor- 
dres. Chemnitz, avec plusieurs de ses complices, fut jeté en 
prison, mais au bout de plusieurs mois seulement, sur Tordre de 
Tempereur, les Juifs de Worms purent reprendre possession de 
leurs demeures (19 janvier 1616). Deux mois plus tard, les Juifs 
de Francfort furent réintégrés également dans leurs maisons. Ils 
revinrent presque comme des triomphateurs, précédés de com- 
missaires impériaux, au son de la musique. Comme II y avait eu 
à Francfort des scènes de pillage, de destruction et de meurtre, 
les auteurs de ces désordres furent punis plus sévèrement que 
les agitateurs de Worms. Vincent Fettmilch fut pendu, sa maison 
rasée et sa famille bannie. Pour indemniser les Juifs de leurs 
pertes, la ville dut leur payer 175.919 florins. En mémoire de 
leur heureuse rentrée à Francfort, les Juifs déclarèrent jour férié 
le jour de leur retour (20 adar). 

. L'empereur Mathias abolit aussi à Francfort comme à Worms 
la législation promulguée par ces villes relativement aux Juifs 
(Jude7i$tàttigkeU\ et la remplaça par une nouvelle charte. Ce 
règlement maintint pourtant une grande partie des restrictions 
imposées aux Juifs, mais, a comme l'empereur leur avait accordé 
certains privilèges, les magistrats municipaux leur devaient 
appui et protection et ne pouvaient plus expulser ceux qui avaient 
une fois acquis le droit de séjour ». Les Juifs réintégrés à Franc- 
fort n'étaient donc plus obligés de faire renouveler tous les trois 
ans leur permis de séjour; ce permis était même valable pour 
leurs enfants. On fixa à cinq cents le nombre des Juifs autorisés 
à habiter Francfort, et à six le nombre de permis de séjour 
nouveaux qu'on pouvait leur accorder annuellement. On limita 
aussi à douze le chifTre annuel des mariages juifs. Outre les taxes 
existantes, les Juifs en devaient payer de nouvelles, «Timpôt 
du mariage » et a l'impôt de succession ». 

A Worms, les restrictions édictées par la nouvelle charte 
étaient encore plus dures. Les Juifs perdirent, entre autres, le 
droit de pâture ; par contre, on daigna les autoriser «à acheter 
le lait nécessaire à leur usage et a celui de leur famille. » 

Il n'est pas moins vrai que Tintervention énergique de Tem- 
pereur Mathias en faveur des Juifs eut les plus heureuses con- 


152 HISTOIRE DES JUIFS. 

séquences pour toutes les communautés de TÂlIemagne. Ferdi- 
nand II, quoique élève des Jésuites et ennemi des protestants, 
continua la politique de son prédécesseur à l'égard des Juifs. 
Aussi ces derniers ne souffrirent-ils pas particulièrement de la 
guerre de Trente ans. Comme tous les Allemands, ils furent 
éprouvés par les dévastations des soldats de Mannsfeld, de Tilly 
et de Wallenstein; plusieurs communautés juives disparurent 
même complètement par suite des maux de la guerre. Du moins 
n*eurent-ils pas à subir de persécutions de la part de leurs con- 
citoyens. L'empereur avait formellement ordonné aux généraux 
catholiques de protéger la vie et les biens des Juifs et de ne pas 
cantonner de soldats dans leurs quartiers. Ses instruclions furent 
suivies presque partout, à tel point que mai^t prolestant cacha 
ses richesses dans le quartier juif. C*est qu'on avait besoin de 
Targent des Juifs pour subvenir aux frais de la guerre ; il était 
donc indispensable de les ménager. 

La cour de Vienne eut même recours a un nouveau procédé 
pour tirer de l'argent des Juifs, elle donna à certains d'entre eux 
le titre de « Juif de cour », Hofjud, leur accordant les plus 
grandes facilités pour leur commerce, les exemptant du port du 
morceau d'étoffe jaune et leur assurant d'autres privilèges. Il 
semble presque qu'à cette époque les Juifs fussent traités n)oins 
rigoureusement que les chrétiens. Ainsi, à Mayence^ les Suédois, 
qui séjournèrent dans cette ville pendant plus de quatre ans 
(On de 1631 jusqu'au commencement de 1635), se montrèrent 
moins bienveillants envers les catholiques qu'envers les Juifs. 
Ces derniers étaient également moins appauvris que les chré- 
tiens, car trois ans après le départ des Suédois, ils purent con- 
struire une synagogue à Mayence, et plus tard, immédiatement 
après la guerre de Trente ans, quand de nombreux Juifs se réfu- 
gièrent de Pologne en Allemagne, ils purent venir en aide aux 
fugitifs. 

A cette époque, en effet, la Pologne, qui avait offert pendant 
longtemps un asile aux Juifs, se mit également à les persé- 
cuter. Ce revirement était dû aux Jésuites, que les rois de 
Pologne avaient appelés dans le pays pour leur confier l'éduca- 
tion des jeunes nobles et la direction du clergé et arriver avec 


LES JUIFS ET LES COSAQUES. 153 

leur aide à briser la résistance des dissidents. Comme les Juifs, 
par leurs capitaux, leur activité et leur esprit d'ordre, exerçaient 
une sérieuse influence sur la noblesse, les Jésuites s'eiïorcèrent 
de détruire cette influence et de faire restreindre leur liberté en 
s'alliant à leurs ennemis, les corporations d'artisans et de mar- 
chands allemands. 

Pourtant, pendant la guerre de Trente ans, leur situation fut 
encore plus satisfaisante que celle de leurs coreligionnaires 
d'Allemagne, et bien des Juifs, chassés par la guerre, vinrent se 
réfugier de ce pays en Pologne. Le roi Ladislas VII (1632-1648) 
les traila avec bienveillance, et la noblesse polonaise, impré- 
voyante, dépensière, amie du faste, avait besoin d'eux, parce 
qu'ils étaient industrieux, actifs, économes. Elle les employait 
surtout pour l'administration des colonies nouvellement fondées 
près du bas Dnieper et sur la rive septentrionale de la mer Noire, 
dans le voisinage des Tartares de la Crimée. Les membres de ces 
colonies, serfs échappés, forçats, paysans, aventuriers de toute 
sorte, formèrent les premiers éléments de la tribu des Cosaques 
appelés Zaporoges. Obligés, au commencement, de vivre de pillage 
et de rapines, ils devinrent d'excellents guerriers. Comme les rois 
les employaient souvent contre les incursions des Tartares et 
des Turcs, ils leur accordèrent une certaine autonomie dans 
l'Ukraine et la Petite-Russie et placèrent à leur tête un attaman 
(hetman). 

La plupart de ces Cosaques étaient sectateurs du rite grec. 
Entraînés par leur ardeur de prosélytisme, les Jésuites réso- 
lurent de les rattacher à l'Église romaine ou de les exterminer. 
Pour atteindre leur but, ils eurent recours à tout un système de 
vexations et d'oppression. Presque toutes les colonies de TUkraine 
et de la Petite-Russie appartenaient alors à trois familles nobles : 
les Koniecpolski, les Wischniowiecki et les Potocki. Ces familles 
avaient confié à des fermiers juifs la charge de faire rentrer les 
impôts. Pour chaque nouvau-né, pour chaque mariage, les Cosa- 
ques étaient tenus de payer une taxe. Afin d'empêcher toute 
fraude, les fermiers juifs détenaient les clefs des églises grecques, 
de sorte que le prêtre ne pouvait procéder ni a un baptême ni à 
un mariage sans leur autorisation. Celle-ci n'était naturellement 


154 HISTOIRE DES JUIFS. 

accordée qu'après le paiement de la taxe. Tout Todieux de ces 
vexations, imposées par les propriétaires polonais, retombait sur 
les Juifs, qui s'attirèrent ainsi la haine des Cosaques. 

Mais leur propre conduite, les procédés qu*ils employaient 
contribuèrent aussi à les faire détester des Cosaques. Les études 
talmudiques fondées en Pologne par les célèbres rabbins Scha- 
chna, Louria et Isserlès, et développées jusqu'à l'exagération par 
leurs disciples Josua Falk Kohen, Méîr Lublin, Samuel Edlès et 
Sabbataï Kohen, n'étaient pas réservées aux seuls rabbins, elles 
absorbaient toutes les intelligences. Il en résulta que les défauts 
de la méthode d'enseignement talmudique, déjà mentionnés plus 
haut, la subtilité, l'habitude d'ergoter, la flnasserie, pénétrèrent 
dans la vie pratique et dégénérèrent en duplicité, en esprit retors, 
en déloyauté. Il était difllcile aux Juifs de se tromper entre eux, 
parce qu'ils avaient reçu tous une éducation à peu près identique 
et que, par conséquent, ils pouvaient se servir des mêmes armes. 
Mais ils usaient souvent de ruse et de moyens déloyaux a l'égard 
des non-juifs, oubliant que le Talmud et les plus illustres doc- 
teurs du judaïsme flétrissent le tort fait aux adeptes d'autres 
croyances au moins aussi énergiquement que celui dont on se 
rend coupable envers des coreligionnaires. Du reste, leur piété 
même était entachée de cet esprit d'exagération et de raffinement; 
ils rivalisaient entre eux d'étroit rigorisme, mais ignoraient, pour 
la plupart, la foi sincère, simple, amie de la droiture et de la 
vérité. 

Ils expièrent cruellement cet aflTaiblissement de leur sens 
moral. Dans leur aveuglement, ils s'étaient faits les complices de 
la noblesse et des Jésuites pour opprimer les Cosaques de 
l'Ukraine et de la Petite-Russie. Les magnats voulaient réduire 
ces Cosaques en serfs, les Jésuites désiraient les transformer en 
catholiques romains, et les Juifs établis dans ces régions cher- 
chaient à s'enrichir à leurs dépens et s'érigeaient en juges sur 
eux. Étant en rapports plus fréquents avec les Juifs, les Cosaques 
les haïssaient plus que leurs autres oppresseurs. La population 
juive eût pu reconnaître à des signes manifestes qu'ils seraient les 
premières victimes dans le cas où les Cosaques se révolteraient. 
Lors d'un très court soulèvement des Zaporoges, sous la conduite 


SOULEVEMENT DES COSAQUES. 155 

de leur hetman Pawiiuk (vers 1638), deux cents Juifs furent tués 
et plusieurs synagogues détruites. Ils n'en persistèrent pas moins 
dans leur conduite imprudente. D'ailleurs, en 1648 ils attendaient 
le Messie, selon la promesse contenue dans le Zohar, et Tespoir 
de la prochaine délivrance les rendait encore plus sévères pour 
les Cosaques. 

Ils apprirent tout à coup avec effroi la rébellion des Cosaques, 
soulevés à la voix de Thelman Bogdan Chmielnicki. Vaillant guer- 
rier et habile stratégiste, Chmielnicki était en même temps cruel 
et perfide. Les Juifs ravalent profondément blessé quand il occu- 
pait encore une situation subalterne. Aussi disait-il aux Cosaques, 
dès le début de la révolte : « Le peuple polonais nous a livrés 
comme esclaves a ces maudits Juifs, » et ces mots suffirent pour 
exciter les rebelles à tous les crimes. Les Zaporoges, alliés aux 
Tartares, battirent une première fois Tarmée polonaise (1648). 
Après cette victoire, ils envahirent les villes situées à Test du 
Dnieper, entre Kiew et Pultava, pillant et massacrant les Juifs 
qui n'avaient pas cherché leur salut dans la fuite. Plusieurs 
milliers périrent ainsi. Le sort de ceux que les Tartares firent pri* 
sonniers fut plus heureux ; ils furent transportés en Crimée et 
rachetés par leurs coreligionnaires turcs. Pour échapper à la 
mort, quatre communautés juives, comptant environ trois mille 
âmes, se livrèrent aux Tartares avec tous leurs biens. Ces Juifs 
aussi furent envoyés en Turquie et rachetés. Afin de réunir les 
sommes nécessaires au rachat de tous ces prisonniers, la commu- 
nauté de Constantinople envoya un délégué en Hollande, pour y 
recueillir des subsides. 

Pendant le règne de Ladislas, Chmielnicki, après ses premiers 
succès, parut disposé à traiter avec ce souverain. Malheureuse- 
ment, Ladislas mourut, et, comme toujours, durant l'interrègne 
(mai-octobre 1648), la Pologne resta livrée à Tanarchie. Chmiel- 
nicki en profita pour faire dévaster les provinces polonaises par 
ses lieutenants. Il se forma de vraies bandes d'assassins, nommés 
haidamaks (partisans), qui accomplirent d épouvantables tueries 
parmi les Polonais et les Juifs. Morosenko, l'un des chefs, qui 
faisait étrangler les femmes catholiques etjuives avec des lanières 
de cuir, disait en raillant qu'il c les orpait de colliers rouges ». 


â 


Ib6 HISTOIRE DES JUIFS. 

Un autre chef, Ganja, quelques semaines après la victoire des 
Cosaques, marcha contre la forteresse de Nemirov, où se trou- 
vaient 6.000 Juits. Ceux-ci, attaqués par les Cosaques du dehors 
et par les catholiques grecs de la ville, furent presque tous 
égorgés. A Toulczyn, il y avait 6.000 chrétiens et environ 
2.000 Juifs. Parmi ces derniers, la plupart étaient décidés à 
vendre chèrement leur vie. Ils s'entendirent donc avec la noblesse, 
sous la foi du serment, pour défendre la ville jusqu'au dernier 
homme. Pour se rendre maîtres de la forteresse, les Cosaques 
usèrent d'un stratagème. Ils afQrmèrent à la noblesse qu'ils n'en 
voulaient qu'aux Juifs et qu'ils se retireraient dès que leur^ 
ennemis leur auraient été livrés. Oubliant leur serment, les nobles 
ouvrirent aux rebelles les portes de la ville. Les Juifs, placés 
dans Taltemative de se convertir ou de mourir, choisirent la 
mort; près de 1.500 furent tués sous les yeux de la noblesse. 
Celle-ci ne tarda pas à subir le châtiment de son parjure. Privée 
du concours des Juifs, elle fut attaquée, à son tour, par les Cosa- 
ques et massacrée. Cet événement eut au moins pour résultat de 
resserrer les liens entre les Polonais et les Juifs, et, pendant 
toute la durée de cette longue lutte, les deux alliés ne cessèrent 
de se prêter un appui réciproque. Dans le même temps, des 
haidamaks, conduits par Hodki, pénétrèrent dans la Petite-Russie 
et tuèrent de nombreux Juifs à Homel, à Starodoub, à Czernigov 
et dans d'autres villes situées à l'ouest et au nord de Kiew. 

Le prince Jérémie Wischniowiecki, le seul personnage polonais 
qui se signala vraiment comme un héros dans toutes ces luttes, 
accueillit les Juifs au milieu de sa petite, mais vaillante armée, 
avec laquelle il poursuivait sans relâche les bandes cosaques. 
Mais, réduit à ses propres forces et écarté du commandement 
suprême par la jalousie, il dut se retirer devant le trop grand^ 
nombre d'ennemis. Sa retraite eut pour les Juifs les plus terribles 
conséquences. On rapporte que dans la forteresse de Polon- 
noïé, située entre Zaslav et Zytomir, les haidamaks, auxquels 
s'étaient joints les catholiques grecs de la ville, massacrèrent 
iO.OOO Juifs. 

Par suite de la malheureuse issue de la deuxième guerre entre 
les Polonais et les Cosaques, il n'y eut plus de sécurité même 


MASSACRES DES JUIFS EN POLOGNE. 157 

pour les Juifs éloignés des premiers champs de bataille. Ils ne 
pouvaient échapper à la fureur des Zaporoges qu*en passant la 
frontière de la Valachie. L'immense espace qui s*étend depuis le 
sud de rUkraine jusqu'à Lemberg, en passant par Dubno ek 
Rrody, était semé de cadavres juifs. Dans la ville de Bar, on en 
tua de 2.000 à 3.000. Pas plus les Cosaques réguliers que les 
sauvages haidamaks ne faisaient de différence entre les rabba- 
nites et les caraïtes; ils massacraient tout, sans distinction. 
Aussi ne resta-t-il que de rares débris des quelques commu- 
nautés caraïtes de Pologne. A Lemberg, beaucoup de rabbanites 
succombèrent à la faim et à la maladie, et la communauté dut 
remettre tous ses biens aux Cosaques pour prix de sa rançon. 
De Lemberg, Chmielnicki se rendit avec ses troupes à Zamosc 
pour se rapprocher de Varsovie et faire valoir son avis dans Télec- 
tion du roi. 

A Narol, qu'ils rencontrèrent sur leur chemin, les Zaporoges 
accomplirent un épouvantable carnage (au commencement de 
novembre). On évalue le nombre des victimes' a 45.000, dont 
12.000 Juifs. Les haidamaks se répandirent ensuite dans la 
Volhynie, la Podolie et la Russie occidentale, semant partout 
la ruine et la mort. Dans plusieurs villes, Juifs et catholiques 
prirent les armes et réussirent à chasser ces bandes sangui- 
naires. 

A la suite de l'élection du roi de Pologne, la lutte cessa quelque 
temps. Après avoir fait nommer son candidat, Jean-Casimir, pri- 
mat de Gnesen, Chmielnicki se décida à abandonner la .région où 
il avait accumulé tant de ruines; il retourna dans l'Ukraine. Les 
commissaires polonais le rejoignirent dans sa résidence pour 
traiter avec lui de la paix. Comme il exigeait qu'il n'y eût plus 
d|ins les provinces cosaques ni église catholique ni Juifs et que 
les délégués polonais ne voulaient pas y souscrire, les pourpar- 
lers furent rompus (16 février 1649). Une troisième fois, la guerre 
recommença. Dans la rencontre qui eut lieu près de Sbaraz, 
l'armée polonaise était menacée d'une complète destruction quand 
le roi eut Tidée de s'adresser, pour la conclusion de la paix, au 
chef desTarlares (août 1649). Les conditions imposées ne différè- 
rent pas beaucoup de celles qu'avait proposées Chmielnicki ; les 


M 


158 HISTOIRE DES JUIFS. 

Juifs ne pouvaient plus habiter aucune localité importante du 
pays des Cosaques. 

La paix signée, les fugitifs jaifii retournèrent dans leurs de- 
meures, la où il leur était permis de s*élriiUr. Ceux qui s'étaient 
convertis par crainte de la mort furent autorisés par te roi Jean- 
Casimir a revenir publiquement au judaïsme. Plusieurs eentaines 
d'enfants Juifs, devenus orphelins et élevés dans le christianisme^ 
furent également réintégrés dans leur ancienne religion. On 
essaya de déterminer à quelle famille ils appartenaient et on 
leur attacha au cou un petit rouleau indiquant leur généalogie, 
pour qu'ils pussent éviter plus tard de contracter des mariages 
prohibés^. Dn synode de rabbins et de chefs de communauté se 
réunit à Lublin, dans Thiver de Tannée 1650, pour examiner 
par quelles mesures ils pourraient relever le judaïsme polonais 
et atténuer les effets désastreux de ces temps troublés. Des cen- 
taines de femmes juives ne savaient pas si leurs maris étaient 
morts ou s'ils erraient quelque part, dans Test ou Touest, en 
Turquie ou en Allemagne, et, par conséquent, si elles pouvaient 
se remarier ou non. D'autres difficultés religieuses étaient encore 
à résoudre. On dit que le synode prit sur les différents points de 
très sages décisions. Sur la proposition de Schabbataï Kohen ou, 
par abréviation, Schakh, les communautés polonaises établirent 
un jour de jeûne à la date où se produisit le premier massacre 
des Juifs de Nemirov (20 sivan). 

La paix durait depuis un an et demi quand Chmielnicki reprit 
les armes et envahit de nouveau la Pologne avec les Zaporoges. 
Les premières victimes de la guerre furent encore une fois les 
Juifs. Mais, comme leur nombre était alors bien diminué en 
Pologne et que, d'un autre côté, ces longues luttes les avaient 
habitués à se défendre vaillamment, les massacres furent biçn 
moins considérables que dans les guerres précédentes. Du reste, 
la victoire ne resta pas fidèle aux Cosaques. Ceux-ci, après avoir 
appelé les Tartares à leur aide, furent abandonnés brusquement 
par leurs alliés, qui emmenèrent Chmielnicki prisonnier. Les 
Cosaques furent obligés de traiter. Jean-Casimir et ses ministres 
stipulèrent que les Juifs pourraient s'établir librement dans toute 
l'Ukraine et prendre des terres à ferme. 


^^ :• 


VJT* 


FUITE DES JUIFS DE POLOGNE. 159 

La paix conclue, Chmieloicki n'attendit qu*une occasion pour 
recommencer la lutte. Dès que son autorité, ébranlée par ses 
derniers échecs, fut de nouveau consolidée et qu*il eut comblé les 
vides faits dans son armée, il reprit les hostilités. Ne pouvant 
plus compter sur le concours des Tartares, il entraîna les Russes 
dans sa guerre contre la Pologne. Par suite de l'entrée en cam- 
pagne des Russes (1654-1655), les communautés juives établies 
dans Touest de la Pologne et dans la Lithuanie, que les Cosaques 
avaient ménagées jusque-là, furent également atteintes par le 
fléau. Les Juifs de Vilna disparurent tous, par les massacres ou 
la fuite. Quand, Tannée suivante (1656), les Suédois, sous la con- 
duite du roi Charles X, se joignirent aux autres ennemis de la 
Pologne, de nouvelles régions furent envahies et, par conséquent, 
de nouvelles communautés juives, de Posen à Cracovie, eurent à 
endurer les plus gjrandes souffrances. Pillés, maltraités, tués par 
les diverses armées ennemies. Cosaques, Russes, Suédois, les 
Juifs ne furent même pas toujours épargnés par les Polonais. Le 
général Czarnicki les laissa massacrer par ses soldats, sous pré- 
texte qu'ils avaient des accointances avec les Suédois. Seul le 
prince-électeur de Brandebourg les traita avec équité. En ces dix 
années de guerre (1648-1658), plus de trois cents communautés 
furent détruites en Pologne et plus de 250,000 Juifs tués. Ceux 
qui restaient étalent appauvris et découragés, accomplissant les 
travaux les plus durs et les plus humiliants pour ne pas mourir 
de faim. 

On revit à cette époque le lamentable spectacle qu'avaient pré- 
senté les Juifs expulsés de TEspagne et du Portugal. Partout on 
rencontrait des Juifs polonais, à Taspect hâve et décharné, qui 
erraient à la recherche d'un asile. A Touest, à travers la région 
de la Vislule, beaucoup de ces fugitifs arrivèrent à Hambourg, 
émigrèrent à Amsterdam ou furent expédiés à Francfort-sur- 
le-Mein et dans d'autres villes rhénanes. Du côté du sud, ils 
allèrent se réfugier dans la Moravie, la Bohème, TAutriche, la 
Hongrie et jusqu'en Italie. Ceux que les Tartares avaient faits pri- 
sonniers furent emmenés dans les provinces turques et envoyés 
en partie dans les États barbaresques. Dans toutes les villes, ils 
trouvèrent un accueil cordial auprès de leurs coreligionnaires, 


^ 


160 HISTOIRE DES JUIFS. 

qui s'empressaient de subvenir à tous leurs besoins. En Italie, les 
communautés s'imposèrent de lourds sacrifices pour les racheter 
et les secourir; les membres aisés de la communauté de Livourne 
consacrèrent à celte œuvre de charité le quart, de leurs revenus. 
Les Juifs d'Allemagne et d'Autriche, presque ruinés par la guerre 
de Trente ans, réunirent également tous leurs efforts pour leur 
venir en aide. 

Pour le judaïsme aussi, les excès des Cosaques eurent de mal- 
heureuses conséquences. Jusque-là, la méthode polonaise de 
renseignement talmudique n'avait exercé qu'une faible influence 
en Allemagne et en Italie. Mais quand, à la suite des massa- 
cres, les Juifs polonais se furent répandus dans les divers pays 
européens, leur érudition talmudique les fit appeler aux postes 
rabblniques les plus importants et, par conséquent, leur action 
devint prépondérante. En Moravie, il y ei^t Efraïm Kohen et 
Schabbataï Kohen, à Amsterdam Moïse Ribkès, à Furth et plus 
tard à Francfort-sur-le-Mein Samuel Aron Kaïdanover, à Metz 
Moïse Kohen de Vilna. Fiers de leur supériorité, tous ces talmu- 
distes polonais dédaignaient les rabbins allemands, portugais ou 
italiens, et, loin de se corriger de leurs défauts, imposaient leurs 
habitudes à leurs autres coreligionnaires. On se moquait des 
Polacks^ mais on acceptait leur autorité. Quiconque voulait 
étudier sérieusement le Talmud, devait suivre renseignement 
d'un maître polonais. Dans toutes les communautés où ils fonc- 
tionnaient, les rabbins polonais faisaient prévaloir un rigorisme 
étroit et mesquin, le dédain pour 1 étude de la Bible et l'horreur 
des sciences profanes. Dans le siècle de Descartes et de Spinoza, 
quand, en Europe, le moyen àgc avait disparu définitivement 
devant Tesprit des temps modernes, ces réfugiés introduisirent 
dans le judaïsme européen des manières de penser et d'agir qui 
constituèrent pour lui un véritable moyen âge et dont l'influence 
se fit sentir pendant plus d'un siècle. 


MANASSÉ BEN ISRAËL. 101 


CHAPITRE VIII 

L'ÉTABLISSEMENT DES JUIFS EN ANGLETERRE 
ET LA RÉVOLUTION ANGLAISE 

(1655-1666) 

A répoque même où, en Pologne, les Juifs étaient pourchassés 
et massacrés, ils virent s'ouvrir pour eux un pays qui leur était 
resté fermé pendant deux siècles et demi. Ce pays était l'Angle-^ 
terre. Les Juifs d'Amsterdam et de Hambourg, qui étaient en 
rapports avec les marchands, les armateurs et les savants da 
cette lie, désiraient ardemment pouvoir y établir une colonie, 
mais l'exécution de ce projet semblait se heurter à des obstacles 
insurmontables. Le haut clergé anglais était peut-être encore 
plus intolérant que les papistes qu'il persécutait, et le peuple 
anglais, qui n'avait pas vu de Jui& depuis des siècles, partageait, 
en grande partie, l'aversion du clergé. 

On homme courageux entreprit alors la tâche difficile de dis- 
siper les préjugés des Anglais contre les Juifs. Menasse ben 
Israël, deuxième ou troisième rabbin d'Amsterdam, qui ne jouait 
qu'un rôle secondaire dans sa patrie et trouvait si peu de res- 
sources dans ses fonctions de prédicateur qu'il était résolu, 
pour nourrir sa famille, à aller s'établir comme commerçant au 
Brésil, ce savant à la fois prudent et hardi, énergique et souple, 
vaniteux et désintéressé, réussit à faire admettre ses coreligion? 
naires en Angleterre. Il n'était pas d'une intelligence supérieure, 
mais il inspirait la sympathie et recevait un excellent accueil 
dans tous les milieux. 11 possédait aussi une rare facilité d'élo- 
cution, beaucoup de chaleur, et il savait porter la conviction dans 
les esprits. C'était surtout un grand cœur. 

Au point de vue littéraire, il prit pour modèle Isaac Abrabanel, 
dont il avait épousé l'arrière-petite-fille, Rahel Soeira. A l'exemple 
V 11 


162 HISTOIRE DES JUIFS. 

d'Abrabanel, il composa un ouvrage, le Conciliador, où il essayait 
de concilier les apparentes contradictions des livres saints, mais 
avec moins de prolixité et d'ennuyeux développements que son 
modèle. Manassé était un lecteur un peu crédule, il acceptait 
tout sans critique, le vrai comme le faux, ajoutant la même foi 
aux inventions des mystiques qu'aux récits de la Bible. Il était 
convaincu de la vérité de la "Cabbale et de la théorie de la 
métempsycose. Pourtant, aux yeux des contemporains, les ou- 
vrages de Manassé eurent une très grande autorité. Ils plaisaient 
par rélégance du style et inspiraient conflance par retendue de 
rérudition qui s'y manifestait. Savants juifs et savants chrétiens 
Tadmiraient et le respectaient. 

A ce moment, sous Tinfluence des circonstances et l'impulsion 
de Tillustre philologue Joseph Scaliger, la Hollande était devenue 
un centre de remarquables recherches scientifiques. On s'appli- 
quait surtout à étudier a fond les langues et les littératures 
grecques, latines et hébraïques. A côté de l'hébreu, Joseph Sca- 
liger, Toracle des théologiens protestants, avait également appelé 
Tattention des savants sur la littérature rabbinique et témoignait 
même de la considération pour le Talmud. Ses disciples suivirent 
son exemple et se consacrèrent avec un grand zèle à cette bran- 
che de la science, pour laquelle on n'avait manifesté que dédain 
un siècle auparavant. A Bâle, Jean Buxtorf l'ancien se distingua 
par sa profonde science de l'hébreu et de la littérature rabbi- 
nique, qu'il fit connaître dans les milieux chrétiens. Il entre- 
tint une correspondance suivie, en langue hébraïque, avec des 
savants juifs d'Amsterdam, de l'Allemagne et de Constanlinople. 
Des femmes même s'occupaient d'hébreu, Anne-Marie Schur- 
mann d'Utrecht, Dorothée Moore et l'excentrique reine Christine 
de Suède. Enfin, Thébreu était étudié par des hommes d'Etat tels 
que le Hollandais Hugo Grotius et l'Anglais Jean Selden, qui 
avaient besoin de le savoir pour leurs recherches historiques ou 
théologiques. 

Mais, malgré leur zèle pour ces études, les savants chrétiens 
ne pouvaient se diriger dans la littérature rabbinique qu'avec 
l'aide d'un guide juif, lis accueillirent donc avec une vive salis- 
faction les ouvrages de Manassé ben Israël, où se rencontraient 


LES ILLUMINÉS CHRÉTIENS ET MANASSÉ. 163 

de nombreux documents rabbiniques et qui exposaient des points 
de vue tout nouveaux. Parmi les chrétiens qui recherchèrent son 
amitié, on trouve des érudits que FÉglise persécuta [ou déclara 
hérétiques à cause de la hardiesse de leurs opinions, et aussi des 
mystiques qui attendaient Tavènement du cinquième empire, ou, 
selon le langage de Daniel, le règne des saints. Les excès sanglants 
de la guerre de Trente ans et les souffrances qui en résultèrent 
avaient fait croire à bien des rêveurs que Tépoque messianique du 
règne millénaire, annoncée par le livre de Daniel et les Apoca- 
lypses, était proche, et que les maux présents étaient les précur- 
seurs des félicités attendues. Ces illuminés ne comprenaient pas la 
réalisation de leurs rêves sans la participation des Juifs, qui, les 
premiers, avaient reçu Tannonce de cet important événement. Mais 
dans leur pensée, rien ne pouvait se produire avant que les Juifs 
eussent repris possession de la Terre sainte. Or, cette entreprise 
présentait de grandes difficultés. Pour se conformer aux paroles 
des Prophètes, il fallait, avant tout, retrouver et réunir les dix tri- 
bus disparues. Ensuite, Israël ne pouvait reconquérir la Palestine 
qu^avec le concours d'un Messie issu de la famille de David. Ces 
chrétiens mystiques s'en remettaient aux circonstances pour 
aplanir les difflcultés qui pourraient s'élever entre leur propre 
Rédempteur, c'est-à-dire Jésus-Christ, et celui qu'ils attendaient 
pour le compte des Juifs. 

De telles extravagances trouvaient créance auprès de Manassé 
ben Israël, car lui aussi attendait, sinon l'arrivée du règne 
millénaire des saints, du moins la venue prochaine du Messie, 
selon la promesse des cabbalistes. D'après le Zokar, en effet, 
l'heure de la délivrance devait sonner en 1648. Manassé fut donc 
très heureux de recevoir d'un mystique chrétien, Mochinger de 
Dantzig, une lettre où il lisait les mots suivants : a Sache que 
j'approuve et respecte vos doctrines religieuses et que je forme le 
souhait, avec certains de mes coreligionnaires, qu'Israël soit enfin 
éclairé de la vraie lumière et retrouve son ancienne gloire et son 
ancien salut. » Un autre mystique de Dantzig, Abraham de Fran- 
kenberg, gentilhomme des environs d'Oels (Silésie) et disciple de 
Jacob Bôhm, lui écrivait : c La vraie lumière émanera des Juifs; 
leur temps est proche. Chaque jour, on apprendra de différentes 


464 HISTOIRE DES JUIFS. 

régions les miracles opérés en leur faveur, et toutes les tles se 
réjouiront avec eux. » Dans son entourage immédiat, Manassé 
avait deux amis chrétiens qui exaltaient la future gloire d'Israël, 
Henri Jessé et Pierre Serrarlus. En France aussi^ vivait à cette 
époque un rôveur d'une nature particulière, le huguenot Isaac 
La Peyrère, de Bordeaux, au service du duc.de Condé. Dans un 
écrit intitulé Rappel des Juifs, La Peyrère expose que « les Juifs 
devront être rappelés de tous les coins du monde où ils sont dis- 
séminés, pour retourner bientôt en Palestine. En sa qualité de fils 
aine de l'Église, le roi de France a pour mission de ramener 
dans la Terre sainte le peuple d'Israël, qui est le fils aine de 
Dieu ». 

C'était surtout en Angleterre qu'on professait alors un profond 
respect pour « le peuple de Dieu •, principalement parmi ceux 
qui avaient toute action sur la direction des affaires de l'État. 
A côté des épiscopaux, des presbytériens et des catholiques, il 
s'était, en effet, formé dans ce pays un quatrième parti, qui avait 
Inscrit sur son drapeau : liberté religieuse pour tous. Ce parti 
énergique et intelligent, appelé les Puritains^ arriva au pouvoir 
grâce au despotisme aveugle de Charles V*^ et à l'égoïsme du 
Long Parlement. 

Le chef de ce parti était Olivier Cromwell, qui conquit la 
liberté religieuse non seulement pour lui et les siens, mais aussi 
pour les autres. Cromwell et ses officiers étaient de vrais « soldats 
de Dieu », qui avaient tiré l'épée pour une cause juste et élevée, 
et qui rêvaient d'organiser un État fondé sur la religion et la 
morale. Comme autrefois les Macchabées, les guerriers puritains 
avaient « le glaive en main et les louanges de Dieu dans la 
bouche ». Avant et après le combat, ils lisaient la Bible. C'est, en 
effet, dans FAncien Testament que ces vaillants soldats puisaient 
leur foi et leur énergie, c'est là qu'ils trouvaient des modèles qui 
les encourageaient à lutter contre un roi parjure, une aristocratie 
hypocrite et un clergé indigne : les Juges, délivrant le peuple du 
joug étranger ; Saul, David, Joab, chassant l'ennemi de leur pays; 
Jéhu, exterminant une famille royale qui était idolâtre et débau- 
chée. Dans chaque verset des livres de Josué, des Juges, de 
Samuel et des Rois, ils trouvaient des allusions à leur propre 


LES PURITAINS ET LES JUIFS. 165 

situation, chaque psaume répondait à leurs propres pensées. 
Gromwell se comparait à Gédéon qui, au début, n'obéit à la voix 
divine qu'en tremblant et qui dispersa ensuite vigoureusement les 
légions païennes. 

Ainsi familiarisés avec l'histoire, les prophéties et la poésie 
de l'Ancien Testament et pénétrés de Tesprit de la Bible, les 
Puritains reportaient le respect que leur inspiraient les livres 
saints sur le peuple qui en est le héros. Pour eux, c'était un 
vrai miracle que ce peuple, comblé de faveurs si extraordinaires 
et châtié avec une si rigoureuse sévérité, n'eût pas encore com- 
plètement disparu. Ils conçurent donc le désir de voir de leurs 
propres yeux cette antique race, de l'attirer dans la communauté 
de Dieu qu'ils voulaient créer en Angleterre. Ceux qui, dans 
l'armée de Gromwell ou le Parlement, rêvaient du prochain avè- 
nement du règne millénaire réservaient aux Juifs un rôle parti- 
culièrement brillant.dans l'empire des saints. Prenant à la lettre 
certaines expressions des Prophètes, un prédicateur puritain, 
Nathanel Holmes (Homesius), exprima le désir de devenir le 
serviteur d'Israël et de servir ce peuple à genoux. La vie publique, 
comme les sermons, reçut en quelque sorte une empreinte 
Israélite. Si les membres du Parlement avaient parlé hébreu, on 
aurait pu se croire revenu en Judée. Un écrivain émit même le 
vœu de célébrer le samedi, et non pas le dimanche, comme jour de 
repos. D*autres formulèrent le souhait que l'Angleterre adoptât les 
lois politiques de la Tora. 

Manassé ben Israël suivait avec émotion ce qui se passait en 
Angleterre, il y voyait l'annonce de l'arrivée prochaine du Messie 
et il déploya une activité fiévreuse pour h&ter la réalisation de 
ses espérances. A sa profonde joie, un chrétien anglais, Edouard 
Nicolas, publia un plaidoyer chaleureux a en faveur de la noble 
nalion juive et des enfants d'Israël. » Dans cet écrit, dédié au 
Long Parlement, les Juifs, qualifiés de peuple élu, étaient traités 
avec une bienveillance à laquelle ils n'étaient pas accoutumés. 
A la fin, l'auteur y déclarait qu'il n'avait pas composé ce mémoire 
à l'instigation des Juifs, mais par amour pour Dieu et pour son 
pays. Selon lui, les maux amenés par les guerres civiles et reli- 
gieuses étaient un châtiment divin, parce que les Anglais avaient 


i^ 


166 HISTOIRE DES JUIFS. 

persécuté les Juifs, ces favoris de Dieu ; on devait doac tenir 
compte de cet avertissement, traiter les Juifs avec bonté et les 
accueillir en Angleterre. Après avoir démontré par de nombreux 
versets bibliques la prédilection de Dieu pour Israël, il rappelait 
les paroles d'un prédicateur qui avait cité dans le Parlement ce 
passage des Psaumes : « Ne touchez pas à mes oints et ne mal- 
traitez pas mes prophètes, » et qui avait affirmé que les nations 
étaient heureuses ou malheureuses selon qu'elles se montraient 
justes ou malveillantes a l'égard des Juifs. « Il est donc de votre 
devoir, continuait-il, de favoriser les Juifs, de les consoler, de nous 
faire pardonner le sang innocent répandu dans notre pays et de 
les unir à nous par des relations amicales. Sans doute, les papes 
qui humilient et oppriment les Juifs verraient avec déplaisir que 
l'Angleterre les traite équitablement ; ce serait là un motif de 
plus de leur témoigner des égards. » 

Ce livre apologétique produisit une très vive sensation en 
Angleterre et en Hollande. Manassé en éprouva une joie très 
grande, et il se mit immédiatement à l'œuvre, de son côté, pour 
obtenir pour les Juifs le droit de séjourner en Angleterre. Son 
'i esprit était pourtant hanté d'une grave préoccupation : il se 

! demandait, avec beaucoup d'illuminés chrétiens, ce qu'étaient 

ïr devenues les dix tribus que Salmanasar, roi d'Assyrie, avait 

.* exilées. Restaurer le royaume juif sans ces dix tribus lui parais- 

; sait impossible, car c'eût été s'écarter des paroles des Prophètes, 

qui affirment qu'Israël sera de nouveau réuni à Juda. Il importait 
donc de démontrer l'existence de ces tribus. Manassé fut servi à 
souhait par le hasard. Un voyageur juif, Montezinos, avait, en 
effet, affirmé par serment quelques années auparavant que, dans 
une région de l'Amérique du Sud, il avait rencontré des Juifs indi- 
gènes descendant de la tribu de Reiîben. Fermement convaincu 
' de la vérité de cette affirmation, Manassé l'exposa dans son 

« Espérance d'Israël », qu'il écrivit pour préparer les esprits à 

la venue du Messie. 

' Pour Manassé, en efTet, l'époque de la délivrance était proche ; 

'; bien des indices en faisaient foi. c Puisque les menaces des Pro- 

^ phètes contre Israël se sont réalisées avec une si douloureuse 

précision, on peut légitimement espérer que leurs promesses 




« ESPÉRANCE DISRAEL d DE MANASSÉ. 467 

aussi s'accompliront, o Manassé énumère^dans son livre, une série 
de martyrs brûlés en Espagne et en Portugal parce qu'ils avaient 
refusé d'abjurer leur foi. Il signale surtout avec admiration le cas 
d'un jeune noble chrétien, Don Lope de Vera y Alarcon, qui s'était 
converti au judaïsme, avait pris le nom de Juda a le croyant » et 
confessé avec courage ses nouvelles convictions. Incarcéré pen- 
dant plusieurs années, il était monté ensuite sur le bûcher 
(25 juillet 1644). 

C'est sous l'impression de ces atrocités de l'Inquisition que 
Manassé écrivit son « Espérance d'Israël », où il affirme l'exis- 
tence des dix tribus à laquelle il rattache l'espoir de la prochaine 
délivrance. Il remit ensuite ce traité, en langue latine, à un 
haut personnage de l'Angleterre pour le communiquer au Parle- 
ment et au conseil d'État. 11 y ajouta un mémoire ou il essayai! 
de prouver qu'avant de pouvoir retourner dans leur pays d'ori- 
gine, les Juifs devaient être disséminés d'un bout de la terre à 
l'autre. Or, comme l'Angleterre se trouvait, à ses yeux, sur les 
confins septentrionaux du monde habité, il lui paraissait indis- 
pensable de les ramener dans cette contrée. Il sollicita donc le 
conseil d'État et le Parlement d'autoriser les Juifs à se rendre en 
Angleterre, d'où ils étaient exclus depuis trois siècles, à y pra- 
tiquer librement leur religion et a y élever des synagogues (1650). 
Manassé ne cachait nullement ses espérances messianiques, car 
il savait que les « saints > ou puritains formaient des vœux pour 
le retour du peuple de Dieu dans son ancienne patrie et étaient 
tout disposés à l'y aider. 

Les prévisions de Manassé semblèrent se réaliser, car sa requête 
fut accueillie favorablement par le Parlement. Lord Middlesex lui 
envoya même une lettre de remerciements avec cette suscription : 
« A mon cher frère, au philosophe hébreu Manassé ben Israël. » 
Sur ces entrefaites, la guerre éclata entre l'Angleterre et la Hol- 
lande, et Manassé vit de nouveau s'éloigner comme un mirage le 
but qu'il poursuivait. Mais, quand Cromwell eut dissous le Long 
Parlement, pour s'emparer du pouvoir (avril 1653), et qu'il eut 
manifesté la volonté de conclure la paix avec les États généraux 
des Pays-Bas, Manassé se remit a l'œuvre. Du reste, le nouveau 
Parlement convoqué par Cromwell était composé de prédicateurs 


'*j 


168 HISTOIRE DES JUIFS. 

puritains, d'officiers imprégnés de Tesprit biblique, d'illuminés 
qui attendaient le règne millénaire du Messie, et tous profes- 
saient le plus grand respect pour les antiques institutions du 
judaïsme. Ainsi, ils proposèrent très sérieusement de composer 
le conseil d'État de soixante-dix membres, sur le modèle du 
Synhédrin de Jérusalem j et le général Thomas Harrison, un ana- 
baptistCr voulut faire adopter pour TÂngleterre les lois mosaïques. 
Le Parlement accueillit donc avec la plus grande bienveillance 
la requête de Manassé ben Israël, à qui il envoya un passeport 
pour venir discuter à Londres la question du retour des Juifs en 
Angteterre. 

Craignait-on, parmi les Juifs, que Manassé ne fût pas assez 
habile pour triompher de toutes les difficultés ou qu'il nuisit à la 
cause de ses coreligionnaires en s'inspirant trop, dans ces négo- 
ciations, de ses rêveries messianiques ? Ce qui est certain, c'est 
qu'un Marrane, Manuel Martinez Dormido, s*empressa de se 
rendre à Londres pour remettre une supplique en faveur de 
l'établissement des Juifs dans la Grande-Bretagne. Dormido, qui 
avait occupé une situation importante en Espagne et que l'inqui- 
sition avait tenu emprisonné assez longtemps avec sa femme et 
sa sœur, avait réussi à s'enfuir à Amsterdam, où il était revenu 
au judaïsme. Dans sa requête, il se déclarait ouvertement Juif et 
faisait ressortir les avantages considérables que les Marranes de 
l'Espagne et du Portugal, par leurs capitaux et leur expérience 
des affaires, assureraient à l'Angleterre. Quoique Cromwell 
recommandât cette requête au conseil d'État, elle fut rejetée 
(novembre 1654). Après cet échec, les Marranes mirent de nou- 
veau tout leur espoir en Manassé. 

Celui-ci marchait alors en plein rêve. D^avance il se sentait 
ébloui par les splendeurs de la glorieuse période messianique 
qui allait s'ouvrir pour Israël. Ses idées étaient, d'ailleurs, par- 
tagées par des illuminés chrétiens. Peu de temps auparavant, 
le Hollandais Henri Jessé avait publié un ouvrage intitulé : a Pro- 
chaine gloire de Juda et d'Israël. » Le médecin Paul Felgenhauer, 
de Bohème, mystique et alchimiste, alla plus loin. Persécuté à la 
fois, en Allemagne, par les catholiques et les protestants, il s'était 
réfugié à Amsterdam et s'y était lié avec Manassé. Il publia le 


MANASSÉ EN APî^GLETERRE. 169 

livre suivant (décembre 1654) : a Heureux message du Messie à 
Israël : elle est proche Tépoque où Israël sera délivré de tous ses 
maux et ramené de la captivité et où le Messie viendra. Pour la 
consolation d'Israël, d'après les livres saints de TAncien et du 
Nouveau Testament, écrit par un chrétien qui attend le Messie 
avec les Juifs. » Felgenhauer déclare que les vrais croyants des 
autres religions sont également les descendants d'Abraham par 
l'esprit, et il en conclut que Juifs et chrétiens doivent s'aimer et 
s'unir en Dieu comme Juda et Israël. D'après lui, cette récon- 
ciliation des diverses confessions n'est plus éloignée, comme le 
prouvent les innombrables maux causés par la sanglante guerre 
de Trente ans. 

Dans l'automne de l'année 1655, Manassé se décida à se rendre 
à Londres, où Cromwell lui fit le plus cordial accueil. Il était 
accompagné de Jacob Sasportas, qui avait exercé les fonctions de 
rabbin dans diverses villes africaines, et de plusieurs autres core- 
ligionnaires. Londres était alors déjà habité par des Juifs, mais 
ils y vivaient sous le masque chrétien, comme à Bordeaux. Sous 
le règne d'Elisabeth, un médecin juif ou marrane, Lopez, avait 
joué un certain rôle dans cette ville comme protecteur et inter- 
prète d'un bâtard portugais, le prince Antonio, qui sollicitait l'aide 
de l'Angleterre pour disputer au roi d'Espagne le trône du Por- 
tugal. Victime d'intrigues, Lopez avait été accusé de trahison et 
condamné à mort par la reine. A la suite de cette condamnation, 
les parents et les amis marranes de Lopez avaient dissimulé 
encore plus soigneusement leur qualité de Juif. 

Sous les Stuarts aussi, un petit nombre de Marranes étaient 
venus s'établir en Angleterre, où ils vivaient déguisés en chré- 
tiens espagnols et portugais. Le plus considérable, d'entre eux 
était Antonio Fernandez Carvajal, très riche armateur. Il fut 
accusé un jour d'avoir déserté le christianisme, mais, sur les 
instances des principaux marchands de Londres, le Parlement 
imposa silence à ses accusateurs. Tous ces Marranes célébraient 
en apparence les offices du culte catholique dans la chapelle de 
l'ambassadeur portugais, Antonio de Sousa, beau-père de Car- 
vajal; en réalité, cette chapelle était une synagogue. Cromwejl 
savait fort bien ce qui se passait, mais fermait les yeux. Les 




170 HISTOIRE DES JUIFS. 

Marranes se contentaient de cette situation équivoque et ne se 
décidèrent que difficilement a joindre leurs eiïorts à ceux de 
Manassé pour pouvoir observer ouvertement le judaïsme. 

Pour donner plus de poids à sa démarche, Manassé se fit 
envoyer des procurations par les Juifs des divers pays européens 
et se présenta en Angleterre comme délégué de tous ses coreli- 
gionnaires. Il remit ensuite une « Adresse » à Cromwell, et en 
même temps il fit imprimer et répandre une « Déclaration » où il 
exposait les motifs qui plaidaient en faveur du rappel des Juifs 
et où il réfutait les objections qu'on pourrait y opposer. Les 
raisons invoquées peuvent se résumer en deux principales, une 
raison mystique et une raison économique. « Actuellement, dit-il, 
notre nation est dispersée partout et réside dans tous les pays 
florissants de la terre, en Amérique comme dans les trois autres 
parties du monde; seule Timportante et puissante Grande-Bre- 
tagne ne possède pas de Juifs. Pour que le Messie puisse venir et 
nous apporter la délivrance, il est nécessaire que nous soyons 
également établis dans ce pays. » En deuxième lieu, il faisait 
valoir l'essor que les Juifs donneraient au commerce de TAn- 
gleterre. 

Cromwell était favorable au projet de Manassé. Il savait quels 
avantages TAngleterre, dont le commerce était bien moins pros- 
père que celui de la Hollande, retirerait de la présence des riches 
et habiles marchands juifs ou marranes d'Espagne et de Portugal. 
En outre, il était animé d'un réel sentiment de tolérance à Tégard 
de toutes les confessions. Mais, ce qui le prédisposait surtout en 
faveur du retour des Juifs en Angleterre, c'était Tespoir de les 
voir se convertir à la religion presbytérienne, qui, par son austé- 
rité et sa simplicité, se rapprochait bien plus du judaïsme que du 
culte catholique. Pour amener le peuple à ses idées, il les fit 
exposer et propager par deux des plus zélés indépendants, Hugh 
Peters, son secrétaire, et Harry Martens, membre du conseil 
d'État. 

Le 4 décembre 1655, Cromwell convoqua à Whitehall une 
commission pour examiner la requête de Manassé. Les délibéra- 
tions portèrent sur deux points principaux : les Juifs peuvent-ils 
légalement s'établir en Angleterre, et, en cas d'affirmative, sous 


■ ■» 


DÉBATS SUR LE RETOUR DES JUIFS EN ANGLETERRE. i7l 

quelles conditions seront-ils autorisés à revenir dans ce pays? 
Ces débats soulevèrent dans le peuple les plus diverses passions. 
Haine aveugle contre les déicides et amour mystique pour le 
peuple de Dieu, crainte de la concurrence et désir de conquérir, 
grâce aux Juifs portugais et espagnols, la supériorité commer- 
ciale sur la Hollande, préjugés de toute sorte, tels étaient les 
sentiments qui divisaient alors les Anglais en amis et en ad- 
versaires des Juifs. Les partis aussi s*eû mêlèrent. Les adhé- 
rents de Cromwell et, en général, les républicains demandaient 
rétablissement des Juifs en Angleterre, les papistes et les roya- 
listes le combattaient. 

Dès le début de la discussion, les représentants des droits de 
rÉtat déclarèrent que nulle loi ne 8*opposait au retour des 
Juifs, attendu que Tédit de proscription promulgué autrefois 
contre eux n^avait pas été sanctionné par le Parlement. Les délé- 
gués de Londres réservèrent leur opinion, mais le clergé se 
prononça cnergiquement contre les Juifs. Pour obtenir un résultat 
favorable, Cromwell fit adjoindre au clergé trois ecclésiastiques de 
ses amis, mais à la séance de clôture (18 décembre 1655), qu*il 
présida lui-même, il vit quand même la majorité du clergé 
repousser sa proposition. Après avoir de nouveau exposé avec 
chaleur les raisons qui lui paraissaient plaider en faveur du 
séjour des Juifs en Angleterre, Cromwell déclara les délibérations 
closes en se réservant la faculté de résoudre lui-même la ques- 
tion. 

A la suite des délibérations de la commission de Whitehall, le 
conseil d'État décida d'autoriser les Juifs à séjourner en Angle- 
terre, mais en les soumettant a de pénibles restrictions; il leur 
était même interdit de se réunir pour célébrer les offices. Cromwell 
trouva celte défense trop dure et leur permit de célébrer leur 
culte dans une maison privée. Il ne pouvait pas se montrer plus 
libéral à ce moment, parce que le fanatisme du clergé et les pré- 
jugés de la foule étaient alors coalisés pour s'opposer à l'admis- 
sion des Juifs. Un des adversaires les plus fanatiques des Juifs 
était l'agitateur et pamphlétaire William Prynne, qui, dans un 
libelle violent, renouvela contre eux toutes les anciennes calom- 
nies, y compris Taccusation du meurtre rituel, et réunit tous les 


172 HISTOIRE DES JUIFS. 

décrets promulgués contre eux au xiii* siècle. D'autres pamphlé- 
taires suivirent Texemple de Prynne. Probablement à Tinstigation 
de Cromweli, Thomas Collier réfuta les assertions de Prynne dans 
un opuscule qu*il dédia au Protecteur. 

Pendant qu^on discutait avec vivacité cette question en An- 
gleterre, le gouvernement hollandais témoigna son mécontente- 
ment au sujet de Tentreprise poursuivie par Manassé ben Israël. 
Il craignait que ce dernier ne cherchât a faire partir les Juifs 
d'Amsterdam, avec leurs capitaux, pour Londres. Mais Manassé 
put prouver sans peine que ses efforts tendaient à ouvrir l'Angle- 
terre, non pas à ses coreligionnaires de Hollande, qui jouissaient 
d'une grande Uberté, mais aux malheureux Marranes d'Espagne 
et de Portugal. 

Cet asile s'ouvrait pourtant moins facilement que ne l'avait 
espéré Manassé. Les préoccupations intérieures et extérieures ne 
laissaient pas à CromwcU assez de loisirs pour prêter un concours 
efQcace au rabbin d'Amsterdam, et les adversaires des Juifs dé- 
ployaient beaucoup d'activité. Les compagnons de Manassé, 
découragés, repartirent pour la Hollande, et des Marranes, qui 
s'étaient enfuis du Portugal pour l'Angleterre, s'arrêtèrent en 
route pour se ûxer ensuite en Italie et à Genève. 

Sur le conseil d'une haute personnalité, Manassé se décida 
alors à publier une nouvelle défense des Juifs, où il exposa, pour 
les réfuter, diverses accusations dirigées contre ses coreligion- 
naires. Cet écrit, sous forme de lettre, répond aux points sui- 
vants r'usage du sang chrétien à la fête de Pàque; blasphèmes 
contre le Christ dans les prières; injures contre les chrétiens ; 
culte idolâtre rendu aux rouleaux de la Tora. Ce plaidoyer est 
peut-être la meilleure œuvre de Manassé, qui y déploie une cha- 
leur entraînante et une profonde conviction. Le ton en est d'une 
touchante tristesse, c Je verse des larmes amères et j'éprouve 
une douloureuse angoisse quand j'entends les chrétiens lancer 
une aussi épouvantable accusation contre les pauvres et malheu- 
reux Juifs, auxquels ils reprochent d'assassiner des chrétiens pour 
faire usage, à la fête de Pâque, de leur sang, qu'ils mêleraient 
aux pains azymes. » Manassé consacre la plus grande partie de 
son plaidoyer à la réfutation de cette odieuse calomnie, reproduito 


SUCCÈS DE MANASSÉ. 173 

aussi par Prynne. « Je jure, dit-il, que je n'ai jamais vu prati- 
quer un tel usage en Israël et que jamais les Juifs n*ont perpétré 
ni essayé de perpétrer un pareil forfait. » Après avoir montré 
Tinanité de toutes les autres accusations, il achève son opuscule 
par une belle prière et par cette requête adressée à l'Angleterre : 
< Je supplie humblement Thonorable nation anglaise de lire mon 
exposé avec impartialité, sans préjugé et sans passion, et de 
faciliter Tavènement des temps annoncés par les Prophètes, pour 
que nous puissions nous réunir dans Tadoration de Dieu et 
assister aux consolations de Sion. » 

Le plaidoyer de Manassé produisit une impression favorable, et, 
à la suite d'un incident qui se produisit, Cromwell se décida à 
sortir de la réserve quMl s'était imposée jusque-là et à autoriser 
le séjour des Juifs en Angleterre. Un riche marchand portugais, 
Roblès, fut cité devant la justice sous Tinculpation d'être papiste 
(1656), et, comme TAngleterre était alors en guerre avec le Por- 
tugal, sa fortune fut conQsquée. Mais, sur l'initiative de Cromwell, 
le conseil d'Etat leva le séquestre, parce que l'inculpé était juif 
et non pas catholique. C'était reconnaître implicitement aux Juifs 
le droit d'habiter l'Angleterre. Les Marranes établis à Londres ne 
se trompèrent pas sur la portée de cette sentence; ils s'empressè- 
rent de jeter le masque du christianisme. Grâce aux démarches 
de Carvajal et de Simon de Cacérès, ils purent même acquérir un 
cimetière spécial pour les membres de leur communauté (février 
1657); ils furent également autorisés à observer publiquement 
leurs fêtes et à célébrer leur culte. On continua seulement de les 
considérer comme étrangers et de leur imposer, par conséquent, 
des taxes plus élevées. La campagne de Manassé ne fut donc 
pas infructueuse. 

Quand Manassé manifesta le désir de retourner en Hollande, 
Cromwell le combla d'honneurs et lui accorda une pension an- 
nuelle de cent livres (20 février 1657). Manassé n'en jouit pas long- 
temps, car il mourut en chemin, à Middelbourg (novembre 1657), 
avant d'être revenu dans sa famille. Son corps fut transporte 
plus tard à Amsterdam, où une inscription funéraire rappelle son 
grand mérite. 

L'année suivante, Cromwell mourut. Deux ans après sa mort^ 


i 


174 HISTOIRE DES JUIFS. 

lé général Monk ramenait le prétendant Charles II en Angleterre et 
le rétablissait sur le trône. Pendant qu^il était encore simple pré- 
tendant, ce prince, qui avait toujours besoin d'argent, s*était déjà 
mis en rapport avec les Juifs d'Amsterdam et leur avait promis, 
dans le cas où la monarchie serait restaurée, d*autoriser rétablis- 
sement de leurs coreligionnaires en Angleterre s*ils lui fournis- 
saient des armes et des capitaux. Il tint parole. Dès qu*il fut de- 
venu roi, il permit à de nombreux Juifs de se fixer dans la Grande- 
Bretagne, sans que leur situation fût pourtant formellement réglée 
par une loi. 

Au moment où se produisit cette amélioration dans la situation 
des Juifs, quel était Tétat du judaïsme? La religion juive avait 
alors subi tant de modifications, s'était accrue de tant d'additions 
et d'emprunts étrangers qu'elle était devenue presque méconnais- 
sable. Déjà les Soferim et les docteurs du Talmud avaient élevé 
de si nombreuses barrières et multiplié tellement leurs interpréta- 
tions qu'on ne reconnaissait presque plus rien de la doctrine des 
Prophètes. Puis étaient venus les gaonim, les écoles des rabbins 
espagnols, français, allemands et polonais, les adeptes de la Cab- 
bale,qui, successivement, avaient ajouté au judaïsme primitif leurs 
aggravations, leurs conceptions particulières, leurs erreurs. On 
ne se préoccupait plus des principes établis par la Tora et les 
Prophètes, à peine tenait-on compte des enseignements du Tal- 
mud ; on s'attachait surtout aux opinions des autorités rabbini- 
ques, et, en dernière instance, à celles de Joseph Karo et de Moïse 
Isserlès. La Cabbale aussi s'était glissée comme un poison dans 
le sein du judaïsme et avait agi sur presque tous les rabbins, que 
ce fût dans les communautés polonaises, à Amsterdam (Isaac 
Aboab da Fonseca), ou en Palestine (Isaïe Horwitz). Les rêveries 
extravagantes d'Isaac Louria, ses idées concernant l'origine des 
âmes, la métempsycose, l'association des âmes, la thaumaturgie, 
troublaient les esprits et égaraient les cœurs, a Les jeunes lion- 
ceaux » — c'est ainsi que s'appelaient les disciples de Louria — 
s'appliquaient avec un zèle ardent à enseigner ces absurdités et 
à répandre les plus extraordinaires légendes sur le pouvoir ma- 
gique de leur maître. Pendant près de cinquante ans (1572-1620), 
jusqu'à sa mort, Hayyim Vital de Calabre exerça un empire absolu 


'*4, 


URIEL DA COSTA. 175 

sur les âmes crédules de la Palestine et des régions voisines. 
Israël Sarouk propagea les doctrines de Louria en Italie et en 
Hollande. Alfonso ou Abraham de Herrera (mort en 1639), des- 
cendant, par sa mère, du capitaine-général espagnol et vice-roi 
de Naples, se laissa gagner également aux excentricités de la 
Cablmle et publia un ouvrage de vulgarisation sur le mysticisme. 
Enfin, Manassé bon Israël et ses contemporains hollandais se 
montrèrent absolument convaincus du caractère divin des élucu- 
brations du Zohar. 

Il y eut pourtant alors quelques hommes qui élevèrent des 
doutes sur la vérité du judaïsme rabbi nique et cabbalistique, et 
hésitèrent même à accepter les enseignements du Talmud. D'au- 
tres allèrent plus loin ; ils combattirent plus ou moins ouverte- 
ment le judaïsme de ce temps. Ce ne fut ni en Allemagne, ni en 
Pologne, ni même en Asie que se rencontrèrent ces esprits har- 
dis, mais dans des communautés italiennes et portugaises, dont 
les membres avaient des relations avec les milieux cultivés des 
autres confessions. Uriel Acosta aux Pays-Bas, Juda Léon Modena, 
Joseph Delmedigo, Simon Luzzato, en Italie, furent les premiers 
à élever la voix contre la religion juive, telle qu*elle était alors 
pratiquée. Mais ils se contentèrent de protester, sans préconiser 
aucune réforme. 

Uriel da Costa (Gabriel Acosta), né vers 1590 et mort en 1640, 
descendait d^une famille marrane d*Oporto dont les divers mem- 
bres, terrorisés par Tlnquisition, étaient devenus de fervents ca- 
tholiques. A l'exemple de la plupart des jeunes gens de la bour- 
geoisie portugaise de cette époque, il avait étudié le droit; il était 
ainsi préparé à remplir, le cas échéant, des fonctions ecclésias- 
tiques. A répoque de sa jeunesse, les jésuites avaient déjà con- 
quis une grande influence sur les consciences et réussi à asser- 
vir les âmes en présentant sous d'épouvantables images les 
éternels supplices de Tenfer, Selon eux, on n'échappait à ces 
terribles tortures qu'en accomplissant toutes les pratiques reli- 
gieuses et en se confessant avec une ponctuelle régularité. Tout 
en suivant fidèlement toutes les prescriptions, Gabriel da Costa 
ne se sentait pourtant pas tranquille. Malgré lui, des doutes 
s^élevèrent dans son esprit sur les dogmes du christianisme. Dans 


176 HISTOIRE DES JUIFS. 

Tespoir de retrouver le calme, il se mit alors à étudier rAnclen 
Testament. Peu à peu il se pénétra de la conviction que la 
vérité se trouvait dans le judaïsme, dont les dogmes ont été 
adoptés, du reste, par TÉglise. Da Costa résolut alors d*abandon- 
ner le catholicisme et de revenir à la foi de ses aïeux. Ayant 
réussi, avec sa famille, à échapper à la surveillance de ITnqui- 
sition, il s*embarqua pour Amsterdam, où lui et ses frères 
embrassèrent le judaïsme. Il prit le nom d'Driel. 

D*une imagiofition ardente et d'un caractère enthousiaste, 
Da Costa avait conçu un judaïsme particulier qu'il espérait voir 
pratiquer à Amsterdam. Sa déception fut grande quand il s*aperçut 
que la réalité ne répondait pas à son idéal et que les usages reli-' 
gieux suivis par les Juifs hollandais ne concordaient même pa5 
avec la législation mosaïque. Comme il avait fait de sérieux sacri- 
fices à ses convictions, il se crut en droit d'exprimer publique- 
ment ses déceptions et de signaler Tabime qui séparait le judaïsme 
rabbinique de la religion de Moïse. De là des attaques très vives 
contre les ordonnances des rabbins ou, comme 11 les appelait, 
des ff Pharisiens. » Après avoir tant souffert pour leur foi, les 
Juifs d'Amsterdam furent irrités qu'un des leurs l'attaquât et 
s'en moquât. Da Costa fut donc menacé d'excommunication s'il 
continuait de transgresser les lois cérémonielles, mais il n'en 
persista pas moins dans ses opinions. Le collège rabbinique l'ex- 
clut alors de la communauté, et ses plus proches parents s'éloi- 
gnèrent de lui. Isolé de ses coreligionnaires, de ses amis et de sa 
famille, ne pouvant pas se mettre en relations avec ses conci- 
toyens chrétiens, dont il ne savait pas encore la langue, Da Costa 
s'aigrit de plus en plus et publia un ouvrage violent intitulé : 
Examen des traditions pharisiennes », où il proclama sa rup- 
ture déQnilive avec le judaïsme. 

A la suite de cette publication, les représentants officiels de la 
communauté d'Amsterdam accusèrent Da Costa auprès des ma- 
gistrats de nier l'immortalité de l'âme et de repousser ainsi, 
non seulement les doctrines juives, mais aussi les enseigne- 
ments du christianisme. Il fut alors emprisonné pendant quel- 
ques jours et condamné finalement à une amende. Supportant 
mal son isolement^ il céda aux instances d'un de ses parents, 


MORT D'URIEL DA COSTA. 177 

et, au bout de quinze ans, il se réconcilia avec la Syna- 
gogue. 

Cette réconciliation ne fut pas de longue durée, car Da Costa 
était de caractère trop emporté pour imposer longtemps silence à 
ses convictions. De nouveau il déclara la guerre au judaïsme tra- 
ditionnel, et de nouveau il fut appelé à comparaître devant le 
collège rabbinique. Ses juges décidèrent qu'il n'échapperait à une 
deuxième excommunication, bien plus pénible que la première^ 
qu'en se soumettant à une pénitence solennelle. Par amour- 
propre il refusa de céder, et il fut mis une seconde fois en 
interdit. 

Las de ces luttes incessantes, attristé de vivre séparé de tous 
les siens, il se décida à la fln à accepter la sentence des rabbins. 
On le mena dans une synagogue remplie d'hommes et de femmes, 
où il dut proclamer publiquement son repentir. Debout sur une 
estrade, il lut une confession détaillée de tous ses péchés, s'accu- 
sant d'avoir transgressé le repos sabbatique et les lois alimen- 
taires, nié plusieurs articles de foi et dissuadé quelques personnes 
de se convertir au judaïsme. Après avoir promis solennellement 
de ne plus retomber dans ses erreurs, il jura de vivre désormais 
en bon israélite. Puis il se retira dans un coin de la synagogue, se 
dénuda jusqu'à la ceinture et reçut trente-neuf coups de lanière. 
Il s'assit alors par terre, et la sentence d'excommunication fut 
levée. Enfin, il dut s'étendre sur le seuil du temple, et tous les 
assistants enjambèrent son corps. C'était là un excès de sévérité, 
que les Marranes avaient emprunté à l'Inquisition. 

La colère qu'il ressentit de ces traitements humiliants lui ins- 
pira la pensée de se tuer, mais, en même temps, il voulait se 
venger de celui qu'il considérait comme le principal instigateur 
de ces persécutions, son frère ou son cousin. Pour émouvoir ses 
contemporains et la postérité sur son sort, il mit par écrit le 
récit de ses souffrances, y ajoutant de vives attaques et même 
d'odieuses accusations contre les Juifs. Après avoir achevé son 
testament, il prépara deux pistolets, en déchargea un sur son 
parent, qu'il manqua, et se tua avec l'autre (avril 1640). Quand 
on pénétra dans sa demeure, on découvrit l'autobiographie qu'il 
avait écrite sous le titre de « Spécimen d'une vie humaine i>, 
V 12 


178 HISTOIRE DES JUIFS. 

et qui était une violente diatribe contre les Juifs et leur reli- 
gion. 

Un autre novateur hardi de ce temps fut Juda ou Léon Modena 
(1571-1649). Il descendait d'une famille qui, lors de Texpulsion des 
Juifs de France, avait émigré en Italie, et dont les membres 
furent à la fois très cultivés et très superstitieux. On retrouve ce 
trait de caractère chez Léon Modena. Dans son enfance, il fut 
considéré comme un petit prodige. Â trois ans, il savait réciter 
un chapitre des Prophètes. A dix ans, il lui arriva un jour de pro- 
noncer une sorte de sermon, et, à treize ans, il écrivit un dia- 
logue sur les avantages et les inconvénients du jeu de cartes et 
des dés, et composa une élégie en vers hébreux et italiens sur 
la mort du maître de sa jeunesse, Moïse Basoula. Mais Thomme 
fait ne tint pas les promesses de Tenfant; il devint un simple 
polygraphe, qui ne se distingua par aucune qualité éminente. Il 
exerça aussi les métiers les plus variés pour gagner sa vie, se 
faisant tour à tour prédicateur, instituteur, officiant, interprète, 
copiste, correcteur, libraire, courtier, marchand, rabbin, musi- 
cien et fabricant d'amulettes. Doué d'une mémoire remarquable, 
il connaissait toute la littérature biblique, talmudique et rabbi- 
nique, et se rappelait aussi tout ce qu'il avait lu en latin, en 
hébreu et en italien. Mais la science pas plus que la poésie ne 
lui donnaient de véritable joie. Joueur effréné, il se trouvait 
toujours dans le besoin, mécontent de lui et des autres. Ce 
n'étaient pas ses convictions religieuses qui pouvaient lui imprimer 
une direction et lui donner de la force morale, car elles étaient 
peu solides. Foi, incrédulité, superstitions, ces sentiments opposés 
étaient sans cesse en collision chez lui. Ce qu'il croyait un jour, le 
lendemain il le combattait, et chaque fois il était sincère. 

Léon Modena eut des élèves chrétiens, entre autres l'évêque 
français Jean Plan ta vit et le cabbaliste excentrique Jacob Gafa- 
relli. Des savants et des gentilshommes correspondirent avec 
lui et Taulorisèrent en termes flatteurs à leur dédier ses ouvrages. 
Il occupait en Italie une situation presque analogue à celle de 
Manassé ben Israël en Hollande. Dans les milieux chrétiens qu'il 
fréquentait comme savant et comme joueur, il entendait souvent 
traiter les rites juifs denfantillages. ku commencement, il défen- 


.♦>■ 


LÉON MODENA. 179 

dait ses croyances, puis, peu à peu, il reconnut lui-même fabsur- 
dité et rétrangeté de certaines pratiques. Sur les instances de ses 
amis chrétiens et principalement d*un lord anglais, et aussi par 
suite de besoins d*argent, il se décida a publier en langue ita- 
lienne un recueil des lois cérémonielles juives, « Rites hébreux », 
qu'il dédia à Tambassadeur de France à Venise. Il rendit ainsi un 
très mauvais service à sa religion auprès des chrétiens, car pour 
des personnes étrangères au judaïsme, bien des usages devaient 
forcément paraître singuliers et parfois absurdes. Dans son ou- 
vrage, il fait connaître aux lecteurs chrétiens les prescriptions 
observées par les Juifs dans leurs maisons, à leur lever et leur 
coucher, relativement à leurs vêtements et à leur vaisselle, dans 
les synagogues et les écoles. Inconsciemment, dans son exposé, il 
s'associe aux contempteurs du judaïsme, lui qui, en sa qualité de 
rabbin, enseignait et pratiquait cette religion. Il s'en rendit compte, 
car il dit dans son introduction : « Pendant que j'écrivais ce 
livre, j'avais oublié que j'étais moi-même Juif; j'ai parlé en témoin 
impartial et sincère. Pourtant, je me suis efforcé d'éloigner de ma 
religion le ridicule qui pourrait s'attacher à elle à cause de ses 
nombreuses lois cérémonielles, mais j'avoue que je n'ai pas 
cherché à défendre ces lois ; mon but était de raconter et non 
pas de convaincre. » 

Léon Modena ne rompit pourtant pas avec le judaïsme rabbi- 
nique. Au moment même où il exposait les ritesjuifs aux railleries 
das chrétiens, il écrivit une défense de la loi orale. Il composa 
enfin un autre ouvrage, le meilleur qui fût sorti de sa plume, 
où il se livre, d'un côté, aux plus violentes attaques contre le 
judaïsme rabbinique, et, de l'autre, réfute éloquemment ces 
attaques. Pour v.e pas proférer lui-même des accusations contre 
le Talmud, il les met dans la bouche d'un personnage imaginaire, 
qu'il fait parler avec la plus grande hardiesse et auquel il prête 
certaines propositions, téméraires pour le temps et ayant pour 
but de purifier le vieux judaïsme biblique de toutes les scories 
dont il s'était couvert à travers les siècles. C'était la première 
tentative de réforme. Il s'agissait de simplifier les prières et les 
autres parties du culte, d'abolir le deuxième jour de fête, de 
rendre plus facile l'observance du sabbat, de Pâque et des autres 




180 HISTOIRE DES JUIFS. 

jours fériés, même de la fête de TExpiation, de supprimer ou 
de modifier les lois alimentaires. 

Si Léon Modena avait été un homme de caractère énergique et 
de solides convictions, il aurait peut-être pu créer une agitation 
sérieuse parmi ses coreligionnaires et provoquer des réformes. 
Mais, après avoir vilipendé le Talmud, il en fit Téloge, par pur 
jeu d'esprit ; réquisitoire et plaidoyer restèrent enfouis au milieu 
de ses paperasses. 11 laissa également inédit un ouvrage, Ari 
Noham ou a le Lion rugissant », qu*il écrivit contre la Cabbale. 
Jusqu'à sa vieillesse, il persista dans ses incohérences et dans sa 
conduite déréglée, s* adressant d*amers reproches dans son auto- 
biographie, mais n'ayant pas le courage de se corriger. Il mourut 
dans un complet dénuement. 

Joseph Salomon Delmedigo (1591-1655) ressemblait en appa- 
rence à Léon xModena, mais était au fond bien différent de lui. Il 
ne ressemblait pas plus à la famille à laquelle il appartenait, qui 
avait toujours cultivé la science et le Talmud, et dont un des 
membres les plus connus était Elia Delmedigo, son bisaïeul. A 
rUniversité de Padoue où il étudiait, il manifestait une prédilection 
marquée pour les mathématiques et Pastronomie. Du reste, il eut 
pour maître, dans cette ville, Tillustre Galilée, qui lui flt connaître 
le système planétaire de Copernic. Ni Delmedigo ni aucun Juif 
croyant n'eurent jamais l'idée de considérer comme hérétique 
l'opinion qui admettait le mouvement de la terre et l'immobilité 
du soleil. Il étudia également la médecine, mais seulement pour 
gagner sa vie; sa préférence demeura acquise aux mathémati- 
ques. Disciple de Léon . Modena, il entassa dans sa mémoire, 
comme son maître, les connaissances les plus variées. Dans le mi- 
lieu juif où il vécut et où l'on s'exprimait librement sur la reli- 
gion, Delmedigo commença à douter de l'authenticité des tradi- 
tions juives, mais il ne se décida ni à essayer de triompher de 
ses doutes ni à y conformer sa conduite. 

Ainsi ébranlé dans ses croyances, il retourna à Candie, dans sa 
famille, où ses opinions causèrent du scandale. Il fut contraint 
de repartir de la maison paternelle et, à l'exemple d'Abraham ibn 
Ezra, il commença alors à mener une vie errante. Partout où il 
rencontrait des Caraïtes, il se liait avec eux, et eux, de leur 


^A 


JOSEPH DELMEDIGO. 481 

côté, s*attachaient à lui. Au Caire, ses connaissances mathémati- 
ques lui valurent un vrai triomphe, dans un tournoi scientiflque 
auquel Tavait convié un vieux savant musulman. De là, il se 
rendit à Constantinople, où il fréquenta également des Caraïtes, 
et partit ensuite pour la Pologne. Comme les mathématiques ne 
lui procuraient aucune ressource, il dut exercer la médecine. 
Estimé bientôt comme un habile praticien, il fût appelé auprès 
du prince Uadziwill, près de Vilna. 

Mais en Pologne non plus il ne resta pas fixé longtemps. Par 
crainte de ses coreligionnaires, il n'osa pas se lier trop intime- 
ment avec la noblesse, et, d'autre part, le pays était trop pauvre 
pour qu'il pût nourrir Tespoir de gagner beaucoup d'argent. Il 
partit donc pour Hambourg, où venait de s'organiser une com- 
munauté portugaise. Peu consulté comme médecin, il accepta 
des fonctions rabbiniques, peut-être à titre de prédicateur. Il 
consentit ainsi, par nécessité, à agir en hypocrite et à prêcher le 
judaïsme rabbinique, auquel il ne croyait pas. Il alla plus loin. 
Pour donner un démenti à des bruits venus de Pologne, qui le 
représentaient presque comme un hérétique, il n'hésita pas 
à faire l'éloge de la Cabbale et à la qualiFier de suprême 
sagesse. Il publia en faveur de cette fausse science un plai- 
doyer où il combattit l'argumentation de son aïeul Ella Del- 
medigo. 

De Hambourg il alla à Amsterdam. Il arriva dans cette ville au 
moment où la communauté était encore sous l'impression de la 
lutte engagée contre Uriel da Costa. Delmedigo crut donc prudent 
de s'en tenir à une stricte orthodoxie, afin d'écarter de lui tout 
soupçon d'irréligion. Il fut nommé prédicateur à Amsterdam ou 
dans une localité voisine. Mais, sans fortune et poussé par la pas- 
sion du mouvement, il quitta bientôt les Pays-Bas pourFrancforl- 
sur-le-Mein. Dans cette ville, habitée par de savants lalmu- 
distes, Delmedigo n'était pas de force à occuper des fonctions 
rabbiniques; il demanda sa subsistance à sa profession de méde- 
cin. Sa situation n'y était sans doute pas brillante, car, après un 
séjour assez court, il partit de Francfort pour Prague (vers 1648- 
1650). Il demeura dans cette dernière ville jusqu'à sa mort. Son 
influence resta circonscrite dans un cercle très restreint. Aussi 


t.i 


*^i 


182 HISTOIRE DES JUIFS. 

ne réalisa-t-il qu^une bien minime partie des espérances fon- 
dées sur lui. 

Simon ou Simha Luzzato (né vers 1590 et mort en 1663) peut 
aussi être rangé parmi les esprits novateurs de cette époque. Il 
était d'une trempe plus vigoureuse que Léon Modena et Delme- 
digo. Excellent mathématicien d'après le témoignage de Delme- 
digo, il était également familiarisé avec les littératures ancienne 
et moderne. Mais il se distinguait surtout par sa sincérité et sa 
grande probité. Dans sa jeunesse, il écrivit en italien une « Para- 
bole », 011 il expose ses idées sur les rapports de la science et de 
la foi, et où il fait preuve d'une précoce maturité d'esprit. Il fait 
interpréter sa pensée par le philosophe grec Socrate. La Raison 
adresse une requête à l'Académie pour pouvoir sortir de la prison 
où l'autorité religieuse la tient enfermée. Sa demande est accueil- 
lie et son ennemie est destituée. Mais la Raison, jouissant d'une 
liberté absolue, cause de grands dommages, et l'Académie ne sait 
a quel parti s'arrêter. C*est alors que Socrate prend la parole pour 
démontrer que la Raison et l'Autorité ne produisent que maux et 
erreurs si ou laisse à l'une ou à l'autre le pouvoir absolu, et qu'on 
obtient, au contraire, une parfaite harmonie en limitant la Raison 
par la Révélation, et réciproquement. 

Tout en restant fermement attaché à ses croyances, Simon Luz- 
sato ne se laissa jamais égarer par la Cabbale. Il publia une re- 
marquable défense des Juifs et du judaïsme, sous le titre de 
a Traité sur la situation des Hébreux ». Il y conjure les amis de 
la justice et de la vérité de ne pas témoigner moins d'estime pour 
les Juifs parce qu'ils ont beaucoup souffert et ont été décimés par 
les persécutions, « car, dit-il, vous admirez un chef-d'œuvre de 
Phidias et de Lysippe, même quand il est mutilé. Or, de l'aveu de 
tous, le peuple d'Israël a été créé et guidé avec une prédilection 
particulière par l'Artiste suprême. » 

Par ce plaidoyer, Luzzato cherchait surtout à proléger ses 
coreligionnaires contre la malveillance de quelques patriciens de 
Venise, où il exerçait les fonctions de rabbin avec Léon Modena. Le 
peuple vénitien, qui vivait en partie des Juifs, avait moins d'an- 
tipathie pour eux. Mais, parmi les personnes au pouvoir, des fana- 
tiques ou simplement des concurrents jaloux réclamaient de non-. 


,..-i-- 


SIMON LUZZATO. 183 

velles restrictions contre les Juifs, et même leur expulsion. Venise 
avait été surpassée par d'autres puissances maritimes, les Pays- 
Bas et TÂngleterre, et écartée du marché du Levant. De là, une 
diminution sensible dans ses affaires et la ruine d*importantes 
maisons de commerce. D'orgueilleux marchands virent ainsi 
prendre leur place par des capitalistes juifs, qui avaient des 
relations étendues et étaient mieux armés pour lutter contre 
leurs rivaux anglais et hollandais. Au lieu de s'en prendre à eux- 
mêmes ou aux circonstances, ces marchands se tournèrent contre 
les Juifs. Avec d'habiles précautions et par des allusions ingé- 
nieuses, Luzzato indiqua aux autorités de Venise les raisons du 
déclin de certains marchands vénitiens et leur fit comprendre les 
avantages considérables que les commerçants juifs fixés à Venise 
assuraient à la ville. Il établit par la statistique que les Juifs pro- 
curaient à la république un revenu annuel de plus de 250,000 du- 
cats, faisaient vivre quatre mille ouvriers, livraient au public à 
un prix peu élevé les produits du pays et importaient les mar- 
chandises étrangères. Luzzato rappela aussi les services consi- 
dérables que les capitaux juifs avaient rendus récemment à la ré- 
publique, lors d'une épidémie. 

Si Luzzato signala les mérites de ses contemporains juifs, il eut 
aussi le courage de montrer leurs défauts. « Sans doute, dit-il, les 
Juifs vénitiens diffèrent de leurs coreligionnaires turcs, allemands 
ou polonais; mais ils présentent aussi des traits communs. Ils sont 
pusillanimes, sans énergie, absorbés par leurs intérêts particu- 
liers et peu préoccupés de l'intérêt général. A force d*être éco- 
nomes, ils sont presque avares; ils admirent l'antiquité et ne 
comprennent pas les temps présents. Beaucoup d'entre eux man- 
quent de culture, ne cherchent pas à connaître les langues. 
Leur obéissance aux lois religieuses va jusqu'à la mortification. 
Par contre, ils ont de remarquables qualités : ils sont fermes dans 
leurs croyances, et, s'ils manquent de vaillance pour aller au- 
devant du danger, ils endurent les souffrances avec un grand cou- 
rage. Ils connaissent fort bien la Bible et ses commentaires, sont 
hospitaliers et charitables envers leurs coreligionnaires, très sou- 
cieux de l'honneur de leur famille, habiles a traiter les affaires 
les plus délicates, pleins d'égards et de déférence envers tous. 


à 


484 HISTOIRE DES JUIFS. 

excepté envers leurs propres coreligionnaires. » Luzzato n'in- 
dique que d'une façon confuse ce qu'il pense du judaïsme 
rabbinique, mais il se déclare franchement Tadversaire de la 
Cabbale. 


CHAPITRE IX 


BARUCH SPINOZA ET SABBATAÏ CEVI 

(1666-1678) 

Les quatre penseurs dont il vient d'être question, Uriel da 
Costa, Léon Modena, Delmedigo et Simon Luzzato, avaient mani- 
festé avec plus ou moins de vivacité leur hostilité contre le 
judaïsme de leur temps. Mais, malgré leur intelligence, leur sa- 
voir, leur talent oratoire, ils n'exercèrent que peu d'influence sur 
leurs contemporains et ne purent introduire la moindre modiii- 
calion dans le culte. Celte époque produisit, par contre, deux 
autres personnalités, de tendances, d'esprit et de caractère ab- 
solument opposés, dont Tune représentait en quelque sorte la 
raison et l'autre l'extravagance, et qui portèrent tous deux au 
judaïsme des coups très sensibles. 

Le plus illustre des deux est Baruch Spinoza (né en Espagne en 
1632 et mort en 1677), qui fut peut-être Tesprit le plus remar- 
quable de son temps. Instruit dans la Bible et le Talmud par 
deux rabbins d'Amsterdam, le célèbre Manassé ben Israël et Mor- 
teira, Spinoza trouva bientôt ces études insuffisantes et chercha à 
étendre son savoir. Il se mit alors à étudier les œuvres des pen- 
seurs juifs, dont trois surtout exercèrent sur lui un puissant 
attrait : Abraham ibn Ezra, par sa hardiesse de pensée; Maïmo- 
nide, par le système qu'il établit pour concilier la foi et la science, 
le judaïsme et la philosophie, et enfin Hasdaï Crescas par sa haine, 
dans le domaine de la spéculation, contre les idées toutes faites. 
A mesure qu'il acquérait de nouvelles connaissances, son esprit, 
passionné pour la clarté et la vérité, se sentit de plus en plus 


BARUCH SPINOZA. 185 

troublé par le doute. On raconte que déjà à quinze ans, il mani- 
festait ses doutes sous forme de questions embarrassantes qu'il 
adressait à son maître Morteira. Son scepticisme augmenta encore 
quand il suivit les cours d'un savant philologue, le médecin Fran- 
çois van den Enden. En contact avec des jeunes gens chrétiens 
très cultivés, son horizon s'étendit bien au delà du milieu juif où 
il avait puisé jusque-là toutes ses croyances et toutes ses concep- 
tions. Il étudia aussi les sciences naturelles, les mathématiques, 
la physique, et lut surtout avec avidité les œuvres du philosophe 
français René Descartes^ 

Spinoza apprit de ce philosophe à recourir, pour la recherche 
de la vérité, à la seule raison, sans tenir compte de tout ce qui 
est conventionnel ou traditionnel. Ce principe de ne croire qu'à 
ce qui lui fût démontré comme vrai par le raisonnement le poussa 
à rompre avec la religion qu'il avait appris à aimer dès son en- 
fance; il ne rejeta pas seulement le judaïsme talmudlque, mais 
dénia tout caractère divin à la Bible. Spinoza était trop probe et 
trop loyal pour accomplir par crainte, par habitude ou par inté- 
rêt, des pratiques auxquelles il ne croyait plus. Il était supérieur, 
sous ce rapport, à son maitre Descartes, qui fit vœu de se rendre 
en pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette afm d'obtenir la pro- 
tection divine pour son système philosophique, qui, en somme, 
aboutissait a la négation du christianisme. Pour Spinoza, les actes 
d'un homme devaient refléter ses sentiments et ses convictions. 
Dès qu'à ses yeux le judaïsme ne représentait plus la vérité, il 
eut le courage de n'en plus observer les prescriptions. Il cessa de 
fréquenter la synagogue et de célébrer le sabbat et lés jours de 
fête, de tenir compte des lois alimentaires, et il chercha a faire 
partager ses idées à ses élèves. 

Les chefs de la communauté d'Amsterdam, si fiers de la haute 
intelligence du jeune Spinoza, furent profondément affligés des 
manifestations de son incrédulité. Craignant qu'il ne se convertit 
au christianisme et ne tournât contre sa propre religion les mer- 
veilleuses facultés dont il était doué, il leur parut urgent de 
prendre des mesures de préservation. Cette désertion les attris- 
tait d'autant plus qu'ils voyaient encore toujours accourir d'Es- 
pagne et de Portugal des fugitifs qui abandonnaient de belles 


i86 HISTOIRE DES JUIFS. 

situations, risquaient leur fortune et leur vie pour pratiquer libre- 
ment le judaïsme. D autres, ne pouvant s*échapper de ces pays, 
se laissaient enfermer dans des cachots ou montaient sur des bû- 
chers pour ne pas trahir la foi de leurs pères. 

A cette époque, en effet, les persécutions contre les Marranes 
avaient repris avec une certaine violence dans plusieurs villes 
d'Espagne et de Portugal. À Lisbonne, le marrane Manuel Fer- 
nando da Villa-Real, homme d'État, écrivain politique et poète, 
qui avait dirigé pendant quelque temps le consulat portugais à 
Paris, fut incarcéré par Tlnquisition, à son retour en Portugal, 
soumis à la torture et mis à mort (1^ décembre 1B52). À Cuença, 
cinquante-sept chrétiens « judaïsants » furent traînés en un seul 
jour à un autodafé; dix furent brûlés (29 juin 1654). Une de ces 
victimes fut Balthazar Lopez, de Valladolid, homme très considéré 
et très riche, qui monta sur le bûcher avec un courage héroïque. 
On fut particulièrement ému, à Amsterdam, du martyre de deux 
Marranes du nom de Bernai. Cette exécution fut pleurée en vers 
espagnols, portugais et latins. Et c'est au moment où tant de 
vaillants se laissaient torturer ou mouraient pour leur foi que 
Spinoza venait déclarer que cette foi s'appuyait sur des absur- 
dités et des erreurs ! Il eût été étonnant que les rabbins n'eus- 
sent pas essayé d'arrêter la propagation de doctrines aussi sub- 
versives. 

Avant de rien entreprendre contre Spinoza, les rabbins firent 
une enquête minutieuse sur ses actes et ses idées. Une fois con- 
vaincus de son incrédulité, ils le firent comparaître devant eux et 
rengagèrent à revenir de ses erreurs. Ils essayèrent d'abord de 
le ramener par l'indulgence. Mais Spinoza maintint avec fermeté 
le droit des libres recherches et persista dans sa résolution de 
conformer ses actes a ses idées. De crainte qu'il n'embrassât le 
christianisme, les rabbins et les administrateurs de la communauté 
n'osèrent pas encore le traiter avec rigueur. Ils lui offrirent, par 
l'intermédiaire de ses amis, une pension annuelle de 1 000 ducats, 
à la seule condition qu'il n'attaquerait plus le judaïsme et qu'il se 
rendrait de temps à autre à la synagogue. Spinoza repoussa cette 
offre; l'hypocrisie répugnait à sa nature franche. Un fanatique 
conçut alors l'idée de l'assassiner; il l'épia un soir, au sortir du 


EXCOMMUNICATION DE SPINOZA. 187 

théâtre, et tenta de le poignarder. Spinoza partit alors d'Amster- 
dam pour se rendre auprès d*un de ses amis qui, s*étant séparé 
de rÉglise calviniste, était également en butte aux vexations de ses 
anciens coreligionnaires et s'était établi dans un village entre 
Amsterdam et Oudekerk. 

Quand les rabbins se furent convaincus que Spinoza ne se 
réconcilierait pas avec la Synagogue, ils se décidèrent à Texcom- 
. munier. Ils lui appliquèrent la peine d'excommunication la plus 
grave [Aérem), et ils en lurent la formule à la synagogue, en 
langue portugaise, du haut de la chaire, les portes de Tarche 
sainte toutes grandes ouvertes, le jeudi 27 juillet 1656 (6 ab}. Le 
principal effet de cette sentence fut de Tisoler, de faire le vide 
autour de lui, de mettre ses ouvrages en interdit et d'empêcher 
ainsi les jeunes gens israélites de suivre son enseignement. 

Spinoza accueillit avec une calme indifférence ila nouvelle de la 
sentence prononcée contre lui. « Ils me condamnent, se contenta- 
t-il de dire, à ce que je voulais faire de mon plein gré. » Il en 
résulta quand même des ennuis pour lui. Les représentants de la 
communauté portugaise demandèrent, en effet, aux autorités de 
la ville de le bannir à tout jamais d'Amsterdam. On dit que les 
théologiens, consultés par les magistrats, furent d'avis de lui inter- 
dire le séjour d'Amsterdam pendant quelques mois. Ce fut proba- 
blement cette intervention des autorités civiles qui engagea Spi- 
noza à écrire un mémoire justificatif, où il déclarait qu'il n'avait 
transgressé aucune loi de l'État et qu'il usait de son droit strict 
en méditant .sur la religion de ses aïeux et sur les religions en 
général et en faisant connaître le résultat de ses méditations. En 
rédigeant ce mémoire, Spinoza conçut l'idée d'examiner d'une 
façon complète la question de la liberté de penser, et il posa ainsi 
les fondements de ses œuvres immortelles. Dans la retraite où il 
s'enferma (1656-1664), et où il gagna sa vie à polir des verres de 
lunettes, il étudia la philosophie de Descartes et prépara son 
« Traité théologico-politique i. Avant tout, il voulait démontrer 
que la liberté de penser, loin de nuire à la religion ou à l'État, 
contribuait, au contraire, à les consolider. 

Pourtant, Spinoza admettait certains principes qui lui rendaient 
difficile la défense de la liberté de penser. 11 comparait jusqu'à 


.1 


188 HISTOIRE DES JUIFS. 

UQ certain point les hommes a aux poissons de la mer et aux vers 
de la terre, qui n'ont pas de maître », et il ajoutait que « les plus 
grands des poissons ont le droit non seulement d'avaler Teau, 
mais aussi de dévorer les petits », puisqu'ils en ont le pouvoir. 
D'après lui, le droit de chacun s'étend jusqu'où s'étend sa puis^ 
sance, le droit naturel ne reconnaissant ni justice, ni injustice, ni 
hien, ni mal, ni dévouement, ni violence. Comme cet état de 
nature a pour conséquence nécessaire 1 état de guerre perpétuelle 
entre tous les êtres, les hommes se sont entendus tacitement pour 
renoncer à leur droit primitif et en armer la collectivité, l'État. 
L'État possède donc les droits de tous, parce qu'il possède la puis- 
sance de tous. Dans son propre intérêt, chacun doit obéissance 
absolue à l'Étal, même s'il reçoit l'ordre de commettre un meurtre, 
et la rébellion n'est pas seulement passible d'un châtiment, mais 
elle est contraire à la raison. 

Dans la doctrine de Spinoza, le pouvoir de l'Ëtat s'étend aussi 
bien sur les choses religieuses que sur les affaires civiles. Autre- 
ment, il serait loisible à chacun, eous prétexte de religion, de 
saper les fondements de l'État. Donc, l'État seul a le droit de déci- 
der ce qui est orthodoxe et ce qui est hérétique. Mais, dès que 
l'État est affaibli et devenu impuissant, on peut lui refuser obéis- 
sance et se soumettre au nouveau pouvoir. 

Après avoir ainsi accordé à l'État puissant le droit d'être intolé- 
rant et autorisé la rébellion envers l'Etat affaibli, Spinoza arrive 
presque à se prononcer contre le droit d'exprimer librement ses 
opinions. Il déclare, en effet, ennemi de l'Etat quiconque parle 
contre lui ou cherche à le faire haïr. Ce n'est que par un artifice 
de sophiste qu'il réussit à sauver la liberté de penser. Selon lui, 
tout homme a reçu de la nature le droit de raisonner librement et 
de juger librement, et c'est le seul droit qu'il ne peut pas aban- 
donner à l'État. Chacun doit pouvoir différer d'opinion avec l'État, 
parler et enseigner en toute liberté, pourvu qu'il agisse avec pru- 
dence et réflexion, sans colère et sans haine. C'est par cette faible 
argumentation que Spinoza justifiait ses attaques contre le 
judaïsme et la Bible. Son antipathie pour ses coreligionnaires et 
leur culte était telle que son jugement, si clair d'ordinaire, en 
était complètement obscurci. A Texemple de Da Costa, il appelait les 




".' 




IDÉES DE SPINOZA SUR LA BIBLE. 189 

rabbins des Pharisiens et leur attribuait des sentiments de mes- 
quine ambition et un esprit étroit, parce qu*iis défendaient avec 
énergie la religion pour laquelle tant de martyrs avaient sacrifié 
leur vie ! 

Par suite de son aversion pour le judaïsme, Spinoza émit avec ''] 

conviction des assertions erronées sur cette religion. D'après lui, 
les livres saints auraient été altérés par de nombreuses fautes de 
copie, par des interpolations et des modifications, et n'émaneraient 
pas, en réalité, des auteurs auxquels ils sont attribués; ils 
auraient été réunis et mis en ordre par Ezra, peut-être seulement 
après Texil deiBabylone. On ne possède plus Tœuvre originale de 
Moïse, leDécalogue lui-même n'existe plus dans sa forme primi- 
tive. Du reste, à en croire Spinoza, Moïse, les Prophètes et les .:;j 

autres personnages de la Bible eurent une conception absolument ' 

fausse de Dieu et de la nature, ils ne furent pas des philosophes ' : 

et ne s'appliquèrent pas à se laisser guider exclusivement par les 
lumières de la raison. Au-dessus de tous les grands hommes de 
la Bible, il faut placer Jésus, qui posséda une raison lumineuse 
et instruisit, non pas une seule nation, mais l'humanité entière. 
Les apôtres aussi sont supérieurs, d'après lui, aux Prophètes, 
parce qu'ils s'efi'orcèrent de propager leur enseignement par des 
moyens naturels, par des raisonnements, et non pas seulement 
par des miracles. Pour que Spinoza ait ainsi déprécié la haute 
valeur morale du judaïsme et loué le christianisme au détriment 
de sa propre religion, il faut qu'il ait profondément ressenti les 
vexations des rabbins d'Amsterdam 1 

Spinoza aurait pu devenir un adversaire très dangereux pour 
le judaïsme. D'abord, grâce à sa remarquable vigueur d'argumen- 
tation, il fournit aux ennemis de cette religion les moyens de la 
combattre par le raisonnement. Ensuite, il reconnut à l'État et 
aux autorités le droit d'interdire la pratique du judaïsme et d'im- 
poser une autre religion aux Juifs. Il justifiait, en quelque sorte, 
les persécutions de l'Inquisition contre les Marranes, puisque, 
selon lui, tout citoyen doit accepter la religion de son pays et 
qu'il est absurde de professer le judaïsme. Heureusement, Spi- 
noza aimait trop la tranquillité pour cherchera faire école. L'idéal 
de l'existence, pour lui, était de vivre dans le calme et la paix. 


1 


190 HISTOIRE DES JUIFS. 

Aussi, quand le comte palatin Charles-Louis, le prince allemand 
le plus cultivé de son temps, offirit au c Juif prolestant », comme 
on se plaisait alors à appeler Spinoza, une chaire de philosophie 
à l'Université de Heidelberg, le philosophe hollandais déclina réso- 
lument cette offre. Il renia presque son propre enfant, le c Traité 
théologico-politique », pour ne pas être troublé dans sa retraite. 

Comme on pouvait facilement le prévoir, ce dernier ouvrage 
souleva de violents orages. Les représentants de toutes les con- 
fessions s*élevèrent avec énergie contre ce livre « scélérat > qui 
nie toute Révélation. En dépit des démarches des plus influents 
amis de Spinoza, le a Traité théologico-politique » fut condamné 
par un décret des États généraux, et la vente en fut interdite; on 
ne rétudia naturellement qu'avec plus d'ardeur. Dans Tintérèt de 
son repos, Spinoza se décida alors à ne plus rien publier de ses 
œuvres. Cette crainte de Spinoza d'être dérangé dans sa quiétude 
explique aussi pourquoi ses attaques contre le judaïsme n'émurent 
pas plus profondément les milieux juifs. 

A l'époque où Spinoza combattait ainsi la religion de ses aïeux, 
on trouvait parmi les Juifs portugais un grand nombre de lettres 
et de savants. Il régnait alors dans la communauté d'Amsterdam 
et dans ses colonies une activité intellectuelle d'une remarquable 
fécondité et qui était entretenue, en grande partie, par des 
Marranes venus en Hollande pour chercher un refuge contre les 
menaces des tribunaux d'inquisition d'Espagne et de Portugal. 
C'étaient des philosophes, des médecins, des mathématiciens, des 
philologues, des poètes et même des poétesses. Plusieurs de ces 
fugitifs avaient traversé les plus singulières aventures. L'un 
d'eux, Fray Vicente de Rocamora (1601-1684), avait été moine à 
Valence et confesseur de l'infante Marie, qui devint ensuite impé- 
ratrice d'Allemagne et ennemie déclarée des Juifs. Un jour, il 
s'enfuit d'Espagne, arriva à Amsterdam, oîi il se fit connaître sous 
le nom d'Isaac de Rocamora. A l'âge de quarante ans, il se mit à 
étudier la médecine, se maria et fut placé à la tète des institutions 
de bienfaisance juive. Cet ancien moine composa d'excellents vers 
latins et espagnols. 

Un autre Marrane, Enrique Enriquez de Paz, de Ségovie (né 
vers 1600 et mort après 1660), fut Témule de Calderon. Entré très 


ANTONIO ENRIQUEZ DE GOMEZ. 191 

jeune dans i*armée, il se rnootra très brave, fut décoré de i*ordre 
de San Miguel et nommé capitaine. Ce soldat savait aussi manier 
la plume, et, sous son nom de poète d'Antonio Enriquez de Gomez, 
il écrivit une vingtaine de comédies, dont quelques-unes furent 
représentées avec succès au théâtre de Madrid et mises en paral- 
lèle avec celles de Calderon. Mais, ni sa vaillance militaire ni son 
talent d'écrivain ne purent le protéger contre Tlnquisition; il 
chercha son salut dans la fuite. Pendant quelque temps, il résida 
en France, où sa Muse chanta Louis XIII, la reine, le puissant 
ministre Richelieu et d'autres personnages influents de la cour. 
II composa aussi des élégies sur ses souffrances et sur la perte de 
sa patrie, qu*il continuait d'aimer comme un (ils, bien que le 
fanatisme Ten eût chassé. En France , il vivait en chrétien, mais 
témoigna sa prédilection pour le judaïsme en célébrant en vers le 
martyre de Lope de Vera y Alarcon. A la Qn, il se rendit égale- 
ment en Hollande, où il put pratiquer en toute sécurité le 
judaïsme ; il fut brûlé en effigie à Séville. 

Outre les nombreuses poésies profanes qu'il composa, Enriquez 
Gomez écrivit aussi un poème épique juif sur le juge Samson. 
Déjà avant lui, un poète espagnol, Miguel Silveyra, avait composé 
le poème des a Macchabées », qui eut beaucoup de succès. Dans 
son Samson Nazareno ou a Samson le Nazaréen », son héros, qui 
se vengea des Philislius au moment de mourir, exprime les senti- 
ments qui agitaient son propre cœur. Il dit à Dieu : 

Je meurs pour tes livres, pour ta religion, 
Pour tes doctrines et tes saintes prescriptions. 
Pour la nation que tu Ves choisie. 
Je meurs pour tes sublimes vérités. 

Les deux Penso, le père et le fils, occupaient également parmi 
les réfugiés marranes d'Amsterdam une place distinguée, Tun par 
ses richesses et sa bienfaisance, Taulre par son talent poétique. 
Ce fut le fils, Felice ou Joseph Penso, appelé aussi de la Vega 
(né vers 1650 et mort après 1703), qui se consacra à la poésie. 
A l'âge de dix-sept ans, il reprit les traditions des poètes néo- 
hébreux, qui étaient restés si longtemps sans successeur. U eut 
même le courage d'écrire un drame en hébreu ; il Tintilula Assiré 




-' ^ 


^ ■ ^ . 


192 HISTOIRE DES JUIFS. 

ha-Tikva, a les Prisonniers de Tespérance ». Du reste, il trans- 
porta avec assez de bonheur les diverses formes de vers et de 
strophes espagnols dans la poésie néo-hébraïque. Joseph Penso 
fut aussi un excellent écrivain espagnol. Ses Nouvelles « Les 
voyages dangereux » furent très goûtées. 

Les poètes marranes de valeur moyenne étaient alors si nom- 
breux à Amsterdam que Pun d'eux, Manuel de Belmonte (Isaac 
Nunès), put fonder une académie poétique. Les membres devaient 
y présenter leurs compositions, et les juges du concours étaient 
Pancien confesseur Vicente de Rocamora et un autre Marrane qui 
versiQait facilement en latin, Isaac Gomez de Sosa. Un officier 
espagnol, promu chevalier, Nicolas de Oliver y Fullano, qui s'était 
enfui d'Espagne et était devenu, au service des Pays-Bas, un habile 
cartographe et cosmographe, fit aussi des vers latins et portu- 
gais ; il eut pour émule Joseph Semah Arias, autre ofOcier, qui 
traduisit en espagnol Pouvrage « Contre Apion », où Josèphe 
réfute les calomnies répandues contre les Juifs. Parmi les 
poétesses marranes, la plus remarquable était la belle et spiri- 
tuelle Isabelle Correa (Rebecca), qui composa diverses poésies et 
traduisit en beaux vers espagnols le drame italien a Le fidèle pas- 
teur K, de Guarini. 

Enfin, dans une toul auire voie se distinguait le Marrane 
Thomas de Pinedo (1614-1679), du Portugal, qui avait été élevé 
dans un collège de Jésuites à Madrid. Pinedo, qui connaissait 
mieux Pantiquité classique que la littérature juive, se consacra à 
une spécialité scienlifique qui n'était alors pas beaucoup cultivée 
en Espagne ; il étudia Tancienne géographie. Devant les menaces 
de ITnquisition, il s'enfuit d'Espagne et se fixa plus tard à 
Amsterdam, où il revint au judaïsme et publia son grand ouvrage 
géographique. 

A ce cercle cultivé appartenaient aussi deux savants qui rési- 
daient tour à tour à Hambourg et à Amsterdam, David Coen 
de Lara (né vers 1610 et mort en 1674), et Dionys Moussafia (né 
vers 1616 et mort en 1675), tous deux philosophes. Grâce à leur 
connaissance du latin et du grec, ils purent expliquer bien des 
mots du Talmud et rectifier quelques erreurs. David de Lara était 
également prédicateur et auteur d'ouvrages de morale. Il entre- 


. OROBIO m CASTRa 493 

tiDt de fréqueDtes relations avec le prédicateur hambourgeols 
Esdras Edzardus , qui manifestait un zèle excessif pour la con- 
version des Juifs et répandit le bruit, assurément faux, que peu 
de temps avant sa mort, de Lara se serait rapproché du cliristia- 
nisme. Dionys ou Benjamin Moussafla, médecin et naturaliste, 
fut au service de Cliristian IV, roi de Danemark, jusqu'à la mort 
de ce souverain. Quoiqu'il eût étudié la philosophie et ne craignit 
pas de faire ses réserves au sujet de certains passages de la Bible 
et du Talmud, il n'en remplit pas moins, à un âge avancé, les 
fonctions de rabbin à Amsterdam. 

Balthazar Orobio de Castro (né vers 1620 et mort en 1687) 
était bien supérieur à la plupart des poètes et des savants dont il 
vient d'être fait mention. Originaire d'une famille marrane qui 
observait secrètement le jeûne du jour de l'Expiation, il fut habi- 
tué à pratiquer à la fois le christianisme et le judaïsme. Doué 
d'un esprit net et précis, il étudia la vieille philosophie, telle 
qu'elle était encore enseignée dans les écoles espagnoles, et fut 
nommé professeur de métaphysique à l'université de Salamanque. 
A l'âge mûr, il s'occupa de médecine et acquit à Séville la répu- 
tation d'un habile praticien; il devint le médecin d'un duc do 
Medina-Celi et d'une autre famille noble très influente. Tout à 
coup sa sincérité de croyant chrétien devint suspecte à l'Inquisi- 
tion. Il fut incarcéré sous l'inculpation de « judaïser » et resta 
enfermé pendant trois ans dans un sombre cachot. 

Au commencement de sa détention, il occupa son esprit à 
résoudre des subtilités philosophiques. Mais peu à peu il s'assom- 
brit, se découragea, se demandant a s'il était vraiment ce Don 
Balthazar Orobio qui se promenait dans les rues de Séville et 
jouissait d'une large aisance au milieu de sa famille, i II n'était 
pourtant pas encore au bout de ses soufl'rances. Un beau jour, 
l'Inquisition le fit sortir de prison pour le soumettre à la torture et 
essaya de lui arracher l'aveu qu'il observait réellement le judaïsme. 
Il supporta vaillamment les plus atroces supplices, fut ramené en 
prison et finalement condamné à porter pendant deux ans le san- 
benitoet à quitter ensuite l'Espagne. Il se rendit à Toulouse, ou 
il fut nommé professeur à l'école de médecine. iMais, ne pouvant 
se résoudre à dissimuler plus longtemps ses véritables croyances, 

V. 13 


194 HISTOIRE DES JUIFS. 

il partit pour Amsterdam et professa ouvertemeot le judaîâme 
(vers 1666). Il se vengea de ses anciens persécuteurs en publiant 
contre le christianisme un livre de vive polémique, qu'un théo- 
logien hollandais, Van Limborch, crut devoir réfuter. 

Tous ces savants et ces poètes connaissaient les attaques de 
Spinoza contre le judaïsme et avaient probablement lu son Traité 
théologico- politique. Isaac Orobio avait même été en relations avec 
lui. Mais aucun d'eux ne se sentit ébranlé dans ses convictions par 
les arguments du philosophe hollandais. Au début, Orobio de Castro 
crut inutile de répondre aux objections faites par Spinoza contre 
le judaïsme. Mais plus tard, il craignit quand même qu'elles n'eus- 
sent des conséquences funestes pour la foi de ses coreligionnaires, 
et il se décida à les réfuter. 

A cette même époque, surgit en Orient un homme qui fut bien 
plus dangereux pour le judaïsme que Spinoza et fit passer comme 
un vent de folie sur les Juifs de tous les pays. Cet homme, qui 
excita un vrai délire d'enthousiasme parmi ses coreligionnaires, 
qui fut presque adoré comme un Dieu et a, aujourd'hui encore, 
des partisans secrets, s'appelait Sabbataï Cevi (1626-1676) et était 
né à Smyrne, dans une famille d'origine espagnole. Il n'avait en 
lui rien d'extraordinaire et ne devait nullement l'action que, dès 
sa jeunesse, il exerçait sur ses compagnons, à des facultés remar- 
quables, mais à son extérieur séduisant et à l'influence néfaste 
de la Cabbale. Grand, de stature imposante, il avait une belle 
barbe noire et une voix mélodieuse qui lui attirait toutes les 
sympathies. Son imagination le poussait aux extravagances et 
aux aventures, il avait le goût de ce qui est étrange, extraordi- 
naire. Peu versé dans le Talmud, il s'adonnait avec ardeur a 
l'étude de la Cabbale. Encore enfant, Sabbataï Cevi se singulari- 
sait déjà, dédaignant les jeux et les distractions de son âge et 
recherchant la solitude. Une autre anomalie, surtout en Orient, 
était qu'il avait des mœurs très austères. Selon la coutume du 
pays, ses parents le marièrent jeune, mais il se tint si résolument 
éloigné de sa femme que celle-ci demanda le divorce. Second 
mariage, nouveau divorce. Ces singularités attirèrent l'attention 
sur lui, et à l'âge de vingt ans il était déjà entouré d'un cercle de 
disciples. 


É 


. SABBATAÏ CEVI 195 

Une autre circonstance vint encore favoriser l'ambition de Sab- 
bataï Cevi. Après l'avènement du sultan Ibrahim, la guerre éclata 
entre la Turquie et Venise, et, par suite, le centre du commerce 
levantin se déplaça de Constantinople à Smyrne. Cette dernière 
ville acquit, par conséquent, une grande importance. Mardokhaï 
Cevi, le père de Sabbataï, venu très pauvre de la Morée, devint 
agent de commerce d'une maison anglaise à Smyrne et prospéra. 
Il attribua sa réussite au zèle de son Qls pour la Cabbale et à ses 
vertus, et il le vénéra presque comme vin saint. De plus.Morde- 
khaï entendait souvent parler, dans la maison de son patron, de 
l'approche du règne millénaire. Bien des chrétiens mystiques, en 
effet, croyaient qu'en Tannée 1666 s'ouvrirait Tépoque messiani- 
que dont il est question dans la vision de saint Jean et pendant 
laquelle les Juifs devaient retourner à Jérusalem, briller d'un nou- 
vel éclat et se convertir ensuite au christianisme. Ce qu'il enten- 
dait, Mordekhaï le rapportait aux membres de sa famille, et peu 
à peu Sabbataï en vint à se demander s'il ne serait peut-être pas 
lui-même ce Messie attendu, lui qui était si complètement initié 
aux mystères de la Cabbale. 

D'après les enseignements d'Isaac Louria, le but principal de 
la Cabbale était, en effet, de préparer les esprits à Tavènement 
du Messie et de hâter Tépoque de la délivrance. Cette délivrance, 
une interpolation du Zohar Tannonçait pour l'année 5408 de la 
création (1648). C'est précisément en cette année que Sabbataï Cevi 
se révéla à un groupe de disciples comme le Messie annoncé en 
prononçant un jour, contrairement à un usage plusieurs fois sécu- 
laire et malgré la défense du Talmud, les quatre lettres du nom 
sacré de Dieu (J H Y H). Mis en interdit pour cette infraction à une 
prescription rabbinique, il fut à la fin expulsé de Smyrne avec ses 
disciples (vers 1651). Par cette mesure énergique, l'agitation mes- 
sianique sembla avoir été étouffée dans l'œuf. Mais le feu continua 
de couver sous les cendres et éclata quinze ans plus tard en un 
terrible incendie. 

Chassé de Smyrne, Sabbataï Cevi inspira plus de confiance 
encore à ses partisans. La conception chrétienne d'un Messie 
devant souffrir avant de triompher déflnitivement avait pénétré 
chez les Juifs, et l'humiliation infligée à Sabbataï no fit qu'aug- 


196 HISTOIRE DES JUIFS. 

menter ison prestige et son autorité. Grâce aux ressources que 
sa famille mettait à sa dispositiou, il put voyager de ville eu 
ville, se présentant partout avec une dignité d'attitude conforme 
à son rôle et recrutant de nombreux adhérents. A Constantinople, 
il se lia avec un prédicateur, Abraham Takhini, pauvre diable, 
mais habile mystificateur, qui le confirma dans sa folie. Cet impos- 
teur remit à Sabbataî un document apocryphe, qu'il avait écrit 
lui-même en anciens caractères et qui annonçait Sabbataî comme 
Messie :« Moi, Abraham, j'étais enfermé pendant quarante ans 
dans une caverne et j'étais étonné que le temps des miracles 
n'arrivât pas. J'entendis alors une voix qui me dit : Un fils naîtra 
en l'an 5386 de la création (1626) , il s'appellera Sabbataî et 
domptera le grand dragon, il sera le vrai Messie et combattra 
sans armes. » Ce rouleau, dont Sabbataî ne parait jamais avoir 
suspecté le caractère divin, s^vit plus tard à de nombreuses 
supercheries. 

De Constantinople il se rendit à Salonique, où il déploya plus 
d'audace encore. Il y joua une de ces scènes qui impression- 
naient toujours fortement les cabbalistes : il procéda à son 
mariage mystique avec la Tora. Pour les cabbalistes, cette céré- 
monie burlesque signifiait que la Tora, fille du ciel, est unie par 
un lien indissoluble au Messie, fils du ciel. Les rabbins de Salo- 
nique trouvèrent presque sacrilège une telle cérémonie et excom- 
munièrent Sabbataî. Celui-ci gagna alors la Grèce et ensuite le 
Caire, oii il fit une recrue importante. Il trouva, en effet, dans 
cette ville un monnayeur et fermier des impôts juifs, portant le 
titre de Saraf-Baschi et s'appelant Raphaël Joseph Chelebi 
(d'Alep), qui était d'une crédulité remarquable et d'un ascétisme 
mystique. Comme il était très riche, il entretenait et recevait jour- 
nellement à sa table cinquante talmudistes et cabbalistes. Sous 
le luxe de ses vêtements officiels, il portait constamment un cilice, 
multipliait les jeûnes et les ablutions et se levait au milieu de la 
nuit pour se faire flageller. Il avait avec lui Samuel Vital, fils du 
cabbaliste Hayyim de Calabre, pour diriger ses morlifications 
d'après les prescriptions de Louria. Cet excentrique accueillit 
naturellement avec enthousiasme le prétendu Messie. 

Pourtant, Sabbataî ne séjourna pas longtemps au Caire. Vers 


SABBATAI CEVI À JÉRUSALEM. 197 

1663, il partit pour Jérusalem, où il espérait voir s'accomplir un 
miracle qui ferait éclater à tous les yeux le caractère divin de sa 
mission. Â ce moment, la communauté de Jérusalem était pauvre 
et désorganisée. Déjà accablée sous le poids des extorsions d'ar- 
gent et des vexations des autorités turques, elle déclina en:coré 
plus à la suite de l'immigration de nombreux fugitifs polonais que 
les persécutions avaient chassés de leur pays. Devant la misère 
croissante de la communauté, les notables partirent et la direction 
des Juifs de Jérusalem fut confiée à des cabballstes endurcis, aux 
plus zélés disciples de Louria et de Hayyim Vital. 

Quand Sabbataï Cevi arriva à Jérusalem, le terrain était donc 
tout préparé; les superstitions et la foi aux miracles y régnaient 
souverainement. Au commencement de son séjour, il se tint assez 
tranquille, se contentant de mener une vie de mortifications, de 
visiter fréquemment les tombeaux des hommes pieux et d'évoquer 
leurs esprits. Mais là, comme ailleurs , son charme opéra, et de 
nombreux partisans se groupèrent autour de lui. Les circons- 
tances aussi le favorisèrent. Les Turcs exigèrent des Juifs de 
Jérusalem une somme d'argent considérable, que la communauté 
appauvrie ne pouvait pas payer. Les malheureux mirent tout leur 
espoir dans la générosité du riche monnayeur Raphaël Chelebi, du 
Caire, et ils déléguèrent Sabbataï Cevi auprès de lui. Ravi de jouer 
le rôle de sauveur, Sabbataï se rendit immédiatement au Caire, 
où il obtint le secours demandé. En outre, le hasard allait lui 
permettre de commencer au Caire la réalisation de son rêve mes- 
sianique. 

Pendant les massacres exécutés par les soldats de Chmielnicki 
dans les communautés juives de Pologne, les chrétiens trouvè- 
rent une jeune orpheline juive de six ans, qu'ils placèrent dans 
un couvent. Quoique élevée dans la religion catholique, Torphe- 
line resta fidèle aux croyances paternelles, mais Téducation qu'elle 
reçut au couvent en fit une mystique. Devenue une jeune fille 
d'une rare beauté, elle réussit à s'enfuir du cloître. Un jour, des 
Juifs la rencontrèrent au cimetière, couverte uniquement d'une 
chemise. Elle leur dit alors qu'elle était d'origine juive, avait été 
élevée dans un couvent, et que, la nuit précédente, l'esprit de 
son père Pavait saisie et transportée au cimetière. Pour appuyer 




198 HISTOIRE DES JUIFS. 

80D dire, elle montra aux femmes présentes des traces d*ongles 
sur soQ corps. C'étaient probablement des stigmates qu'elle s'était 
imprimés elle-même sur le corps. 

Envoyée à Amsterdam, elle y retrouva son frère, mais en même 
temps elle y manifesta son extravagance. Elle affirmait qu'elle était 
destinée pour femme au Messie, qui apparaîtrait prochainement. 
D'Amsterdam elle partit pour Livourne, où elle se fit connaître 
sous le nom de Sara. Tout en menant dans cette ville, d'après des 
témoignages dignes de foi, une vie déréglée, elle persista dans 
son affirmation qu'elle devait épouser le Messie. L'histoire singu- 
lière de cette jeune fille arriva jusqu'au Caire. Dés que Sabbataî 
Cevi en fut informé, il déclara qu'il savait par une vision qu'une 
jeune Polonaise deviendrait sa femme, et il envoya un messager à 
Livourne pour chercher Sara. 

Par sa beauté, ses excentricités et ses manières libres, Sara 
produisit une impression très forte sur Sabbataî et ses partisans. 
Sabbataî savait bien que la conduite de cette aventurière n'avait 
pas toujours été irréprochable, mais cette particularité même lui 
faisait croire un peu plus à sa mission. 11 se disait que, comme le 
prophète Osée, il était désigné par la Providence pour épouser une 
femme de mœurs impures. Chelebi surtout se montrait heureux que 
le Messie se mariât dans sa maison avec cette femme prédestinée. 
Il mit toutes ses richesses à la disposition de Sabbataî et se déclara 
ouvertement son partisan. L'adhésion de Chelebi en entraîna 
beaucoup d'autres, et l'on put dire avec raison que Sabbataî était 
arrivé au Caire comme délégué et en partait comme Messie. La 
belle Sara aussi amena à son mari beaucoup de partisans, qui, 
probablement, se préoccupaient peu de l'arrivée du Messie. Enfin, 
à son retour en Palestine, à Gaza, Sabbataî conquit une recrue 
qui l'aida puissamment dans sa propagande. 

Ce nouvel allié s'appelait Nathan-Benjamin Lévi (1644-1680) et 
était Qls d'un de ces collecteurs d'aumônes de Jérusalem qui se 
promenaient, munis de lettres de recommandation, à travers 
l'Afrique du Nord, la Hollande et la Pologne. Peu instruit, il ma- 
niait pourtant assez habilement ce style rabbinique du temps qui' 
dissimulait l'absence d'idées sous la solennité pompeuse de la 
forme. Par son mariage avec la fille borgne d'un iiomme riche, 


RETOUR DE SABBATAI CEVI A SMYRNE. 199 

Nathaa. de Gaza passa brusquement de la pauvreté à une grande 
aisance. Cet heureux changement dans sa situation le rendit pré- 
somptueux. Quand Sabbataî arriva du Caire à Gaza, Nathan se 
déclara bruyamment son ami et devint un de ses plus zélés parti- 
sans. Il avait alors vingt ans, et Sabbataî quarante. . 

Dès que Sabbataî et Nathan se furent liés, les révélations pro- 
phétiques se produisirent sans interruption. Nathan se présentait 
comme le prophète Elie, chargé de préparer la voie au Messie, et il 
proclama que, dans un an et quelques mois, le Messie apparaîtrait 
dans toute sa gloire, ferait prisonnier le sultan sans se servir 
d'aucune arme, par le simple charme de ses chants, et établirait 
la domination d'Israël sur tous les autres peuples. Cet événement 
merveilleux devait se produire en 1666, et le prétendu prophète de 
Gaza répandait partout ses écrits pour Tannoncer. A cette nou- 
velle, Jérusalem et les communautés voisines furent comme prises 
de vertige ; ceux qui risquèrent quelques timides protestations 
furent accablés d'outrages. 

Bient6t Sabbataî s'aperçut que les rabbins de Jérusalem se 
montraient peu favorables à son entreprise. Il résolut donc de 
retourner à Smyrne, où il pouvait compter sur l'appui de sa 
famille et où les lettres prophétiques de Nathan avaient déjà sur- 
excité tous les esprits. Mais avant de partir de Jérusalem, il 
envoya des messagers actifs et remuants dans les divers pa^-s, 
pour annoncer l'apparition du Messie et agiter les communautés. 
Parmi ces agents, les uns, comme Sabbataî Kaphaoi, de la Morée, 
étaient des gens sans aveu et sans scrupule, les autres, comme le 
cabbaliste allemand Mathatias Bloch, remplissaient leur rôle dans 
la naïve simplicité de leur cœur. 

Dans l'importante communauté d'Alep, Sabbataî fut reçu en 
triomphateur. L'accueil fut encore plus enthousiaste à Smyrne, où 
il arriva dans l'automne de l'année 1665. Personne ne songeait plus 
à l'excommunication que les rabbins avaient prononcée autrefois 
contre lui. Il était accompagné de Samuel Primo, de Jérusalem, 
son secrétaire intime, qui possédait l'art de revêtir de la pompe 
du style ofQciel les choses les plus insignifiantes et de présenter 
ces extravagances messianiques comme le plus important événe- 
ment de l'univers. Samuel Primo seul savait garder son sang-froid 


200 HISTOIRE DES JUIFS. 

au milieu de toute cette agitation et conserver la direction du 
mouvement. 

Sabbataï voulait attendre quelque temps à Smyrne avant de se 
proclamer Messie, mais il dut bient6t céder à Timpatience de ses 
disciples et à Tenthousiasme de la foule. En septembre ou en 
octobre 1665, au son des trompettes» il déclara à la synagogue 
qu*il était le Messie attendu. On accueillit cette déclaration avec 
des transports d*allégresse ; de tous côtés on Tacclama : « Vive 
notre roi, vive notre Messie I » Toute la communauté smyrniote, 
hommes, femmes et enfants, semblèrent atteints de folie. Tous se pré- 
parèrent à retourner dans la Terre Sainte. Toutes les affaires furent 
négligées, on ne se préoccupa plus que de la délivrance prochaine. 
Pour s'en rendre dignes, bien des Smyrniotes s'imposèrent les 
plus douloureuses macérations, jeûnant plusieurs jours de suite, 
veillant plusieurs nuits consécutives, faisant des ablutions pen- 
dant les froids les plus rigoureux, s'ensevelissant dans la terre 
jusqu'au cou. D'autres se livraient à des démonstrations de joie, 
surtout quand Sabbataï parcourait les rues en chantant des 
psaumes ou prêchait dans les synagogues sur sa mission. Chacune 
de ses paroles était mille fois répétée, interprétée, vénérée comme 
venant de Dieu même, chacun de ses actes était admiré comme 
un miracle. Ses partisans allaient jusqu'à marier leurs enfants 
de douze et même de dix ans, pour permettre au reste des âmes 
qui n'avaient pas encore été employées d'aller habiter des corps 
et pour hâter ainsi, d'après les doctrines cabbalistiques, la venue 
de l'époque messianique. 

La séduction exercée par Sara aidait aussi au succès de Sabbataï 
et lui gagnait des partisans. Du reste, dans ces moments de 
surexcitation générale, les mœurs, d'habitude si sévères chez 
les Juifs, se relâchaient beaucoup. Enivrés par la perspective de 
l'arrivée du Messie, hommes et femmes rompaient les barrières 
qui, en Orient surtout, établissaient entre eux une séparation 
si complète, ils dansaient ensemble et oubliaient toute réserve. 
Les protestations étaient étouffées sous les clameurs de la mul- 
titude. Le rabbin Âron de la Papa, honnête et digne vieillard, 
qui s'était élevé énergiquement contre ces extravagances et 
avait excommunié le Messie, dut subir les injures de Sabbataï» 


L'AGITATION SABBATIENNE EN EUROPE. 201 

qui Toutragea publiquement dans un sermon, et fut contraint de 
quitter Smyrne. 

Du quartier juif de Smyrne la réputation du nouveau Messie se 
répandit bientôt à travers d'autres villes et d'autres pays. Son 
secrétaire intime, Samuel Primo, ainsi que Nathan de Gaza et les 
missionnaires Sabbataï Raphaël et Mathatias Bloch, unirent leurs 
efforts pour faire connaître au loin ce remarquable événement. 
Ils furent aidés dans leur œuvre de propagande par de nombreux 
chrétiens, résidents, agents des maisons de commerce anglaises 
et hollandaises, prêtres, qui informèrent naturellement leurs 
familles et leurs amis de ce qui se passait à Smyrne et, tout en 
se moquant de la crédulité des Juifs, se laissaient gagner eux- 
mêmes par la contagion. Dans les principales Bourses de l'Europe 
on parlait de Sabbataï Cevi comme d'une apparition miraculeuse, 
et on attendait presque avec anxiété des nouvelles de Smyrne et 
de Constantinople. 

Tout d*abord, les Juifs d'Europe furent comme étourdis de 
ces faits extraordinaires, puis peu à peu ils s'enthousiasmèrent 
également pour le nouveau Messie et se livrèrent aux plus extra-* 
vagantes démonstrations. Non seulement la foule, mais aussi la 
plupart des rabbins et même des penseurs sérieux crurent à la 
mission de Sabbataï. Le plus triste^ c'est que personne ne soup- 
çonna que c'était la Cabbale qui avait préparé le terrain à ces 
excentricités. Un homme de grand courage et d'une vaste érudition 
talmudique, Jacob Sasportas, qui était alors à Hambourg, combattit 
cette agitation, dès le début, avec une vaillante énergie, envoyant 
lettres sur lettres aux communautés d'Europe, d'Asie et d'Afri- 
que pour démasquer ces fourberies et en montrer les consé- 
quences désastreuses. Mais lui-même était adepte de la Cabbale 
et, par conséquent, ne sut pas s'attaquer à la racine du mal. 
Henri Oldenbourg, savant allemand de Londres, écrivait à son 
ami Spinoza (décembre 1665) : a Ici, le bruit court que les Israé- 
lites, disséminés depuis plus de deux mille ans, retourneront pro- 
chainement dans leur patrie. Peu de gens y croient, mais beau- 
coup le souhaitent... Si cet espoir se réalisait, ce serait toute une 
révolution. » Spinoza lui-même admettait la possibilité, pour les 
Juifs, de restaurer leur royaume et de redevenir le peuple élu de 


202 HISTOIRE DES JUIFS. 

Dieu. A Amsterdam comme à Londres, parmi les Portugais aussi 
bien que parmi les Allemands, le nombre des partisans de Sab- 
bataï s*accrut de jour en jour. Eux aussi manifestaient leurs 
espérances messianiques par des procédés divers, les uns se 
livrant dans les synagogues à une joie exubérante, les autres 
s'imposant des jeûnes et des mortifications. Les imprimeries ne 
parvenaient pas a livrer un nombre suffisant de Rituels de prières 
en hébreu, en espagnol ou en portugais, contenant des formules 
de pénitence et des litanies spéciales pour hâter Tavènement du 
Messie. Dans certains exemplaires, on voyait le portrait de Sab- 
bataï à côté de celui du roi David. 

A Hambourg, où les Juifs souiTraient alors de l'intolérance des 
chrétiens, l'agitation messianique revêtit un véritable caractère 
de folie. Des hommes considérables et occupant des situations 
élevées, comme Manoël Texeira et le médecin Bendito de Castro, 
sautaient et dansaient dans la synagogue, un rouleau de la Loi sur 
le bras. Les bruits les plus singuliers couraient dans la ville. On 
racontait que dans TÉcosse septentrionale on avait aperçu un 
navire avec des voiles et des cordages en soie, dirigé par des 
matelots qui parlaient l'hébreu et ayant un drapeau avec cette 
inscription : « Les douze tribus d*Israël. » Selon leur habitude, les 
Anglais faisaient des paris considérables au sujet du succès de 
Sabbataï ; ils affirmaient que dans un délai de deux ans il serait 
sacré roi de Jérusalem. Partout le même vertige s'emparait des 
Juifs. A Avignon, où ils étaient durement traités par les fonction- 
naires du pape, ils se préparaient à partir, au printemps de l'an^^ 
née 1666, pour la Judée. 

De tous côtés affluaient des députations a Smyrne pour saluer 
Sabbataï du titre de roi des Juifs et mettre à sa disposition les 
biens et la vie de ses sujets. Le prétendu Messie était incapable 
d'utiliser pour quelque grande œuvre l'enthousiasme et l'absolu 
dévouement de ses partisans; il se laissait béatement aduler, 
attendant d'un miracle la réalisation des espérances qu'il avait 
fait naitre dans tout le judaïsme. Samuel Primo et ses autres 
amis craignaient moins l'action que lui. Comme il est dit dans le 
Zohar, cette Bible des Cabbalistes, qu'à l'aube des temps nou- 
veaux les lois cérémonielles seront abolies, ils entreprirent de 


ATTAQUES DES SABBATIENS CONTRE LE TALMUD. 203 

détruire le judaïsme rabbinique. Au reste, il régnait, eu général, 
parmi les adhérents de Sabbataî, un profond dédain pour le Talmud 
et la méthode talmudique. Ils s'entendirent donc facilement pour 
abroger les lois rabbiniques. Leurs conceptions de la divinité leur 
étaient également toutes particulières. A force de limiter la puis- 
sance de Dieu et de glorifier le Messie, ils les avaient presque 
placés sur un pied d*égalité. Ils admettaient en quelque sorte un 
Dieu en trois personnes, « l'ancien des jours », le « saint roi », 
et un être féminin, la Sckekhina. Pour eux, le saint roi, le Messie, 
était le vrai Dieu, le sauveur du monde, le Dieu d'Israël, qui seul 
devait être invoqué, a l'ancien des jours » ayant, en quelque sorte, 
abdiqué en faveur de Sabbataî. Ils appuyaient leur doctrine sur 
un verset du Cantique des Cantiques : « Dieu ressemble à Cevi, » 
Trc8 souvent, Samuel Primo, qui promulguait les ordonnances au 
nom du Messie, signait : « Moi, le Seigneur votre Dieu, Sabbataî 
Cevi. » 

Samuel Primo et ses acolytes commencèrent leurs attaques 
contre les prescriptions rituelles en transformant le jeûne du 
10 Tébèt en jour de réjouissance, et ils annoncèrent ce change- 
ment, au nom de Sabbataî, dans les termes suivants : a Le flis 
aîné de Dieu, Sabbataî Cevi, Messie et libérateur de la nation 
juive, à tout Israël, salut 1 Puisque vous avez été jugés dignes de 
voir le grand jour et d'assister à ia réalisation des promesses 
divines faites par les Prophètes, vous pouvez transformer vos gé- 
missements en chants et votre jeûne en fête. Réjouissez-vous, 
faites entendre des hymnes et des cantiques, et remplacez vos 
mortiflcations et votre deuil par des démonstrations de joie. » 

Cette réforme éveilla les soupçons des rigoristes, qui voyaient 
surtout dans le Messie un rabbin particulièrement sévère pour 
l'observance des pratiques. De là, dans chaque communauté, un 
petit groupe d'opposants qui réclamaient le maintien absolu de 
ces pratiques. Pourtant, il n'y eut que peu de rabbins qui com- 
prirent qu'en réalité la Cabbale était et devait être ennemie du 
Talmud et de ses prescriptions. La plupart restèrent fidèles au 
Zohar, mais rendirent Sabbataî et ses lieutenants personnelle- 
ment responsables de la lutte entamée contre les lois rituelles. 

Tout à coup on apprit que Sabbataî Cevi avait reçu l'ordre d'al- 


2M HISTOIRE DES JUIFS. 

1er SQ présenter à CoastantiDopIe devant les autorités turques. Le 
prétendu Messie semble avoir choisi iatentioDDellement, pour son 
voyage, le commencement de cette année 1666 à laquelle les mys- 
tiques attachaient une si haute importance ; il était accompagné 
de son secrétaire Samuel Primo. Â son débarquement aux Darda- 
nelles, il fut arrêté sur Tordre du grand-vizir Achmed Koeprili» 
qui avait été informé de Tagitation créée à Smyrne et sur d*au- 
tres points de la Turquie, et mené les fers aux mains dans 
une localité voisine de Constantinople ; on le laissa dans cet en- 
droit pour ne pas le faire voyager le jour de sabbat. Le dimanche 
(février 1666], il fit son entrée à Constantinople, mais dans une 
posture moins triomphale qu*il ne Tespérait. Prévenus de son 
arrivée, Juifs et Turcs se rendirent au port en tel nombre que 
la police dut prendre des mesures spéciales pour maintenir l'or- 
dre. Quand il débarqua, un vice-pacha le souffleta publiquement. 
Sabbataï eut la présence d*esprit de tendre Tautre joue. C'était 
se poser en victime résignée, qui accepte toutes les humiliations 
dans Tintérèt de sa mission. 

Amené devant Mustapha-Pacha, le représentant du grand-vizir, 
qui lui reprocha d'avoir provoqué une agitation malsaine parmi 
les Juifs, Sabbataï répondit qu'il était un simple hakham, venu 
de Jérusalem pour recueillir des aumônes, et qu'il n'était nulle- 
ment responsable des témoignages de dévouement qu'on lui pro- 
diguait. Mustapha le fit jeter en prison. Les partisans de Sabbataï 
n'en furent nullement ébranlés dans leur foi ; ils considérèrent, 
au contraire, les souffrances endurées par leur Messie comme 
des épreuves nécessaires à sa gloire. Ils se pressaient tous les 
jours par milliers autour de sa prison pour essayer de l'aperce- 
voir un instant. A ses partisans juifs se joignirent bientôt des 
Turcs, qui, eux aussi, professèrent pour lui la plus profonde vé- 
nération. Du reste, Samuel Primo sut propager habilement le 
bruit que les autorités turques témoignaient à son maître les plus 
grands égards, et il réussit ainsi a entretenir les illusions des 
adeptes de Sabbataï. 

Le gouvernement turc semblait, en effet, éprouver quelque 
timidité devant le Messie juif; il n'osait pas le condamner à mort« 
comme il l'aurait fait pour tout autre agitateur. Mais^ comme les 


:}À 


SABBATAI CEVI EN TURQUIE. 265 

Tprcs étaient alors en guerre avec les Cretois, le grand-vizir 
Koeprili crut prudent de ne pas laisser Sabbataï dans lacapi- 
tale« où, en son absence, il aurait pu provoquer des désordres. 
Il le fit interner au château de Kostia, près des Dardanelles. Sa 
captivité y fut douce, car il put garder ses amis auprès de lui. 
Samuel Primo resta naturellement avec Sabbataï, dont les parti- 
sans donnèrent à ce château le nom de Migdal Oz^ « Tour de la 
puissance ». 

Arrivé aux Dardanelles la veille de la fête de Pâque, Sabbataï 
fit égorger pour lui et ses compagnons un agneau, en souvenir 
de Tagneau pascal, et en mangea même les parties prohibées par 
la loi de Moïse. C^était déclarer ouvertement qu*il avait le droit 
d*abolir les anciennes prescriptions. Grâce aux subsides qu'il re- 
cevait de sa famille et de riches partisans, il put organiser au 
château de Kostia une vraie cour, où il trôna comme un souverain. 
D'innombrables bateaux lui amenaient sans cesse des visiteurs 
de tous pays, qui revenaient éblouis de ce qu'ils avaient vu et pro- 
pageaient ensuite leur enthousiasme pour le Messie. Presque tous 
les Juifs étaient' convaincus que Sabbataï était le Sauveur annoncé 
et que l'heure de la délivrance définitive sonnerait au plus tard 
dans UH délai de deux ans. Dans les principales villes de com- 
merce où les Juirs occupaient le premier rang, à Amsterdam, à 
Livourne, à Hambourg, les alTalres subirent un ralentissement 
considérable, parce qu'on s'attendait à de profonds change- 
ments. Les communautés d'Europe s'inspiraient de l'exemple de 
celle d'Amsterdam, et celle-ci avait à sa tête des chefs qui, pour la 
plupart, étaient de Qdèles partisans du faux Messie. A Venise, il y 
eut conflit entre les amis et les adversaires de Sabbataï, et un de 
ces derniers faillit être tué. Quand on demanda à Sabbataï com- 
ment on devait traiter les koferim (incrédules), il déclara qu'il 
était permis de les tuer même le jour du sabbat, et que le meur- 
trier serait assuré de la vie future. A Hambourg, de pieux pro- 
testants allèrent demander conseil au prédicateur Esdras Edzard 
au sujet de la conduite qu'ils devaient tenir : a Nous avons 
appris,. dirent-ils, non bculement par les Juifs, mais aussi par 
nos correspondants chrétiens de Smyrne, d'Alep, de Constantino- 
ple et d'autres villes de la Turquie que le nouveau Messie des 


\ 


T 


206 HISTOIRE DES JUIFS. 

Juifs opère des miracles et que ses coreligionnaires de tous les 
pays accourent auprès de lui. Comment concilier cet événement 
avec la doctrine chrétienne, qui nous enseigne que le Messie est 
déjà arrivé? » 

Pendant que cette folie étendait de plus en plus ses ravages, 
Sabbataï vivait au château des Dardanelles en vrai prince, en- 
touré d'une foule d*adorateurs. A Tinstigation de Samuel Primo 
plutôt que de sa propre initiative, il abolit le jeûne de Tammouz 
et déclara que le neuvième jour d'Ab ne devait plus être observé 
comme un jour de deuil, en souvenir de la destruction de Jéru- 
salem, mais célébré par des réjouissances, comme jour anniver- 
saire de sa naissance. Il institua pour cette date un office spécial, 
où Ton récitait des psaumes et des actions de grâces, au son de 
la harpe et des chants. Il se disposait même à abolir tous les 
jours de fête, y compris la fête de TExpiation, quand une impru- 
dence bouleversa toutes ses combinaisons. 

Parmi les visiteurs accourus de toutes les régions pour contem- 
pler ses traits vénérés, se trouvaient deux rabbins de Pologne. 
Ceux-ci lui apprirent que dans leur pays, un prophète, Néhémie 
Cohen, prédisait également Tavènement prochain du règne mes- 
sianique, mais sans jamais prononcer le nom de Sabbataï. Ému 
de cette concurrence, Sabbataï remit aux deux rabbins polonais 
une lettre où il promettait aux Juifs de Pologne de venger les 
massacres accomplis par les Cosaques et où il appelait impérieu- 
sement Néhémie Cohen auprès de lui. Sans se laisser arrêter par 
la longue distance à parcourir, Néhémie se rendit aux Darda- 
nelles. Arrivé au château de Kostia, il fut immédiatement reçu 
par Sabbataï. Les deux agitateurs restèrent longtemps enfermés 
ensemble, discutant sur les signes auxquels on devait reconnaître 
le vrai Messie. Néhémie ne fut pas convaincu, et ne s'en cacha 
point. Quelques partisans fanatiques de Sabbataï songèrent alors 
a faire disparaître Néhémie Cohen, qu'ils jugèrent dangereux 
pour leur entreprise, mais celui-ci parvint à s'échapper sain et 
sauf du château de Kostia. Il se rendit à Andrinople, se fit mu- 
sulman et dénonça Sabbataï au kaïmakam Mustapha en l'accu- 
sant de vouloir trahir la Turquie. 

Le kaïmakam communiqua cette information à son maître, 


CONVERSION DE SABBATAI A L'ISLAMISME. 207 

Mahomet IV. Le suitao examina avec ses ministres et le mufti 
Vanni les mesures qu'il pourrait prendre contre Sabbataï. Il aurait 
été facile de le faire exécuter sommairement, mais le faux Messie 
avait de nombreux partisans turcs, et il était à craindre que sa 
mort ne devint une cause de troubles. Vanni proposa alors d*es- 
sayer de le convertir à Tislamisme. On adopta cette proposition, 
et le médecin du sultan, un apostat juif du nom de Didon, fut 
chargé du soin de préparer Sabbataï à cette conversion. 

Arrêté et conduit à Andrinople, Sabbataï fut mis immédiate- 
ment en rapports avec Didon.. Il ne semble pas qu'il fallût de bien 
grands efforts pour décider Sabbataï à abandonner le judaïsme. 
Amené devant le sultan, il jeta par terre sa coiffure juive, en 
signe de mépris pour son ancienne religion, et mit un turban 
blanc et un vêtement vert, indiquant par là qu*il était devenu 
musulman. Mahomet IV, enchanté de ce dénouement, donna à 
Sabbataï le nom de Mehemet Effendi et lui confla les fonctions de 
surveillant du palais [capigi baschi otorak), avec un traitement 
élevé. La conversion de Sabbataï fut suivie de celle de sa femme, 
Sara, et de plusieurs de ses partisans. Quelques jours après sa 
conversion, il eut l'audace d'écrire à ses frères de Smyrne : 
<c Dieu a fait de moi un ismaélite (turc); il a ordonné et j'ai obéi. 
Le neuvième jour après ma seconde naissance. » 

Ce dénouement inattendu produisit chez les Juifs une profonde 
stupeur. Ainsi, le Messie, le glorieux Sauveur, en qui tous avaient 
placé leur confiance, avait lâchement abandonné le judaïsme ! 
Musulmans et chrétiens poursuivirent de leurs railleries les naïfs 
adeptes du faux Messie. Des maux plus sérieux faillirent en ré- 
sulter pour les Juifs. Sous prétexte de tentative de trahison, le 
sultan voulut exterminer tous les Juifs de son royaume et conver- 
tir à l'islamisme les enfants âgés de moins de sept ans. Il ne re- 
nonça à son projet que sur les instances de deux de ses conseil- 
lers et de sa mère, qui lui représentèrent que les inculpés 
n'étaient, en réalité, que de malheureuses dupes. Il résolut alors 
de faire mourir cinquante d'entre les principaux rabbins de Cons- 
tantinople, de Smyrne et d'autres villes turques, parce qu'ils 
n'avaient pas éclairé leurs communautés sur les agissements de 
Sabbataï. Cette résolution ne fut heureusement pas mise à exé- 


208 HISTOIRE DES JUIFS. 

cutioD. Dans les communautés, les querelles entre adeptes et 
adversaires de Sabbataï auraient pu devenir funestes, si les rab- 
bins n'avaient pas énergiquemcnt recommandé de s*abstenir de 
toute moquerie à Tégard de ceux qui avaient naïvement cru à la 
mission du prétendu Messie. 

Tous ne se résignèrent pourtant pas à la perte de leurs illu- 
sions. Pour beaucoup de ses partisans, Sabbataï ne s'était point 
fait Turc : son ombre seule était restée sur la terre, mais lui- 
même était monté au ciel ou s'était réfugié auprès des dix tribus, 
pour reprendre son œuvre de délivrance à un moment plus pro- 
pice. Ses prophètes surtout, Samuel Primo, Jacob Faliagi, Jacob 
Israël Duhan, s'efforcèrent de maintenir la foule dans son erreur 
et de raffermir l'autorité de Sabbataï. Les rabbins durent inter- 
venir énergiquemcnt pour mettre fin à cette nouvelle propagande, 
Nathan de Gaza fut excommunié. Mais l'agitation continua. Un des 
chefs, probablement Samuel Primo, déclara que Sabbataï avait 
prouvé l'authenticité de sa mission messianique par sa conversion 
même : c'était prédit dans le Zohar. C'est ainsi que Moïse, le 
premier libérateur, avait dû vivre à la cour de Pharaon en 
Égyptien avant de sauver son peuple. <f Renégat en apparence, 
mais au fond pur et saint », tel était le nouveau mot d'ordre des 
partisans de Sabbataï. 

Appuyé, d'une part, par les prédications de Nathan de Gaza 
et, de Tautre, par le zèle de son entourage, Sabbataï conserva 
un grand nombre de fidèles. Dans les premiers temps qui sui- 
virent son apostasie, il dut naturellement se tenir éloigné des 
Juifs et du judaïsme et se montrer fervent musulman. Mais 
peu à peu, dans le désir de reprendre son rôle de Messie^ il 
renoua des relations avec les Juifs et se déclara de nouveau inspiré 
de l'esprit saint et favorisé de révélations divines. Il fit publier 
un ouvrage mystique où Ton affirmait que Sabbataï était le vrai 
Messie et qu'il pourrait multiplier les preuves de son pouvoir, 
mais qu'il s'était couvert du masque de Tislamisme pour propa- 
ger plus facilement les croyances juives. Au sultan, au contraire, 
et au mufti il déclarait qu'il restait en rapports avec les Juifs 
pour les convertir à la religion musulmane. Il réussit ainsi à se 
faire autoriser à prêcher dans les synagogues d'Andrinople. Pour- 


ABRAHAM MIGUEL CARDOSO 209 

tant, son exemple fut suivi par beaucoup de ses anciens coreli- 
gionnaires, qui se firent également roahométans. Peu à peu on 
s*babitua à ces apostasies, et on disait simplement de ceux qui 
avaient renié leur foi « quUls avaient pris le turban ». Il se forma 
ainsi un groupe considérable de Judéo-Turcs autour de Sabbataï. 

Une des plus importantes recrues faites à cette époque par 
Sabbataï fut Abraham Miguel Cardoso. Né de parents marranes, 
Miguel étudia la médecine, à Madrid, avec son frère aîné Fernando. 
Mais, tandis que Fernando s'adonnait sérieusement à ses études, 
Miguel passait son temps dans une molle oisiveté, donnant des 
sérénades sous le balcon des jolies Madrilènes et menant une vie 
de distractions et de plaisirs. Par amour pour le judaïsme. 
Fernando, qui avait acquis rapidement en Espagne la réputation 
d'un habile médecin et d*un remarquable savant, émigra à Venise 
pour revenir à la religion de ses pères. Miguel Ty suivit, retourna 
également au judaïsme, mais continua son existence oisive et 
déréglée. 

Tout à coup, ce viveur se métamorphosa en un ardent cabba- 
liste. Il se déclara partisan de Sabbataï, affirmant qu*il avait 
fréquemment des visions. Loin de se laisser décourager par l'apos- 
tasie du faux Messie, il proclamait que cette apostasie avait été 
nécessaire, parce que le Messie devait commettre ce péché pour 
expier le crime d'idolâtrie dont Israël s'était rendu si souvent 
coupable. Les prédictions d'Isaïe relatives au peuple élu et à sa 
résurrection, que les chrétiens appliquent à Jésus, Miguel les 
rapportait à Sabbataï. Son frère Isaac eut beau railler ses diva- 
gations et ses extravagances cabbalistisques et lui demander 
ironiquement si c'est en jouant de la harpe sous les fenêtres de 
ses belles qu'il avait acquis le don de prophétie, il n'en persista 
pas moins dans sa folie. Pour convaincre son frère de la haute 
valeur de ses nouvelles croyances, il lui citait des passages du 
Zohar et d'écrits analogues; il pensait ainsi prouver que Sabbataï 
était vraiment le Messie. Orateur éloquent et écrivain habile, il 
gagna en Afrique de nombreux adhérents au faux Messie. I) 
commença ensuite une vie d'aventures, visitant r4onstantinople, 
Smyrne, les iles grecques et le Caire, et recourant à des expé- 
dients de charlatan pour subvenir aux besoins de sa famille. 

V. 14 


210 HISTOIRE DES JUIFS. 

Les connaissances variées qu*il avait acquises dans les écoles 
chrétiennes lui assuraient une grande supériorité sur les autres 
apôtres du faux Messie, et il devint un des partisans les plus 
résolus et les plus utiles de cet imposteur. 

Celui-ci continua, en effet, même après son apostasie, à jouer 
auprès des Juifs son rôle de Messie. S*il se croyait parfois obligé, 
pour ne pas éveiller les soupçons des musulmans, d*outrager par 
de grossières injures les Juifi9 et leurs croyances, il réunissait, 
par contre, assez fréquemment ses adhérents juifs pour célébrer 
TofSce avec eux, chanter des psaumes et lire la Tora. Il se décida 
aussi à épouser une seconde femme, la fille d'un talmudiste, 
Joseph Philosophe, de Salonique. Mais les Turcs ne tardèrent 
pas à s'apercevoir de sa conduite ambiguë. Un jour, la police 
turque le surprit dans une réunion dé Juifs, où il récitait des 
psaumes. Sur Tordre du grand-vizir, il fut alors exilé à Dulcigno^ 
en Albanie; il y mourut obscurément (1676). 

Heureuseusement, pas plus les extravagances de Sabbataï que 
les attaques de Spinoza n'avaient pu ébranler dans leur foi les 
communautés importantes et si cultivées d'Amsterdam, de Ham- 
bourg, de Londres et de Bordeaux. Au moment même où le ju- 
daïsme subissait les assauts répétés de ces deux adversaires, les 
Juifs portugais d'Amsterdam, au nombre d'environ quatre mille, 
s'imposaient de lourds sacrifices pour élever une admirable 
synagogue. Ce superbe édifice fut inauguré en grande pompe le 
3 août 1675; on le célébra en vers et dans d'éloquents discours, et 
on le fit connaître partout par des gravures. Des chrétiens même 
aidèrent à la construction de ce temple, et un poète, Romein de 
Hooghe, chanta cette synagogue et le peuple juif dans des poésies 
latines, hollandaises et françaises. 

Spinoza était encore en vie quand la communauté d'Amtersdam, 
dont il s'était séparé, célébra cet heureux événement. H 
mourut peu de temps après (21 février 1677); il n'avait survécu 
que de cinq mois à Sabbataï Cevi. Malgré lui, il contribua à la 
glorification du peuple qu'il avait si injustement dédaigné, car on 
reconnait aujourd'hui de plus en plus qu'il fut redevable de plu- 
sieurs de ses meilleures qualités à la race dont il est issu. 


k 


PERSÉCUTIONS DANS L'AFRIQUE SEPTENTRIONALE. 211: 


CHAPITRE X 


TRISTESSES BT JOIES 


(1670-1720) 


Pendant qu*eD Turquie les Juifs jouissaient d*uue complète 
sécurité même au moment de Tagitation messianique de Sabbataï, 
ils continuaient d*ètre traités en parias par les nations chrétiennes 
de TEurope, excepté en Hollande et en Angleterre. Ce fut de 
nouveau TEspagne qui ouvrit Tère des persécutions. Ce pays était 
alors gouverné par Marie-Anne d'Autriche, veuve de Philippe IV, 
qui avait élevé son confesseur^ le Jésuite allemand Neidhard, à la 
dignité d'inquisiteur général et de premier ministre. Une telle 
souveraine ne tolérait naturellement que des catholiques dans 
ses États. Or, dans un coin de la région septentrionale de 
rAfrique, à Oran, à Mazaquivir et dans quelques autres localités, 
on trouvait des Juifs. Beaucoup d'entre eux avaient rendu de 
sérieux services à TEspagne, en temps de paix aussi bien qu'en 
temps de guerre. Les familles Cansino et Sasportas, dont les 
membres remplissaient les fonctions de drogman, s'étaient 
distinguées en mainte circonstance par leur attachement et leur 
dévouement pour l'Espagne, et Philippe IV leur avait fait adresser 
des remerciements offlciels. Sa veuve n'en décida pas moins 
d*expulser tous les Juifs sans exception. Sur les instances de 
quelques notables juifs, le gouverneur leur accorda un délai de 
huit jours, jusqu'après la fête de Pàque, et consentit à attester, 
qu'ils étaient exilés, non pas parce qu'ils avaient commis quelque 
méfait, mais à cause de Tintolérance de la régente (Qn avril 1669). 
Les exilés, qui avaient été obligés de vendre leurs immeubles à 
des prix dérisoires, allèrent se fixer en Savoie, à Nice et à Ville- 
franche. 

La fille de la régente d'Espagne, Marguerite, impératrice d'Aile- 


tit HISTOIRE lœs JUIFS. 

magoe, ne tarda pas à imiter Teiemple de sa m^ el à (aire 
décréter TexpulftioD des Juifs de Vienne et de rarehidodié 
d'Autrielie. Depuis ravènemeut de Léopold 1% les Jésuites étaient 
tout-puissants en Allemagne. Ils ne cessaient d*exciter la cour et 
le peuple contre tous les non-catboliques, contre les protestants 
en Hongrie, les huguenots en France et les dissidents en Pologne. 
Les Juifs, établis de nouveau à Vienne depuis environ un demi- 
siécle, souffraient également de ces excitations. Trouvait-on un 
chrétien assassiné ou noyé? on en accusait immédiatement les 
Juifs, que l'on cherchait, en outre, à rendre odieux par des chan- 
sons, des libelles venimeux et des images. Après une assez longue 
résistance de Tempereur, les Jésuites réussirent à faire proclamer 
à son de trompe (14 février 1670) l'ordre aux Juifs de partir de 
Vienne et des environs. 

Bouleversés par ce décret d'expulsion, les Juifs sollicitèrent 
rintervention d*un de leurs coreligionnaires les plus riches et les 
plus influents de ce temps, Manoël Texeira, représentant de la 
reine Christine à Vienne. Texeira demanda à quelques grands 
d'Espagne avec lesquels il était en relations d'agir sur le confesseur 
de rimpératrice. Il s'adressa aussi au puissant et habile cardinal 
Azzolino, à Rome, ami de la reine Christine. Celle-ci, qui, depuis 
sa conversion. Jouissait d'une grande influence dans le monde 
catholique, promit aussi son appui ù Texeira. Tout fut inutile. 
L'empereur, ou plutôt l'impératrice, maintint l'édit d'expulsion et 
disposa môme des maisons des Juifs avant qu'ils ne fussent partis. 
Elle fut pourtant assez humaine pour défendre à ses sujets de 
maltrailer les exilés. 

Les Jésuites triomphèrent « pour la plus grande gloire de 
Dlou » ; les Juifs furent contraints d'émigrer. Le Magistrat de 
Vienne acheta le quartier juif pour cent mille florins, et, en 
rhonuûur do l'empereur, l'appela Leopoldstadt, Sur l'emplace- 
ment de la synagogue on éleva une église, dont Léopold I** posa 
la premièro pierre (18 aoiU 1670). Les exilés se répandirent à 
travers la Moravie, la Bohème et la Bavière, où ils furent provi- 
soirement autorisés à se Qxer; la Hongrie leur resta fermée. 

Malheureux d*un cùté, les Juif^ de cette époque étaient plus 
heureux dans d'autres contrées. Le Brandebourg, qui n*avait 


LE GRAND ÉLECTEUR ET LES JUIFS. 213 

voulu accueillir jusqu'alors qu'un très petit nombre de Juifs, 
s'ouvrit plus largement aux exilés de Vienne. Non pas que le 
Grand Électeur, le fondateur de la grandeur prussienne, fût plus 
tolérant que la plupart des princes de ce temps. Mais, plus 
intelligent que Tempereur Léopold, il dédaignait moins les capi- 
talistes Juifs, parce qu'il savait que sans de bonnes flnances, un 
État ne peut pas prospérer, et que les Juifs pourraient lui ren- 
dre, sous ce rapport, d'excellents services. Depuis un siècle, 
aucun Juif n'avait pu légalement demeurer dans la Marche de 
Brandebourg. Malgré les préjugés de la population protestante, 
Frédéric-Guillaume commença par en tolérer quelques-uns dans 
ses États. A la suite du traité de Westphalie, il avait acquis, en 
effet, la ville de Halberstadt avec les environs, où demeuraient 
quelque dix familles juives. Il les y laissa et leur octroya un privilège 
qui ressemblait aux autres actes de tolérance accordé sen ce temps 
aux Juifs. La Nouvelle Marche aussi parait avoir été alors habitée 
par des familles juives, ainsi que le duché de Glèves (Emmerich, 
Wesel, Duisbourg et Minden}, qui avait été annexé au Brande- 
bourg. A Emmerich, Frédéric-Guillaume fit même la connaissance 
d'un Juif remarquablement doué, Élie Gumperts (Gompertz) ou 
Élie d'Emmerich, dont il se servit comme agent diplomatique et 
comme fournisseur d'armes et de poudre. 

Quand le Grand Électeur apprit que Léopold P' avait décrété 
l'expulsion des Juifs de Vienne, il chargea son représentant dans 
cette ville de se mettre en rapport avec eux pour les faire venir 
dans le Brandebourg. Douze délégués se rendirent donc de Vienne 
à Berlin, afin de savoir à quelles conditions Frédéric-Guillaume 
autoriserait le séjour de leurs coreligionnaires dans ses États. Ces 
conditions, assez dures, étaient pourtant plus favorables que 
celles qui étaient imposées aux Juifs dans les autres pays protes- 
tants. Cinquante familles autrichiennes eurent la permission de 
s'établir dans le Brandebourg et le duché de Crossen et de faire 
librement du commerce. Chaque famille devait payer annuel- 
lement un droit de protection de huit thalers et, en plus, un florin 
d'or par mariage et autant pour chaque enterrement. Par contre, 
ils étaient exemptés du péage personnel {Leibzoll). On leur per- 
mettait d'acheter et de construire des maisons, à condition de les 


214 HISTOIRE DES JUIFS. 

revendre, après un délai déterminé, à des chrétiens. II leur était 
défendu d'élever des synagogues, mais ils pouvaient se réunir 
dans des maisons particulières pour prier en commun ; ils avaient 
aussi le droit de nommer un instituteur et un sacriRcateur. Ces 
lettres-patentes n'étaient valables que pour vingt ans, mais on 
leur fit entrevoir que le Grand Électeur ou son successeur les 
leur renouvellerait. . 

De ces cinquante familles, sept, les famille Riess, Lazarus et 
Veit, s'établirent a Berlin; ce fut là Torigine de l'importante com- 
munauté de cette ville. Frédéric-Guillaume ouvrit encore son paj^ 
à des Juifs d'autres villes, notamment de Hambourg et de Glogau, 
qui fondèrent les communautés de Landsberg et de Francfort-sur- 
Oder. 

Dans d'autres circonstances aussi, où l'on ne pouvait pas le 
soupçonner d'agir par intérêt, ce prince se montra équitable à 
l'égard des Juifs. Ainsi, lorsque, d'après le plan un peu chimérique 
du conseiller suédois Skytte, il voulut organiser dans la Marche, 
à Tangermunde, une Université où l'on enseignerait toutes les 
connaissances humaines, il proposa d'y appeler aussi des savants 
juifs. Il contraignit également la Faculté de médecine de Franc- 
fort-sur-Oder à recevoir parmi ses élèves deux jeunes gens juifs, 
Cohen Rofé, dont le père, à la suite du soulèvement des Cosaques, 
était venu de Pologne à Metz, et un de ses amis, et il leur accorda 
même des subsides annuels pendant la durée de leurs études. 

Dans le Portugal même, la situation des Juifs ou plutôt des 
Marranes se présentait, à cette époque, sous un jour plus favo- 
rable. Sans y avoir jamais été autorisée formellement par la curie 
romaine, l'Inquisition exerçait depuis plus d'un siècle, dans ce 
pays, son action néfaste ; elle voulait absolument faire disparaître 
les Marranes. Mais sa tâche était considérable, car peuple, 
noblesse et princes étaient infectés de sang juif. Dans tous les 
couvents, chez les religieux et les religieuses, il se rencontrait 
des Marranes et des demi-Marranes. Le Saint-Ofllce avait le droit 
d'espérer que, pendant longtemps encore, il trouverait des victimes 
pour remplir les cachots, alimenter les bûchers et faire remporter 
de glorieux triomphes à la religion. 

Tout à coup, a la cour du Portugal comme dans l'entourage du 


CLÉMENT X ET LES MARRANES DU PORTUGAL. 215 

pape, on tenta de briser le pouvoir de Tlnquisition. A la tète de 
cette opposition se trouvait un père Jésuite, Antonio Vieira, très 
habile et très On, qui témoignait une prédilection marquée aux 
juifs et aux Marranes. Pendant son séjour à Amsterdam, il assis-" 
tait aux sermons des prédicateurs juifs et entretenait des rela- 
tions amicales avec Manassé ben Israël et Aboab. L*Inquisition le 
condamna à rester enfermé dans une maison professe et le priva 
du droit de voter et de prêcher. Une fois remis en liberté, Vieira 
songea à se venger du Saint-Offlce; il trouva des auxiliaires actifs 
et intelligents dans les membres de son ordre. Pour saper Tin- 
fluence du Saint-OfQce auprès du pape, il se rendit à Rome. D'au- 
tre part, le provincial des Jésuites à Malabar, Balthazar, vint 
soumettre au régent du Portugal, Dom Pedro, un plan pour recon- 
quérir les Indes et dont la réussite, selon lui, dépendait du con- 
cours des capitaux marranes. La conclusion était qu*il fallait 
ménager des gens qui pouvaient devenir si utiles. 

Pendant que les Jésuites intriguaient secrètement contre le 
Saint-Office, les émissaires de Tlnquisition avaient surexcité la 
foule contre les Marranes, qu'ils accusaient d'avoir volé des hos- 
ties. Afin de mettre fin à cette agitation incessante, plusieurs 
membres du conseil d'État proposèrent d'expulser les Marranes 
du pays. C'était là un moyen trop radical, qui aurait rèudu doré- 
navant inutiles les services des inquisiteurs. Aussi 8*empressè- 
rent-ils de combattre cette proposition. Par une singulière ironie, 
eux, les implacables pourvoyeurs des prisons et des bûchers, ils 
invoquèrent la loi d'amour enseignée par leur religion pour qu'on 
ne punit pas les innocents avec les coupables en chassant tous 
les Marranes du Portugal. 

Cependant, à Rome, les eflbrts d'Antonio Vieira et de Tordre 
des Jésuites contre l'Inquisition furent couronnés de succès. Le 
pape Clément X, par un bref du 3 octobre 1674, suspendit l'action 
des tribunaux d'inquisition en Portugal, leur défendit de pronon- 
cer la peine de mort ou des galères ou de la confiscation des 
biens contre les Marranes et leur enjoignit de soumettre à l'office 
général de l'Inquisition à Rome tous les procès en cours contre 
des Marranes incarcérés. En même temps il autorisa les « nou- 
veaux chrétiens » à envoyer des délégués à Rome pour exposer 


216 HISTOIRE DES JUIFS. 

leurs griefs contre le Saint-Ufflce. Les Jésuites triomphèrent pour 
le moment. Mais le peuple, poussé par des agents secrets du 
Saint-OfQce, criait dans les rues de Lisbonne : c Mort aux Juifs el 
aux Marranes I » Et lorsque le pape, par une nouvelle bulle, des* 
titua les inquisiteurs de leurs fonctions et leur ordonna de re- 
mettre au nonce les clefs des prisons du Saint-OfQce, ils refusé* 
rent d*obéir. 

Dans la crainte que le pape n'intervint également en Espagne, 
les inquisiteurs de ce pays décidèrent de frapper un grand coup 
pour Tintimider. L*Espagne avait alors a sa tête le jeune et faible 
roi Charles II. Ils lui firent accroire qu*il ne pourrait pas offrir de 
spectacle plus attrayant à sa jeune femme, Marie-Louise d'Or- 
léans, nièce de Louis XIV, qu'en faisant brûler sous ses yeux un 
nombre considérable d'hérétiques. Le souverain résolut immé- 
diatement d'organiser un important autodafé en l'honneur de la 
reine. Sur son ordre, le grand inquisiteur, Diego de Saramiento, 
invita tous les tribunaux d'Espagne à expédier a Madrid les héré- 
tiques déjà condamnés. Un mois avant la date fixée pour l'exécu- 
tion, des hérauts annoncèrent solennellement cette fête aux ha- 
bitants de la capitale. Pendant plusieurs semaines, on travailla 
avec une activité fiévreuse à élever des estrades pour la cour, la 
noblesse, le clergé et le peuple. 

Le jour si impatiemment attendu arriva enfin (30 juin 1680). 
Depuis longtemps on n'avait vu réunies tant de victimes de l'In- 
quisition. Cent dix-huit personnes de tout âge, dont soixante-dix 
Marranes 1 Pieds nus, revêtus du san-benito et un cierge a la 
main, ces malheureux furent conduits de bon matin au lieu du 
supplice, au milieu de religieux et de moines de tout ordre, de 
chevaliers et de suppôts de l'Inquisition. Conformément aux an- 
ciens usages et en vertu de leurs privilèges, des charbonniers 
armés de hallebardes ouvraient la marche. Venaient ensuite des 
valets de bourreau qui portaient l'effigie d'hérétiques décédés ou 
en fuite et des cercueils contenant les ossements de Marranes 
morts dans l'impénitence. Quoique exposés aux rayons d'un soleil 
ardent, le roi, la reine, les dames de la cour, les hauts dignitaires, 
toute la noblesse, eurent le courage d'assister à cet horrible 
spectacle depuis les premières heures de la journée jusqu'au soir. 


UN AUTODAFÉ A MADRID. 217 

Quiconque, parmi les personnages considérables de la ville, s'abs- 
tenait de paraître a cette fête se rendait suspect d'hérésie. Au 
milieu des clameurs de la foule, qui répétait sans cesse : « Vive 
la foi ! » on percevait les plaintes des condamnés. Une jeune 
Marrane de dix-sept ans, très belle, que le hasard avait placée 
dans le voisinage de la reine, suppliait la souveraine de lui faire 
grâce. Marie-Louise, qui n*était elle-même pas beaucoup plus 
âgée, ne put s'empêcher de verser des larmes de pitié. Craignant 
que la reine ne cédât aux supplications de la jeune fllle, Diego 
de Saramienlo conjura le roi, par la croix et l'Évangile, de rem- 
plir son devoir de « prince très chrétien », et il lui tendit une 
torche pour mettre le feu au bûcher. Dix-huit malheureux furent 
livrés aux flammes. C'étaient des Marranes qui avaient proclamé 
publiquement leur attachement à la foi juive, et, parmi eux, une 
veuve de soixante ans, avec ses deux fllles et son gendre, et 
deux autres femmes dont la plus jeune avait trente ans. Tous 
moururent avec une admirable fermeté. La marquise de Villars 
raconte qu'elle n'eut pas le courage d'assister à celte épouvanta- 
ble exécution et que le seul récit des atrocités commises lui 
causa une profonde horreur. Une autre dame française dit que 
ces malheureux, « avant que d'être exécutés, eurent à souffrir 
mille tourments, les moines même qui les assistaient les brûlant 
avec des flambeaux pour les faire convertir... En présence du roi 
et fort près de lui, on maltraitait quelques-uns des criminels, que 
les moines battirent diverses fois, au pied d'un autel pour les y 
faire agenouiller par force ». Elle ajoute : « Ces supplices ne 
diminuèrent pas beaucoup le grand nombre de Juifs qui se ren- 
contrent en Espagne et surtout à Madrid, où pendant qu'on en 
punit quelques-uns avec tant de rigueur, on en voit plusieurs 
autres dans les finances, considérés et respectés. » 

Cet autodafé produisit sur la curie romaine l'effet désiré, car 
le pape Innocent XI cessa de s'opposer au fonctionnement des tri- 
bunaux d'inquisition en Portugal. D'ailleurs, le Jésuite Vieira, le 
principal adversaire dû Saint-Office, était mort. Mais les persécu- 
tions incessantes dirigées contre les Marranes, si actifs et si in- 
dustrieux, portèrent un coup sensible à la prospérité du Portugal. 
« Quand vous serez roi, disait un conseiller d'État à l'héritier du 


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218 HISTOIRE DES JUIFS. 

trône, vous vous apercevrez que beaucoup de bourgs et de vil- 
lages, même Lamego et Guarda, ont une très petite population. 
En cas que vous demandiez pour quelle cause ces localités sont 
ruinées et leurs manufactures démolies, bien peu oseront vous 
dire la vérité. C*est l'Inquisition qui a rendu désertes ces villes 
et appauvri le pays en incarcérant de nombreux habitants. » 

Le rôle joué dans la Péninsule ibérique à regard des Juifs par 
les dominicains, était rempli dans d*autres pays par les corpora- 
tions des marchands. Afin de se défaire de concurrents gênants, 
les commerçants chrétiens aidaient à répandre ou inventaient 
contre les Juifs ces odieuses calomnies de rapt ou de meurtre 
d*enfanls chrétiens. Ce ne fut certes pas par un pur hasard, mai3 
par suite d'un plan implacablement poursuivi, que des accusa- 
tions de ce genre se produisirent en même temps à Metz, à Berlin 
et à Padoue. 

Il faut pourtant reconnaître qu'en dépit de ces explosions de 
haine et de fanatisme la situation des Juifs de ce temps s'était 
sensiblement améliorée en Europe. Les mœurs étaient devenues 
plus douces, on commençait aussi à éprouver une certaine bien- 
veillance, mêlée d'admiration, pour ce peuple juif qui avait su dé- 
fendre sa foi avec une vaillance indomptable et une héroïque fer- 
meté et se maintenir intact au milieu des nations, en dépit des 
plus violentes persécutions et des outrages les plus odieux. De 
généreux écrivains plaidaient chaleureusement sa cause, recom- 
mandant de le traiter dorénavant avec équité et de lui accorder 
la place qui lui appartenait. Dans son « Accomplissement des 
prophéties », qu'il composa à Rotterdam (1685), le prédicateur 
protestant Pierre Jurieu déclarait que a le véritable règne de 
l'Antéchrist consiste dans la persécution cruelle qu'on fait aux 
Juifs », et que « Dieu se réserve cette nation pour faire en elle 
ses plus grands miracles s. Le Danois Oliger PauU déployait 
une activité surhumaine et dépensait des sommes considérables 
aRn de rendre possible aux Juifs le retour dans la Palestine. Il 
envoya des lettres d'un naïf mysticisme à Guillaume III, roi d'An- 
gleterrC; et au Dauphin de France pour les intéresser à son pro- 
jet. Jean-Pierre Speet, d'Augsbourg, né a Vienne de parents ca* 
tholiques, manifestait un véritable enthousiasme pour les Juifs et 




RICHARD SIMON. 219 

leur religion. Après avoir écrit ud livre à lat gloire du catholicisme, 
ilprofessa la doctrine des Sociniens et des Mennouites et» à la 
On, se convertit au judaïsme, à Amsterdam, sous le nom de Moïse 
Germanus (décédé le 17 avril 1702). II ne voulait plus rester chrér 
tien, disait-il, aRn de dégager sa responsabilité des calomnies 
odieuses que ses coreligionnaires répandaient contre les Juifs. 
« Encore aujourd'hui, ajouta-t-il, en Pologne et en Allemagne on 
raconte tous les détails d'un meurtre que des Juifs auraient com- 
mis sur un enfant chrétien, dont ils auraient ensuite envoyé le 
sang à tous leurs coreligionnaires dans des tuyaux de plume. 
C'est la une calomnie abominable. » D*autres catholiques encore 
n'hésitèrent pas, en ce temps, à se soumettre à la douloureuse 
opération de la circoncision et à s'exposer aux injures pour em- 
brasser le judaïsme. 

La litrérature hébraïque aussi conquit aux Juifs de précieuses 
sympathies. Les savants chrétiens, de plus en plus familiarisés i 

avec l'hébreu et la langue rabbinique, reportaient sur le peuple 
juif une partie de l'admiration que leur inspiraient les œuvres 
remarquables de ses prophètes et de ses penseurs. Bien plus 
qu'au commencement du siècle, la Bible et les ouvrages talmu- 
diques étaient alors étudiés, traduits, commentés dans les milieux 
chrétiens. C'était devenu presque une obligation pour la plupart 
des théologiens catholiques et protestants d'avoir des notions de 
la littérature rabbinique, quoiqu'on essayât de décourager les 
hébraïsants en les appelant dédaigneusement « demi-rabbins ». 
Un écrivain chrétien de ce temps, Jean-Georges Wachter, scan- 
dalisé de ce zèle pour les œuvres juives, disait avec mélancolie : 
« Je souhaite que ceux qui se prétendent chrétiens cessent de 
manifester un enthousiasme de prosélyte pour la foi juive, au 
grand dommage de leur propre religion. Car, de nos jours, il est 
devenu de mode de chercher l'origine de toute chose dans le 
judaïsme. » 

Des différents savants qui, à cette époque, se consacrèrent à 
l'étude de la Bible, le plus remarquable était, sans contredit, 
Richard Simon, de la congrégation des Oratoriens de Paris. Esprit 
sagace et profond, il fut le fondateur de l'exégèse scientifique de 
l'Ancien et du Nouveau Testament. Ce furent les observations cri- 


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220 HISTOIRE DES JUIFS. 

tiques de Spinoza sur la Bible qui lui inspirèrent le désir d*exa- 
miner ce livre de plus près. Il fut également poussé à cette 
étude en voyant les protestants appuyer leurs croyances les plus 
élevées comme leurs conceptions les plus absurdes sur des 
versets bibliques; il voulait se rendre compte par lui-même de la 
légitimité de leur méthode d'interprétation. Les catholiques Tap- 
prouvèrent bruyamment, sans se douter du danger que son exé- 
gèse allait présenter pour leur foi. 

Jusqu'alors, la connaissance de la littérature rabbinique était 
restée circonscrite dans un cercle très restreint, parce que les 
chrétiens qui en avaient parlé, tels que Reuchlin, Scaliger, les 
deux Buxtorf et les savants hollandais, avaient écrit leurs ou<- 
vrages en latin. Mais Richard Simon écrivit, non pas en latin, mais 
dans un élégant style français. Aussi ses livres produisirent-ils 
beaucoup de sensation, car ils ftirent lus de toutes les personnes 
cultivées, même des dames. D'un autre côté, les rapports qu'il dut 
entretenir forcément avec des savants juifs pour connaître la litté- 
rature hébraïque, firent disparaître une partie de ses préventions 
contre les Juifs. Il renonça aussi à cette prétention présomp- 
tueuse, qui ne pouvait être défendue que par des ignorants, que 
le christianisme n'avait rien de commun avec le judaïsme et lui 
était bien supérieur. Avec une véritable hardiesse il affirma, au 
contraire, que la religion chrétienne dérive de la religion juive, 
lui a emprunté une partie de ses cérémonies et ne peut vraiment 
rester fidèle à son origine qu'en continuant de s'inspirer du 
judaïsme. En même temps, il déplorait qu'on eût expulsé les 
Juifs de France, où ils avaient brillé par leur savoir. Il les défen- 
dait aussi en toute circonstance contre la malveillance de leurs 
adversaires, et, quand un Juif de Metz (Raphaël Lévy) fut accusé 
du meurtre d'un enfant chrétien, il plaida sa cause avec une 
chaleureuse conviction. 

Malheureusement, les esprits éclairés et sincèrement tolérants 
étaient encore rares, et les plus absurdes accusations continuaient 
de trouver créance auprès des chrétiens, même instruits. Même 
dans les milieux cultivés on croyait encore que les Juifs tuaient 
des enfants chrétiens, buvaient leur sang ou s'en servaient pour 
guérir des maladies qui leur étaient spéciales. Un protestant de 


ISAAG CARDOSO. 221 

la Frise, Jacob Geusius, à la fois ecclésiastique et médecin, 
publia deux libelles, « Anan et Caïphas échappés de Tenfer », et 
« SacriRces humains », ou il recueillit toutes les calomnies inven- 
tées contre les Juifs depuis Apion et Tacite jusqu*a ce Bernard de 
Feltre qui avait propagé Thistoire du prétendu martyre de l'enfant 
Simon de Trente. Du moins les Juifs n'étaient-ils plus contraints 
de subir ces odieuses accusations en silence. Un Juif hollandais 
répliqua vigoureusement au réquisitoire de Geusius. Son ouvrage, 
intitulé a Le Vengeur », s'attachait principalement à faire ressortir 
que jamais on n'avait pu établir avec certitude un seul meurtre 
rituel commis par des Juifs, et que, dans les premiers temps du 
christianisme, les païens avaient accusé les chrétiens de crimes 
analogues. 

Isaac Cardoso, de Vérone , frère du partisan excentrique de 
Sabbataî Cevi, écrivit aussi un plaidoyer éloquent eu faveur de 
ses coreligionnaires. Dans la « Supériorité des Hébreux », il montre 
Tinjustice des reproches qu'on leur fait et la grandeur de la mis- 
sion qu'ils sont chargés de remplir. « Le peuple d'Israël, dit-il, 
aimé de Dieu et haï des hommes, est disséminé depuis deux 
mille ans parmi les nations, en expiation de ses péchés et de 
ceux de ses aïeux. Opprimé par les uns, frappé par les autres, 
méprisé par tous, il a été maltraité et persécuté dans tous les 
pays. » Mais, ajoute CardosQ, si Israël a subi toutes ces souffran- 
ces, c'est parce qu'il est le peuple élu, ayant pour mission de 
répandre la connaissance du Dieu-Un. Il se distingue par trois 
qualités principales : la compassion, l'esprit de charité et la 
pureté des mœurs. Obstinément attaché à sa religion, il l'ob- 
serve, non pas pour des raisons philosophiques, mais parce que 
Dieu la lui a révélée et que ses ancêtres l'ont toujours pratiquée. 
Aussi les sages des autres nations admirent-ils sa fldclité à sa 
foi et ses mœurs austères. Et c'est ce peuple privilégié que Dieu 
a jugé digne de ses faveurs spéciales et a doué des plus remar- 
quables vertus, ce sont ces hommes pieux et croyants qu'on 
accuse de crimes épouvantables et auxquels on attribue les plus 
abominables vices ! Isaac Cardoso s'appuie sur l'histoire pour 
démontrer la fausseté de ces ridicules inventions. 

On n'ajoutait pourtant plus foi aussi facilement aux accusa- 


222 HISTOIRE DES JUIFS. 

tions dirigées contre les Juifs. Le prince Christian-Auguste, comte 
palatin de Sulzbach, qui avait étudié la langue et la littérature 
hébraïques et s'était même feit initier aux mystères de la Cabbale, 
probablement par le mystique Knorr de Rosenroth, protégea effica- 
cement les Juifs contre ces calomnies. Lorsque, à deux reprises 
différentes (en 1682 et en 1692), ils furent accusés d'avoir assas- 
siné un enfant chrétien, il interdit chaque fois, sous la menace 
d*un châtiment rigoureux, « de croire à ces ridicules et sottes 
inventions, de les propager, d'en parler ou de faire du mal, à 
cause de ces accusations, à un Juif quelconque ». 

LMntérèt témoigné par les savants et les princes chrétiens pour 
la littérature hébraïque aboutissait parfois à des résultats bien 
bizarres. En Suède, pays fanatiquement protestant, les autorités 
ne toléraient ni Juifs, ni Catholiques. Et cependant le roi Char- 
les XI manifestait une prédilection marquée pour les Juifs, et 
surtout pour les Caraïtes. Il espérait que ces derniers, qui reje- 
taient l'autorité du Talmud, se convertiraient facilement au chris- 
tianisme. II confia donc a un professeur de littérature hébraïque 
d'Upsala, Gustave Peringer de Lilienblad, la mission de se rendre 
en Pologne (vers 1690) pour s'enquérir des Caraïtes établis dans 
le pays, étudier leurs mœurs et leurs pratiques, et se procurer leurs 
livres. Muni de lettres de recommandation pour le roi de Pologne, 
Peringer alla en Lithuanie, où existaient quelques petites com- 
munautés caraïtes. Mais appauvris, désorganisés par les persé- 
cutions des Cosaques, les Caraïtes d'alors étaient presque tous 
des ignorants et savaient peu de chose de leur origine, de leur 
histoire et de leur littérature. D'autre part, le roi de Pologne, 
Jean Sobieski, qui avait comme favori un juge caraïte, Abraham 
ben Samuel de Trok^ l'avait chargé, précisément à cette époque, 
d'engager ses coreligionnaires, fixés principalement à Trok, à 
Luzk et à Halicz, à se disséminer un peu plus. A la suite de cette 
invitation, ils avaient pénétré jusque dans la province septen- 
trionale des Samoyèdes. Ainsi répandus par petits groupes, loin 
de tout centre, et évitant tout rapport avec les rabbins, les Ca- 
raïtes étaient réduits à n'entretenir de relations qu'avec les 
paysans, dont ils s'assimilèrent peu à peu les habitudes et la 
lenteur d'esprit. 


JEAN WULFER ET WAGENSEIL. 223 

Quelques années plus tard, probablement sur un nouvel ordre 
du roi Charles XI, deux autres savants suédois allèrent remplir 
en Lithuanie la même mission que Peringer, et ils demandèrent à 
des Caraîtes de les accompagner en Suède pour y donner verba- 
lement des renseignements sur leurs croyances. Un jeune Ca- 
raïte, Samuel ben Aron, qui savait un peu le latin, se décida a 
se rendre à Riga. Là, il eut des entretiens fréquents avec un fonc- 
tionnaire royal, Jean PufTendorf, mais ne put lui fournir que des 
informations vagues et peu abondantes. 

Ailleurs encore, on s'efforçait de recueillir des données pré- 
cises sur les Caraîtes. Un professeur de Leyde, Jacob Trigland, 
assez familiarisé avec la littérature hébraïque, voulait écrire un 
livre sur les anciennes sectes juives. Désireux d'être renseigné 
sur les Caraîtes polonais, il chargea des marchands de remettre 
à tout hasard un questionnaire à des membres de cette secte 
(1698) et de les prier d'y répondre avec précision. Un de ces 
questionnaires tomba entre les mains d'un employé subalterne de 
la communauté de Luzk, le Caraïte Mordekhaî ben Nissan. Ce- 
lui-ci ignorait les motifs qui avaient poussé autrefois les Caraîtes 
à se séparer des Rabbanites, mais il considéra comme un devoir 
de réunir les livres qui pouvaient l'éclairer sur cette question et 
de communiquer les résultats de ses recherches à Trigland. 
Malgré son peu de valeur, l'ouvrage de Mordekhaî resta pendant 
longtemps Tunique source où l'on puisait des renseignements 
sur les Caraîtes. 

Parmi les savants chrétiens qui étudiaient la littérature hé- 
braïque, il s'en rencontra qui, loin d*y apprendre la tolérance à 
regard des Juifs, à l'exemple du Français Richard Simon et de 
quelques Hollandais, y cherchèrent, au contraire, des armes pour 
les attaquer. Tels furent Wûlfer, Wagenseil et Eiseumenger^ tous 
trois protestants allemands. 

Jean Wiilfer se mit à rechercher des manuscrits hébreux et 
d'anciens recueils de prières, dans le but unique de prouver 
l'exactitude d'une accusation portée contre les Juifs. Ainsi, dans la 
prière finale, appelée Alènou, où il est question du règne glorieux 
du Créateur, quelques fidèles avaient rhabitude d'ajouter ces 
mots : a Eux (les païens) adressent leurs prières à une chose sans 


l 


224 HISTOIRE DES JUIFS. 

consistance et au néant. » Des chrétiens prétendaient que par le 
mot « néant », en hébreu Wariq^ les Juifs faisaient allusion à 
Jésus. Ce passage n'était pas imprimé dans les Rituels, mais, 
dans certaines éditions, la place en était indiquée par un blanc. 
Wûlfer fouilla les bibliothèques pour découvrir un manuscrit où 
se trouvât ce passage. Il y réussit. Il rendit alors compte de sa 
découverte dans un livre où il louait le prince Georges de Uesse 
d*avoir obligé les Juifs de son État à jurer que jamais ils ne profé- 
reraient plus ce blasphème contre Jésus. Wûlfer fut pourtant 
assez équitable pour affirmer que Taccusation de meurtre rituel 
portée contre les Juifs était mensongère et que le témoignage des 
Juifs convertis sur ce point ne méritait aucune créance. 

Un jurisconsulte d'Âltorf, Jean-Christophe Wagenseil, alla plus 
loin que Wiîlfer. II entreprit de rechercher, lui, les ouvrages juifs 
contenant des attaques contre le christianisme, que ces attaques 
fussent faites au nom de la Bible ou au nom de la raison. Pour 
réunir le plus grand nombre possible de ces écrits antichrétiens, 
il ne craignit pas de se rendre jusqu'en Espagne et en Afrique. 
Il consigna le résultat de ses recherches dans un ouvrage qu'il 
intitula : « Traits de feu de Satan ». Wagenseil ne haïssait pour- 
tant pas les Juifs. Il flétrissait, au contraire, avec indignation les 
traitements cruels qu'on leur avait infligés pour les contraindre 
à se convertir. Il désirait qu'on les amenât au christianisme par 
la persuasion, et, dans ce but, il conseilla aux princes protestants 
la fondation d'établissements spéciaux pour faire dés prosélytes. 
Il avait bien vu à Rome, où, depuis le pape Grégoire XIII, un do- 
minicain prêchait parfois devant des Juifs railleurs ou assoupis 
sur la supériorité des dogmes chrétiens, que ce moyen aussi était 
peu efficace, mais il espérait que les protestants, plus zélés que. 
les catholiques, réussiraient mieux. Il faut surtout rappeler a 
l'honneur de Wagenseil qu'il écrivit un opuscule pour démontrer 
combien il était abominable d'accuser les Juifs de faire usage de 
sang chrétien. 

Malgré l'affirmation de Wagenseil, corroborée par celle de 
Wiilfer, un autre protestant, Jean-André Eisenmenger, professeur 
de langues orientales, réédita cette odieuse calomnie. Il écrivit 
un gros ouvrage en deux volumes où il distillait sa haine avec une 


JEAN EISENMENGER. 225 


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méchanceté sans pareille et dont le titre seul était déjà une exci- 
tation contre les Juifs : « Le Judaïsme, dévoilé, ou rapport véri- 
dique et sincère sur la façon dont les Juifs endurcis profèrent des 
blasphèmes épouvantables contre la Trinité, outragent la sainte 
Mère du Christ, le Nouveau Testament, les évangélistes et les j 

apôtres, se moquent de la religion chrétienne et manifestent leur 
mépris et leur horreur pour tout le christianisme. Ce livre con- 
tient, en outre, de nombreux détails peu connus ou totalement 
inconnus, de grossières erreurs de la religion et de la théologie ' 

juives et des fables ridicules et amusantes ; le tout est prouvé par A 

leurs propres ouvrages. Écrit en toute sincérité pour tous les 
chrétiens. » Dans cet ouvrage, Eisenmenger rapporte tous les cas -^j^ 

de meurtre rituel imputés aux Juifs, toutes les fables grotesques «j 

répandues contre eux, sans oublier Tempoisonnement des puits à J 

répoque de la Peste Noire. 

Le hasard apprit à quelques Juifs de Francfort qu*Eisenmenger 
faisait imprimer dans leur ville un ouvrage qui leur était hostile. 
Craignant qu*il n'excitât les mauvaises passions de la foule, encore 
tout imbue des anciens préjugés, ils s^eiTorcèrent d*en empêcher la 
publication. Dans ce but, ils se mirent en relations (1700) avec 
les « Juifs de cour » ou ffo/juden de Vienne, piincipalement avec 
le changeur Samuel Oppenheim. Celui-ci leur prêta le concours 
le plus actif, et, finalement, réussit à faire promulguer par 
Tempereur Léopold II un édit interdisant la vente du pamphlet 
d'Eisenmenger. Cette interdiction ruinait Tauteur, qui avait con- 
sacré sa fortune à Timpression de son ouvrage, dont tous les 
exemplaires, au nombre de deux mille, étaient mis sous séquestre 
à Francfort. 

Pour faire lever l'interdit impérial, Eisenmenger sollicita l'inter- 
vention de Frédéric I*% roi de Prusse, mais il mourut sans avoir 
ebtenu satisfaction. Déjà des apostats juifs avaient cherché 
à irriter ce souverain contre leurs anciens coreligionnaires en 
les accusant, eux aussi, de blasphémer journellement le Christ 
dans la prière i'Alènou. Les corporations, toujours jalouses des 
Juifs, avaient naturellement agi de leur côté pour soulever la co- 
lère de la foule contre ceux dont elles redoutaient la concurrence. 
U en était résulté, dans le peuple, une surexcitation qui, d'après 

V 15 


226 HISTOIRE DES JUIFS. 

les plaintes des Juifs, peut-être volontairement exagérées, 
mettait leur vie en danger. 

Frédéric P^ prit alors une résolution qui fait honneur à son 
esprit de justice. Il invita (1702) les présidents de district à convo- 
quer les rabbins ou, à leur défaut, les instituteurs et les notables 
des communautés pour leur demander, sous la foi du serment, si, 
dans la prière incriminée, les Juifs songeaient à Jésus en pro- 
nonçant ou en évoquant dans leur pensée le mot Warii. Tous 
jurèrent qu'ils n'appliquaient pas ce mot au Christ. Un théo- 
logien chrétien, Jean-Henri Michaelis, de Halle, à qui on avait 
demandé un mémoire sur cette question, proclama également 
rinnocence des Juifs. 

Cependant, à force d'être répétées, les calomnies contre 
les Juifs flnirent par exercer leur action pernicieuse sur Tesprit 
du roi, qui continua de les soupçonner de blasphémer le chris- 
tianisme. H édicta alors une ordonnance (1703) dont le début 
est fort caractéristique. Il déclare d^abord qu'il souhaite ardem- 
ment qu'Israël, autrefois le peuple élu de Dieu, ouvre les yeux à 
la lumière et embrasse la foi chrétienne. Il ne se croit pourtant 
pas le droit de tyranniser les consciences et s'en remet au temps 
et à la sagesse divine pour amener la conversion des Juifs. Mais il 
exige, sous peine d'amende, qu'ils récitent à haute voix la prière 
û'Alénou^ et qu'ils ne crachent pas, en signe de mépris, pendant 
cette prière. Parfois, des surveillants pénétraient dans les syna- 
gogues, comme du temps de Justinien, empereur de Byzance, pour 
s'assurer que les Juifs se conformaient à l'ordre du roi. Cette 
surveillance ne tarda pourtant pas à devenir presque une simple 
formalité, grftce aux démarches d'un Juif influent, Issachar Baer- 
mann, de Halberstadt, agent d'Auguste II, électeur de Saxe et roi 
de Pologne, et qui était très considéré à Berlin. 

Après la mort d'Eisenmenger, ses héritiers s'adressèrent, à leur 
tour, a Frédéric I" pour qu'il demandât à l'empereur Léopold H 
de laisser circuler librement le « Judaïsme dévoilé ». Le roi de 
Prusse se décida à intervenir (1705), mais sans résultat. H auto- 
risa alors la réimpression de cet ouvrage à Koenigsberg, où la 
censure impériale n'avait aucun pouvoir. Sur le moment même, 
ce pamphlet ne produisit pas l'effet attendu, mais plus tard, 


JACOB BASNAGE. 227 

iorsqu*il s'agit de traiter les Juifs en hommes et en citoyens, il 
lournit des armes empoisonnées aux adversaires de leur émanci- 
pation. 

Les savants tels qu'Eisenmenger, qui n'étudiaient la littérature 
hébraïque que pour assouvir ensuite leur haine contre les Juifs, 
furenl sévèrement jugés par un protestant hollandais, Guillaume 
Surenhuys, d'Amsterdam. « Ils ressemblent, disait-il, a. des 
voleurs de grand chemin, qui commencent par dépouiller de 
leurs vêtements les honnêtes gens qu'ils rencontrent, les battent 
ensuite de verges et les couvrent de boue. » Surenhuys réunissait, 
au contraire, dans une même admiration, les Juifs et leur littéra- 
ture. 11 s'occupa surtout de la Mischna, qu'il traduisit en latin avec 
deux de ses commentaires (1698-1703), et il exprima le souhait 
qu'elle fût étudiée par tous les chrétiens se destinant à l'état 
ecclésiastique. « Quiconque, disait-il, veut devenir un digne et 
fidèle disciple du Christ doit d'abord devenir Juif, c'est-à-dire 
connaître la langue et la littérature des Juifs; il ne peut suivre les 
Apôtres qu'après avoir été élève de Moïse. » Il loua aussi le 
Sénat d'Amsterdam de s'être toujours montré équitable envers les 
Juifs. « Ce peuple qui fut si supérieur aux autres peuples, vous le 
traitez avec bienveillance, hommes estimables ! Aussi avez-vous 
acquis pour votre pays toute la gloire que cette nation et les 
habitants de Jérusalem possédaient autrefois. Car les Juifs vous 
appartiennent corps et âme, vous les avez attirés à vous, non pas 
par la contrainte et la violence, mais par la douceur. Ils sont 
heureux d'être à vous et d'obéir à votre gouvernement républi- 
cain. » 

Un autre écrivain protestant, Jacob Basnage (16S3-1723), rendit 
un service plus important encore au judaïsme. Théologien consi- 
déré, historien érudit, écrivain élégant, Basnage sut utiliser les 
nombreux et parfois fastidieux travaux composés sur les Juifs et 
le judaïsme pour écrire une histoire claire et accessible à tous les 
esprits cultivés. Comme, dans ses recherches historiques, surtout 
en ce qui concerne les origines et le développement du christia- 
nisme, il avait rencontré à chaque pas les Juifs et leur littérature, 
il en avait conclu que, contrairement à l'assertion habituelle des 
théologiens chrétiens, la nation juive n'avait pas entièrement dis- 


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^ 


i28 HISTOIRE DES JUIFS. 

paru avec !a chute de Jérusalem et la domination de TÉglise. H 
avait alors éprouvé un profond sentiment de pitié pour les 
héroïques martyrs juifs, avec une certaine admiration pour la 
littérature hébraïque, et il entreprit d'écrire l'histoire du judaïsme 
depuis répoque de Jésus jusqu'à son'temps. Il essaya même de 
raconter les faits avec impartialité, autant, du moins, qu'on pou- 
vait en attendre d'un protestant. « Le chrétien, dit-il, ne doit point 
trouver étrange que nous déchargions très souvent les Juifs de 
divers crimes, dont ils ne sont point coupables, puisque la justice 
le demande ; et que ce n'est point prendre parti que d'accuser 
d'injustice et de violence ceux qui l'ont exercée... On les a accu- 
sés d'être la cause de tous les malheurs qui arrivaient et chargés 
d'une infinité de crimes auxquels ils n'ont jamais pensé, on a 
imaginé des miracles sans nombre, afin de les en convaincre, ou 
plutôt afin d'exercer plus hautement sa haine à l'ombre de la reli- 
gion. Nous avons fait un' recueil des lois que les conciles et les 
princes ont publiées contre eux, par lesquelles on pourra juger de 
l'iniquité des uns et de l'oppression des autres... Cependant, par 
qn miracle de la Providence qui doit causer Tétonnement de tous 
les chrétiens, cette nation haïe, persécutée en tous lieux depuis 
un grand nombre de siècles, subsiste encore en tous lieux. » — 
« Le peuple et les rois, le païen, le chrétien et le mahométan, 
opposés en tant de choses, se sont réunis dans le dessein d'anéan- 
tir cette nation, et n'ont pu réussir. Le buisson de Moïse, envi- 
ronné de flammes, a toujours brûlé sans se consumer... Ils 
vivent encore, malgré la honte et la haine qui les suivent en tous 
lieux, pendant que les plus grandes monarchies sont tellement 
tombées, qu'il ne nous en reste que le nom. » 

Obligé lui-même, par la révocation de l'édit de Nantes, de s'exi- 
ler de France en Hollande, Basnage sait comprendre jusqu'à un 
certain point les sentiments éprouvés par les Juifs durant leur 
long exil. Mais il n'est pas assez artiste pour peindre avec vigueur 
et netteté les scènes grandioses ou tragiques de Thistoire juive. 
Son intelligence manque aussi de l'ampleur nécessaire pour voir 
dans leur ensemble et leur enchaînement logique les faits si 
variés et si multiples de cette histoire. Il ne saisit pas non plus 
les nuances qui distinguent les diverses périodes et leur impriment 


BASNAGE HISTORIEN DU JUDAÏSME. <229 

leur cachet spécial. Les zélotes qui ont entrepris contre Rome une 
guerre à mort; les partisans de Bar-Kokhba, qui ont fait trembler 
l*empire romain ; les Juifs arabes, qui ont fourni une nouvelle 
religion aux Dis du désert ; les poètes et les penseurs juifs de 
TEspagne et de la Provence, qui ont porté la civilisation juive à un 
point si élevé; les Marranes espagnols et portugais qui, sous le 
masque chrétien et sous Thabit du moine, ont entretenu dans leur 
cœur, avec un soin jaloux, la flamme sacrée de la religion pater- 
nelle et ont sapé les fondements de la puissante monarchie catho- 
lique de Philippe I^s tous ces personnages d'époques diverses, de 
caractère et de tempérament parfois opposés, ont, chez Basnage, 
la même physionomie et se ressemblent à s'y méprendre. C'est 
que l'auteur protestant n'a vu les Juifs qu'à travers l'histoire de 
rÉglise, et, malgré son désir sincère d'impartialité, il ne peut 
s'empêcher de « les considérer comme réprouvés, parce qu'ils ont 
repoussé Jésus ». 

Mais, quoique 1' a Histoire de la religion des Juifs » présentât 
les plus sérieux défauts, elle rendit un service considérable à la 
cause du judaïsme. Écrite en langue française, qui était alors 
comprise dans presque tous les milieux cultivés de l'Europe, elle 
aida, peut-être à Tinsu et contre la volonté de l'auteur, à relever 
les Juifs de leur situation humiliante en provoquant la pitié 
pour leurs épreuves et l'admiration pour leur littérature. Deux 
grands érudits, Christian-Théophile Unger, ministre protestant à 
Herrenlauschitz, en Silésie, et Jean-Christophe Wolf (1683-1739), 
professeur de langues orientales à Hambourg, qui avaient étudié 
sérieusement l'histoire et la littérature juives, suivirent la voie 
tracée par Basnage et complétèrent ses travaux. Wolf surtout y 
ajouta beaucoup d'informations nouvelles et très exactes. 

Un Irlandais, John Toland, éleva également la voix, à cette 
époque, en faveur des Juifs ; il demandait qu'on leur accordât en 
Angleterre et en Irlande les mêmes droits qu'aux chrétiens. C'était 
la première fois qu'un chrétien osait réclamer hautement leur 
émancipation. H est à remarquer que ceux mêmes au sujet des- 
quels les sentiments s'étaient si heureusement modifiés se dou* 
talent alors le moins de ce revirement favorable. 


230 HISTOIRE DES JUIFS. 


if 
« 


CHAPITRE XI 


PROFONDE DÉCADENCE DES JUIFS 

(1700-1760) 

A aucune époque de leur histoire les Juifs n'avaient peut-être 
présenté un aspect aussi lamentable, au point de vue de la 
civilisation, que vers la findu xvii* siècle et jusque vers le milieu 
du xviu*. C'est précisément au moment où, dans les milieux 
instruits, on s'intéressait à leur sort et où la philosophie battait 
en brèche les idées d'intolérance et de fanatisme, qu'ils étaient 
en pleine décadence. On ne trouvait alors parmi eux aucune per- 
sonnalité éminente; à peine avaient-ils quelques savants esti- 
mables. Isaac Orobio de Castro (mort en 1687), que l'Inquisition 
avait autrefois condamné au cachot, et qui avait acquis la respec- 
tueuse admiration de ses adversaires mêmes par l'ardeur de ses 
convictions, la dignité de son caractère, ses manières affables et 
sa polémique serrée, appartenait encore à la génération précé- 
dente. Lui disparu, personne, dans la communauté d'Amsterdam, 
qui était alors la plus cultivée, ne fut capable de prendre sa place. 
On peut compter les rabbins qui, en ce temps, possédaient des 
connaissances profanes. Quelques-uns seulement méritent une 
mention: Yaïr Hayyim Bachrach (1628-1702), rabbin à Worms et 
à Francfort-sur-le-Mein; Hiskiyya da Silva (né vers 1659 et mort 
vers 1698), émigré d'Italie à Jérusalem, et surtout les rabbins 
Nieto et Brieli. 

David Nieto (né à Venise en 1654 et mort en 1728), rabbin à 
Londres, était à la fois médecin et mathématicien. Il savait défendre 
avec habileté le judaïsme contre ses adversaires, et ses écrits, où 
l'on rencontre bien des banalités, contiennent aussi des parties 
excellentes. 

Juda-Léon Brieli (né vers 1643 et mort en 1722), rabbin à 


MÉDIOCRITÉ DES RABBINS. 231 

MaDtoue, qui se distinguait par son remarquable bon sens, avait 
de sérieuses connaissances philosophiques. Lui aussi sut défendre 
sa religion contre les attaques des chrétiens; il écrivit son plai- 
doyer en langue italienne. Brieli eut le courage de ne pas se 
conformer à certains usages que, jusqu'alors, les rabbins avaient 
observés avec une religieuse ponctualité; il osa rester célibataire 
et se dispenser de porter sa barbe. Il combattit vigoureusement 
les doctrines du Zohar et de la Cabbale, mais il n*exerça que peu 
d'influence sur ses contemporains juifs. 

A part ces rares exceptions, les rabbins de ce temps étaient 
presque tous de médiocre valeur. Ceux d'Allemagne et de Pologne, 
en dehors d'une vaine casuistique, ne possédaient aucune con- 
naissance et, de plus, étaient d'une gaucherie et d'une maladresse 
enfantines. Les rabbins portugais avaient des manières dignes 
et imposantes, mais étaient, pour la plupart, ignorants. Leurs 
collègues italiens ressemblaient à ceux d'Allemagne, sans les 
valoir pourtant comme talmudistes. Ainsi dirigés par des chefls 
dénués d'autorité, de science et de clairvoyance, les Juifs de ce 
temps prêtaient l'oreille à tous les excentriques, à tous les agita- 
teurs, à tous les hallucinés. La vraie piété était remplacée par 
des pratiques superstitieuses. On demandait aux rabbins des 
amulettes magiques (Kemèot) pour guérir les maladies, et les 
rabbins se prêtaient à ces ridicules exigences. Il y en avait 
qui se vantaient même de pouvoir évoquer les esprits. Un cabba- 
liste, de l'école de Damas, fit un jour une tentative de ce genre 
en présence de Richard Simon. Devant l'insuccès de ses efforts, 
il affirma au Père oratorien, qui suivait ses mouvements désor- 
donnés d'un sourire ironique, que la France n'offrait pas un ter- 
rain propice à l'apparition des esprits. 

Ainsi, pendant que des chrétiens admiraient la nation juive, 
avec ses destinées à la fois glorieuses et tragiques, et voyaient 
dans sa persistance à vivre un vrai miracle de l'histoire, les 
propres membres de cette nation ne savaient pas apprécier cette 
grandeur ou s'absorbaient dans des pratiques puériles et ridi- 
cules. Des savants chrétiens étudiaient avec zèle les merveilleuses 
annales juives, qui embrassaient une période de trois mille ans, 
tandis que nulJuif, même chez les Sefardim, ne s'intéressait à 


4 


k 


232 . HISTOIRE DES JUIFS. 

cette histoire. On cite pourtant trois chroniqueurs juib de c6 
temps: David Conforte (1619-1671); Miguel ou Daniel de Barrios, 
Marrane portugais qui revint au judaïsme à Amsterdam (mort en 
1701), et enfin le rabbin polonais Yehiel Heilperin, de Minsk 
(mort vers 1747). Mais les œuvres de ces trois écrivains ressemblent 
à celles de ces moines des temps barbares qui racontent les faits 
dans une sèche et rebutante nomenclature, plutôt qu'à de vrais 
ouvrages historiques. 

D'autres Hntcs parurent, en très grand nombre, dans la 
période qui va de Baruch Spinoza a Mendelssohn. Hais c'était, 
le plus souvent, du simple verbiage : des commentaires rabbi- 
niques d'une subtilité raffinée, des sermons et des livres d'édi- 
fication prolixes et ennuyeux, des polémiques venimeupes. Cette 
époque produisit pourtant deux poètes juifs d'un remarquable 
talent, qui vécurent dans des régions bien éloignées l'une de 
l'autre, Laguna dans Tile de la Jamaïque, et Luzzato en Italie. 

Lopez Laguna, né en France, vers 1660, d'une famille marrane, 
s'était rendu dans sa jeunesse en Espagne, où l'Inquisition l'avait 
jeté dans un cachot. Dans ses heures d'angoisse, il avait puisé 
la résignation et l'espérance dans la lecture des Psaumes. Lors- 
qu'il eut reconquis la liberté et se fut fixé dans la Jamaïque, il 
résolut de rendre les Psaumes également accessibles aux Marranes 
qui ne comprenaient pas l'hébreu; il les traduisit donc fidèlement, 
sous le nom juif de Daniel Israël, dans de beaux et mélodieux vers 
espagnols. Quand il arriva à Londres avec cette traduction, qu'il 
avait intitulée « Miroir de la vie », plusieurs rimailleurs et aussi 
trois poétesses juives, Sara de Fonseca Pinto y Pimentel, Manuela 
Nunez de Almeida, et Bienvenida Coen Belmonte, lui exprimèrent 
leur admiration dans des poésies latines, anglaises, portugaises et 
espagnoles. 

Moïse Hayyim Luzzato, troublé par les excentricités messianiques 
de ce temps, était un poète plein de feu. Il composa deux drames 
hébreux d'une belle harmonie et d'une exquise fraîcheur dont il 
sera parlé plus loin. 

En dehors de ces deux poètes, le judaïsme de ce temps ne pro- 
duisit aucun écrivain de valeur. La moralité des Juifs aussi laissait 
alors à désirer. Sans doute, ils continuaient de se distinguer par 


4«i 


INFLUENCE EXCESSIVE DE L'ARGENT. 233 

les vertus fondamentales de la race: Tamour de la famille, Pesprit 
de solidarité et la pureté des mœurs. On rencontrait rarement chez 
eux des débauchés ou des criminels; les plus mauvais aban- 
donnaient ordinairement le judaïsme pour se faire chrétiens 
ou musulmans. Mais, en général, le sentiment de la justice et de 
rhonneur était affaibli parmi les Juifs. Les circonstances leur 
imposaient alors la nécessité de gagner de Targent avec une telle 
urgence qu'ils ne se montraient pas toujours sufQsamment scru- 
puleux sur la manière de le gagner. Non seulement on aimait l'ar- 
gent, mais on en respectait les détenteurs, même s'ils Tavaient 
acquis par des moyens peu honnêtes. Aussi les communautés 
plaçaient-elles à leur tête, non pas les plus dignes, mais les plus 
riches. Une satire de ce temps s*élève avec indignation contre 
cette toute-puissance de la fortune: « C'est le florin, dit-elle, qui 
lie et qui délie^ c'est le florin qui fait confler aux ignorants la di- 
rection des communautés. » 

Si les Juifs montraient alors une telle déférence pour les gens 
riches, la cause en était, en partie, à la grande pauvreté dont ils 
souiTraient. A cette époque, on ne trouvait quelques rares capi- 
talistes que parmi les Juifs portugais d'Amsterdam, de Hambourg, 
de Livourne, de Florence et de Londres. Quand Guillaume de 
Hollande entreprit sa campagne aventureuse pour conquérir la 
couronne d'Angleterre, Isaac (Antonio) Suasse lui avança sans 
intérêt deux millions de florins, sans exiger la moindre garantie : 
c( Si vous réussissez, lui dit-il, vous me restituerez mon argent, 
si vous échouez, je le perdrai, d Un autre Juif d'Amsterdam, 
Francisco Mello, rendit de grands services à la Hollande par ses 
capitaux. Un membre de la famille de Pinto laissa plusieurs mil- 
lions pour des œuvres de bienfaisance; il fit des legs à des com- 
munautés juives, à l'État, à des orphelinats chrétiens, à des 
ecclésiastiques, des sacristains et des sonneurs de cloches. A 
Hambourg demeuraient alors les Texeira et Daniel Abensur, qui 
prêta des sommes élevées au roi de Pologne. Salomon de Médina, 
de Londres, compagnon habituel du général Churchill, duc de 
Marlborough, que la reine Anne avait nommé chevalier, possédait 
également une fortune considérable. 

Par contre, en Allemagne, en Italie et en Orient^ les Juifs 


234 HISTOIRE DES JUIFS. 

étaient géDéralement très pauvres. Ceux de Pologne surtout, qui 
avaient été décimés par les massacres des Cosaques et ruinés par 
l'anarchie qui régnait souvent dans ce pays, étaient dans le plus 
complet dénuement. Tous les ans, des bandes de mendiants se 
répandaient dans Touest et le sud de l'Europe et se fixaient dans 
les grandes communautés, qui les gardaient à leur charge. 

Comme beaucoup de ces émigrants polonais étaient de savants 
talmudistes, ils réussirent peu à peu à occuper les plus impor- 
tants postes rabbiniques, à Prague, Nikolsbourg, Francfort-sur- 
le-Mein, Amsterdam, Hambourg, et même en Italie. Leur influence 
fut très fâcheuse. Us éloignèrent la jeunesse des sciences pro- 
fanes et la confinèrent rigoureusement dans Tétude du Talmud, 
la soumettant à celte méthode de dialectique excessive qui con- 
duit à la subtilité et à Tergotage. Par suite de ce système d'ensei- 
gnement, les Juifs allemands, comme leurs coreligionnaires de 
Pologne, s'habituèrent peu à peu à parler un vulgaire jargon, 
leur esprit se faussa, et la rectitude du jugement flt place à 
Tamour du paradoxe et à la flnasserie. 

Appauvris, démoralisés, mal dirigés, les Juifs devaient forcé- 
ment se laisser égarer par les agitateurs qui succédèrent à Sab- 
bataï Cevi. Un des partisans de ce dernier, Daniel-Israël Bona- 
foux, chantre à Smyrne, réussit à grouper autour de lui un assez 
grand nombre de Juifs, qui rendirent un culte respectueux à la 
mémoire du faux Messie. Il avait trouvé un collaborateur actif dans 
Abraham Miguel Cardoso, qui, expulsé de Tripoli pour ses intri- 
gues, pi*opagea pendant plus de vingt ans les idées de Sabbataî à 
Smyrne, à Constantinople et au Caire, jusqu'à ce qu*il fut poi- 
gnardé par un de ses neveux. Mais sa mort ne mit pas On à 
Tagitation, car ses écrits, où les extravagances se mêlaient aux 
conceptions sensées, continuèrent à surexciter les esprits. Car- 
doso était, du moins, resté Qdèle au judaïsme. Bonafoux, peut- 
être pour se venger des vexations des rabbins de Smyrne, prit 
le turban. 

Un autre partisan de Sabbataî créa une agitation plus sérieuse, 
qui s'étendit jusqu'en Pologne. L'auteur de ce mouvement était 
un prédicateur ambulant, Mordekhaï d'Eisenstadt, d'un extérieur 
imposant et vénérable, qui avait acquis une grande autorité en 


LE FAUX MESSIE MORDEKHAI D'EISENSTADT. -235 

jeÛDant pendant plusieurs jours consécutifs et en s'imposent les 
plus dures mortifications. 11 prêcha sur la nécessité de faire péni- 
tence et de mener une vie de contrition, en Hongrie, en Moravie 
et en Bohème. Encouragé par le succès de ses prédications, il se 
fit bientôt passer pour prophète. Il affirmait que Sabbataî Cevi 
était le vrai Messie, qu'il avait obéi aux exigences de sa mission 
divine en embrassant Tislamisme et que, trois ans après sa mort 
apparente (car il n'était pas mort réellement], il reviendrait pour 
délivrer définitivement son peuple. Devant le nombre croissant 
de ses auditeurs et la confiance aveugle qu'ils lui témoignaient, il 
résolut de se présenter lui-même comme le vrai Messie de la 
maison de David : il déclarait être Sabbataî Cevi ressuscité. 

La réputation du Messie hongrois se répandit au loin. Il fut 
sollicité de venir en Italie. A Modène et à Reggio, on raccueillit 
avec enthousiasme. Il fit alors part de son projet de se rendre à 
Rome, la ville impie, pour y affirmer Tarrivée définitive du Mes- 
sie, et, en même temps, il laissa entendre qu'il serait peut-être 
obligé de se déguiser en chrétien, comme Sabbataî s'était déguisé 
en Turc. Il semblait donc tout disposé à accepter le baptême. Les 
protestations des Juifs italiens qui avaient conservé leur sang- 
froid, et qui craignaient les conséquences dangereuses de ce 
mouvement, furent étouffées sous les cris d'enthousiasme des sec- 
taires. Pourtant, les amis du Messie eux-mêmes commencèrent à 
redouter pour lui l'ombrageuse Inquisition, et ils lui conseillè- 
rent de partir de Tltalie. Il traversa la Bohême et arriva en Polo- 
gne. Là, ses partisans s'accrurent rapidement, et il fonda une 
secte qui se maintint jusqu'au commencement des temps mo- 
dernes. 

Vers la même époque, un nouveau mouvement messianique se 
produisit en Turquie. Sabbataî Cevi avait laissé une veuve. Celle^i 
se rendit à Salonique, où elle fit passer son frère Jacob pour un 
fils qu'elle aurait eu de Sabbataî. Ce jeune homme, qui avait pris 
le nom de Jacob Cevi, devint l'objet d'une profonde vénération de 
la part des anciens adhérents de Sabbataî; ils lui donnèrent le 
surnom de Querido (le favori). Il passa bientôt pour réunir en lui 
les âmes des deux Messies attendus, celui de la maison de Joseph 
et celui de la maison de David, et il fut considéré, par conséquent» 


i--. t^l -./ \ . 


236 HISTOIRE DES JUIFS. 

comme le vrai successeur de Sabbataï, comme le Rédempteur en- 
voyé par Dieu. On accusait ses partisans de mœurs déréglées. Il 
est de fait que, pour ces sectaires, le mariage n'avait aucun 
caractère sacré. D*après renseignement de Louria^ une femme qui 
ne plait plus à son mari peut être répudiée, parce qu'elle est un 
obstacle à Tharmonie mystique qui doit régner entre époux. Les 
mœurs se ressentaient naturellement d'une telle doctrine. Pour 
mettre un terme à ces scandales, les rabbins dénoncèrent cette 
secte aux autorités turques. Les partisans de Sabbataï avaient 
appris de leur maître un moyen infaillible de calmer les suscep- 
tibilités des Turcs. Us se firent tous musulmans (vers 1687), au 
nombre de près de quatre cents. Afin de bien établir la sincé- 
rité de leur conversion, un grand nombre d'entre eux, avec leur 
Messie, se rendirent en pèlerinage à La Mecque. A son retour, 
Querido mourut à Alexandrie. 

Ces néo-Turcs, fixés presque tous à Salonique, formèrent une 
petite Église particulière que les Turcs appelèrent DonméA, c'est- 
à-dire (c schismatiques ». Eux-mêmes, séparés à la fois des Juifs 
et des Turcs, se donnèrent le nom de Maminim, « les vrais 
croyants » (1). Us ne se mariaient qu'entre eux, allaient parfois 
prier dans une mosquée, mais se réunissaient fréquemment pour 
adorer leur Libérateur. Ils conservèrent du judaïsme l'usage de 
circoncire les enfants mâles à l'âge de buit jours, et du Canon 
biblique ils gardèrent le Cantique des Cantiques, qui se prête 
admirablement a des interprétations mystiques. Us entouraient 
d'un respect particulier le Zohar^ où ils puisaient les textes de 
leurs sermons. Après la mort de Querido, son fils Berakhya lui 
succéda comme chef religieux. 

Comme du temps de Sabbataï, la folie mystique devint conta- 

(1) Cette secte compte encore aujourd'hui environ mille familles à Salonique. 
Elle se subdivise en trois groupes : les Smyrlis^ ainsi nommés d'après la 
ville de Smyrne où est né Sabbataï Cevi.; les JacobiteSj d'après Jacob Que- 
rido ; et les partisans d'Osman Baba, chef religieux qui s'est seulement révélé 
vers la fln du xviiP siècle. Le premier groupe s'appelle aussi Karavayo. Les 
Jacobites sont, pour la plupart, fonctionnaires ou employés du gouvernement 
turc. Les membres d'un groupe ne s'allient pas à ceux d'un autre. Tous ont 
conservé des usages juifs, qu'ils pratiquent secrètement dans leurs réunions reli- 
gieuses. Leur prédicateur porte le titre de ab-bèt-din, et leur chantre celui de 
paytan, 


LA. SECTE DES HASSIDIM. 237 

gieuse et étendit de plus en plus ses ravages. Aux sectes déjà 
existantes s*ajoutèrent de nouvelles sectes. C*est ainsi qu'en 
Pologne, des illuminés, sous la direction de Juda Hassid (le pieux), 
de Dubno, et de Hayyim Malakh, se mirent à mener une vie 
d'ascétisme excessif pour se rendre dignes de la délivrance 
messianique ; ils prirent le nom de Hassidim, Les rabbins ne se 
rendirent d'abord pas compte du danger que présentaient pour le 
judaïsme les extravagances de ces sectaires. Mais, lorsque Cevi 
Aschkenazi, appelé aussi Hakham Cevi, eut appelé leur attention 
sur ces agissements, et principalement sur la conduite équivoque 
de Hayyim Malakh, ils s'efforcèrent de les entraver dans leurs 
pratiques. Près de quinze cents Hassidim, sous la conduite de Juda 
Hassid, émigrèrent alors de Pologne. Partout où ils passaient, ils 
se signalaient, comme autrefois les frères flagellants, par les plus 
pénibles macérations, et invitaient leurs coreligionnaires à la 
pénitence. Par sa voix tonnante, sa gesticulation et ses larmes, 
Juda Hassid exerçait une profonde action sur ses auditeurs, surtout 
sur les femmes. 

Arrivés en Palestine, les Hassidim perdirent leur principal chef, 
Juda Hassid, qui mourut à Jérusalem (octobre 1700). Sans guide, 
sans conseil, souffrant du plus douloureux dénuement, ils se désor- 
ganisèrent. Sous le coup de leurs amères déceptions, les uns 
se firent musulmans, d*autres se répandirent a travers la Pales- 
tine, d'autres, enfin, et, parmi eux, le neveu de Juda Hassid, 
eoibrassèrent le christianisme. Hayyim Malakh resta plusieurs 
années a Jérusalem, où il continua de présider aux destinées d'un 
petit groupe d'adhérents. Au lieu du Dieu-Un du judaïsme, il 
enseignait un Dieu en deux ou trois personnes, admettait le dogme 
de l'incarnation, et rendait un ciïlte divin à Sabbataï, dont il avait 
fait sculpter une image en bois pour l'exposer à l'adoration de ses 
partisans. Expulsé de Jérusalem sur les instances des rabbins, 
il alla rejoindre les Sabbatiens musulmans ou Donméh à Salo- 
nique et, de là, se rendit à Constantinople, où il fut excommunié. 
Il retourna alors en Pologne et y reprit activement sa propagande. 
Il mourut, dit-on, des suites de son ivrognerie. 

Un partisan de Sabbataï réussit à jeter la discorde parmi 
les Juifs et à créer une agitation des plus funestes; il s'appelait 


.*' 


238 HISTOIRE DES JUIFS. 

Néhémia Hi>7a Hayon (né vers 1630 et mort après 1726). Parmi 
les mystificateurs si nombreux du xvni'^ siècle, il fut peut-être le 
plus rusé, le plus hypocrite et le plus audacieux. Il mena une vie 
d*aventures et de plaisirs, ne craignant jamais d*user de moyens 
malhonnêtes pour atteindre son but. Après avoir échoué dans bien 
des entreprises, il se décida à tenter la fortune à Taide d'extrava- 
gances cabbalistiques. Il composa un ouvrage pour démontrer 
que le judaïsme, tel qu'il était enseigné par la Cabbale, recon- 
naissait un Dieu triple. Avec cet écrit pour tout bagage, il se mit 
en route. A Smyrne (printemps de 1708), il parvint à duper 
quelques gens riches, qui lui promirent de le soutenir et de Taider 
à imprimer son ouvrage sur le Dieu triple dans quelque ville de la 
Palestine. Il partit alors pour Jérusalem. Il n'avait pas encore 
débarqué que le collège rabbinique de Jérusalem, averti de ses 
intentions et avisé du caractère hérétique de son ouvrage, le mit 
en interdit et condamna son livre au feu (juin 1708). 

Pour vivre, Hayon fut de nouveau réduit à mendier. Il quitta la 
Palestine, et, après bien des pérégrinations, arriva en Italie. Hais 
la, ses prédications ne trouvèrent pas d*écho. Il avait déjà séjourné 
précédemment en Italie et y avait produit une impression peu 
favorable. Du reste, un cabbaliste de Livourne, Joseph Ergas, 
avait reconnu Tesprit sabbatien dans Touvrage que Hayon lui 
avait soumis et Tavait déclaré dangereux pour les croyances juives. 
A Venise, Hayon reçut un meilleur accueil des rabbins et des 
laïques. Il fit Imprimer dans cette ville un opuscule où il déclarait 
explicitement que le judaïsme acceptait le dogme de la Trinité, 
non pas la Trinité chrétienne, mais celle qu'avait enseignée Sab- 
bataï. Comme par une sorte de gageure, il mit dans cet écrit les 
premiers vers d'une chanson obscène répandue en Italie sous le 
nom de : « La belle Marguerite ». Chose bizarre, le rabbinat de 
Venise approuva et recommanda cet opuscule, probablement parce 
qu'il n'en avait pas pris connaissance ou qu'il n'en compre- 
nait pas la portée. 

De Venise, Hayon se rendit à Prague, où il fut bientôt entouré 
d'un groupe important de partisans. Il eut même parmi ses admi- 
rateurs le célèbre talmudiste Jonathan Eibeschiîtz. A Prague 
aussi, Hayon mena une existence de libertin. Pour se procurer 


NÉHÉMIA HAYON. • 239 

des ressources, il écrivait des amulettes magiques, que ses 
adliérents achetaient à l^envi. A la fln, il se risqua à demander 
une approbation pour son livre sur la Trinité à un rabbin de 
Prague, Naphtali Kohen, à qui il présenta de chaleureuses lettres 
de recommandation de rabbins italiens qu*il avait fabriquées lui- 
même. Naphtali, sans même jeter un coup d*œil sur l'ouvrage, 
Tapprouva. Plus tard, quand il apprit la vérité, il regretta amère- 
ment sa légèreté. 

Muni de lettres de recommandation dont les unes étaient fausses 
et les autres avaient été obtenues par ruse, Hayon visita diverses 
communautés allemandes. A Berlin, il prorua des dissensions qui 
régnaient alors dans la communauté pour y asseoir solidement son 
influence. Les Juifs de Berlin étaient, en effet, partagés en deux 
camps, par suite, ce semble, de la rivalité de deux familles qui toutes 
deux étaient en relations avec la cour, la famille de la veuve du 
joaillier royal Licbmann et celle de Markus Hagnus. Pour faire 
échec à la famille Liebmann, Harkus Magnus avait proposé de 
construire une grande synagogue et de faire fermer celle que 
Liebmann avait fondée. C'est à ce moment que Hayon arriva à 
Berlin. U se déclara pour le parti Liebmann, qui était moins nom- 
breux, mais plus riche. Il acquit ainsi l'appui du rabbin de Berlin, 
Aron-Benjamln Wolf, gendre de la veuve de Liebmann, et il put 
enfln faire imprimer son ouvrage hérétique ; il l'intitula Meheme- 
nauta dekola^ « La foi universelle ». Le texte était d'un Sabba- 
tien, peut-être de Sabbataï Cevi lui-même. Hayon y cyouta deux 
commentaires, où il démontrait avec force arguments empruntés 
au Zohar et à d'autres ouvrages cabbalistiques la nécessité de 
croire à un Dieu triple. 

Une fois son livre imprimé. Hayon partit pour Amsterdam. 
La, il devint la cause de violentes discussions entre les Juifs. A 
son arrivée à Amsterdam, il avait, en effet, exprimé le désir de 
faire partie de la communauté portugaise, et, en même temps, il 
avait offert aux administrateurs un exemplaire de son ouvrage 
pour être [autorisé à le vendre. Un rabbin de Jérusalem, Moïse 
Haguès, qui séjournait alors à Amsterdam et qui avait eu l'occa- 
sion de lire ce livre, le dénonça à Ilakham Cevi Aschkenazi, 
rabbin de la communauté allemande. Celui-ci le lut à son tour. 


« 


'«. 




240 HISTOIRE DES JUIFS. 

et, quand il en eut reconnu les dangereuses tendances, il invita 
les administrateurs de la communauté portugaise à déclarer Hayon 
hérétique. Hais Hayon, qui se sentait soutenu, demanda à Haguès 
d'indiquer exactement les passages qu'il condamnait ou de faire 
partie d'une commission nommée par l'administration portugaise 
qui examinerait son ouvrage. Cevi Âschkenazi rejeta les deux 
propositions. 
'^ Les Juifs portugais d'Amsterdam avaient alors à leur tête le 

rabbin Salomon Ayllon, qui avait appartenu auparavant au groupe 
des Sabbatiens de Salonique. Son collègue, Cevi Aschkenazi, qui le 
soupçonnait d'être encore entaché d'hérésies sabbatiennes, ne lui 
avait jamais témoigné beaucoup d'égards. De plus, comme Hayon 
connaissait son passé, il craignait de provoquer Tindiscrétion de 
cet aventurier en se déclarant contre lui. Il jugea donc prudent de 
le soutenir. Il réussit à persuader à l'un des membres les plus 
influents et les plus tenaces de l'administration portugaise, Aron 
de Pinto, qu'il serait humiliant pour les Juifs portugais de se sou- 
mettre à un ordre émanant du rabbin de la communauté aile* 
mande. Il eut ainsi l'habileté de faire transformer une question 
religieuse en une question d'amour-propre. De Pinto repoussa 
énergiquement l'intervention de Cevi Aschkenazi et chargea Ayllon 
de former une commission de Juifs portugais pour examiner le 
livre de Hayon. 

Pendant que cette commission, manifestement partiale^ délibé- 
rait sur l'ouvrage incriminé, Cevi Aschkenazi, appuyé par Moïse 
Haguès, prononçait l'excommunication contre Hayon et son livre, 
a parce qu'il avait essayé d'éloigner Israël de son Dieu et d'intro- 
duire des dieux étrangers (la Trinité) ». Aucun Juif ne pouvait plus 
entretenir de relations avec lui, et son livre devait être brûlé. 
Cette sentence fut imprimée en hébreu et en portugais, et répandue 
à Amsterdam. 

Cet arrêt irrita profondément les Juifs portugais, qui injuriaient 
et maltraitaient presque Cevi Aschkenazi et Moïse Haguès dans la 
rue. Celte irritation s'accrut encore quand la commission d'exa- 
men eut déclaré que l'ouvrage de Hayon ne contenait aucune 
assertion hérétique, mais exposait seulement certaines conceptions 
nouvelles, comme la plupart des livres cabbalistiques. Hayon fut 


LUTTE CONTRE HAYON. 241 

conduit 6D triomphe à la grande synagogue d'Amsterdam, où l'ad- 
ministration lui rendit les plus grands honneurs. 

Cependant, Cevi Asckhenazi reçut de nombreuses adhésions du 
dehors. Les rabbins dont Hayon avait publié dans son livre les 
prétendues lettres de recommandation protestèrent qu'elles étaient 
fausses. Un des rabbins les plus vénérés, Léon Brieli, de Mantone, 
dévoila le scandaleux passé de Hayon et approuva énergiquemeni 
la sentence prononcée contre lui par Cevi Aschkenazi. Mais les 
Portugais s'obstinèrent dans leur erreur, et les dissensions trou- 
blèrent cette belle communauté d'Amsterdam, jusqu'alors si unie. 
Devant l'hostilité violente de la communauté portugaise, Cevi 
Aschkenazi quitta Amsterdam, soit que de Pinto eût obtenu contre 
lui un décret d'expulsion, soit volontairement, pour prévenir l'ordre 
de bannissement dont il se savait menacé (1714). 

Même après le départ de Cevi Aschkenazi, de nombreuses pro- 
testations contre Hayon affluèrent encore de rabbins d'Allemagne,. 
d'Italie, de Pologne et même d'Afrique, qui arrachèrent complète- 
tement le masque du protégé de Tadministration portugaise* 
Celle--ci sentait bien qu'elle s'était trompée, mais, par amour- 
propre ou par entêtement, elle ne voulait pas en convenir. Pour- 
tant elle reconnaissait qu'il était de toute nécessité pour Hayon de 
se défendre contre ses accusateurs. Sur ses conseils, il partit donc 
pour l'Orient, muni d'argent et de lettres de recommandation, 
pour essayer de faire annulera Constantinople rexcommunication 
prononcée contre lui par divers rabbins. Le voyage fut pénible ; 
aucun Juif ne voulait le recevoir dans sa demeure. A Constanti- 
nople aussi, les Juifs l'évitaient, mais il réussit, grâce à ses 
lettres de recommandation, à pénétrer jusqu'à un vizir. Sonbutpour- 
tant ne fut pas atteint. H partit pour la Palestine, où il fut également 
mal accueilli, revint à Constantinople, et, après plusieurs années 
de démarches, trois rabbins, sur les instances du vizir, consen- 
tirent a rapporter l'arrêt d'excommunication, à condition que 
Hayon promit que ni dans des sermons, ni dans des livres, il ne 
toucherait plus a des sujets cabbalistiques. Hayon s'y engagea 
par serment (1724), et, réconcilié en apparence avec la Syna- 
gogue^ il repartit pour l'Allemagne. 

Dans l'intervalle, les germes de l'héréSle sabbatienne répandus 

v. 16 


242 HISTOIRE DES JUIFS. < 

en Pologne par Hayyim Malakh, à son retour de la Turquie, avaient 
porté des fruits. Un important groupe de Sabbatiens s^ctait formé 
en Podolie. Sous le masque d'une sévère orthodoxie, ces sectaires 
transgressaient secrètement les prescriptions talmudiques et se 
livraient à des actes d*une révoltante immoralité. Lorsqu'ils se 
sentirent assez puissants, ils mirent moins de soin à dissimuler 
leur conduite. Le collège rabbinique de Lemberg prononça alors 
solennellement, dans la synagogue, l'excommunication contre eux. 
Mais cette sentence n'arrêta nullement leur propagande. Leurs 
chefs envoyèrent (1725) des délégués en Moravie, en ,Bohènie et 
en Allemagne, pour se mettre en rapport avec les Crypto-sabba- 
tiens de ces pays. Les rabbins étaient loin de se douter que ces 
mendiants polonais qui parcouraient leurs communautés, rigou- 
reux observateurs du judaïsme rabbinique et savants talmudistes, 
étaient, en réalité, des émissaires sabbatiens. A la même époque, 
un écrit cabbalistique fut répandu de Prague dans toute TAlle- 
magne qui afQrmait de nouveau le dogme de la Trinité, raillait les 
prescriptions talmudiques et plaçait le ZoAar au-dessus de la 
Tora. On attribuait cet ouvrage à Jonathan Eibeschiitz. 

Lorsque le hasard eut amené la découverte de ces agissements 
et de la publication de ce livre hérétique, le collège rabbinique de 
Francfort excommunia, à son tour, les Sabbatiens et ordonna à tous 
les Juifs de dénoncer tout ce qu'ils apprendraient de leurs intri- 
gues ou de leur propagande. D'autres rabbins se joignirent à leurs 
collègues de Francfort. On voulut même frapper Jonathan Eibe- 
schutz d'excommunication, parce qu'on le savait afQlié a la secte 
des Crypte -sabbatiens, mais on y renonça par égard pour 
sa famille, qui était une des plus considérées de la Pologne. 
Pour ne pas rester suspect, Eibeschiitz lut lui-même à la 
synagogue la formule d'excommunication contre les Sabba- 
tiens. 

Ce fat à ce moment que Hayon revint de Constantinôple. 
Sans se soucier du serment qu'il avait prêté, il prit de nou- 
veau part aux intrigues sabbatiennes. En même temps, pour 
se proléger contre ses adversaires, il se rapprocha des chré- 
tiens, injuriant les Juifs, qu'il traitait de a sots, obstinés dans, 
leur aveuglement >>, et faisant entendre qu'il croyait également a 


moïse HAYYIM LUZZATO. 243 

)a Trinité. Mais partout la déflance était éveillée contre lui, et il 
restait seul et abandonné. A Berlin, il inenaça de se convertir au 
christianisme si on ne venait pas à son aide. Il se traîna miséra- 
blement jusqu*à Amsterdam, où il espérait rallumer en partie 
Tenthousiasme qu*il y avait excité autrefois. Là aussi, il fut 
déçu. On l'engloba même dans Texcommunication lancée contre 
tous les Sabbatiens (1726). Désespérant d'exercer dorénavant 
quelque action en Europe ou en Orient, il s*embarqua pour le 
nord de l'Afrique, où il mourut. Son (Ils essaya, plus tard, de ven- 
ger son pitoyable échec en acceptant le baptême et en se faisant 
le délateur, à la cour pontificale, de ses anciens coreligion- 
naires. 

Parmi ces illuminés et ces charlatans qui, par leurs excentri- 
dtés, jetèrent un trouble si profond parmi les Juifs, apparaît une 
figure d'une puissante séduction et d'une grande originalité. C'est 
le poète Moïse Hayyim Luzzato (1707-1747), admirablement doué 
par la nature, qui aurait pu devenir une des gloires du judaïsme, 
et qui se laissa séduire, à son tour, par les extravagances cabba- 
listiques. Né à Padoue dans une famille aisée, il apprit très jeune 
le latin et l'hébreu. Ces deux langues lui furent très utiles, elles lui 
ouvrirent les trésors de la littérature classique et de nos sublimes 
Prophètes. Luzzato avait une âme vibrante de poète, qui réson- 
nait harmonieusement à tous les souffles. Son talent était un 
mélange de force et de pénétrante douceur, où les fantaisies d'une 
imagination féconde étaient réglées par un sentiment très juste de 
la mesure. L'hébreu, considéré généralement comme une langue 
morte, reprit, dans les écrits de Luzzato, de la vie, de la fraîcheur, 
et une charmante souplesse. 

Bien supérieur à Joseph Penso de la Véga, Luzzato composa, 
lui aussi, à l'âge de dix-sept ans, un drame biblique en vers : 
« Samson et les Philistins ». Dans cette œuvre de jeunesse, bien 
des traits faisaient deviner le futur maître. Il n'avait pas encore 
vingt ans quand il publia en vers cent cinquante psaumes, qui 
sont une imitation des Psaumes bibliques, et dont la langue 
est d'une pureté et d'une élégance remarquables. Peu après, il 
écrivit un second drame : t La Tour élevée » ou « La Sérénité des 
jgens vertueux >>, en quatre actes, dont la forme remporte de 


244 HISTOIRE DES JUIFS. 

beaucoup sur le fond, et qui est imité d*auteurs italiens. II man* 
quait eoeore d^originalité. 

La facilité de Luzzato à présenter ses idées ou celles d'autruî 
sous une forme claire et attrayante, jointe à son habileté à faire 
des pastiches, causa sa perte. Un jour, il se proposa d'imiter le 
style du Zohar^ et y réussit. Ce succès le grisa. Il attribua ce 
talent d'imitation, non pas à une faculté particulière, mais à une 
faveur toute spéciale de la Providence, et il se persuada, comme 
autrefois les cabbalistes Karo et Louria, qu'un génie tutélaire 
(maguid) l'inspirait et lui avait fait la grâce de lui divulguer les 
mystères de la Cabbale. 

Peu après, sa réputation de cabbaliste dépassa les limites de la 
ville de Padoue, et il fut tout heureux d'être visité un jour par 
des cabbalistes de Venise. Ce témoignage de déférence raffermit 
encore dans son mysticisme. Moïse Haguès, qui avait déjà com- 
battu Hayon avec une courageuse énergie, et qui était alors à 
Altona, menaça Luzzato, avec l'appui de plusieurs rabbins alle- 
mands, de l'excommunication s'il ne renonçait pas à ses divaga- 
tions et à son rôle d'inspiré. Mais Luzzato persista à afQrmer que 
Dieu l'avait choisi, comme il en avait déjà choisi d'autres avant 
lui, pour lui dévoiler ses secrets. Pourtant, sur les instances de 
son maître, Isaïe Hassan, et de trois rabbins de Venise, délégués 
auprès de lui, il promit de ne plus enseigner ni propager par 
des livres les doctrines de la Cabbale (juillet 1730). 

Luzzato ne tint pas longtemps sa promesse. Attristé par la ruine 
de son père, qui avait perdu toute sa fortune, et par les dissen- 
sions qui régnaient alors dans sa famille, il se plongea de nou- 
veau dans ses rêveries mystiques pour y trouver le calme et la 
résignation. On racontait aussi qu'il préparait une réplique aux 
attaques dirigées contre la Cabbale par Léon Modena, rabbin à 
Venise. Le collège rabbinique de cette ville, qui avait traite 
jusque-là Luzzato avec une grande modération, se montra plus 
sévère pour lui; il Texcommunia et condamna ses écrits au 
feu (1734). La communauté de Padoue aussi cessa de détendre 
Luzzato. Le malheureux poète, qui s'était si pitoyablement four- 
voyé dans le mysticisme, dut abandonner ses vieux parents, sa 
femme et ses enfants, et partir de Padoue. Pauvre et découragé^ 


ŒUVRES DE LUZZATO. 245 

il se rendit alors à Amsterdam. Il y trouva un accueil cordial 
auprès des Juifs portugais, qui lui assurèrent un subside annuel. 
Pour gagner sa vie, il entra comme maître d*hébreu dans la mai- 
son d'un riche Juif portugais, Moïse de Chavès. Mais, afin d*étre 
indépendant, il renonça à ces fonctions, et, comme Spinoza, se 
mit à polir des verres de lunettes. 

Ainsi délivré des soucis matériels^ Luzzato consacra de nouveau 
ses loisirs à la poésie. A Toccasion du mariage de son ancien élève 
Jacob de Chavès avec Rahel da Vega Enrlquès, il composa un 
drame qui était remarquable par la forme, la langue et les idées 
et avait pour titre hébreu : Layescharim tehila, « Gloire aux 
hommes de bien ». Dans cette œuvre poétique, qui n*est pas un 
vrai drame, Luzzato fait paraître en scène et parler de pures 
abstractions, telles que Tlntelligence et la Sottise, la Droiture et la 
Méchanceté. Il montre la foule, capricieuse et changeante, se 
Dant à ceux qui la flattent et la trompent, et repoussant, dans son 
aveuglement et son ignorance, les conseils de la sagesse; il montre 
également Tintrigue et l'ambition luttant contre le vrai mérite et 
réussissant à triompher. Au dénouement, la victoire reste pour- 
tant au Mérite, qui acquiert la reconnaissance et la gloire en 
sachant obéir à la raison et à la patience. 

Cette œuvre, une des plus belles productions de la poésie néo- 
hébraïque, fait voir ce que Luzzato aurait pu créer dans ce domaine 
s'il avait pu s'arracher aux séductions du mysticisme, mais il n*en 
eut pas la force. Après avoir achevé cette œuvre, et dans Tespoir 
de pouvoir se consacrer plus complètement et plus librement à la 
Cabbale, il partit pour la Palestine. A peine arrivé, il fut emporté 
par la peste, à Tâge de quarante ans (1747). On Tenterra à Tibé- 
riade. C'est ainsi que disparut, dans la vigueur de l'âge, un des 
plus remarquables représentants de la poésie néo-hébraïque, mort, 
lui aussi, dans la Terre-Sainte, comme le poète Juda Hallévi. 

Jusqu'alors, les vrais talmudistes étaient demeurés réfractaires 
à l'action délétère de la Cabbale. Possédant, d'ordinaire, un juge- 
ment sûr, accoutumés à raisonner avec méthode et précision, ils 
ne s'étaient laissé prendre ni aux fantasmagories de cette fausse 
science, ni aux hallucinations de quelques illuminés. Les rabbins 
s'étaient surtout élevés avec énergie contre les sectes sabba- 


246 HISTOIRE DES JUIFS. 

tiennes et les hérésies qu*elles propageaient. Il se trouva pour- 
tant, à ce moment, un rabbin très considéré qui se lia avec les 
Sabbatiens, leur accorda son appui et provoqua une lutte quî 
troubla encore plus profondément le judaTsme de ce temps. Ce 
rabbin, dont il a été déjà question, fut Eibeschûtz. 

Jonathan Eisbeschutz ou Eibeschutzer (né à Cracovie en 1690 
et mort à Hambourg en 1764) était originaire d*une famille de 
cabbalistes. Doué d'une pénétrante sagacité et d'une mémoire 
prodigieuse, il se distingua, dès sa jeunesse, par retendue et la 
solidité de ses connaissances talmudiques. Mais la Cabbale aussi 
Tintéressa, et, pendant son séjour à Prague, il manifesta une vive 
sympathie pour Néhémia Hayon. Il s'aventura aussi à lire les écrits 
de Cardoso, quoiqu'ils eussent été déclarés hérétiques. A la fin, il 
se rallia à cette idée, qui est un des fondements de la doctrine 
sabbatienne, que le Dieu Tout-Puissant, la cause première, n'a 
aucune relation avec l'univers, et que c'est une deuxième divi- 
nité, appelée le Dieu d'Israël, qui a créé le monde et révélé la Loi 
du Sinaï. Eibeschiîtz semble même avoir accepté cette autre 
croyance des Sabbatiens que Sabbataï Cevi, le Messie, avait été 
l'incarnation de cette deuxième divinité, et que son apparition sur 
la terre devait avoir pour résultat l'abolition de la Tora 

Eibeschiîtz n'osa pourtant pas conformer sa conduite à ses 
opinions. Il était trop prudent et craignait trop la lutte pour 
rompre ouvertement avec le judaïsme rabbinique et se déclarer 
adversaire du Talmud, comme l'avalent fait de nombreux Sabba- 
tiens polonais. D'ailleurs, il aimait réellement la littérature tal- 
mudique, qui lui permettait de déployer sa force de dialectique 
et sa subtilité d'esprit, et où sa compétence et son autorité étaient 
si grandes. A l'âge de vingt et un ans, il était à la tète d'une 
école talmudique par laquelle passèrent successivement plusieurs 
milliers d'élèves. Il savait, en effet, rendre son enseignement 
attrayant par son ardeur communicative, l'imprévu de ses saillies 
ot l'originalité de ses interprétations. Ce fut en faveur des services 
rendus par son école et de l'autorité dont il jouissait, qu'il ne 
fut pas excommunié en même temps que les autres Sabbatiens, 
avec lesquels on le savait en étroites relations. 

Cependant, ces relations ne lui furent pas entièrement pardon- 


1 


JONATHAN EIBESCHUTZ. 247. 

nées. Quand il demanda à être rabbin de Metz, la veuve du rabbin 
qu'il voulait remplacer se présenta à la réunion des délégués 
de la communauté pour les supplier de ne pas infliger cet ou- 
trage à la mémoire de son mari en lui donnant pour successeur 
un hérétique. Cette intervention inattendue produisit son efTet ; 
on nomma Jacob Josua Falk. Mais, quand ce dernier, quelques 
années plus tard, eut été appelé à Francfort, les partisans d'Eibes* 
chutz réussirent à le faire élire. 

Au moment où. Eibescbiîtz se préparait à aller occuper son poste 
à Metz, éclata la guerre de la Succession d'Autriche. La France, 
qui avait fait alliance avec Frédéric II, roi de Prusse, et Tempe- 
reur Charles VII contre Timpératrice Marie-Thérèse, avait fait 
occuper Prague par une armée. Bientôt le bruit, se répandit en 
Bohême et en Moravie que les Juifs avaient des intelligences cri* 
minelles avec Tennemi, et, sur bien des points, ils furent en 
butte aux mauvais traitements de la foule. Un général autrichien 
qui campait en Moravie, croyant également ou feignant de croire 
à la trahison des Juifs, exigea des quelques communautés de cette 
région (1742) de lui envoyer à BrQnn, dans un délai de six jours, 
une somme de 50,000 florins, ajoutant a qu'en cas de refus, elles 
seraient pillées et massacrées ». Sur les pressantes démarches de 
deux Juifs influents de Vienne, le baron d'Aguilar et Issakhar 
Berousch Eskelès, Marie-Thérèse annula Tordre du général. 

Sans songer a la réserve et à la prudence que commandaient 
alors aux Juifs les soupçons manifestes à leur égard par la popu- 
lation, Jonathan Eibescbiîtz, une fois nommé rabbin de Metz, 
rendit visite, à Prague, au général français. Il obtint de lui un 
sauf-conduit pour pouvoir se rendre en sécurité à Metz. Mais les 
autorités de la ville crurent Eibescbiîtz coupable d'entente se- 
crète avec Tennemi, et, dès que Tarmée française eut quitté 
Prague, elles ouviirent une enquête contre lui et mirent ses 
biens soUs séquestre. Plus tard, tous les Juifs de Bohême et de 
Moravie furent accusés de trahison. Par deux décrets, rendus 
en 1744 contre les Juifs de Bohême et en 1745 contre ceux de 
Aloravie, Marie-Thérèse ordonna leur expulsion a bref délai, a pour 
des motifs très sérieux ». 

L'ordre de l'impératrice reçut immédiatement un commence- 


248 HISTOIRE DES JUIFS. 

ment d'exécution. Les Juifs de Prague, au nombre de près de 
\iûgt mille, durent quitter la ville en plein hiver; ils s'établirent 
provisoirement dans les villages environnants. Mais où chercher 
une résidence définitive ? Au xviii* siècle, les souverains n'étaient 
plus empressés, comme autrefois, à attirer dans leurs pays les 
capitalistes juifs. Du reste, les expulsés avaient perdu pendant la 
guerre une grande partie de leur fortune. Comme Eibeschutz sen- 
tait qu'il avait une part de responsabilité dans l'exil des Juifs 
de Bohème, il s'efforça de leur venir en aide. De Metz, il de- 
manda des secours pour eux aux communautés de Bordeaux et 
de Bayonne, et il sollicita la communauté de Rome de plaider 
leur cause auprès du pape, mais il parait n'avoir abouti à aucun 
résultat sérieux. Les démarches du baron d'Aguilar, de Berousch 
Eskelès et d'autres « Juifs de cour » de Vienne, semblent avoir été 
plus efQcaces. Des chrétiens influents, les ambassadeurs de Hol- 
lande, d'Angleterre et d'autres pays consentirent également à 
s'entremettre en leur faveur. Après de longs pourparlers, et 
quand il eut été prouvé que l'accusation de trahison ne repo- 
sait sur aucun fondement sérieux, l'impératrice Marie-Thérèse 
prolongea de dix ans le droit de séjour des Juifs en Bohême et en 
Moravie, < parce que leur départ causerait au pays un dom- 
mage de plusieurs millions ». Elle leur imposa pourtant des con- 
ditions assez dures. Le nombre des familles admises à résider 
dans le pays fut strictement limité : en Bohême, environ vingt mille 
chefs de famille, ou « famlliants », comme on les appelait, et 
cinq mille cent en Moravie. Seul, l'ainé de chaque famille avait le 
droit de se marier. De plus, les Juifs devaient verser au Trésor 
une somme annuelle de 200,000 florins. Ces restrictions furent 
maintenues jusqu'à la Révolution de 1848. Eibeschutz, à tort ou a 
raison, fut déclaré coupable de trahison, et on lui interdit l'accès 
du territoire autrichien. 

Dans les premiers temps de son séjour à Metz, Eibeschiitz avait 
su gagner le respect et Taffection de sa communauté. Ces senti- 
ments se modifièrent peu à'peu, et quand le poste rabbinique des 
Trois-Communautés (Âltona, Hambourg et Wandsbeck) devint va- 
cant, il le brigua. Grâce à sa réputation de savant talmudiste et 
aussi de thaumaturge, il fut élu. Comme les Juifs de ces villes 


LES AMULETTES D'EIBESCHUTZ. 249 

avaient coeore leur propre juridicUon civile, ils avaient besoin 
â*un rabbin qui fût familiarisé avec les lois rabbiniques, et, sous 
ce rapport, Eibeschiltz leur convenait infiniment mieux que tout 
autre. Mais on eût dit qu'avec lui un mauvais esprit était entré à 
Altona (septembre 1750), car, après son arrivée, un vent de dis- 
corde souffla, non seulement sur les Trois-Communautés, mais 
sur tous les Juifs d'Allemagne et de Pologne. Mais, s'il est vrai 
qu'il fut le principal coupable, la responsabilité de ces troubles 
ne lui appartient pourtant pas tout entière. 

Au moment où il fut nommé rabbin des Trois-Communautés, il 
y régnait une vraie panique. Dans l'espace d'un an, nombre de 
jeunes femmes étaient mortes en couches. Aussi attendait-on 
avec une vive impatience l'arrivée du nouveau rabbin, parce qu'on 
espérait qu'il réussirait à mettre en fuite l'ange exterminateur 
qui avait déjà fait tant de victimes. A cette époque, tout rabbin 
était un peu considéré comme un magicien qui sait préserver de 
tous les maux ; mais on attendait encore bien plus de Jonathan 
Eibeschutz, talmudiste célèbre et thaumaturge avéré. Celui-ci ne 
pouvait pas ne pas essayer de calmer ces craintes. Il écrivit donc 
des amulettes et usa d'autres jongleries pour guérir les malades. 
Il avait, du reste, déjà distribué des amulettes analogues à Metz. 

Tout à coup, le bruit se répandit à Altona que l'inscription des 
amulettes d'Eibeschiitz avait un caractère hérétique. On en ou- 
vrit alors une et l'on y trouva les mots suivants : a Dieu d'Is- 
raël, toi qui demeures dans la gloire de ta puissance (expression 
cabballstique), en faveur du mérite de ton serviteur Sabbataï 
Cevi, daigne envoyer la guérison à cette femme , afin que ton nom 
et celui du Messie Sabbataï Cevi soient sanctifiés sur la terre. » 
Les lettres de certains mots étaient transposées, ou une lettre 
était parfois mise pour une autre, mais il n'était pas difficile de 
trouver la clef de ces rébus. 

Il y avait alors à Altona un rabbin qui n'exerçait pas de fonc- 
tions officielles, mais qui jouissait d'une certaine considération : 
c'était Jacob Emden, fils de Cevi Aschkenazi. Lorsqu'il eut con- 
naissance de ces amulettes, il en conclut que Jonathan Eibeschijtz 
continuait d'être affilié à l'hérésie sabbatienne. Il hésita d'abord 
à entrer en lutte avec un talmudiste dont l'autorité était si 


250 HISTOIRE DES JUIFS. 

grande et dont les disciples, au nombre de plusieurs milliers, 
occupaient partout des situations influentes comme rabbins, ad- 
ministrateurs ou hommes privés. Pourtant, cette afl*aire lui pa- 
raissait trop grave pour qu*il pût garder le silence. Il proclama 
donc, dans la synagogue établie dans sa maison, le contenu des 
amulettes distribuées par Eibeschutz et il accusa ouvertement 
Fautelir de cette inscription d'hérésie sabbatienne. Il ajouta que 
ce n*était peut-être pas Eibeschijtz qui avait rédigé cette formule, 
mais qu*il était trop compromis pour ne pas devoir des explica* 
tiens publiques à sa communauté. Froissés par cette mise en de- 
meure d'Emden, les administrateurs des Trois-Communautés pri- 
rent le parti de leur rabbin et intimèrent à son dénonciateur 
Tordre de quitter la ville. Emden, qui était autorisé, par un pri- 
vilège royal, a diriger une imprimerie à Âltona, refusa d*obéir. 
Soumis alors a toute sorte de vexations et de persécutions, il 
s'exaspéra de plus en plus dans cette lutte inégale. Il était sur le 
point de succomber, quand on envoya de Metz des amulettes 
qu'Eibeschutz reconnaissait avoir écrites et distribuées, et où 
Sabbataï Cevi était explicitement reconnu comme le Messie. 

La querelle recommença plus violente et prit une extensiori 
considérable. En Allemagne comme en Pologne, on discuta vive- 
ment la question des amulettes, et bien des communautés se 
divisèrent en deux camps. Au synode des < Quatre-Pays », en 
Pologne', on en vint presque aux mains. Partisans et adversaires 
s'excommuniaient réciproquement. On ne craignit même pas de 
faire appel à Tintervention du roi de Danemark , Frédéric V, qui 
fut informé des agissements des administrateurs à regard de 
Jacob Emden, et à qui on soumit une traduction allemande, dû- 
ment légalisée, de la formule incriminée. Le roi infligea une 
amende aux administrateurs et enjoignit à Eibeschiitz de se justi- 
fier de Taccusation d'hérésie portée contre lui. Celui-ci réussit à 
modifler en sa faveur les dispositions du roi, qui défendit alors 
(février 1753) de continuer les discussions relatives aux amulettes 
et confirma Eibeschiitz dans ses fonctions do rabbin . 

Pour obtenir ce résultat, Eibeschiitz s'était servi de moyens 
que beaucoup de. ses partisans mêmes désapprouvèrent. D'an* 
ciens administrateurs, autrefois ses amis, se déclarèrent contre 




CONDUITE AMBIGUË D'EIBESCHUTZ. 251 

lui. De nouveau on se plaignit de lui au roi. On lui reprochait de 
fomenter des troubles dans la communauté et de se montrer 
d'une révoltante partialité dans les procès qu'il jugeait, donnant 
toujours raison à ses partisans. Le roi se décida à demander un 
mémoire sur cette afTaire à des professeurs et des théologiens 
qui Bavaient Thébreu (1755). 

Dn de ces savants, le pasteur David-Frédéric Megerlin, se pro- 
nonça en faveur d'Eibeschîitz, mais de telle façon qu'il le rendit 
encore plus suspect aux yeux des Juifs. Selon lui, les lettres 
mystérieuses des amulettes appliquées à Sabbataï Cevi étaient 
tout simplement une allusion mystique à Jésus-Christ. Il affir- 
mait aussi qu'Eibeschiltz était attaché secrètement au christia- 
nisme, mais n'osait pas le déclarer publiquement. Il demandait 
donc au roi de protéger Eibeschutz contre ses persécuteurs, et 
surtout contre Emden, qui haïssait en lui le chrétien, comme son 
père, pour le même motif, avait hal Néhémia Hayon. Megerlin 
engagea très sérieusement Eibeschutz à jeter le masque et à se 
faire baptiser. En même temps, il adressa un appel à tous les 
Juifs pour les inviter à organiser un synode qui proclamerait la 
vérité du christianisme. 

Par devoir, et pour sauvegarder sa dignité, Eibeschijtz aurait 
dû protester énergiquement contre les allégations de Megerlin, au 
risque de s'aliéner la faveur du roi. Mais, dans son intérêt, il pré- 
féra laisser dire qu'au fond du cœur il était chrétien. Quelque 
absurde qu'elle fût, l'argumentation de Megerlin convainquit Fré- 
déric V. Eibeschutz fut maintenu dans ses fonctions de rabbin, et 
la communauté d'Altona reçut l'ordre de lui obéir (1756). Le 
sénat de Hambourg aussi le reconnut de nouveau comme rabbin 
de la communauté allemande. Ainsi, cette longue lutte de six 
ans, qui avait excité les plus vives passions dans les commu- 
nautés juives, depuis la Lorraine jusqu'en Podolie et depuis le Pô 
jusqu'à l'Elbe, se termina par le triomphe d'Eibeschûtz. 

Comme pour donner un démenti aux assertions d'Eibeschûtz, 
qui avait aflirmé qu'il n'existait plus de Sabbatiens, ces sectaires 
recommencèrent à ce moment leur agitation en Podolie. Ils 
avaient eu la chance de trouver un chef plein d'audace et d'ini- 
tiative, qui sut les grouper en un parti puissant, recruta un 


2.^2 HISTOIRE DES JUIFS. 

nombre considérable de nouveaux adeptes et remua de fond en 
comble le judaïsme polonais. Ce chef était le fameux Jacob Frank, 
de son vrai nom Yanklew Leïbowitz (1720-1791), bien plus habile 
et de caractère plus aventureux que Hayoïk Déjà dans sa jeu- 
nesse, il s'entendait à éblouir les gens, et il se vantait lui-même 
d*avoir trompé son père. Né en Galicie, il était allé en Turquie. A 
Salonique, il s*était lié avec la secte mi-juive, mi-musulmane, des 
Donméh, et il s'était fait Turc, comme il devait se faire plus tard 
catholique romain et catholique grec. Lorsque son intérêt le lui 
commandait, il n*hésitait pas à changer de religion. A cause de son 
séjour en Turquie, on lui avait donné le nom de Frank ou Prenk. 

Peu familiarisé avec la littérature talmudique, Frank con- 
naissait bien la Cabbale. Selon lui, les différents Messies qui 
s'étaient succédé n'avaient pas été des imposteurs^ mais avaient 
incarné successivement la même âme. Le roi David, le prophète 
Élie, Mohamet, Sabbataï Cevi et ses successeurs avaient été, au 
fond, une seule et même personnalité qui avait revêtu diverses 
formes. Il affirmait que lui aussi était une nouvelle incarnation du 
Messie. Il fut secondé parles circonstances, car il entra en posses- 
sion d'une certaine fortune et il put épouser une femme charmante 
de Nicopolis, qui lui fut très utile pour augmenter le nombre de ses 
adhérents. Peu à peu, il réunit autour de lui un petit groupe de 
Juifs de Turquie et de Valachie qui partageaient ses croyances et 
le vénéraient comme le Messie. 

Informé probablement des discussions qui avaient éclaté parmi 
les Juifs de Pologne à la suite de l'affaire des amulettes d'Eibe- 
schiîtz, il parut tout à coup dans ce pays et se mit en rapport avec 
les Sabbatiens clandestins, qui étaient alors assez nombreux en 
Podolie. Il se présenta mystérieusement à eux comme le succes- 
seur de Sabbataï Cevi, ou plutôt comme l'incarnation de l'ancien 
chef sabbalien Berakhia. Il se faisait appeler par ses adhérents 
a le saint seigneur », et il leur laissait croire qu'il opérait des 
miracles. Ils étaient tellement convaincus de sa nature divine 
qu'ils lui adressaient des prières mystiques, dans la langue du 
Zohar. Peu à peu, les Sabbatiens de Podolie, sous l'impulsion de 
Frank, formèrent une secte particulière qu'on appela les Fran- 
kistes. Leur chef leur enseignait une morale toute spéciale. 


FRANK ET LES FRANKISTES. 253 

Il les encourageait à acquérir des richesses, même par des moyens 
malhonnêtes, parce que, à ses yeux, la ruse et la tromperie étaient 
des preuves d*babileté, et non pas des actes illicites. Il opposait le 
Zohar au Talmud, affirmant que le Zohar seul contient les 
enseignements de Moïse. De là le nom de zoharistes ou anti^ 
talmudistes que prennent parfois ses sectateurs. Par une sorte de 
bravade, ces antitalmudistes accomplissaient des actes que le 
judaïsme rabbinique défend avec le plus de rigueur, même en ce 
qui concernait les lois relatives au mariage et à la chasteté des 
mœurs. Ils comptaient dans leurs rangs des rabbins et des pré- 
dicateurs : Juda Leib Krysa, rabbin de Nadvorna; le rabbin 
Nahman ben Samuel Lévi, de Busk, et Elischa Schor, de Rohatyn, 
descendant d'une famille de rabbins polonais très estimés. Elischa, 
ainsi que ses fils, sa Dite Hayya, qui pouvait réciter le Zohar de 
mémoire et était considérée comme prophétesse, ses gendres et 
ses petits-fils étalent déjà secrètement affiliés à la doctrine sabba- 
tienne, et ils éprouvaient une profonde satisfaction de pouvoir 
maintenant manifester publiquement leur dédain pour les pres- 
criptions rabbiniques. 

Un jour, on surprit Frank avec une vingtaine de ses adeptes à 
Laskorun, où ils s'étaient réunis dans une auberge et avaient 
verrouillé la porte. Ils prétendaient qu'ils s'étaient simplement en- 
fermés pour réciter des cantiques dans la langue du Zohar. Mais 
leurs advei^aires affirmaient qu'ils les avaient vus se livrer à des 
actes immoraux, dansant autour d'une femme demi-nue et allant 
ensuite l'embrasser. Ils avertirent la police qu'un Turc était venu 
en Podolie pour convertir les Juifs à l'islamisme et les emmener 
ensuite en Turquie, et que ses adhérents avaient des mœurs déré- 
glées. Frank fut arrêté avec ses partisans, mais, comme il excipa 
de sa qualité d'étranger, on le remit en liberté; leâ Frankistes 
restèrent détenus. 

La découverte des menées de Frank produisit un affreux scan- 
dale. Pour arrêter ce nouveau mouvement, les rabbins et les admi- 
nistrateurs des communautés eurent recours à leurs procédés 
habituels : Tanalhème et la persécution. Gagnées à prix d'argent, 
les autorités polonaises leur accordèrent un appui énergique. 
Aussi les défections furent-elles nombreuses parmi les Frankistes. 


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2oi : . HISTOIRE DES JUIFS. 

On apprit ainsi bien des faits qui éclairèrent d*un triste jour la 
situation morale de certaines communautés de la Pologne. Devant 
te collège rabbinique de Satanov, des hommes et des femmes 
confessèrent publiquement que, conformément aux enseignements 
qu*on leur avait inculqués au nom de la Gabbale, ils s'étaient livrés 
è des actes d*une répugnante immoralité. 

A la suite de ces aveux, les Frankistes furent frappés d*un 
sévère anathème parles rabbins de Brody (1756) : il fut défendu 
aux Juifs orthodoxes de s*allier à eux, leurs enfants étaient 
déclarés adultérins, et les suspects même ne pouvaient ni exercer 
de fonctions religieuses, ni enseigner dans une école. Tout Juif était 
tenu de dénqncer les Sabbatiens qu*il connaîtrait. Cette formule 
d'excommunication, adoptée par plusieurs communautés, fut 
imprimée, distribuée, et devait être lue chaque mois dans les 
synagogues. Elle contenait un article très important. Dorénavant, 
rétude du Zohar ou de tout autre ouvrage cabbalistique était 
défendue avant Tâge de trente ans. Les rabbins avaient enHn 
reconnu que, surtout depuis Isaac Louria, la Cabbale avait infecté 
le judaïsme do son poison. Cette constatation venait malheureu- 
sement trop tard; le mal était fait. En même temps, le synode de 
Constantinov demanda à Jacob Emden, qui, par sa Julte avec 
Eibeschiltz, était devenu le champion de l'orthodoxie, d*envoyer 
en Pologne un Juif portugais instruit et habile orateur, qui pût 
faire ressortir devant les autorités et les ecclésiastiques polonais 
le côté immoral et dangereux des pratiques des Frankistes. 

En présence de l'action malfaisante que la Cabbale avait exercée 
sur les Juifs, Emden se demanda si le Zohar ^ placé par les Sabba- 
tiens et les antitalmudistes au-dessus de la Bible, et invoqué pour 
justiQer leurs dérèglements et leurs blasphèmes, avait eu réelle- 
ment pour auteur un docteur estimé et vénéré comme Simon ben 
Yohaï. Après une étude minutieuse, il arriva à cette conclusion 
qu'un partie, au moins, de ce livre était due à un imposteur. 

Forts de l'approbation d'Emden, qu'ils avaient également 
consulté sur ce point, les rabbins orthodoxes prirent des mesures 
très sévères contre les. Frankistes et ne craignirent pas de 
les dénoncer au clergé catholique comme de dangereux héré- 
tiques. L'évêque de Kamieniec^ Nicolas Dembowski, paraissait tout 


CONTROVERSE DES ORTHODOXES ET DES FRANKISTES. 255 




\ ; 


.1 


disposé à les châtier avec rigueur. Mais Frank fut assez habile 
pour écarter le dauger dont lui et ses partisans étaient menacés. 
Sur ses conseils, ses adeptes déclarèrent qu'on les persécutait ^] 

parce quUls croyaient à la Trinité et rejetaient les prescriptions ]i 

talmudiques. Ils allèrent même jusqu*à répéter cette infâme ca- 
lomnie que les sectateurs du Talmud se servaient de sang chré- 
tien et que le Talmud prescrivait le meurtre des chrétiens. - .^ 
Enchantés de ces déclarations, Dembowski et son chapitre iirent 
remettre tous les Frankistes en liberté, les autorisèrent à s*éta* 
blir dans le diocèse de Kamieniec et à vivre conformément à leurs ^: 
usages, et eurent soin d*attiser leur haine contre les partisans du % 
Talmud. Ils espéraient amener ainsi beaucoup de Juifs polonais au j 
catholicisme. *t 
Non contents de ce premier succès, les Frankistes demandèrent  
à révêque Dembowski (1757) de convoquer les talmudistes et les il 
antitalmudistes à une controverse publique. Ils promettaient de 
prouver que le ZoAar et d'autres écrits enseignent la Trinité, 
et que le Talmud prescrit « de tromper et de tuer les chré- 
tiens ». Le prélat donna suite à cette proposition. Il invita les 
rabbins à envoyer des délégués à Kamieniec pour prendre part à 
un colloque sur le Talmud^ les menaçant de faire brûler cet 
ouvrage comme antichrétien et de leur infliger une forte amende -^ 
s'ils ne se présentaient pas (1757). Ce fut en vain que les Juifs polo- 
nais invoquèrent leurs privilèges et firent intervenir la noblesse. 
Dembowski tint bon. Ignorants de tout ce qui n'était pas la litté- 
rature talmudique, timides, troublés, ne parlant qu'un mauvais 
jargon, les délégués juifs purent alors juger par eux-mêmes combien j 
il était important de posséderune culture générale, et déplorable que 
les rabbins polonais en eussent toujours été tes adversaires. Aux 
imputations audacieuses des Frankistes, ils ne surent opposer 
que le silence ou des réponses embarrassées. Dembowski donna 
gain de cause aux Frankistes. Par un mandement public (14 oc- 
tobre 1757), il fit savoir que les antitalmudistes, ayant démontré 
la vérité de leurs croyances, étaient autorisés à soutenir partout 
des controverses contre les talmudistes. Puis, avec l'aide de la 
police, il ordonna dans son diocèse la saisie de tous les exem* 
plaires du Talmud, qui furent entassés dans une fosse et brûlés 


•1 


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4 

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256 HISTOIRE DES JUIFS. 

de la main du bourreau. Cette fois, c'était la Cabbale qui avait 
allumé la torche pour mettre le feu au Talmud. 

La mort subite de Dembowski amena un revirement. On cessa 
de persécuter le Talmud et on se mit à traquer les Frankistes. 
Six d'entre eux se rendirent alors auprès de Wratislaw Lubienski, 
archevêque de Lemberg, pour lui déclarer <c au nom de tous > 
qu'ils étaient prêts, sous certaines conditions, à accepter le bap- 
tême. Us réclamaient un nouveau colloque public pour prouver 
c que les talmudistes, plus encore que les païens, versaient du 
sang chrétien innocent >. Pour rendre publique la promesse de 
conversion des Frankistes et en informer les catholiques, Lu- 
bienski fit imprimer et répandre leurs propositions, mais ne se 
soucia nullement d'autoriser le colloque demandé. 

Après le départ de Lubienski pour sa résidence de Gnesen, l'ad- 
ministrateur de l'archevêché de Lemberg, le chanoine de Mikulicz 
Mikolski, qui avait hâte de voir les Frankistes opérer leur con- 
version, leur promit d'autoriser une controverse dès qu'ils auraient 
embrassé le christianisme. En effet, lorsque Leib Krysa et Salo- 
mon de Rohatyn eurent fait, au nom de toute la secte, une profes- 
sion de foi catholique, Mikolski entama des pourparlers, à Tinsu 
de Serra, nonce du pape, pour une deuxième controverse publique 
à Lemberg (juin 1759). Les rabbins reçurent Tordre de venir prendre 
part à ce colloque, sous peine d'amende, le 16 juillet. Ils s*en 
plaignirent alors au nonce à Varsovie, mais Serra, tout en n*étant 
pas favorable à cette controverse, ne voulait pourtant pas s'y 
opposer. II espérait que cette discussion lui fournirait enfin 
des renseignements exacts sur l'accusation de meurtre rituel si 
fréquemment lancée contre les Juifs. Car, précisément à ce mo- 
ment, le pape Clément XIII avait eu à s'occuper de cette question. 
Un Juif polonais d'un grand dévouement, Jacob Yelek, avait entre- 
pris le voyage de Rome pour que le pape déclarât cette accusa- 
tion mensongère. Clément XIII avait alors proclamé que le sacré 
Collège, après avoir examiné les documents invoqués pour prouver 
que les Juifs se servent de sang chrétien pendant la fête de 
Pâque et tuent des enfants chrétiens, avait conclu qu'ils ne pour- 
raient plus être condamnés sur le simple énoncé de l'accusation, 
mais qu'il faudrait suivre à leur égard la procédure ordinaire pour 


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V. 

■■ I 


1, 


CONVERSION DES FRANKISTES AU CHRISTIANISME 257 i 

'û 

démontrer la réalité du crime qu'on leur imputait. Pourtant, de- ] 

vant les affirmations des Frankistes, le nonce hésitait à se rallier 
entièrement aux conclusions du sacré Collège, et il comptait que 
le colloque Téclairerait complètement sur ce point. 'i 

Ce colloque, qui devait amener la conversion de tant de Juifs, 
excita le plus vif intérêt. La noblesse, venue en foule, paya très 
cher le droit d'assister à ce spectacle, parce que la recette devait 
être remise aux convertis pauvres. Les débats eurent lieu à la ca- 
thédrale de Lemberg, sous la présidence du chanoine Mikolski. . « 
Ce fut un spectacle affligeant que celui de ces Juifs s'accusant 
mutuellement des vices et des crimes les plus atroces. Comme à la 
première controverse, les talmudistes, au nombre d'environ qua- 
rante, se n\ontrèrent gauches et maladroits, forcés de recourir à un 
interprète pour se faire comprendre des assistants. Il est vrai que 
leur situation était extrêmement délicate. Les Frankistes affir- 
maient que le Zohar enseigne la Trinité et le dogme de l'in- 
carnation. Les orthodoxes n'osaient pas parler trop énergique- / 
ment contre ces dogmes, de crainte d'irriter les catholiques. Du 
reste, il est incontestable que le Zohar fait des allusions à ces 
croyances. Après trois jours de discussions, les talmudistes furent 
encore une fois jugés vaincus. Ils n'avaient même pas réussi à 
réfuter nettement Taccusation de meurtre rituel ! 

Après ce colloque, le clergé catholique pressa les antitalmu- 
distes d'embrasser enfin le christianisme. Mais ils hésitaient à 
apostasier ; ils ne s'y décidèrent que sur l'ordre formel de Frank. 
Celui-ci, qui avait disparu quelque temps, était brillamment ren- 
tré en scène dès la fin de la controverse. Pour en imposer aux Polo- 
nais, il sortait dans un équipage à six chevaux, revêtu d'un cos- 
tume turc et accompagné de gardes du corps habillés également à 
la turque. Environ mille Frankistes abjurèrent alors le judaïsme 
à Lemberg. Quant à Frank, il n'accepta le baptême qu'à Varsovie, 
où il déploya une grande pompe et où le roi consentit à lui servir 
de parrain. 

Éclairé sur le caractère du néophyte, leclergécatholiqueavait une 
médiocre confiance dans la sincérité de sa conversion. Il le soup- 
çonnait de n'avoir pris le masque du christianisme, comme il avait 
pris celui de Tislamisme, que pour satisfaire plus facilement son 

v. 17 


. * 


V 

r » 




258 HISTOIRE DES JUIFS. 

ambition et jouer le rôle d*un chef de secte. Bientôt^ plusieurs de 
ses partisans, achetés par le clergé, le trahirent. Us Taccusèrent 
de n'être chrétien qu*en apparence et de se faire adorer comme 
le Messie, Tincarnation de la divinité, a le saint Seigneur ». L*of- 
;^ flcial de Tlnquisition polonaise le flt alors arrêter pour imposture 

'%. et blasphème et enfermer dans la forteresse de Czenstochow, 

dans un cloître (1760). Si on ne le brûla pas comme relaps, ce fut 
tout simplement parce que le roi était son parrain, mais on lui 
imposa les travaux les plus pénibles. Bien des Frankistes furent 
réduits à la mendicité et eurent à subir le mépris et les outrages 
de la population, mais ils restèrent fidèles à leur Messie. A leurs 
yeux, tous leurs malheurs devaient fatalement arriver : le Zohur 
l'avait prédit. Ils appelèrent le cloître de CzenstochoWi où était 
détenu leur chef, a la porte de Rome ». Tous ces convertis prati- 
quaient extérieurement le catholicisme, en observaient tous les 
rites, mais, comme leurs collègues musulmans, les Donmèh, ils 
vivaient séparés des autres habitants et ne se mariaient qu'entre 
eux. Encore aujourd'hui, les familles Wolowski, Dembowski, 
Dzalinski et autres, qui descendent de ces sectaires, sont connues 
en Pologne sous le nom de Frenks ou Schebs. 

Après une détention de treize ans, Frank fut délivré par les 
Russes (1771); il se flt catholique grec et joua encore pendant 
plus de vingt ans à Vienne, à Brûnn et à OfTenbach, son rôle de 
mystificateur. A la fin, il présenta sa fille Eve comme l'incarna- 
tion de la divinité, et jusqu'à sa dernière heure, et même audelà 
de la tombe, il sut en imposer à ses adhérents et les faire croire 
au caractère messianique de sa mission. 

Jonathan Eibschutz eut sa part de responsabilité dans ces 
tristes événements. Revendiqué par les Frankistes comme un des 
leurs, il ne se risqua jamais à les démentir. Lorsqu'il fut solli- 
cité par ses coreligionnaires de Pologne de les appuyer de son 
autorité pour repousser l'odieuse accusation de meurtre rituel, il 
garda le silence, comme s'il avait craint d'irriter les Zoharites par 
son intervention. Son plus jeune fils, Wolf, eut d'étroites relations 
avec le frankiste Salomon Schor Wolowski, s'adonna à l'alchimie, 
mena une existence de grand seigneur, promit à la cour d'Au- 
triche de se convertir pour obtenir le titre de baron d'Adlersthal, 


■i . 


LES JUIFS ANGLAIS SOUS GEORGE II. 259 

trompa tout le moDdc et surtout sou père, qui fit imprimer à la 
bâte son premier ouvrage pour essayer de payer en partie les 
dettes de son flls. 

En général, le prestige des rabbins subit une atteinte considé- 
rable de Taflaire des amulettes et de la lutte entre hérétiques 
et orthodoxes. Divisés en deux camps, se combattant avec une 
violence excessive, s'excommuniant mutuellement, les rabbins 
devaient perdre forcément, dans ces tristes débats, une partie 
de leur crédit et de leur autorité. En Allemagne, les savants 
chrétiens suivirent ces querelles avec un vif intérêt, et de nom- 
breux journaux en rendirent compte avec une grande exactitude 
et dans des termes très modérés. 

En Angleterre et en France, Tattention publique fut aussi appe- 
lée, à cette époque, sur les Juifs : en France par les attaques de 
Voltaire, et en Angleterre par une première tentative d'émanci- 
pation. 

Depuis leur retour, sous Cromwell, les Juifs d'Angleterre, sur- 
tout à Londres, formaient un groupe isolé dont la situation n*était 
pas nettement déflnie. Ils n'étaient pas inquiétés par les pouvoirs 
publics et pratiquaient librement leur culte, sans pourtant y avoir 
jamais été formellement autorisés par une loi. On les considérait 
comme des étrangers, ils étaient qualifiés d'Espagnols, Portugais, 
Hollandais ou Allemands, et ils payaient la taxe des étrangers 
[alien duty). Par exception, le roi accordait parfois le droit de 
cité à quelque membre riche ou très considéré de la communauté 
portugaise. Mais, en général, ils étaient soumis à de nombreuses 
restrictions et même à des vexations. On les dispensait toutefois 
de certaines obligations le jour de sabbat, par exemple de com- 
paraître comme témoins devant les tribunaux. 

Lorsque les Juifs établis dans les possessions anglaises de TAmé- 
rique eurent été naturalisés, des négociants et des fabricants 
chrétiens adressèrent une pétition au Parlement pour qu'en Angle- 
terre également les Juifs pussent obtenir les droits de citoyen sans 
être obligés de communier. Le ministère Pelham appuya la péti- 
tion, mais elle fut combattue par ceux qui, par préjugé reli- 
gieux ou par esprit de concurrence, étaient hostiles à Témancipa- 
tion des Juifs. Malgré cette opposition, la Chambre des lords vota 


260 HISTOIRE DES JUIFS. 

un bill qui accordait la naturalisation aux Juifs établis depuis 
trois ans en Angleterre ou en Irlande; ils restaient seulement 
exclus des fonctions publiques et ecclésiastiques et ne pouvaient 
pas participer à l'éleclion des membres du Parlement. La Cham- 
bre des communes adopta également ce bill, qui fut érigé en loi 
par George II (mars 1753). Aussitôt, dans les églises, dans 
les tavernes et parmi les corporations, éclatèrent de violentes 
protestations contre cette loi. Un ecclésiastique, le doyen Tucker, 
qui avait défendu le bill de naturalisation, fut grossièrement inju- 
rié dans des journaux et des pamphlets, et son portrait ainsi que 
son mémoire en faveur des Juifs furent brûlés a Bristol. Au vif 
chagrin des esprits libéraux, le ministère eut la faiblesse de céder 
aux clameurs des fanatiques et des commerçants jaloux et de 
renier son œuvre. Il abrogea la loi (1754), « parce qu'elle avait 
été mal accueillie et qu'elle avait troublé la conscience de nom- 
breux sujets du roi ».• Toutefois, on continua, comme auparavant, 
à se montrer assez tolérant à Tégard des Juifs. 

En France aussi, on s'occupait alors d'eux. Voltaire, qui, au 
xviii* siècle, tenait le sceptre de l'esprit et réussit, par ses sar- 
casmes et son rire sardonique, à battre en brèche les institutions 
barbares du moyen âge, cet écrivain illustre qui combattait si 
vaillamment pour les idées de justice et de tolérance, détestait 
les Juifs et déversa les railleries sur leurs croyances et leur 
histoire. Il se laissa entraîner à ces attaques par ses rancunes 
contre l'Église et aussi par ses rancunes privées. Pendant son 
séjour à Londres, il avait perdu de l'argent à la suite de la ban- 
queroute du flnancier juif de Médina. L'irritation qu'il en res- 
sentit lui nt englober tous les Juifs dans la môme haine. 

Un autre incident fournit à cette haine un nouvel aliment. Du 
temps qu'il résidait à Berlin et à Potsdam, il chargea un joaillier 
juif, llirsch ou Hirschel, d'une affaire équivoque (1750), puis, sur 
les conseils d'un concurrent envieux, Efraïm Veitel, il rompit le 
marché. De là de violentes discussions entre Hirsch et Voltaire. 
Celui-ci, pour se venger, commit à l'égard de son adversaire 
toute une série d'actes malhonnêtes, le trompa dans une affaire 
de diamants, le maltraita, usa envers lui de mensonge et de faux 
et, à la (In, se plaignit d'être dupé! Il en résulta un procès très 


VOLTAIRE ET LES JUIFS. 261 

embrouillé. Afln de se rendre compte de quel côté était le droit, 
Frédéric II prit connaissance des divers documents et conclut à 
la culpabilité de Voltaire. Il écrivit alors contre lui une comédie 
en vers français intitulée : « Tantale en procès. » Exposé, à cause 
de celte histoire, aux railleries de ses ennemis. Voltaire en con- 
çut encore un ressentiment plus vif contre tous les Juifs sans 
exception. En toute occasion, il faisait porter au judaïsme le poids 
de ses rancunes personnelles et outrageait aussi bien les Juifs 
du passé que ceux de son temps. Mais en attaquant la Bible, il 
visait plutôt rÉvangile. Comme il n*osait pas s'en prendre ouver- 
tement aux croyances chrétiennes, il dirigeait ses traits acérés 
contre la religion qui leur avait donné naissance. 

Ces attaques injustes et grossières indignèrent bien des savants 
et des philosophes, mais on redoutait trop Tironie mordante de 
Voltaire pour oser entrer en lice contre lui. Un Juif instruit, Isaac 
Pinto (1715-1787), ne craignit pourtant pas de riposter aux dia- 
tribes de Voltaire. Né à Bordeaux, Pioto, qui descendait d'une 
famille marrane, était allé s'établir à Amsterdam, où il rendit de 
grands services à la communauté portugaise et avança des sommes 
élevées au gouvernement hollandais. Il occupait une situation 
brillante et était toujours prêt à user de son crédit en faveur de 
ses coreligionnaires portugais, tout en se montrant indiflcrent et 
parfois même dur pour les Juifs d'origine allemande ou polo- 
naise. Du reste, les autres Juifs portugais témoignaient égale- 
ment un injuste dédain à leurs coreligionnaires des autres régions, 
comme le prouve le différend qui éclata alors dans la commu- 
nauté de Bordeaux. 

Les membres de cette communauté, formée, à l'origine, de 
« nouveaux chrétiens », étaient pour la plupart armuriers, ban- 
quiers et armateurs. Ils s'adonnaient au commerce maritime et 
avaient de fréquentes relations avec les colonies françaises. La 
maison Gradis était connue au loin et jouissait partout d'une 
grande considération. Par leur probité scrupuleuse, la dignité de 
leur vie, leur bienfaisance et la noblesse de leurs manières, les 
Juifs de Bordeaux avaient acquis l'estime et la sympathie de la 
population chrétienne. Aux Juifs portugais vinrent se joindre des 
émigrants d'Alsace et du Comtat Venaissin. Craignant d*ètre con- 


>' I 


t, 


262 HISTOIRE DES JUIFS. 

fondus peu à peu avec les nouveaux venus, qui leur étaient infé- 
rieurs par réducation, la position sociale et Tinstruction, les Juifs 
portugais s*efTorcèrent de les faire expulser en invoquant Tancien 
édit qui interdisait aux Juifs de séjourner en France. Comme ils 
n'y réussirent pas, ils rédigèrent un règlement (1760) où les Juifs 
autres que ceux du rite portugais étaient qualifiés de <c vaga- 
bonds » que Tadministration avait pour devoir de faire partir 
dans un délai de trois jours. Mais ce règlement ne pouvait pas 
être appliqué sans Tassentiment royal. La communauté portu- 
gaise s'adressa donc à Louis XV par Tintermédiaire de Jacob 
Pereire. 

Jacob-Rodrigue Pereire était né en Espagne (1715). Après 
avoir été obligée par Tlnquisition, qui la soupçonnait d*hérésie, 
de se tenir toute une année aux portes des églises, sa mère avait 
quitté TEspagne avec toute sa famille et 8*était établie à Bor- 
deaux. Là, Jacob Pereire avait créé une école où il enseignait 
aux sourds-muets, avant Tabbé de TÉpée, à communiquer entre 
eux à Taide de signes qu*il avait inventés. Ses succès furent tels 
que le roi lui accorda une récompense et que les personnages les 
plus illustres lui adressèrent des remerciements. Plus tard, il fut 
nommé interprète royal et membre de la Société royale des 
sciences de Londres. 

Comptant sur son influence, la communauté portugaise de 
Bordeaux le nomma son « agent » à Paris pour faire ratifier par 
Louis XY le règlement si égoïste qu'elle avait rédigé. Pereire, si 
pitoyable aux malheureux sourds-muets, n*hésita pas à faire des 
démarches contre ses coreligionnaires d* Avignon et d'Alsace. Le 
sort de ces derniers fut remis par le roi entre les mains du gou- 
verneur de Bordeaux, qui était alors le duc de Richelieu. Comme 
Isaac Pinto était lié avec lui, il joignit ses instances à celles de 
la communauté de Bordeaux, et le duc de Richelieu ordonna 
(novembre 1761) que, dans un délai de quinze jours, tous les Juifs 
étrangers fussent sortis de Bordeaux. 

La dureté des Juifs portugais de Bordeaux à regard de leurs 
autres coreligionnaires de la ville produisit une pénible impres- 
sion. On se demandait de quel droit eux-mêmes résidaient en 
France si, comme ils l'avaient fait ressortir dans leur protesta- 


ISAAC PINTO CONTRE VOLTAIRE. 263 

tion, le séjour de ce pays était interdit aux Juifs. Ils se crurent 
donc obligés de justifier leur conduite, et ils chargèrent Isaac 
Pinto d'écrire un mémoire où il montrerait la supériorité des 
Juifs de rite portugais sur les autres. Pinto prit occasion des 
attaques de Voltaire contre le judaïsme pour publier le plaidoyer 
qu*on lui demandait (1762). Il reproche d'abord à Voltaire de 
rendre responsables tous les Juifs des défauts de quelques-uns, 
et il montre que la calomnie, blâmable en tous les cas, est par- 
ticulièrement odieuse quand elle s'attaque à toute une collecti- 
vité. Il se plaint ensuite que Voltaire, qui se glorifie de combattre 
tous les préjugés, n'ait pas su se guérir de ses préjugés contre 
les Juifs, et il affirme que ses coreligionnaires ne sont ni plus 
ignorants, ni plus barbares, ni plus superstitieux que les autres 
croyants. Comme Pinto a surtout en vue l'apologie des Juifs por- 
tugais, il sépare nettement leur cause de celle des Juifs alle- 
mands ou polonais. Représentant les Juifs portugais comme les 
descendants des meilleures familles de la tribu de Juda, il affirme 
que la noblesse de leur origine les a préservés de tout vice et 
de toute bassesse en Espagne et en Portugal et leur a inspiré 
les plus généreux sentiments et les plus hautes vertus. Tout en 
sacrifiant les Juifs de rite allemand, il excuse quand même leurs 
défauts, qui proviennent, dit-il, de l'humiliation et des souffrances 
qu'ils ont subies pendant des siècles et qu'on n'a pas encore cessé 
de leur infliger. 

Pinto atteignit son but. Dans sa réponse. Voltaire reconnaissait 
qu'il avait eu tort d'attaquer les Juifs portugais. Mais, après avoir 
fait leur éloge, il n'en continua pas moins a outrager tout le passé 
du judaïsme, sans distinction. A l'exemple de Pinto, d'autres écri- 
vains publièrent contre Voltaire des « Lettres juives », qui valaient 
surtout par l'intention. Elles eurent pourtant cette utilité d'en- 
tretenir le public des Juifs et de montrer aux esprits impartiaux 
l'injustice et la faiblesse des critiques de Voltaire. 

Dans des journaux français et anglais on loua l'ouvrage de 
Pinto, et, en même temps, on défendit les Juifs contre les attaques 
de Voltaire. Il y en eut, pourtant, qui lui reprochèrent sa par- 
tialité en faveur des Juifs portugais et au détriment des Juifs du 
rite allemand. L'éloge même qu'il fit des Juifs portugais provo- 


264 HISTOIRE DES JUIFS 

qua la publication d*un écrit malveillant contre la communauté 
de Bordeaux (1161) : « Requête de la corporation des marchands 
contre Tadmission des Juifs aux brevets. « On accusait les Juifs 
de Bordeaux d*avoir falsifié en partie leurs anciens privilèges, 
vu que ces privilèges avaient été seulement accordés aux n nou- 
veaux chrétiens » par Henri II et ses successeurs, et qu'en leur 
qualité de Juifs il leur était interdit d*habiter la France. Les 
Juifs portugais de Bordeaux étaient ainsi avertis que Tintolérance 
ne tenait nullement compte de la distinction quils avaient essayé 
d*établir et qu*ello ne séparait pas leur sort de celui de leurs 
aulres coreligionnaires. Rodrigue Pereire publia une réplique 
à cette « Requête » (1767). Un autre Juif composa une apo- 
logie (1769), sous le titre de « Lettre d*un milord », où il expo- 
sait les services que les Juifs avaient déjà rendus aux divers pays 
de l'Europe et qu'ils pourraient encore leur rendre. 

Mais tous ces écrivains juifs allaient être éclipsés par une per- 
sonnalité autrement brillante, autrement utile au judaïsme, par 
iMoïse Mendelssohn. 


JEUNESSE DE MOÏSE MENDELSSOHN 265 


QUATRIÈME ÉPOQUE 

LE RELÈVEMENT 


CHAPITRE XII 

moïse MENDELSSOHN ET SON TEMPS 

(1760-1786) 

Moïse Mendeissohn, qui contribua pour une si large part au relè- 
vement du judaïsme, présentait, en quelque sorte, dans sa per- 
sonne, rimage même de son peuple. Petit, contrefait, un peu 
gauche, il était d'un extérieur assez déplaisant; mais ce corps, 
d'apparence frêle et débile, était animé d'une intelligence vigou- 
reuse à laquelle nul effort ne coûtait pour arriver a la vérité. Le 
peuple juif aussi apparaissait alors, non seulement aux yeux de 
ses détracteurs, mais même de ses amis, comme déformé par les 
persécutions qu'il avait subies, de manières maladroites, peu 
considéré, Tesprit troublé par les idées les plus fausses. Mais il 
suffit qu'on lui montrât la lumière pour qu'il abandonnât ses 
erreurs, se redressât sous l'impulsion du sentiment de sa dignité 
et revint a ses pures et généreuses croyances. Mendelssohn, qui 
fut le principal auteur de cette œuvre de rénovation, offre ce 
trait particulier qu'il accomplit cette belle mission sans y avoir 
préalablement songé, presque à son insu, et sans avoir jamais 
occupé aucune fonction officielle. Car, sa modestie le retint tou- 
jours dans l'ombre, et jamais il n'accepta ni honneurs, ni di- 
gnités. 

Né àDessau le 17 août 1728, Moïse Mendeissohn était pauvre et 
misérable comme tous les enfants juifs de sa condition. A cette 
époque, les jeunes gens juifs ne connaissaient pas l'insouciance 
et la gaité de leur âge. Dès leur enfance, la triste réalité les enve- 
loppait de son souffle glacial et les mettait aux prises avec les 


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266 HISTOIRE DES JUIFS. 

difficultés de la vie. Par contre, leur esprit mûrissait vite. Men- 
delssohn avait à peine quatorze ans quand il se présenta, malin- 
gre et maladif, à une des portes de Berlin pour pénétrer dans la 
ville. Un préposé juif, chargé d'interdire Taccès de la ville à ceux 
de ses coreligionnaires qui étaient dénués de ressources, le ques- 
tionna avec rudesse sur ses moyens d'existence. Il répondit timi- 
dement qu'il désirait fréquenter l'école talmudique du nouveau 
rabbin de Berlin. Autorisé alors à entrer, il se rendit auprès de 
David Frsenkel, qui, de Dessau où il avait déjà eu Mendeissohn 
pour élève, venait d'être appelé au poste rabbinique de Berlin. 
Pour gagner sa maigre subsistance, Mendeissohn copia les com- 
mentaires de son maître Frœnkel sur le Talmud de Jérusalem. 

Comme la plupart des élèves des écoles talmudiqucs 
{Behourim), Mendeissohn menait forcément la vie de priva- 
tions recommandée par le Talmud à ceux qui s*adonnent aux 
études sacrées : « Manger du pain avec du sel, boire de l'eau, 
coucher sur la dure, s'interdire toute jouissance matérielle et se 
consacrer tout entier à ses études ». A son arrivée à Berlin, 
son unique but était de se familiariser avec la littérature talmu- 
dique. Mais l'esprit de réforme et l'amour des sciences et des 
lettres qui s'étaient réveillés avec force dans la capitale prus- 
sienne, sous le règne de Frédéric le Grand, avaient aussi fait 
sentir leur influence parmi les Juifs et avaient pénétré jusque dans 
l'école de FrœnkeL Mendeissohn apprit les mathématiques, le 
latin, la philosophie. Un talmudiste, Israël Lévi Zamosc, lui flt 
connaître le « Guide des Égarés » de Maïmonide. En même temps 
qu'il étendait ses connaissances, il faisait son éducation morale, 
trempant son caractère, s*habituant a subordonner ses passions à 
sa raison et à vivre en vrai sage. 

Vers l'âge de vingt ans, Mendeissohn trouva un emploi mo- 
deste de précepteur dans la maison d'un riche coreligionnaire, 
Isaac Bernard. A l'abri des préoccupations matérielles, il s'ap- 
pliqua avec plus d'ardeur encore à augmenter son savoir. Il eut 
la bonne fortune de se lier alors avec un des esprits les plus 
remarquables que l'Allemagne eût produits au xvin*' siècle, avec 
Gotthold-Ephraïm Lessing. Adversaire déclaré du mauvais goût, 
de l'érudition lourde et pédante et de l'intolérance religieuseï 


LESSING ET MENDELSSOHN. 267 

Lessing provoqua une véritable révolution dans la littérature et 
les idées en Allemagne. Son action sur ses concitoyens fut 
peut-être plus profonde et plus durable que celle de Voltaire en 
France. Lessing, qui était flls d*un pasteur protestant, était de 
tempérament démocratique. Il avait pitié des humbles, de ceux 
pour qui la société professait un injuste dédain ; il ne craignait 
même pas d*entretenir des relations avec les Juifs. Il consacra, du 
reste, à ces derniers sa première œuvre dramatique. Dans ses 
(( Juifs », il osait montrer qu'un Juif est également capable de 
désintéressement et de générosité, et il s'attira par là le blâme 
de ses compatriotes chrétiens. 

On raconte que Lessing fut mis en rapport avec Mendelssohn 
par un joueur d'échecs passionné, Isaac Hess, dont l'un et l'autre 
étaient parfois les partenaires (1754). Il conçut une vive admira- 
tion pour la dignité de caractère, la profonde honnêteté, l'amour 
de la vérité et les connaissances philosophiques de son ami juif, 
qui apparaissait à ses yeux comme un second Spinoza. Mendels- 
sohn, de son côté, ne trouvait pas moins de charme dans la so- 
ciété de Lessing, qui lui plaisait par son aménité, sa franchise et 
son courage; il apprit de lui à aimer l'art, la poésie, le beau sous 
toutes ses formes. Grâce à l'amitié de Lessing, Mendelssohn éten- 
dit le cercle de ses relations et se corrigea peu à peu des manières 
gauches qu'il avait contractées au ghetto. Il s'appliqua surtout à 
acquérir un style clair et attrayant, tâche malaisée pour lui qui 
savait à peine l'allemand et était habitué à l'informe jargon que 
parlaient ses coreligionnaires. Les modèles aussi faisaient défaut 
même parmi les écrivains allemands, car, avant Lessing, le style 
allemand était lourd, raboteux et déplaisant. Mais l'énergie et 
l'ardeur de Mendelssohn triomphèrent de toutes les difficultés. 

Mendelssohn n'était pas encore lié depuis un an avec Lessing 
quand il écrivit (au commencement de 1755) des « Dialogues phi- 
losophiques )> qui se distinguaient déjà par un style agréable, et 
où il blâmait les Allemands, lui Juif, de méconnaître leur carac- 
tère propre pour imiter servilement les Français. Il montra ces 
a Dialogues » a Lessing, qui, les trouvant bien composés, les flt 
imprimer a l'insu de l'auteur. Du reste, Lessing ne négligea 
rien pour faire connaître son ami dans les milieux instruits, 




* 


f 
V 


». 


268 HISTOIRE DES JUIFS. 

et, quand uq certain nombre d*auteurs créèrent à Berlin un 
« café littéraire v, Mendelssohn fut invité à en faire partie. 
Tous les mois, un membre de cette association faisait une 
conférence sur un sujet littéraire ou philosophique. Encore 
timide et se déflant de sa voix un peu faible, Mendelssohn chargea 
un de ses collègues de lire un travail de lui, sans que son nom 
fût prononcé. C*étaient des « Considérations sur la probabilité ». 
Les auditeurs ne tardèrent pas, par certains détails, à deviner 
l'auteur de cette étude, et ils lui en exprimèrent leurs félicita- 
tions. Mendelssohn collabora aussi à des Revues importantes 
ainsi qu*à la « Bibliothèque des Belles-Lettres et des Sciences » 
fondée par son ami Nicolaï. De jour en jour, son goût devenait 
plus pur, son style plus élégant et ses pensées plus élevées ; 
sa renommée s*élendit de plus en plus parmi les écrivains et les 
savants. Bientôt même, on se montra curieux à la cour de Fré- 
déric le Grand de connaître le « fameux Juif ». 

Rendu courageux par Ténergie de Lessing et entraîné par 
Tamour de la vérité, Mendelssohn, en rendant compte un jour, 
dans une Revue, des publications poétiques du roi, ne craignit 
pas d'y glisser une critique (1760). Il était froissé du dédain ma- 
nifesté par Frédéric pour tout ce qui était allemand, et il ne res- 
sentait qu'une médiocre admiration pour les traits d'esprit du 
souverain. Quoiqu'il eut su habilement dissimuler son blâme 
sous des éloges, un courtisan, le prédicateur Justi, démêla sa 
véritable pensée et reprocha vivement au « Juif d'avoir oublié le 
respect dû à la personne sacrée du roi en osant critiquer 
audacieusement ses poésies ». Un beau jour, Mendelssohn fut 
mandé à Sans-Souci, et là on lui demanda s'il était vraiment 
l'auteur du compte rendu critiquant les œuvres littéraires du roi. 
Il avoua courageusement son méfait et se disculpa par cette obser- 
vation : a Faire des vers, c'est comme jouer aux quilles. Le joueur 
de quilles, qu'il soit roi ou paysan, est obligé de laisser apprécier 
la façon dont il joue. » 

En définitive, Mendelssohn n'avait qu'à se louer de la fortune. 
Il avait acquis des amitiés solides, il put échanger sa situation si 
précaire et un peu humiliante de précepteur contre l'emploi plus 
lucratif, quoique bien modeste encore, de teneur de livres ; enfin 


MENDELSSOHN PHILOSOPHE. 269 

il fut assez heureux d*associer à sa destinée une compagne vail- 
lante et dévouée. Il remporta aussi un brillant succès, qui aug- 
menta sa réputation d*écrivain et de penseur. L'Académie de 
Berlin avait mis au concours la question suivante : « Les vérités 
philosophiques (métaphysiques) sont-elles susceptibles d'une évi- 
dence égale à celle des sciences mathématiques? » Hendelssohn 
obtint le prix (juin 1763) contre Kant, qui n'eut qu'une mention 
honorable. C'est que son Mémoire était écrit dans un style clair et 
facile et que ses idées philosophiques étaient présentées sous une 
forme facilement accessible à ses lecteurs. Son travail ainsi que 
celui de Kant furent traduits en français et en latin aux frais de 
TÂcadémie, et son nom fut ainsi connu également hors de TÂlIe- 
magne. Cette même année (octobre 1763), le roi lui accorda une 
distinction qui montre l'état d'infériorité civile où les Juifs de Prusse 
se trouvaient encore en ce temps : il le déclara Schutzjude, « Juif 
protégé », en d'autres termes il lui accorda le droit de séjourner 
a Berlin. Jusqu'alors, il n'avait été toléré dans la capitale prus- 
sienne que comme membre du personnel de la famille où il était 
employé. 

Quelque temps après, Mendelssohn publia un ouvrage qui lui 
valut l'admiration de toutes les classes de la société. Depuis seize 
siècles, tous les peuples chrétiens acceptaient comme fondement 
de la morale et de la religion la croyance à une rémunération 
future. L'Église les excitait à pratiquer le christianisme en leur 
promettant des récompenses dans une autre vie. Mais certains 
penseurs s'étaient avisés de discuter la valeur de ces promesses, 
se demandant si la croyance à une autre vie était plus qu'un 
simple leurre. Gravement ou en plaisantant, les philosophes 
français du xviii* siècle avaient proclamé que le ciel est vide, 
qu'il n'y a pas de Dieu et que rien n'existe pour l'homme au 
delà de la tombe. De divers côtés on exprimait des doutes sur 
la réalité de Timmortalité de l'âme. 

Mendelssohn était convaincu que l'humanité s'élevait ou s'a- 
baissait selon qu'elle croyait ou ne croyait pas à l'immortalité de 
lame. Il s'imposa donc la tâche de démontrer la vérité de celte 
croyance, de réfuter les objections qu'elle soulevait et de rendre 
ainsi aux hommes cette espérance fortifiante que tout ne flnit point 


r 


270 HISTOIRE DES JUIFS. 

ici-bas. Il écrivit un dialogue intitulé c Phédon ou rimmortalilé 
de rame », qui, par l'attrait et la clarté du style,' ressemble au 
dialogue de ce nom composé par Platon, mais où les arguments 
sont tout autres. 

Son point de départ, dans cet ouvrage, est Texistence de Dieu, à 
laquelle il croit avec une absolue conviction. Dieu, dit -il, a 
créé rame comme il a créé le corps. Du moment que le corps ne 
disparaît pas après la mort, mais se transforme en d^autres élé- 
ments, rame, qui est une substance simple, peut encore moins 
disparaître, a Si notre âme était sujette à la destruction, toutes 
nos pensées ne seraient que des illusions par lesquelles Jupiter 
veut nous duper; nous ressemblerions aux animaux, dont la des- 
tinée est de manger et de mourir. » Donc, les idées de Thommc 
arflrmant une vie future sont également vraies et répondent à 
une réalité. 

Par son Phédon j Hendeissohn espérait « émouvoir les cœurs et 
porter la conviction dans les esprits » en faveur de la croyance à 
rimmortalilé de Tâme. Il réussit au delà de toute prévision. Le 
Phédon fut traduit en plusieurs langues, et naturellement aussi 
en hébreu ; tout le monde voulait le connaître. Théologiens, phi- 
losophes, artistes, poètes (Herder, Gleim), lejeune Goethe, hommes 
d*État et princes lurent cet ouvrage avec une religieuse ferveur 
et manifestèrent pour Tauteur un enthousiasme qui, de nos jours, 
fait un peu sourire. On était reconnaissant au philosophe juit d'avoir 
rendu une nouvelle vigueur à une croyance réconfortante que la 
religion seule ne suffisait plus à faire accepter avec une entière 
confiance. Le duc de Brunswick s'efforçait de l'attirer dans son 
pays, le prince de Lippe-Schaumbourg le traitait en ami et en 
confident. L'Académie des sciences de Berlin voulut l'élire parmi 
ses membres, mais Frédéric le Grand raya son nom de la liste 
des présentations. Deux Bénédictins le consultèrent comme 
directeur de conscience, lui demandant de leur faire connaître 
les principes philosophiques et moraux dont ils devaient s'ins- 
pirer dans leur vie. 

Malgré sa célébrité et les conseils insidieux de quelques-uns 
de ses admirateurs, Mendelssohn resta fermement attaché 
au judaïsme. Jean -Gaspard Lavater, pasteur évangélique de 


LAVATER ET MENDELSSOHN. 271 

Zurich, essaya de le cooverlir au christianisme, mais sans 
succès. A la fois mystique et rusé, Lavater prétendait deviner le 
caractère et la valeur intellectuelle d*un homme au simple exa- 
men des traits de son visage. Lorsque Mendelssohn eut publié le 
Phédon, où il parle et pense comme un vrai Grec sans que rien 
trahisse son origine Juive, Lavater en conclut que le philosophe 
de Berlin était complètement détaché du judaïsme. Il se sentait 
encore confirmé dans son opinion par une controverse reli- 
gieuse où Mendelssohn s'était exprimé avec calme et modéra- 
tion sur le fondateur du christianisme et lui avait même re- 
connu de grandes vertus. Il ne désespérait donc pas de voir un 
jour Mendelssohn définitivement touché de la grâce, et il ne né- 
gligea rien pour amener rapidement ce résultat. Un professeur 
de Genève, Bonnet, venait de publier en français une apologie de 
la religion chrétienne, les Recherches philosophiques sur les 
preuves du christianisme. Lavater la traduisit en allemand et 
renvoya à Mendelssohn avec une dédicace prétentieuse qui avait 
toute l'apparence d'un piège (septembre 1769). Il le mettait en de- 
meure de réfuter publiquement les arguments exposés par Bonnet 
en faveur du christianisme, ou, dans le cas où il les trouverait 
probants, de faire « ce que lui commandaient la prudence, Thonnè- 
teté et Tamour de la vérité, ce qu*aurait fait Socrate s'il avait lu 
ce livre sans pouvoir y répondre». 

Cette provocation eut un résultat très heureux, car elle fit sortir 
Mendelssohn de la réserve dans laquelle il s'était enfermé jus- 
que-là et qui ressemblait presque à de Tindifl'érence pour le 
judaïsme. Sur Tinvitation de Lavater, il descendit dans Tarène et 
défendit chaleureusement sa religion (décembre 1766). En ter- 
mes modérés, il dit à Lavater et aux autres chrétiens des vérités 
très dures qui, en d'autres temps, l'auraient fait monter sur le 
bûcher. Il ajouta que, dés sa jeunesse, il s'était appliqué à Texa- 
men du judaïsme, qu'il avait repris ensuite cette étude quand il 
eut acquis des connaissances plus étendues, et qu'il avait pu ainsi 
se convaincre de la haute valeur de sa religion, a J'avoue, con- 
tinuait-il, que, dans le cours des siècles, il s'est grefi'é sur le 
judaïsme certains abus qui ternissent en partie son éclat; c'est 
là un fait qui s'est produit également pour d'autres religions. 


272 HISTOIRE DES JUIFS. 

Mais en ce qui concerne les principes essentiels de ma religion, 
j*y crois de toutes les forces de mon être, et j'affirme devant Dieu 
que j'y resterai fermement attaché tant que mon âme n'aura pas 
changé totalement de nature. « Après avoir affirmé qu'il avait 
peu de goût pour les controverses religieuses, parce qu'il était 
d'avis « de répondre par des vertus, et non pas par des polémi- 
ques, au dédain qu'on professait pour les Juifs », il terminait par 
cette déclaration : « Moi, qu'on nomme le Socrate allemand et à 
qui on reconnaît une âme pénétrée des vérités divines, je reste 
attaché à la religion méprisée des Juifs et je considère le chris- 
tianisme comme une erreur. » 

La réponse de Mendeissohn à Lavater reçut l'approbation de 
tous les esprits éclairés. Le prince héritier de Brunswick, 
déjà prévenu en faveur du philosophe juif, le loua a d'avoir su 
traiter une question aussi délicate avec tant de tact et un si grand 
amour des hommes». Bonnet lui-même donna son approbation à 
Mendeissohn et blâma le zèle intempestif de Lavater. Celui-ci dut 
s'excuser, à la fin, auprès de Mendeissohn de lui avoir demandé 
d'abjurer. 

Pendant longtemps on s'entretint^ dans les milieux instruits, 
de la controverse de Mendeissohn et de Lavater, qui fut également 
racontée, discutée, jugée dans de nombreux opuscules alle- 
mands et français. Un méchant écrivaiu, Jean-Balthazar Kôlbele, 
de Francfort-sur-le-Mein, profita de cette circonstance pour dé- 
verser les plus grossiers outrages sur Mendeissohn, les rabbins, 
les Juifs et le judaïsme. La violence même de ses attaques en 
détruisit d'avance tout l'effet. Il se montra particulièrement per- 
fide dans sa c^ Lettre à monsieur Mendeissohn sur ses rapports 
avec Lavater et Kôlbele » (mars 1770), où il osait insinuer que 
rintérêt seul retenait Mendeissohn dans le judaïsme. Mendeissohn 
lui répliqua brièvement, dans une note qu*il ajouta à une lettre 
adressée à Lavater. Ce libelle venimeux eut, au moins, pour résul- 
tat d'arrêter les attaques contre les idées exposées par Men- 
deissohn, car aucun écrivain sérieux ne voulut se compromettre 
en la société de Kôlbele. 

Après avoir si vaillamment défendu le judaïsme contre les chré- 
tiens, Mendeissohn eut à subir les reproches de. ses propres core- 


MENDELSSOHN ET LES ORTHODOXES. 273 

lîgioDnaires. Les orthodoxes, qui témoignaient le même respect 
pour les pratiques établies par les rabbins que pour les prescrip- 
tions de la Bible, lui en voulaient d'avoir déclaré publiquement 
c( qu'on trouvait dans le judaïsme des lois instituées par les 
hommes, et même des abus ». Hirschel Levin, qui était alors rab- 
bin de Berlin, lui demanda des explications au sujet de cette 
assertion. Mendelssohn n*eut pas de peine à se justifier. Il n'en 
resta pas moins suspect aux yeux des rigoristes. 

Bientôt il donna à ces derniers un nouveau motif de méconten- 
tement. Par un décret conçu en termes presque paternels (avril 
1772), le duc de Mecklembourg-Schwerin avait interdit aux Juifs 
de son pays d'inhumer trop vite leurs morts, pour qu'on ne ris- 
quât pas d'enterrer des personnes encore vivantes. Il était alors 
de coutume chez les Juifs d'enterrer le mort, autant que possible, 
le jour même du décès. Les délégués de la communauté deman- 
dèrent donc à Jacob Emden, d'Altona, de rédiger un mémoire 
pour prouver au duc de Mecklembourg que son décret était con- 
traire à un de leurs usages religieux. Sur le conseil d'Em- 
den, ils sollicitèrent l'intervention de Mendelssohn. A leur grand 
étonnement, celui-ci déclara (mai 1772) que lui aussi était d'avis 
de ne laisser inhumer les morts que trois jours après le décès, 
pour éviter toute erreur. Il prouvait en môme temps que cette 
réforme n'était pas tout à fait une innovation et qu'à l'époque 
talmudique on avait également pris certaines mesures pour em- 
pêcher les inhumations précipitées. Cette hardiesse de Mendelssohn 
déplut à Emden et aux orthodoxes. 

Ce fut vers celte époque que Lessing, l'ami de Mendelssohn,. 
provoqua dans l'Allemagne chrétienne un formidable orage, dont 
récho retentit jusque parmi les Juifs. A Hambourg, où l'avait 
poussé son besoin de mouvement, il avait fait la connaissance 
d'une famille estimée et très libérale, la famille Reimarus. Pour 
combattre Tesprlt sectaire et l'outrecuidance des pasteurs luthé- 
riens de celte ville, un membre de cette famille, Hermann-Samuel 
Reimarus, avait écrit un « Plaidoyer pour les adorateurs éclairés 
de Dieu » où il faisait l'apologie de la raison et parlait en termes 
irrespectueux du fondateur du christianisme. Mais il n'avait pas 
eu le courage de publier cet écrit. Lui mort, sa fille, Élisa Reima- 

v. 18 


274 HISTOIRE DES JUIFS. 

rus, intelligente et courageuse, fit lire à Lessing quelques frag* 
ments de cet ouvrage. Celui-ci en' fut profondément impressionné 
et conçut le projet de les faire imprimer. Mais, comme la censure 
en aurait sûrement interdit la publication sous le nom du 
véritable auteur, il usa d*un stratagème. Placé à la tête de la 
bibliothèque du duc de Brunswick à Wolfenbuttel, il les fit 
paraître (1770-1775) sous le litre de « Fragments d'un inconnu », 
comme s'il les avait découverts parmi les manuscrits de cette 
bibliothèque. 

Dans ces extraits, Tauteur rejette les miracles, nie la résurrec- 
tion de Jésus, déclare que le fondateur du christianisme a été 
condamné à mort pour avoir usurpé le titre de « roi des Juifs » 
et comploté la ruine du Synhedrin ; il affirme, enfin, que les Évan<* 
giles ont totalement altéré les enseignements de Jésus. Ces asser- 
tions audacieuses causèrent un énorme scandale. Comme on n*en 
connaissait pas Tauleur, tous s'en prirent à Lessing. Quoique aban- 
donné de tous ses amis, Lessing tint tète avec vaillance à ses nom- 
breux adversaires; il accabla surtout de ses coups le représen- 
tant le plus passionné de Torthodoxie présomptueuse et fanatique, 
le pasteur Goeze, de Hambourg. Son talent d'écrivain et de dia- 
lecticien rayant fait triompher dans la controverse, ses ennemis 
firent appel contre lui au bras séculier. Ses « Fragments » 
furent confisqués, il dut même livrer le manuscrit aux autorités, 
et on lui défendit de traiter désormais de telles questions (1778). 
Il se vengea de l'intolérance chrétienne en écrivant une de ses 
plus intéressantes œuvres de théâtre, a Nathan le Sage >». 

Dans ce drame, Lessing met en scène un Juif qui donne l'exem- 
ple des plus belles vertus et de la plus haute sagesse. C'est le 
portrait de son ami Mendeissohn. Comme ce dernier, le héros de 
Lessing est marchand et philosophe, « aussi bon qu'intelligent, 
aussi intelligent que sage ». 

Libre de tout préjugé 

Était son esprit, et son cœur était ouvert à toute vertu. 
Il était orné de toutes les beautés morales. 

Quel Juif! 

Et il tenait à être considéré comme un vrai Juif. 

Des croisés, qui, à Jérusalem, se sont livrés sur les Juifs aux 


k 


LE DRAME DE « NATHAN LE SAGE » 275 

plus déplorables excès, ont tué la femme et les sept enfants de 
Nathan. Pendant qu'il pleure la perte de tous les siens, le domes- 
tique d*un chevalier lui amène un enfant chrétien, une petite fille 
qui est orpheline et complètement abandonnée. Nathan remercie 
Dieu de lui avoir envoyé une consolation dans sa douleur. Il 
adopte cette enfant et s'occupe de son éducation avec une tendre 
soUicilude et une rare délicatesse. Sa conscience lui défend d'éle- 
ver cette jeune fille chrétienne dans la religion juive, il lui apprend 
seulement à connaître Dieu, lui enseigne le bien et lui inspire les 
plus purs et les plus généreux sentiments. Telle est la conduite 
du Juif. 

Le représentant du christianisme agit, au contraire, avec une 
coupable déloyauté. Le patriarche de Jérusalem témoigne sa re- 
connaissance au sultan, qui lui a permis de créer une commu- 
nauté chrétienne dans cette ville, en conspirant contre lui et en 
le trahissant : 

Il croit, le patriarche, que ce qui est criminel 

Aux yeux des hommes n'est pas criminel devant Dieu. 

Ce patriarche veut faire monter Nathan sur le bûcher, parce 
qu'il a adopté un enfant chrétien abandonné, a veillé sur lui avec 
amour, a orné son esprit et son cœur. Et quand on lui objecte 
que, sans les soins du Juif, cet enfant aurait peut-être péri, il 

répond avec obstination : 

* 

N*empêche I II faut brûler le Juif. 

Un autre représentant du christianisme, le Templier Leu de 
Filneck, est animé de très nobles sentiments, mais n'éprouve que 
du mépris pour les Juifs. Peu à peu, l'amour opère le miracle de 
le guérir de ses préjugés de chrétien. Il est vrai qu'il a du sang 
mahométan dans les veines. Seul, le frère convers Bonafides, dans 
sa sainte simplicité, sait concilier une grande bonté avec une 
piété rigoureuse. Mais il ne connaît qu'un devoir, l'obéissance, 
et, sur un ordre du patriarche, il n'hésiterait pas à commettre 
les actes les plus abominables. 

Ainsi, des divers personnages du drame de Lessing, le Juif 
seul montre vraiment de la noblesse. Le Templier, qui est le plus 


276 HISTOIRE DES JUIFS. 

vertueux des personnages chrétiens, ne devient réellement bon 
qu'après s*être corrigé de certains préjugés. L*auteur expose, 
dans ce drame, que c'est une folie de rechercher quelle est 
la \raie religion. Lequel des trois fils peut se vanter de posséder 
le vrai anneau ? Le Père céleste aime surtout ceux de ses enfants 
qui se distinguent par leur douceur, leur bienveillance et leur 
esprit de charité. 

Par ce drame, publié au printemps de Tannée 1779, Lessing 
irrita profondément les chrétiens. Partout on l'accusa d'avoir 
abaissé le christianisme au profit de la religion juive. Ses amis 
mêmes n'osèrent pas le défendre et, de peur de se compromettre^ 
l'évitèrent de plus en plus. Exclu de diverses sociétés, isolé, 
froissé dans ses sentiments les plus intimes, Lessing ressentit 
vivement les vexations qu'on lui infligeait. Il en fut profondément 
chagrfné, et sa belle intelligence en éprouva le contre-coup ; il 
perdit sa vigueur, sa netteté d'esprit. Quoiqu'il mourût dans la 
force de l'âge, il paraissait brisé comme un vieillard, victime de 
son amour pour la vérité et la justice. Du moins sa lutte en faveur 
de la tolérance ne resta-t-elle pas stérile en Allemagne. 

Pendant que Lessing, sous l'influence de l'admiration qu'il avait 
conçue pour Mendeissohn, s'efforçait de détruire les préjuges 
encore si vlvaces contre les Juifs, iMendelssohn travaillait a l'amé- 
lioration morale de ses coreligionnaires en traduisant le Penta- 
teuque. Ce livre, bien des Juifs pouvaient le réciter de mémoire, 
mais ne le comprenaient plus. Les nombreux commentaires 
rabbiniques et cabbalistiques qui prétendaient l'expliquer en 
avaient altéré le sens. Dans les écoles, les maîtres, tous 
Polonais, le faisaient traduire aux enfants dans un affreux 
jargon et entremêlaient tellement le texte et les gloses que leurs 
élèves pouvaient croire que le Pentateuque contient les plus 
grandes absurdités. Depuis longtemps, Mendeissohn déplorait cette 
manière d'enseigner la Bible et reconnaissait la nécessité d'en 
donner une traduction simple et élégante. Il avait fait une ver- 
sion allemande du Pentateuque pour ses enfants, mais, dans sa 
modestie, ne voulait pas la publier. 11 ne s'y décida que sur les 
instances pressantes de ses amis. Mais, comme il savait que la 
plupart de ses coreligionjiaires, accoutun^és à voir toujours la 


. . i 


TRADUCTION ALLEMANDE DU PENTATEUQUE. 277 

Bible accompagnée de commentaires, n'apprécieraient sa version 
allemande que s*il la présentait sous la forme habituelle, il 
y fit joindre un commentaire hébreu par un Polonais instruit, 
Salomon Dubno. 

Avant de publier l'ouvrage entier, Mendelssohn en fit paraître 
une petite partie, à titre de spécimen. Aussitôt les rabbins ortho- 
doxes protestèrent vivement contre son entreprise, et ils s'appli- 
quèrent à la faire échouer. A Fiirth, la traduction allemande de 
« Moïse Dessau » fut frappée d*anathème et on menaça d'excom- 
munication ceux qui s*en serviraient. On raconte même que dans 
quelques villes polonaises, à Posen, à Lissa, cet ouvrage fut livré 
aux ilammes. Mais les clameurs des orthodoxes polonais ne pou- 
vaient nuire que médiocrement à Mendelssohn. Il y avait plus à 
se préoccuper de Fhostilité de Raphaël Kohen, rabbin de Ham- 
bourg et AI tona, qui était estimé et respecté. Ce rabbi n prononça éga- 
lement l'excommunication contre la traduction de Mendelssohn. 
Mais, comme le roi et le prince héritier de Danemark, sur la de- 
mande du conseiller d'État Hennigs, s'étaient fait inscrire comme 
souscripteurs à cette œuvre, Raphaël Kohen ne pouvait pas la 
combattre ouvertement dans les communautés qu'il dirigeait. 

D'ailleurs, malgré les protestations de leurs maîtres, les élèves 
des écoles talmudiques lisaient avidement la traduction de Men- 
delssohn. Ils apprenaient ainsi la langue allemande et, en même 
temps, s'habituaient à étudier la Bible dans son texte même, et non 
plus à travers les commentaires. Leur esprit s*élargit, leurs idées 
s'élevèrent au-dessus de l'étroit domaine talmudique, un ardent 
désir de savoir embrasa leur âme. En étudiant le Talmud, ils avaient 
acquis une vive pénétration, une grande facilité de conception et 
une dialectique serrée. Ces qualités, ils les appliquèrent ensuite 
aux autres sciences, qui étaient nouvelles pour eux. Des milliers 
de jeunes gens, disséminés dans les écoles de Hambourg, de 
Prague, de Nikolsbourg, de Francfort-sur-le-Mein et même de 
Pologne, se pénétrèrent des écrits et des exemples de Mendels- 
sohn. Tous les savants juifs de la fin du xvin® siècle et du 
commencement du xix® n'avaient étudié dans leur jeunesse que 
le Talmud, et ce fut sous l'influence du philosophe juif de Berlin 
qu'ils se mirent à cultiver les diverses branches du savoir humain 


278 HISTOIRE DES JUIFS. 

et travaîlicrent ainsi à la rénovation intellectuelle et morale de 
leurs coreligionnaires. 

En même temps que Mendelssohn faisait entrer les Juifs, peut- 
être sans ravoir prémédité, dans la voie du progrès et de la 
civilisation, il contribua également à améliorer leur situation 
matérielle. Il leur avait déjà suscité un courageux défenseur dans 
la personne de Lessing ; il gagna à leur cause un autre de ses 
amis, Dohm, qui composa un Mémoire remarquable en faveur des 
Juifs d*Alsace. 

Dans aucune contrée de TEurope, la situation des Juifs n*élait 
plus misérable, à cette époque, qu*en Alsace. Toutes les classes de 
la population s'entendaient pour les opprimer et les maltraiter; 
ils avaient à souffrir de Tintolérance du clergé, de Tarbitraire de 
la noblesse, de la jalousie des corporations. Parqués dans des 
ghettos, ils n'étaient autorisés qu'exceptionnellement à se rendre 
dans les autres quartiers de la ville. Par contre, ils étaient acca- 
blés d'impôts : taxes à payer au roi, à Tévêque de Strasbourg, 
aux comtes de Haguenau, aux nobles dont ils habitaient les do- 
maines, enfin taxes de guerre. En outre, ils devaient entretenir 
leurs synagogues et leurs écoles. D'où tirer tout Targent qu'on 
leur demandait? La plupart des branches de l'activité humaine 
leur étaient inaccessibles ; la loi ne leur permettait que lecommerce 
du bétail et Torfèvrerie. Voulaient-ils sortir de la province où ils 
résidaient, ils étaient obligés de payer un péage. A Strasbourg, 
aucun Juif ne pouvait passer la nuit. Pour payer les impôts mul- 
tiples dont on les accablait et pour se défendre contre les 
vexations qu'on leur faisait subir, ils avaient besoin de beaucoup 
d'argent. Cet argent, ils s'efforçaient de le gagner en prêtant a 
intérêt. Comme ils couraient de grands risques de ne pas rentrer 
dans le capital avancé, ils exigeaient un taux élevé. Mais les 
débiteurs ne voyaient que les gros intérêts qu'on leur réclamait, 
et l'impopularité des Juifs s'en accrut encore. 

Un greffier alsacien, Hell, intelligent et d'esprit cultivé, mais 
sans conscience et très cupide, profita de la haine qu'inspiraient 
les Juifs pour exciter le peuple contre eux. Il apprit même 
l'hébreu pour pouvoir prendre connaissance par lui-même de 
leurs livres de commerce et mieux pénétrer le secret de leurs 


- i 


LES JUIFS D'ALSACE. 279 

opérations. Uo jour, il leur fit adresser des lettres en hébreu, les 
menaçant de les dénoncer pour usure et tromperie s'ils ne lui 
remettaient pas une somme déterminée. Nommé bailli par quel- 
ques nobles d'Alsace, il eut les Juifs enliérement à sa merci. 
Ceux qui ne se soumettaient pas à ses exigences, il les citait en 
justice et les condamnait. Lorsqu'on commença à soupçonner ses 
exactions, il s'en irrilaet, dans sa colère, chercha à nuire encore 
plus aux Juifs. 11 enseigna aux débiteurs à fabriquer de fausses, 
quittances, qu'ils opposaient ensuite aux réclamations des prê- 
teurs juifs. Il se rencontra bien, parmi les débiteurs, d'honnêtes 
gens qui hésitèrent à user d'un tel moyen; mais des ecclésiasti- 
ques calmaient leurs scrupules en leur affirmant que frauder les 
Juifs était une œuvre pie. Afin de couronner son œuvre de haine, 
Hell publia (17791 des Observations d'un Alsacien sur les 
ajfaires des Juifs en Alsace^ où il excitait la population à exter- 
miner les Juifs. Dans ce libelle, il reconnaissait bien qu'on avait 
falsifié des quittances, mais il ajoutait que c'était la Providence 
qui avait envoyé cette inspiration aux débiteurs pour punir les 
Juifs de la mort de Jésus. Heureusement,, toutes les autorités ne 
partageaient pas l'avis de Hell. Ce singulier bailli fut incarcéré, 
sur l'ordre de Louis XVI, puis éloigné d'Alsace. Par un décret 
royal (mai 1780), les procès d'usure furent enlevés à la juridiction 
des nobles pour être portés directement devant le Conseil souve- 
rain d'Alsace. 

Cette intervention bienveillante de Louis XVI encouragea les 
Juifs d'Alsace à appeler l'attention du souverain sur les abus 
et les iniquités dont ils étaient sans cesse victimes et à solliciter 
sa protection. Leurs représentants composèrent un Mémoire pour 
le Conseil d'État, où ils énuméraient les lois oppressives dont ils 
souffraient et où ils indiquaient les mesures qui amélioreraient 
leur situation. Mais ils sentaient que ce Mémoire devait être 
rédigé de façon à impressionner également l'opinion publique 
qui, à cette époque si rapprochée de la Révolution, était déjà très 
puissante. Ils le soumirent donc avant tout à Mendelssohn, dont 
la réputation était très grande parmi ses coreligionnaires d'Eu- 
rope. Mais, comme il n'avait ni le loisir ni peut-être le talent 
spécial nécessaire pour donner à ce document une forme émou- 


280 HISTOIRE DES JUIFS. 

vante et persuasive, il s'adressa à un de ses amis qui, par sa 
situation et ses connaissances, était excellemment préparé à un 
tel travail. Cet ami s'appelait Dohm. 

Chrétien-Guillaume Dohm (1751-1820), qui était un savant 
historien, venait d'être attaché par Frédéric le Grand, avec le 
titre de membre du Conseil de la guerre, aux Archives de l'État. 
Comme beaucoup d'écrivains et de philosophes de ce temps, 
il avait cultivé l'amitié de Mendelssohn et avait été séduit 
par l'élévation de son esprit et la douceur de son carac- 
tère. Son admiration pour Mendelssohn l'avait amené a étu- 
dier de près le glorieux passé des Juifs et les persécutions 
dont ils étaient l'objet depuis tant de siècles. Il avait même conçu 
le projet de publier un travail sur « l'histoire de la nation juive 
depuis la chute de leur État. » 11 accepta donc avec empresse- 
ment la proposition de reviser le Mémoire des Juifs d'Alsace. 
Dans le cours de son travail, il eut l'idée de donner une portée 
plus haute à ce Mémoire en plaidant la cause non seulement des 
Juifs d'Alsace, mais aussi des Juifs d'Allemagne, qui souffraient 
des mêmes iniquités. Le Mémoire primitif devint ainsi un véri- 
table livre, achevé en août 1781 et intitulé : « De la réforme poli- 
tique des Juifs. )) 

Laissant de coté toute déclamation, Dohm, dans son ouvrage, 
se place au point de vue politique et économique pour conseiller 
aux hommes d*État d'améliorer la situation des Juifs. La tâche 
^u'il poursuivait offrait des difQcultés exceptionnelles, car les 
arguments mêmes qu'il pouvait faire valoir en faveur des Juifs 
<3laient invoqués contre eux par leurs ennemis. Intelligents et 
actifs, ils étaient accusés d'être remuants et rusés, leur attache- 
ment a leur religion était qualifié d'obstination, la flerté qu'ils 
<3prouvaient de l'antiquité de leur race et de la valeur de leurs 
<;royances passait pour de l'orgueil et de la présomption. Mais, 
sans se laisser arrêter par les préjugés qui régnaient contre eux, 
Dohm prit vaillamment leur défense. 

Après avoir exposé que dans les premiers siècles de l'ère chré* 
•tienne, les Juifs jouissaient dans l'Empire romain des droits de 
citoyen, Dohm montre qu'ils furent soumis peu à peu à des lois res- 
trictives par les Byzantins et les Germains, surtout par les Yisi- 


LE MÉMOIRE DE DOHM. 281 

goths d'Espagne. Et pourtant ils étaient plus cultivés et plus ins- 
truits que leurs persécuteurs. Les Juifs et les Arabes d'Espagne 
étaient bien supérieurs, par leur savoir, à l'Europe chrétienne. 
Durant tout le moyen âge, les Juifs avaient été traités par les 
chrétiens de la plus cruelle façon. 

Sans doute, continue Dohm, les Juifs ont également leurs dé- 
fauts^ dont quelques-uns sont peut-être tellement enracinés qu'ils ne 
pourront s'en corriger qu'à la troisième ou laquatrièmegcnération* 
Raison de plus de tenter des réformes, afln que les générations 
futures soient meilleures. D'ailleurs, on a le droit d'espérer d'ex- 
cellents résultats de ces réformes, parce que la pauvreté ne sévit 
pas autant chez les Juifs que chez les chrétiens et que plusieurs 
d'entre eux se sont distingués par les plus brillantes qualités de 
cœur et d'esprit. En général, ils sont prévoyants, laborieux, 
doux, se plient facilement aux circonstances. 

Enfin, il termine par cette déclaration que la nature a doué les 
Juifs aussi favorablement que les autres hommes, qu'ils peuvent 
devenir des citoyens utiles ; c'est l'oppression qui a pesé sur eux 
pendant si longtemps qui les a pervertis en partie. L'humanité, 
la justice ainsi qu'une politique avisée conseillent de faire cesser 
cette oppression et de les relever de leur avilissement ,dans leur 
propre intérêt comme dans l'intérêt de l'État. 

En demandant qu'on améliore la situation des Juifs, Dohm 
indique en même temps les mesures qu'il faut prendre pour y 
réussir. Tout d'abord il est nécessaire de leur accorder les mêmes 
droits qu'aux autres habitants du pays, il faut ensuite les en- 
courager à créer de bonnes écoles ou les admettre dans les écoles 
chrétiennes; la prédication dans les synagogues pourra aussi 
avoir d'heureux effets. En outre, il appartient au clergé de faire 
comprendre aux chrétiens qu'ils doivent considérer et traiter les 
Juifs comme leurs semblables, et non comme des parias. 

Dohm veut qu'on laisse aux Juifs liberté complète pour leurs 
affaires religieuses et administratives : pour l'exercice de leur 
culte, la création de synagogues, la nomination d'instituteurs et 
l'organisation d'œuvres de bienfaisance. Il ne leur dénie qu'un 
seul droit, celui d'être appelé à des emplois publics ou à des fonc- 
tiens de l'Etat. Ils ne lui paraissaient pas encore assez mûrs pour 


282 HISTOIRE DES JUIFS. 

jouir d*iJDe liberté aussi large. Un prochain a^nir devait donner 
un démenti à ces craintes. 

Dès son apparition, l*ouvrage de Dohm produisit une pro- 
fonde impression. Il fut beaucoup lu, beaucoup discuté et surtout 
beaucoup critiqué. Des protestations vives s*élevèrent contre les 
« utopies » de Fauteur. On alla même jusqu'à Taccuser d'avoir 
vendu sa plume aux Juifs. Il ne l'aurait pas vendue bien cher! La 
communauté de Berlin lui offrit un couvert en argent au jour anni- 
versaire de sa naissance, les Juifs du Brésil lui envoyèrent une 
adresse de remercîmenls, et une famille juive de Breslau prit en 
son honneur le nom de Dohm. Ce sont là les seuls témoignages 
qu'il reçut de la reconnaissance juive. Sa plus douce récompense 
fut certainement la promulgation de l'édit de tolérance de Jo- 
seph II, qui suivit de près la publication de son ouvrage. 

Par cet édit (19 octobre 1781), les Juifs furent autorisés, sous 
certaines réserves, à apprendre des métiers manuels, à s'occuper 
d'arts et de sciences et à s'adonnera l'agriculture; ils avaient 
aussi accès, désormais, dans les Universités et les Académies. 
Joseph II décréta la création, parmi les Juifs, d'écoles élémen- 
taires et d'écoles normales, et il déclara obligatoire pour eux l'en- 
seignement de la langue nationale. Par une attention délicate, il 
ordonna qu'on évitât, dans les écoles mixtes, de froisser leurs 
croyances religieuses et que les chrétiens les traitassent comme 
a leurs semblables ». Il abolit aussi le péage personnel ou leid- 
zoll, que les Juifs étaient tenus de payer. Pourtant, il ne voulut pas 
leur accorder les mêmes droits qu*à ses autres sujets. Ainsi, ils 
continuaient à ne pas pouvoir résider dans certaines villes dont le 
séjour leur avait été autrefois interdit. A Vienne même, ils ne 
pouvaient s'établir qu'exceptionnellement et en payant le « di*oit 
de tolérance », et ils n'avaient pas le droit d'y élever officielle- 
ment une synagogue. Les notables juifs eurent cependant la per- 
mission (2 janvier 1782), eux et leurs fils, de porter l'épée. 
Klopstock célébra dans une ode magnifique l'esprit libéral de 
Joseph II. 
f Une première brèche était donc faite aux anciennes barrières 

élevées contre les Juifs par le fanatisme de lËgUse, la rapacité 
des princes et les préjugés des peuples. Les idées développées par 


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DIEZ. 283 


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Dohm ne pouvaient plus être qualifiées de simples utopies, puis- 
qu'un souverain les avait réalisées en partie. Un ami de Dohm, '^. 
Diez, un des plus généreux esprits de cette époque, qui repré- -q 
senta plus tard la Prusse en Turquie, estimait même que Dohm i 
n'avait pas réclamé des droits assez étendus pour les Juifs. « Vous \ 
avez eu raison, lui dit-il, d'affirmer que les défauts actuels des 
Juifs sont le résultat de Toppression séculaire qui a pesé sur eux. 
Mais pour achever le tableau et atténuer les reproches que vous 
adressez aux Juifs, vous auriez dû également peindre les mœurs 
corrompues des chrétiens, qui ne valent certainement pas mieux 
que les Juifs ». 

Mais des hommes tels que Diez étaient de rares exceptions. Dans 
les cercles savants de TAllemagne, Touvrage de Dohm était, au 
contraire, jugé très sévèrement. On ne voulait pas croire que les 
Juifs fussent jamais capables de se relever et de devenir d'utiles 
citoyens. Déjà, trente ans auparavant, à Tapparition du drame de 
Lessing intitulé : « Les Juifs », un théologien, qui était en même ^: 

temps un hébraïsant, Jean-David Michaelis, avait rendu solennel- 
lement cet oracle « qu*un Juif animé de sentiments élevés était une 
pure chimère ». Mendelssohn, par son caractère, sa conduite et ses 
œuvres, était bien venu donner un éclatant démenti à cette asser- 
tion méprisante. Mais, comme il n*est pas possible qu'un savant 
allemand se trompe, Michaelis persista dans son opinion que la 
race juive était vouée à une irrémédiable dégénérescence. Ses 
assertions malveillantes ne causèrent alors aucun tort aux Juifs, 
parce qu*à ce moment ni les princes, ni les peuples n'étaient en- 
core disposés en Allemagne à traiter les Juifs en citoyens. 
Même Frédéric le Grand, le prince philosophe, dont Dohm espé- 
rait le plus, n'améliora en rien leur situation, et lorsqu*Ephraïm 
Veitci lui demanda de leur permettre au moins Taccès des pro- 
fessions manuelles, il refusa. Mais Dohm eut le grand mérite de 
créer une opinion publique au sujet des Juifs. 

Pendant que Dohm plaidait la cause des Juifs, Mendclsshon avait 
gardé une réserve discrète. Il craignait qu'une intervention pu- 
blique de sa part entravât les efforts de Dohm et nuisit à la 
cause de ses coreligionnaires. Mais il manifestait hautement sa 
joie de voir des chrétiens défendre énergiquement les Juifs. 


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►*. 


284 HISTOIRE DES JUIFS. 

a Bénie soit la Providence, dit-il, qui a daigné prolonger ma vie 
jusqu'à ce temps heureux où Ton commence enfin à comprendre 
les droits de Thumanité! » Pourtant, de crainte que la « réforme 
politique des Juifs », inspirée par la plus noble pensée, ne prêtât 
a certains malentendus, il crut nécessaire de rompre le silence 
pour compléter et, sur quelques points, rectifler les arguments de 
Dobm. Il chargea donc un de ses jeunes amis, le médecin Marcus 
Ilerz, de traduire de l'anglais le fameux mémoire de Manassé ben 
Israël, où se trouvaient réfutées les nombreuses accusations pro- 
duites sans cesse contre les Juifs, et il fit précéder cette traduc- 
tion d*une remarquable préface (mars 1782). 

Une pensée exprimée dans celte préface frappa vivement les 
lecteurs chrétiens. Mendelssohn y déclarait, en effet, que « la re- 
l ligion n*a pas le droit d*agir par contrainte ». C'était là une 

attaque directe contre les procédés de TËglise, qui n*avait cessé 
d'employer contre les hérétiques et les mécréants l'anathème, le 
cachot, les tortures et le bûcher. Quelques ecclésiastiques chré- 
tiens approuvèrent publiquement ces paroles. Un autre chrétien, 
dans un ouvrage intitulé : a Recherche de la lumière et de la vé- 
rité, » félicita hypocritement Mendelssohn de s'être éloigné du 
judaïsme, qui use de rigoureux châtiments et d'anathèmes, pour 
suivre une religion d'amour. Afin de ne laisser naître aucune 
confusion, Mendelssohn riposta par un nouveau livre (prin- 
temps 1783) qu'il appela Jérusalem ou a Le Pouvoir religieux et 
le Judaïsme ». 

Dans cet ouvrage, Mendelssohn développe cette idée que l'auto- 
rité supérieure possède le droit de contrôle sur les actes, mais 
non sur les opinions et les croyances. L'Église surtout n'a 
pas le droit de punir. Sa mission est d'enseigner et de con- 
soler. Il ajoute que la religion juive reconnaît à ses adeptes 
la liberté de croire selon leur conscience. Le judaïsme primitif 
ne contient aucun dogme obligatoire, il ne prescrit pas de croire, 
mais de savoir. Aussi les Juifs ne peuvent-ils jamais être taxés 
d'hérétiques, quelles que soient leurs opinions religieuses. 
Ils n'encourent de punition que s'ils traduisent leurs croyances 
erronées en actes. Car le judaïsme n'est pas une religion révélée, 
mais une législation révélée. Dans la Constitution donnée par 


« JÉRUSALEM » DE MENDELSSOHN. 285 


, 1 


•S. 


• * 


Dieu, les droits de rËtat et de la religion se confondent. Autrefois, 
11 n'y avait aucune différence entre les lois civiles et les lois reli- 
gieuses. Se rendre coupable envers Dieu était se rendre cou- 
pable envers TÉtat. Avec la destruction du temple de Jérusalem, 
c'est-à-dire avec la disparition de TÉtat, disparurent aussi les 
peines corporelles et capitales ainsi que les amendes dont étaient 
punies les transgressions religieuses. 

A ceux qui, avec une sincérité feinte ou réelle, avaient pré- 
tendu qu'il avait rompu avec le judaïsme, Mendelssohn répondit 
par une déclaration qui n'était qu*unhors-d'œuvre dans sa « Jéru- 
salem ». Il affirmait, en effet, que les lois rituelles sont également 
d'origine divine et restent obligatoires « jusqu'à l'époque où il 
plaira au Tout- Puissant de les abolir dans les mêmes conditions 
de publicité où il les a révélées n. Il démontrait ensuite, par une 
argumentation originale, la nécessité des lois cérémonielles. 

Cet ouvrage, où Mendelssohn, au lieu de se tenir sur la défen- 
sive, parle en accusateur et montre très nettement, quoique avec '-'l 
beaucoup de mesure et d'habileté, les points faibles de la ^-^ 
Constitution de l'Église, produisit une profonde impression. L'illus- ^h 
tre philosophe Kant lui écrivit qu'il avait lu « Jérusalem » et en 
avait admiré la profondeur de pensée et la finesse des aperçus. } 
« A mon avis, lui dit-il, votre livre est le précurseur d'une grande *i 
réforme, dont votre nation ne profitera pas seule; vous avez 
prouvé que votre religion laisse à ses adeptes une plus grande 
liberté de conscience qu'on ne supposait et qu'on ne trouve ail- ■] 
leurs ». Michaelis, qui , malgré son rationalisme, haïssait tant les 
Juifs, fut tout troublé de la hardiesse de l'auteur de « Jérusalem ». 

En même temps que Mendelssohn glorifiait ainsi le judaïsme et 
s'appliquait, soit par ses propres ouvrages, soit par ceux de ses 
amis, à améliorer la situation des Juifs, il s'occupait aussi de leur 
relèvement intellectuel et moral. Dans cette dernière tâche, il fut 
puissamment aidé par Wessely. 

Hartwig ou Naphtali-Iierz Wessely (né à Hambourg en 1723, 
mort en 1805), était un esprit original, à la fois enthousiaste et 
plein de sang-froid. La lâche qu'il s'imposa fut d'étudier la Bible 
hébraïque et d'en pénétrer le sens. Comme Mendelssohn, il s'était 
instruit sans maîtres, et, dès sa jeunesse, s'étaient manifestés chez 


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286 HISTOIRE DES JUIFS. 

lui le seatiment du beau et le goût d*uQ langage pur et châtié. Il 
avait encore un autre point de ressemblance avec Mendelssobn. 
Lui aussi était d'un caractère élevé, d'une loyauté scrupuleuse et 
d'une grande dignité, mais il était moins conciliant, moins souple, 
moins doux. Raide, compassé, pédant, il avait plus d'érudition que 
de profondeur de pensée. Ce fut Mendelssobn qui le fit sortir de son 
obscurité. La communauté deTrieste, composée surtout de Juifs ita- 
liens et portugais, qui manifestaient moins d*aversion pour les 
sciences profanes que leurs coreligionnaires allemands, avait 
demandé au comte Zinzendorf, gouverneur de la ville, de Tcclai- 
rer de ses conseils pour Torganisation des écoles, telles que les 
désirait l'empereur Joseph. Zinzendorf l'engagea à s'adresser à 
Mendelssobn. Celui-ci signala alors à Joseph Hayyim Galaigo , 
délégué de la communauté de Trieste, les efforts tentés par son 
ami Wessely pour faire appliquer par ses coreligionnaires la loi 
édictée par Joseph II, et il lui recommanda de se mettre en 
relations avec lui. 

Wessely avait, en effet, écrit un vrai dithyrambe en l'honneur 
de cette loi, parce qu'il en attendait les meilleurs résultats pour 
le judaïsme. Aussi, quand il apprit que les rigoristes de Vienne 
déploraient presque cette ordonnance de l'empereur comme une 
violation de conscience, envoya-t-il aux communautés d'Autriche 
une lettre hébraïque : « Paroles de paix et de vérité » (mars 1782), 
oïl il démontrait que c'était une obligation religieuse pour les 
Juifs d'acquérir une culture générale. Il traçait en même temps 
une sorte de programme d'études qui devait conduire graduelle- 
ment la jeunesse juive de l'enseignement élémentaire jusqu'au 
Talmud. Son enthousiasme pour les réformes de Joseph II lui 
attira la colère des ultra-orthodoxes. Mais, comme il défendait, en 
réalité, les idées de Joseph II, ceux-ci n'osèrent pas l'attaquer 
ouvertement. Ils essayèrent simplement d'exciter contre lui quel- 
ques rabbins polonais pour faire condamner sa lettre et le frap- 
per lui-même d'anathème. Hirschel, rabbin de Berlin, tenta aussi 
de le rendre suspect à ses coreligionnaires. Mais la communauté 
de Berlin était trop imprégnée de l'esprit de Mendelssobn pour 
prendre parti contre Wessely. 

Malgré cet échec, les rigoristes continuèrent leurs attaques 


LES ORTHODOXES CONTRE WESSELY. 287 

contre Wessely, et ils réussirent a faire brûler publiquement sa 
lettre à Lissa. Cet acte de fanatisme froissa vivement les esprits 
libéraux. A Triesle, à Ferrare, à Venise, les rabbins se prononcèrent 
avec énergie en faveur de Wessely. Dans plusieurs villes, et même 
à Prague, les Juifs fondèrent des écoles pour y organiser le nouvel 
enseignement. En réalité, les orthodoxes, dans leur haine contre 
les innovations, voyaient plus juste que Mendeissohn et Wessely. 
Ces deux nobles esprits, profondément attachés au judaïsme, 
espéraient provoquer, par leurs réformes, Tabolition des abus 
que le temps et les circonstances y avaient introduits; ils ne se 
doutaient pas qu'ils Tébra nieraient jusque dans ses fondements. 

Wessely, toujours maltraité par la destinée, eut encore la dou- 
leur de voir porter les coups les plus violents aux principes 
mêmes de la religion qu*il vénérait. Ce chagrin fut épargné à 
Mendeissohn. Il se préparait à écrire Tapologie de Lessing pour 
le présenter à la postérité dans toute sa gloire, quand il apprit de 
Jacobi que, peu de temps avant sa mort, son ami s'était déclaré 
partisan de la philosophie de Spinoza. Lessing spinoziste! Men- 
deissohn en fut profondément affecté. La tristesse qu*il en 
ressentait hâta certainement sa fln. Il mourut le 4 janvier 1786. 
Au moins n*eut-il pas la douleur de voir une de ses filles aban- 
donner son mari et ses enfants pour s'enfuir avec un amant, 
une autre embrasser le christianisme, et un de ses fils livrer 
ses enfants à TÉglise. 

La mort de Mendeissohn fut un deuil non seulement pour tous 
ses coreligionnaires allemands, mais aussi pour de nombreux 
chrétiens de Berlin et d'autres villes. Ses amis chrétiens Nicolaï, 
Biester et Engel, précepteurs du prince- héritier Frédéric-Guil- 
laume III, unirent leurs elTorts à ceux de ses admirateurs juifs 
pour essayer de lui faire élever une statue sur la place de TOpéra, 
à Berlin, à côté de celles de Leibniz, de Lambert et de Sulzer. 
L'enl'aut du modeste scribe de Dessau était devenu une des gloires 
de la capitale prussienne. 


288 HISTOIRE DES JUIFS, 


CHAPITRE XIII 

EXCÈS DE l'orthodoxie ET DE LA RÉFORME 

(1760-1789^ 


Pendant qu*en Allemagne, Hendeissohn s'efforçait de démontrer 
que le judaïsme est conforme à la raison et que les vérités qu*il 
enseigne sont identiques aux vérités de la religion naturelle, 
une secte se développait en Pologne qui acceptait et propageait 
les croyances les plus absurdes et les plus extravagantes. C'était 
la secte des Nouveaux Hassidim qui, par bien des pratiques, 
rappelaient les Esséniens. Comme ces derniers, ils faisaient de 
fréquentes ablutions, mettaient des vêtements blancs, opéraient 
des guérisons miraculeuses et prédisaient Tavenir. Le fondateur 
de cette secte fut un charretier, Israël Miedziboz, surnommé par 
ses partisans « le thaumaturge », en hébreu Baal Schem, et^ par 
abréviation, Bescht. Orphelin dès le bas âge, pauvre, abandonné 
à lui-même, Israël avait passé sa jeunesse dans les forêts et les 
cavernes des Carpathes. Là, il avait sans doute appris des 
paysannes Tusage des simples, et, à Texemple de ces bonnes 
femmes, il évoquait les esprits et faisait des conjurations pour 
rendre plus efficace l'action de ses remèdes. Il acquit ainsi la 
réputation d'un médecin infaillible, et souvent les nobles polo- 
nais eux-mêmes le consultaient dans les cas difficiles. 

Dans les gorges solitaires où il errait, Israël Baal Schem s'était 
habitué à prier autrement qu'on ne le fait dans les synagogues. Il 
récitait les mêmes formules usuelles, mais les prononçait avec 
une extrême ferveur, élevant la voix très haut et imprimant à 
tout son corps des mouvements désordonnés. Il prétendait que, 
grâce a cette agitation de tous ses membres, il s'élevait plus faci- 
lement jusqu'à son Créateur. Son exemple fut suivi, et bientôt il 
eut autour de lui de nombreux partisans qui, comme lui, mani- 


ISRAËL BAAL SCHEM. 289 

Testaient leur ferveur pendant la prière en frappant des mains, en 
s'agitant, en sautant et en criant. D*ailleurs, vers cette époque, on 
retrouve aussi ces extravagances chez deux sectes chrétiennes, 
les « sauteurs » ou jumpers, en Angleterre, et les « agitateurs » 
ou shakers, dans l'Amérique du Nord. Le mysticisme et la folie 
peuvent exercer leurs ravages dans toutes les confessions. 

En l'espace de dix ans, Israël Bescht groupa autour de lui 
près de dix mille Uassidim qui, au début, ne se distinguaient 
des autres Juil's polonais que parleur façon particulière de prier, 
par leurs nombreuses ablutions, leur constante sérénité d'humeur 
et peut-être aussi les longues boucles de cheveux qu'ils laissaient 
pendre le long de leurs joues. Leur chef étant un ignorant, les 
Hassidim affectaient un profond mépris pour Tétude du Talmud qui, 
selon eux, est incapable de former des Juifs vraiment religieux. 
Après la mort d'Israël Bescht, les dissentiments existant entre 
orthodoxes et Hassidim prirent un caractère plus aigu, et il ^e 
produisit une véritable scission entre les deux partis. 

A Israël Bescht succéda Dob Béer, de Mizricz (1700-1772). D'un 
esprit plus cultivé que son prédécesseur, il était aussi plus habile 
à gagner des partisans et à imposer sa volonté. Il était versé dans 
la Cabbale, se montrait prédicateur fort adroit (Magguidj, et, pour 
appuyer ses opinions, savait établir des rapports entre des pas- 
sages de la Bible, du Midrasch et du Zohar qui semblaient n'avoir 
absolument aucun lien entre eux. Sa figure imposante inspirait 
le respect. Enfermé toute la semaine dans sa petite chambre, où 
il ne recevait que ses intimes, ses allures mystérieuses contri- 
huaient encore à le faire vénérer du peuple. La foule désireuse 
de contempler sa face ne pouvait le voir que le jour du sabbat, 
où il se montrait habillé de soie blanche. En ce jour, il daignait 
se joindre, pour prier d'après les rites de Bescht, à ses amis, 
à ses partisans du dehors qui ne cessaient d'affluer auprès de 
lui, et à tous ceux qui étaient venus en simples curieux. Afln de 
mettre les assistants en bonne humeur pour la prière, il se 
livrait aux plus enfantines plaisanteries. Lorsqu'il voyait tout le 
monde en gaieté, il s'écriait subitement : a Maintenant, servez 
l'Éternel avec allégresse. » 

Sous la direction de Bcer, la secte des Hassidim était restée la 

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290 HISTOIRE DES JUIFS. 

même, en apparence, que sous son prédécesseur. En réalité, elle 

avait subi un changement important. Israël avait été sincère. 

f/' Quand il s'agitait pendant la prière, quand tout son corps était 

secoué comme par des convulsions et qu'il avait des visions, il 
était réellement en extase.Beer manquait d'enthousiasme naturel, 
il n*était pas possédé du démon intérieur. Il prit alors l'habitude 
de puiser l'inspiration divine dans de fréquentes libations, dans 
de copieuses rasades d*eau-de-vie. De plus, pour faire croire qu'il 
savait pénétrer tous les mystères, il entretint une sorte de 
police secrète, très habile, qui le renseignait sur bien des choses 
intimes. C'est par de tels procédés qu'il parvint à en imposer à 
ses nombreux partisans. 

Béer réussit aussi a inspirer à la foule une vénération supersti- 
tieuse pour le chef de la secte appelé Çaddik, Il plaça le çaddik 
sur un piédestal si élevé qu*il le rendait presque semblable à Dieu. 
Il le représentait comme un être parfait, protégé contre toute 
souillure et tout péché, dont les actes et les pensées exercent 
sur l'univers entier une influence toute-puissante. Dans sa petito 
chambre sale et obscure, Béer se considérait l'égal du pape, 
vicaire, comme lui, de Dieu sur la terre. 

L'expansion de la secte des Hassidim était due à deux raisons 
principales : l'union étroite et fraternelle dans laquelle ils vivaient 
tous ensemble et l'aridité de l'enseignement talmudique en 
Pologne. Dès le début, les Hassidim formèrent une sorte de con- 
frérie, qui, il est vrai, ne possédait pas une caisse commune, 
comme autrefois les Esséniens, mais dont les membres fortunés 
se croyaient tenus de venir en aide a ceux qui étaient dans le 
dénûment. En plus, pendant les fêtes du nouvel An et de l'Expia- 
tion, tous abandonnaient femme et enfants pour se rendre auprès 
du çaddik et passer ces saintes journées dans la contemplation 
de leur chef. D'un autre côté, le mysticisme des Hassidim répon- 
dait trop à certaines aspirations de la nature humaine pour ne pas 
séduire même des esprits sérieux. Le judaïsme rabbinique, tel 
qu'il était alors pratiqué en Pologne, ne donnait aucune satisfac- 
tion au véritable sentiment religieux. On attachait surtout de 
l'importance à l'interprétation plus ou moins subtile du Talmud, 
mais on se préoccupait très peu de tout ce qui pouvait émouvoir 


k. 




* 


LE G AON ELI A VILNA 291 

le cœur et mettre I*âme en communication avec le ciel. De là, de 
nombreuses recrues pour les Hassidim, qui faisaient la part si 
large à Texlase et au sentiment religieux. 

De plus en plus les Hassidim s'éloignèrent des orthodoxes. 
Déjà sous la direction de Béer ils se sentirent assez forts pour 
adopter une réforme qui irrita profondément les rabbins. Au lieu 
de continuer à réciter seulement les prières prescrites, et à des 
heures déterminées, comme Texige le code religieux, ils priaient 
toutes les fois qu'ils s'y sentaient disposés, sans tenir compte de 
rheure, et ne craignaient pas de supprimer arbitrairement une 
partie des prières obligatoires. Béer Mizricz recommanda à ses 
partisans le Rituel de prières du cabbaliste Isaac Louria, d'où les 
pioutim avaient été totalement éliminés. 

Peut-être les rabbins polonais eussent-ils pu réduire assez vite 
les Hassidim à l'impuissance, s'ils avaient encore, joui de la même 
autorité que quelques années auparavant. Mais, en 1764, le roi 
Stanislas-Auguste Poniatowski avait décrété la dissolution du 
« synode des quatre pays », qui était investi du droit de pro- 
noncer Texcommunicalion contre les Juifs de Pologne et même 
de leur infliger des amendes. Il n'existait donc plus, en Pologne, 
de pouvoir central juif qui pût prendre des résolutions applicables 
à tout le pays, et chaque communauté était libre de se comporter 
à l'égard des Hassidim comme il lui convenait. H en résulta un 
manque d'entente que les Hassidim surent mettre à profit pour 
répandre plus facilement leurs doctrines et pénétrer jusque dans 
de vieilles et importantes communautés. Leur nombre augmenta 
rapidement, et ils formèrent bientôt deux groupes importants, les 
Mizricziens et les KarUniens. Dès que dix Hassidim se trouvaient 
ensemble dans une localité, ils louaient une chambre pour y célé- 
brer leurs olTices et entreprenaient une propagande active. 
Ils agissaient avec prudence et discrétion jusqu'à ce qu'ils fus- 
sent assez forts pour soutenir la lutte contre leurs adversaires. 
Ils réussirent ainsi à faire des recrues dans l'importante com- 
munauté de Vilna. Mais là ils attirèrent sur eux un orage qui 
eût peut-être amené leur ruine sans leur ténacité et leur remar- 
quable habileté. 

A Vilna vivait alors un savant talmudiste,Élia Vilna (1720-1797]f 


/.f 


292 HISTOIRE DES JUIFS. 

qui, aujourd'hui encore, est vénéré, sous le nom de « gaon », 
par les Juifs de la Lithuanie. D'un caractère élevé, d*une 
intelligence remarquable, d'une science profonde, il occupait 
un rang à part parmi les rabbins polonais. Il va sans dire qu'il 
était familiarisé avec le Talmud et ses commentaires, mais il se 
gardait bien de se livrer à cette dialectique excessive qui abou- 
tissait aux subtilités et à l'ergotage. 11 s'appliquait simplement 
à comprendre le texte et à le soumettre a une sérieuse critique. 
Ce talmudiste offrait encore une autre particularité, il ne dédai- 
gnait pas d'étudier la Bible et même la grammaire hébraïque. 

Lorsque Ella fut informé qu'un groupe de Hassidim s'était orga- 
nisé à Vilna et avait entrepris une campagne contre le Talmud, il 
ordonna une enquête. On découvrit des écrits où les Hassidim ne 
se contentaient pas de recommander la sérénité d'humeur et 
même la gaieté, mais proposaient aussi de modifler les prières et 
s'exprimaient d'une façon peu respectueuse sur les rabbins. 
Encore sous Timpression des égarements des Frankistes, Élia prit 
immédiatement les mesures les plus rigoureuses contre les Hassi- 
dim. Il condamna même leurcheflssar au pilori. Les administrateurs 
de la communauté n'osèrent pas appliquer une peine aussi sévère. 
Issar fut excommunié un jour de sabbat, en présence de toute la 
communauté, incarcéré et flagellé, et les ouvrages découverts 
furent brûlés (1772). Les rabbins de Vilna écrivirent aussi à toutes 
les grandes communautés de Pologne pour les engager à surveil- 
ler étroitement les Hassidim et à les frapper d'anathème. Dans 
cette même année, la secte perdit son chef, Dob Béer Mizricz. Ces 
coups répétés découragèrent les Hassidim, qui suspendirent 
momentanément leur activité. 

Ils ne tardèrent pourtant pas à recommencer leur propagande. 
Ils étaient alors au nombre d'environ cinquante à soixante mille, 
divisés en petites communautés dont chacune avait à sa tète 
un rebben. Tous ces groupes étaient unis entre eux par le 
çaddik suprême, descendant de Béer Mizricz, dont l'autorité s'é- 
tendait sur tous les rebben et qui recevait une part de leurs 
revenus. Le premier çaddik en chef fut Abraham, fils de Béer, 
surnommé par ses partisans ha-Malakh ou « l'Ange ». Pour atté- 
nuer l'effet qu'auraient pu produire l'excommunication prononcée 


ELIA VILNA CONTRE LES HASSIDIM 293 

contre les Hassidim par le rabbinatde Viloa ou les divers ouvrages 
polémiques, les rebben interdisaient la lecture de tout écrit qu'ils 
n'avaient pas préalablement approuvé. Par contre, ils recomman- 
daient chaleureusement des recueils de sermons et de sentences 
attribués à Israël Baal Schem et à Béer Mizricz. 

Après la mort de Deer, deux de ses successeurs contribuèrent 
particulièrement au développement de la secte des Hassidim : 
Israël, de Kozieniz, au nord de Radom,et Salmande Liadi.Le pre- 
mier, connu sous le nom de « Magguid de Kozieniz », était d'un 
mysticisme exalté et avait la réputation d'un grand thaumaturge, 
même chez les chrétiens. Ses revenus étaient considérables, mais 
il distribuait aux nécessiteux Tor que ses admirateurs lui appor- 
taient. Salman de Liadi se distingua surtout par sa vaste érudi- 
tion talmudique et sa dignité de caractère. Il fonda un groupe 
spécial qu'on désignait sous le nom AeB'aàad^ . 

Une seconde fois, Ëliaetses collègues de Vilna excommunièrent 
les Hassidim. A Brody et à Cracovie on brûla plusieurs de leurs 
livres (1781). Mais ces procédés de répression n'avaient plus la 
même efficacité qu'autrefois. Dans la province austro-polonaise 
de la Galicie, les disciples de Mendelssôhn essayèrent de combattre 
cette secte en créant des écoles élémentaires d'après le programme 
de Joseph II. Elle triompha pourtant de toutes les résistances, et, 
à la fln du xvin* siècle, elle était déjà forte de cent mille âmes. 
C'est que de ses revendications, une au moins était justifiée : la 
nécessité de réprimer Texcès des études talmudiques. Aujourd'hui, 
les Hassidim donnent le ton dans les communautés où ils étaient 
autrefois persécutés et ne cessent de faire de nouvelles recrues 
en Pologne. 

Pendant que cette secte exerçait son action funeste en Pologne, 
les disciples de Mendeissohn continuaient l'œuvre de leur mailre. 
Toute une légion déjeunes hommes, en Allemagne, dans l'est et 
le sud de l'Europe, travaillaient à la rénovation de leur religion 
et s'efforçaient de faire pénétrer une sève plus jeune dans le vieux 
tronc du judaïsme. Comme s'ils s'étaient tous entendus, ils mirent 
de côté le Talmud pour s'adonner à l'étude de la Bible et à la 

1. Ce nom est formé des lettres initiales des mots "Rokhina « sagesse»,. 
Stna « intelligence », et "Daal «> connaissance ». 


294 HISTOIRE DES JUIFS. 

cullure de la science. Ardents, enthousiastes, ils prêchaient le 
progrès, prédisaient de nouvelles destinées au judaïsme, sans 
savoir eux-mêmes quelles seraient ces destinées. Depuis Kœnigs- 
berg jusqu'en Alsace, depuis Tltalie jusqu'à Amsterdam, à Lon- 
dres et à Copenhague, on entendait un concert de voix fraîches et 
mélodieuses qui chantaient comme à Taurore d'une joyeuse jour- 
née de printemps. Chaque voix prise à part aurait peut-être paru 
frêle et un peu fruste, mais dans leur ensemble elles produisaient 
un effet d'une belle harmonie. Ces jeunes gens, qui s'étaient mis 
a lire la Bible dans le texte original et en étaient vivement 
impressionnés, désiraient rendre à la langue hébraïque dé- 
formée et modifiée sa pureté primitive. Ils poursuivaient aussi 
le but de réveiller, parmi les Juifs, le goût de la poésie et de 
la science. Dans leur inexpérience et leur bel enthousiasme, ils 
n'apercevaient pas les nombreuses difficultés qu'ils rencontre- 
raient dans leur entreprise. Aussi n'hésitèrent-ils pas à aller de 
l'avant et eurent-ils la joie de voir le succès couronner leurs 
efforts. Mendelssohn, prudent et circonspect, rendit, en réalité, 
moins de services au judaïsme que ses disciples, qui étaient dans 
la vigueur de l'âge, pleins de feu et d'audace, et ne craignaient 
ni de se compromettre ni de froisser les consciences timides. 

Des circonstances particulières favorisèrent ce mouvement. 
Dans le désir d'enrichir son pays, le roi Frédéric II avait encouragé 
l'activité et l'esprit d'entreprise des Juifs de son royaume et surtout 
de ceux de Berlin. Sous son impulsion, plusieurs Juifs avaient créé 
des fabriques, fondé d'importantes industries et acquis de grandes 
richesses. Mais que faire de leur argent? Ils n'avaient accès ni à 
la cour ni dans la noblesse ; la bourgeoisie même, jalouse de 
leur fortune, ne voulait pas les recevoir. Pour se distraire de leurs 
occupations habituelles, ils eurent alors l'idée de s'intéresser à la 
littérature, protégeant les savants juifs et favorisant la publi- 
cation de leurs œuvres. 

Le signal partit de Kœnigsberg, qui était alors, en quelque sorte, 
une colonie de Berlin. Cette ville était habitée par un certain 
nombre de Juifs riches qui étaient des esprits cultivés et avaient 
pris une part active au mouvement provoqué en Allemagne, é 
cette époque, par l'influence de la littérature française. A leur tête 


LES MEASSEFIM. 295 

se trouvaient les trois frères Friedlaender (Baermann, Meyer et 
Wolf). Un membre de cette famille, David Friedlaender (1750-1834), 
devint influent dans la communauté de Berlin, par suite de son 
alliance avec le banquier Daniel Itzig, et établit des relations suivies 
entre la capitale prussienne et Kœnigsberg. Ç*avait été un événe- 
ment considérable pour les Juifs de Kœnigsberg que la visite de 
Mendelssohn à leur ville, où il avait été accueilli avec une res- 
pectueuse déférence par des professeurs, des écrivains et d'au- 
tres personnages connus, et où Tillustre philosophe Kant Tavalt 
embrassé en public. Ces marques de respect et d*amitié don- 
nées a leur coreligionnaire les encouragèrent à redoubler d^ef- 
forts pour cultiver leur esprit et s'imposer ainsi à l'estime de 
leurs concitoyens. Du reste, sur la demande de quelques maîtres 
libéraux et principalement de Kant, l'Université de Kœnigsberg 
leur ouvrit ses portes. Parmi les étudiants juifs qui suivaient les 
cours de cette Université, deux surtout s'atlachèrent à continuer 
l'œuvre de Mendelssohn, Isaac-Abraham Euchel et Mendel Bresse- 
lau, tous deux précepteurs dans la famille Friedlaender. 

Isaac Euchel (1756-1804) s'appliqua à écrire l'hébreu, comme 
Mendelssohn et Wessely, avec correction et élégance, et il y réus- 
sit parfaitement. Son style était pur, clair et agréable. Son ami, 
Mendel Bresselau (1760-1829), qui, plus tard, prit si vigoureuse- 
ment à partie les vieux rabbins, avait encore plus de talent, 11 
maniait la langue hébraïque avec un véritable art et savait se 
servir très habilement du langage biblique pour exprimer des 
idées modernes et raconter les événements les plus divers. Sou- 
tenus par deux jeunes gens de la famille Friedlaender, Euchel et 
Bresselau adressèrent un appel à tous les Juifs, encore du vi- 
vant de Mendelssohn (en 1783), pour fonder une société qui ré- 
pandît la connaissance de la langue hébraïque et pour créer un 
recueil périodique. Ce journal, appelé Meassef, le a Collectionneur », 
était rédigé en hébreu afin d'être accessible à tous les Juifs. Ce fut 
à Berlin que le Meassef trouva ses meilleurs collaborateurs et 
ses plus fermes soutiens. Mendelssohn lui-même ne dédaigna pas 
de publier dans ce journal, sous le voile de Tanonyme,, quel- 
ques poésies hébraïques à côté des œuvres de simples dé- 
butants. Parmi les principaux rédacteurs de ce recueil, surr 


296 HISTOIRE DES JUIFS. 

iMMiiiDés les Measu/iw^ il (aot citer : Joël Lœwe et Anm Halle, 
appelé aussi Wolfesohn, doot le premier était an remarqaaUe 
savant et faotre on fbagaeox polémiste, et qui soecéd^ent plus 
tard à leurs amis Eaebel et Bresselaa dans la direction do journal ; 
David Friedlaender, qoi Uiocba à toot; Joseph Haltem et Joseph 
Witzeohausen ou Veit ; baac Satanowet Ben Zeèb, deox Polonais 
établis à Berlin qui comptaient parmi les meilleurs écrivains hé- 
breux. Wolf Heidenheim aus» collabora au Meassef. Ce dernier 
était un esprit assez bizarre, mécontent du style incorrect des 
anciens et des connaissances un peu superficielles des modernes, 
et qui consacra son temps à Fétode minutieuse de la grammaire 
hébraïque et de la Massora.n a rendu service à la littérature joive 
en publiant de nouvelles éditions, très soignées, d*un certain 
nombre d'ouvrages hébreux où pullulaient les incorrections et les 
fautes d'impression. 

En France, le MeasseféXaii représenté par Moïse Ensheim ou 
Moïse Metz, qui avait été pendant quelques années le précepteur 
des enfants de Mendelssohn et avait inspiré a ses jeunes élèves 
une grande affection. H était très bon, tK^ doux et d*une 
grande modestie. Ses connaissances mathématiques étaient très 
appréciées de savants tels que Lagrange et Laplace. En Italie aussi, 
le MeassefevX des partisans. Môme dans les milieux chrétiens, 
rapparition de ce journal fut saluée comme le signal d'une sé- 
rieuse rénovation parmi les Juifs. Bientôt le groupe qui avait fondé 
le Meassef ne borna plus son ambition à la simple littérature, il 
voulut agir plus directement sur les mœurs et, dans ce but, orga- 
nisa en 1787 la c Société pour le bien et Télévation des senti- 
ments ». Son influence s*étendit de plus en plus, et bientôt 
chaque communauté importante eut son parti des o éclairés », 
qui, sans rompre complètement avec le passé, étaient bien 
près de délaisser tout ce qui rappelait l'ancien judaïsme. 

L'école de Mendelssohn eut aussi ses philosophes, dont plusieurs 
avaient une réelle valeur et égalaient leur maître en profondeur 
et en force de dialectique. Trois surtout acquirent de la célé- 
brité : Marcus Herz, Salomon Maïmon et Lazarus Ben-David. 
Pénétrés des idées de Kant, dont ils admiraient la grandeur mo- 
rale et la rigoureuse logique, ils se déclarèrent ses disciples 


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SALOMON MAIMON. 297 

dévoués et rendirent plus accessibles au public les conceptions de 
ce philosophe exposées dans un langage obscur et rocailleux. 

Marcus Herz (1747-1805) se fit remarquer par Kant pour sa pé- 
nétrante sagacité. A Berlin, où il était établi comme médecin, 
ses conférences sur la philosophie et la physique attiraient de 
grands savants et parfois des princes. Grâce à ses connaissances 
variées et à son brillant esprit, grâce aussi à son mariage 
avec la belle Henriette de Lemos, il réussit à faire de sa maison le 
rendez-vous de la meilleure société de Berlin et exerça ainsi une 
puissante influence sur les milieux juifs et même chrétiens. 

Un autre philosophe, Salomon Maïmon (1753-1800), est certai- 
nement une des figures les plus curieuses de ce temps. S*appelant 
de son vrai nom Salomon de la Lithuanie ou de Nieswiesz, ce 
Juif polonais ressentit un tel enthousiasme pour le Guide des 
égarés^ de Maïmonide, qu*il ajouta le nom de Maïmon à son propre 
nom. 11 offre un exemple frappant de la facilité avec laquelle les 
Juifs s'assimilent les plus diverses connaissances. Venu en Alle- 
magne dans un complet dénûment, comprenant à peine la langue 
du pays, ne sachant que le Talmud, il devint un profond et origi- 
nal philosophe. Kant, à qui Marcus Jlerz Tavait recommandé, 
admirait sa puissance de dialectique, son esprit pénétrant et 
faisait de lui le plus grand éloge, quoique Maïmon combattit une 
partie de ses idées. Celui-ci publia de nombreux ouvrages phi- 
losophiques et, quoique Polonais, sut exposer en allemand avec 
une suffisante clarté les plus obscurs et les plus arides pro- 
blèmes métaphysiques. Le grand public apprit surtout à le 
connaître par son Autoiio graphie y où il dénonce sans ménage- 
ment les défauts de ses compatriotes juifs et témoigne d'un rare 
cynisme. Cette œuvre a des points de ressemblance avec les Con- 
fessions de J.-J. Rousseau. 

Malgré ses mœurs dépravées, sa malpropreté presque repous- 
sante et son caractère insupportable, Salomon Maïmon rencontra de 
généreux protecteurs. Son ArUobiographie surtout le fit connaître 
dans toute TAllemagne. Schiller et Gœthe manifestèrent pour lui 
la plus vive sympathie, et le second exprima même le désir de 
rappeler auprès de lui. Mais sa célébrité ne le rendit ni plus 
heureux ni moins repoussant. Il persista dans ses dérèglements. 


298 HISTOIRE DES JUIFS. 

conserva des manières grossières et, jusqu'à sa mort, dut vivre 
de subsides. 

Le troisième philosophe juif de ce temps, Lazarus Ben- 
David (1762-1832), de Berlin, fut aussi un disciple fidèle 
de Kant, qui parle de lui, dans ses ouvrages, avec la plus 
haute estime. Peut-être out-il tort de se rendre à Vienne pour y 
faire des conférences sur la philosophie, car en Autriche on 
n'avait alors aucun goût pour cette science. Au début, il fut auto- 
risé à enseigner à TUniversité même, mais il dut bientôt y renon- 
cer. Il fut alors accueilli dans le palais du comte de Harrach, où 
il put continuer ses leçons pendant quatre ans devant un audi- 
toire choisi. II retourna ensuite a Berlin. 

Les Juifs d'Allemagne, en cultivant leur esprit sous l'impulsion 
de Mendeissohn et de ses élèves, travaillèrent en même temps à 
la culture intellectuelle de leurs concitoyens chrétiens. Ce fut, en 
effet, dans la haute société juive de Berlin que naquit ce ton de 
bonne compagnie qui devint un des traits distinctifs de la capi- 
tale et agit ensuite sur le restant du pays. Frédéric le Grand avait 
implanté en Prusse la littérature française, et celte littérature 
rencontra plus d'admirateurs parmi les Juifs que parmi les chré- 
tiens. L'esprit français était un peu parent des saillies humoris- 
tiques du Talmud et, par conséquent, était mieux compris et plus 
apprécié dans les maisons juives que partout ailleurs. Les femmes 
juives surtout étudiaient avec ardeur la langue française : c'était 
devenu une question de mod^, et elles n'avaient garde de s'y 
soustraire. Elles s'appliquaient pourtant à acquérir également des 
connaissances sérieuses pour pouvoir se montrer aussi instruites 
que les hommes. Les filles de Mendeissohn, en constantes rela- 
tions avec des littérateurs et des savants, donnèrent l'exemple, 
et elles furent suivies par un grand nombre de jeunes filles et de 
femmes juives. 

C'est la maison de Mendeissohn qui avait été d'abord le rendez- 
vous des amis des lettres et de la philosophie à Berlin. Après la 
mort de leur maître, David Friedlaender et Marcus Herz prirent 
sa place. Mais Friedlaender manquait de grâce et de souplesse et 
n'avait rien qui attirât. Ce fut donc dans la maison de Herz que 
les amis de Mendeissohn prirent l'habitude de se réunir. Herz 


HENRIETTE HERZ. 299 

était un médecin distingué, fort savant, qui avait un esprit mor- 
dant et savait entretenir la conversation. Mais le grand charme de 
sa maison était sa femme, Henriette Herz (1764-1847), dont la ra- 
dieuse beauté et le brillant esprit exerçaient une action puissante 
et lui valaient un nombre considérable de courtisans. 

Fille d'un Juif portugais. Benjamin de Lemos, qui avait épousé 
une Allemande, Henriette réunissait dans sa personne Tardeur 
méridionale et la dignité castillane avec la souplesse et la dou- 
ceur des Allemandes. Elle faisait sensation partout où elle se 
montrait par la flnesse de ses traits autant que par sa démarche 
gracieuse ; on l'appela la a Muse tragique ». Son intelligence 
aussi était remarquable et faisait encore valoir son éblouissante 
beauté. 

Le salon de Henriette Herz devint un centre de réunion pour 
rélite de la société de Berlin. Tous les personnages de marque de 
l'Allemagne et de l'étranger qui venaient dans la capitale prus- 
sienne s'empressaient de s'y rendre. On y rencontra d'abord les 
amis chrétiens de Mendelssohn, Nicolaï, Engel, le précepteur du 
prince héritier (Frédéric-Guillaume H), et Ramier, le directeur 
de conscience des poètes. A ceux-ci se joignirent bientôt d'autres 
hommes distingués, les conseillers consistoriaux Teller et Zœllner, 
Knuth, le précepteur des frères Alexandre et Guillaume de Hum- 
boldt, Gentz, Schleiermacher, Frédéric de Schlegel. Mirabeau 
aussi, pendant sa mission diplomatique secrète à Berlin (1786), fré- 
quenta la maison Herz. Peu à peu, des femmes chrétiennes qui 
occupaient à Berlin les plus hautes situations par leur naissance 
ou leur esprit entrèrent également en relations avec Henriette Herz 
et ses amis, dont elles admiraient le savoir solide et la spirituelle 
gaieté. 

ê 

Ce rapprochement entre Chrétiens et Juifs faisait espérer à ces 
derniers qu'ils réussiraient à obtenir l'abolition des mesures hu- 
miliantes auxquelles les autorités pouvaient encore les soumettre 
et, sinon leur émancipation complète, du moins ramclioration de 
leur situation légale. Leur espoir grandit encore après l'avène- 
ment de Frédéric-Guillaume H, qui était un prince doux et bien- 
veillant. Sur le conseil de David Friendlaender^ les « anciens » de 
la communauté de Berlin adressèrent une supplique au souverain 


J 


300 HISTOIRE DES JUIFS. 

pour lui demander de supprimer le péage personnel [leibzolJ), do 
révoquer les lois barbares qui les régissaient et de leur accor- 
der une plus grande liberté. Cette requête fut accueillie favo- 
rablement. Le roi les invita à « choisir parmi eux des hommes 
honnêtes » avec lesquels le gouvernement étudierait la question, 
il agréa aussi leur demande de convoquer a Berlin des délégués 
de tous les Juifs du pays, à Texception de ceux des provinces de 
la Silésie, de la Prusse occidentale et de la Frise orientale. On 
nomma une commission chargée d'examiner les griefs des Juifs 
et d'indiquer les améliorations qu'on pourrait apporter à leur 
situation. 

La délégation énuméra d*abord les divers procédés dont on 
usait pour exiorquer de l'argent aux Juifs : ils étaient tenus 
d'acheter aux manufactures royales, à un prix très élevé, de la 
porcelaine de mauvaise qualité, appelée ironiquement de la a por- 
celaine juive », pour la revendre a l'étranger; ils étaient égale- 
ment obligés d'entretenir des fabriques de bonnets, de bas, d'cta- 
mine et de dentelles. Courageusement, les députés demandaient 
pour leurs coreligionnaires l'égalité civile, c'est-à-dire la faculté, 
non seulement de pratiquer l'agriculture ou les professions ma- 
nuelles, mais aussi d'occuper des emplois publics et des chaires 
à l'Université (mai 1787). Le gouvernement prussien commença 
par supprimer le péage personnel et dispensa les Juifs, contre le 
payement d'une somme de 42,000 marcs, d'acheter dorénavant 
de la porcelaine. Les autres réformes furent ajournées pour 
laisser a la commission royale le temps de les étudier. Pendant 
qu'on les examinait, Wallner et Bischoffswerder réussirent à 
circonvenir le roi et à provoquer une réaction contre les idées 
libérales. Les députés juifs ne purent donc plus compter sur au- 
cune amélioration. Ils eurent le courage et le grand mérite de 
repousser les concessions insignifiantes qu'on voulait leur accor- 
der : « Les faveurs qu'on est disposé à nous offrir, disaient-ils, 
sont au-dessous de toute attente et ne répondent nullement aux 
joyeuses espérances que nous avons nourries lors de l'avènement 
au trône de notre souverain. » On leur proposait bien d'appeler les 
Juifs au service militaire, mais sans qu'ils pussent être élevés à 
un grade quelcon({ue. Ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas les pou- 


LES m ÉCLAIRÉS » DE BERLIN. 301 

voirs nécessaires pour accepter une réforme qui imposait de nom- 
breuses restrictions et présentait très peu d'avantages. 

Cet échec ne découragea pas le groupe des « éclairés « de Ber- 
lin dans son œuvre de rénovation. De la capitale il s'eflbrça 
d'étendre son action dans les provinces au moyen de deux instru- 
ments de propagande : une école et une imprimerie. L'organi- 
sation de récole, dirigée par David Friediaender et son riche beau- 
frère, Daniel Itzig, répondait peu au programme de Wessely. 
On y accordait une place très large aux matières de culture géné- 
rale, au détriment de tout ce qui avait un caractère juif : Thé- 
breu, la Bible et le Talraud. En l'espace de dix ans (1781-1791); 
cette école forma plus de cinq cents élèves, qui répandirent dans 
toute la Prusse les idées des réformateurs juifs de Berlin. Sur son 
modèle, d'autres écoles furent créées en Allemagne et hors de 
l'Allemagne. L'imprimerie rattachée à celte école agissait dans le 
même esprit en publiant et en faisant pénétrer dans les ghettos 
des ouvrages d'instruction et d'éducation en hébreu et en allemand. 

Au commencement, tous ces efforts produisirent des fruits 
déplorables, car l'enseignement donné par les réformateurs avait 
très souvent pour résultat la négation du judaïsme et la légèreté 
des mœurs. On écartait tout ce qui, dans l'ancienne vie juive, 
pouvait froisser le goût moderne, tout ce qui ne paraissait pas 
s'expliquer par la raison humaine, tout ce qui avait un caractère 
national, rappelait les événements du passé et contribuait à 
distinguer le Juif du Chrétien. « Être éclairé », c'est-à-dire res- 
sembler en tout point aux chrétiens, tel était le mot d'ordre de 
ces réformateurs. En agissant ainsi, ils croyaient sincèrement 
être restés fldèles aux idées de Mendelssohn, oubliant que leur 
maître n'avait jamais cessé de manifester un ferme attachement 
aux pratiques du judaïsme. 

Ce mépris professé pour l'antique religion d'Israël blessait 
profondément les sentiments de la très grande majorité des Juifs, 
qui avaient conservé le respect des anciennes traditions et qui 
auraient peut-être accueilli avec faveur de sages réformes. De là, 
des malentendus, des froissements, des récriminations et des 
querelles. Wessely lui-même, cet admirateur passionné de Men- 
delssohn, reprocha amèrement leurs exagérations aux « éclai- 


302 HISTOIRE DES JUIFS. 

rés » de Berlin, dont le chef était le faible et superficiel David 
Friedlaender, et il déclara publiquement qu*il se séparait d'eux. 

Mais si, parmi les novateurs, on trouvait peu d'esprits supé- 
rieurs, capables de diriger le mouvement avec habileté et clair- 
voyance, les orthodoxes étaient encore moins favorablement par- 
tagés. Leur principal chef ou, du moins, celui qui était considéré 
comme tel, Ezéchiel Landau, de Prague, n'avait pas la moindre 
intelligence des nécessités des temps modernes. Il s'obstinait à 
exiger le maintien des pratiques les moins justifiées, et nuisit 
ainsi considérablement à la cause qu'il défendait. lorsque le gou- 
vernement autrichien voulut interdire l'ensevelissement préci- 
pité des morts, ainsi qu'il était d'usage chez les Juifs, Landau 
combattit la modiflcation proposée par les plus pitoyables argu- 
ments. Les « éclairés » saisirent avec empressement celte occa- 
sion pour fulminer contre l'étroitesse d'esprit et le fanatisme de 
leurs adversaires. Les orthodoxes, de leur côté, par l'organe d'un 
prédicateur de Prague, Eléazar Fleckelès, protestèrent avec vio- 
lence contre David Friedlaender et Euchbl, parce qu'ils avaient 
traduit en allemand, pour l'usage des femmes, les prières du 
Rituel. 

Surexcités par ces luttes, les « éclairés » comme les orthodoxes 
élargissaient encore le fossé qui les séparait. La jeunesse juive 
de Berlin, précepteurs, commis de magasin, fils de famille, vi- 
veurs, se faisaient gloire de mépriser le judaïsme et qualifiaient 
de préjugés, de superstitions et d'absurdités les vieilles croyances 
de leurs pères. Naturellement, les orthodoxes répondaient à ces 
attaques par une piété plus rigoureuse et plus pointilleuse. Comme 
ils étaient à la tète de la communauté et des diverses institutions 
de bienfaisance, ils refusaient tout subside aux « éclairés » néces- 
siteux, ne les accueillaient pas dans les hôpitaux juifs et ne leur 
accordaient pas, après leur mort, d'emplacement convenable dans 
les cimetières. Les a éclairés », sous la direction du fils aine de 
Mendelssohn, Joseph, créèrent alors (1792) la « Société des amis », 
composée exclusivement de jeunes gens, qui devaient se traiter 
en frères, s'éclairer mutuellement de leurs conseils, se secourir 
en cas de maladie ou de pauvreté. Ils cherchaient aussi à ins- 
truire et à a éclairer ». 


APOSTASIES EN ALLEMAGNE. 3f)3 

Mais les membres de celte Société manquaient d*ardeur et 
de conviction. Ils avaient bien délaissé les pratiques du judaïsme, 
mais n'avaient remplacé leur ancienne foi par aucune autre 
croyance ; ils ne possédaient plus aucun idéal religieux. Cette 
absence de principes et d*idéal se manifestait encore plus 
ouvertement chez les riches marchands « éclairés », qui aimaient 
le luxe et étaient heureux de pouvoir fréquenter des chrétiens. 
Comme rien ne les retenait plus dans la religion de leurs aïeux, 
ils embrassèrent en masse le christianisme. « Semblables a de 
légers papillons, ils voltigèrent autour de la flamme et, à la Tin, 
s*y laissèrent brûler. » Pourquoi, en efTet, auraient-ils continué à se 
soumettre aux restrictions du a privilège général » et à supporter 
les humiliations imposées aux Juifs a protégés », eux qui avaient 
totalement rompu avec les usages, les mœurs et les croyances du 
judaïsme, quand, par le baptême, ils pouvaient devenir les égaux 
des chrétiens ? Aussi les apostasies furent-elles nombreuses à 
Berlin, à Bresiau et à Kœnigsberg. En trente ans, la moitié de la 
communauté de Berlin accepta le baptême. Il est probable que 
tous les « éclairés n de TAIlemagne eussent déserté le judaïsme, 
s'ils n'avaient élé arrêtés par leur antipathie profonde pour les 
croyances chrétiennes, par leur attachement inébranlable à leur 
famille et aux souvenirs du passé merveilleux du peuple juif, et 
enfln par leur amour pour la langue et la littérature hébraïques. 
Quiconque pouvait apprécier la grandeur sublime et les beautés de 
la Bible dans le texte original et savait manier lui-même la langue 
hébraïque, restait Adèle au judaïsme, malgré ses doutes, malgré 
les restrictions légales dont il souffrait en sa qualité de Juif. 

Pourtant, David Friedlaender fit exception. Ni la gloire du 
passé, ni la poésie hébraïque, ni le sentiment de la famille n'eu- 
rent le pouvoir de le retenir dans le judaïsme. Esprit étroit et 
superficiel, il n'avait ni élévation de pensée, ni dignité de carac- 
tère. Sans originalité aucune, il avait emprunté quelques lam- 
beaux d'idées à Mendelssohn qu'il avait cousus ensemble pour en 
faire ce qu'il appelait un système religieux épuré. Comme il n'ob- 
servait plus rien du judaïsme, il croyait qu'il pourrait facilement 
se soustraire aux lois humiliantes qui pesaient sur les Juifs. Il 
demanda donc pour lui et toute la famille Friedlaender la natura- 


304 HISTOIRE DES JUIFS. 

lisation avec les droits et les obligations qui en découlaient. 
Sa demande fut rejetée. Au lieu d opposer à ce refus une ficre 
impassibilité et de chercher à s'en consoler par le souvenir du 
passé héroïque d'Israël; il écrivit, avec d'autres pères de famille 
(probablement des membres de la famille lizig), à Teller, conseil- 
ler supérieur du Consistoire, pour lui annoncer leur intention de se 
faire baptiser. Ils y mettaient pourtant une condition : on devait les 
dispenser de croire à la divinité de Jésus et d'observer les pra- 
tiques du christianisme, parce qu'ils ne partageaient pas la foi de 
l'Église et qu'il leur répugnait d'agir en hypocrites. 

Teller éconduisit poliment, mais avec fermeté, ces singuliers 
Juifs qui voulaient se faire chrétiens tout en déclarant qu'ils ne 
pourraient pas croire aux dogmes du christianisme. Friedlaender 
resta donc forcément juif. Mais sa lettre à Teller produisit une 
vive sensation. Plusieurs chrétiens l'apprécièrent avec sévérité ; 
ils y voyaient une trahison à l'égard du judaïsme et une inconsé- 
quence. Dans l'ignorance où il était de l'origine de cette lettre, 
Schleiermacher disait : « Que cette démarche inconsidérée doit 
donc blesser l'excellent Friedlaender! Je serais étonné qu'il ne 
protestât pas contre une telle trahison, lui qui est un si fervent 
admirateur de Mendelssohn. » Quelle condamnation pour Friedlaen- 
der que ce jugement de croyants chrétiens exprimant leur dédain 
pour ces apostats qui, de leur plein gré, auraient voulu renier 
le glorieux passé de la plus ancienne nation pour prendre simple- 
ment le masque du christianisme I Les Juifs gardèrent prudem- 
ment le silence sur cette affaire. 

Les femmes juives montraient encore moins de fierté et de 
dignité que les hommes. Le salon de Henriette Herz était devenu le 
rendez-vous de belles femmes juives, dont les maris étaient 
absorbés par leurs occupations, et de jeunes gens chrétiens. 
Dans ce milieu, le ton était donné par Frédéric de Geutz, homme 
égoïste, avide de jouissances, plein de vices et dénué de scru- 
pules. Grisée par les adulations dont elle était l'objet, Hen- 
riette Herz se laissait aller à des coquetteries qui rendaient sa 
conduite très suspecte. La légèreté des mœurs était presque un 
article de foi pour cette société. Les libertins chrétiens avaient, 
en effet, organisé avec les femmes et les jeunes filles juives une 


DOROTHÉE MENDELSSOHN ET RAHEL LEWIN. 305 

A liguo de la vertu », sorle d'association dont les membres des deux 
sexes devaient se tutoyer et ne tenir aucun compte, dans leurs 
relations, des bienséances observées d*habitude dans le monde. 
On était alors au début du romantisme allemand, créé par les 
œuvres poétiques de Gœthe, et dont les partisans prétendaient 
réaliser dans la vie les sentiments lyriques exprimés parla poésie. 
Ce mouvement eut pour résultat de développer un faux sentimen- 
talisme et d'encourager les unions libres entre personnes qui 
déclaraient avoir de Taffinité Tune pour l'autre. Les femmes 
juives se trouvaient flattées d'entretenir un commerce aussi 
intime avec les chrétiens des classes élevées. 

La « ligue de la vertu » comptait parmi ses membres Henriette 
Herz, les deux filles de Mendelssohn et d'autres jeunes femmes 
juives. Henriette Herz noua d'abord une intrigue amoureuse avec 
Guillaume de Humboldt, puis avec Schleiermacher, cet apôtre d'un 
nouveau christianisme. Un autre hôte assidu du salon Herz, Fré- 
déric Schlegel, courtisa Dorothée Mendelssohn, qui était mariée. 
Celle-ci, sous l'influence des principes prêches par la « ligue de 
la vertu », se croyait très malheureuse avec son mari; elle le 
quitta pour aller vivre avec Schlegel. C'est à ce moment que 
Schlegel publia son roman immoral Lucinde, où il fait consister 
la sagesse dans une complète licence de conduite et où il approuve 
l'adultère. Schleiermacher fut le parrain de ce roman. 

Dne autre femme juive de ce cercle, Rahel Lewin, était d'une 
remarquable intelligence. Elle avait trop d'esprit et de clair- 
voyance pour s'affllier a la « ligue de la vertu » , mais elle 
n'échappa pourtant pas à l'influence funeste des mœurs dissolues 
qui régnaient alors dans la haute société chrétienne. Cette a petite 
femme avec une grande âme », comme on l'appelait, admirait 
passionnément Gœthe. Elle puisait ses principes de morale et ses 
règles de conduite dans les œuvres de ce poète, qui célèbre la 
sagesse païenne , et, en des périphrases fleuries , conseille de 
jouir de la vie. 

Toutes ces pécheresses juives, sans dommage pour le judaïsme, 
se firent baptiser. Les filles de Mendelssohn et Rahel se con- 
vertirent bruyamment, mais Henriette Herz, pour ne pas chagri- 
ner ses amis juifs, alla recevoir le baptême dans un petit village,. 

T 20 


306 . HISTOIRE DES JUIFS. 

et cela seulement après la mort de sa mère. Fait curieux, c'était 
dans le salon judéo-chrétien de Henriette llerz, à Berlin, que la réac- 
tion ecclésiastique, avec Schleiermacher et Scblegel, et la réaction 
politique, avec Gentz, tenaient leurs assises. Mais, dans la même 
année où Schleiermacher déclarait dédaigneusement que le 
.« judaïsme était une momie », Bonaparte adressait un appel aux 
Juifs afin de les réunir autour de lui. La liberté que les Juifs 
de Berlin sollicitaient du gouvernement en s*humiliant devant 
rÉglise, la France allait la leur donner sans imposer le moindre 
sacriOce à leur dignité. 


CHAPITRE XIV 

. LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET L'ÉMANCIPATION 

DES JUIFS 

(1789-1806) 

La Révolution française fut vraiment, selon l'expression du pro- 
phète, a le jour du Seigneur où les orgueilleux furent abaissés et 
les humbles relevés ». Parmi tant d'injustices qu'elle répara, elle 
mit aussi fln à cette iniquité révoltante qui, depuis tant de siècles, 
faisait considérer les Juifs comme les parias des nations euro- 
péennes. Ce que Mendelssohn ne croyait possible que dans un 
avenir lointain, ce que les défenseurs des Juifs, Dohm et Diez, 
n'osaient exprimer que sous forme de vœu, la France le réalisa 
avec une merveilleuse rapidité. 

Ce ne fut pourtant que par des efforts multipliés que les Juifs 
de France réussirent à obtenir leur émancipation. Un homme cou* 
rageux, Herz. Medelsheim, plus connu sous le nom de Cerf Berr 
(né vers 1730 et mort en 1793), fut le premier à déployer une 
infatigable activité en faveur de ses coreligionnaires. Fournisseur 
des armées de Louis XV, il fut autorisé, pour un hiver, à résider à 
Strasbourg, dont le séjour était interdit aux Juifs. Comme il avait 
rendu des services considérables à l'Etat au moment d'une guerre 


CERF BERR. 307 

et pendant une famine, on lui permit de continuer à habiter cette 
ville. Il y attira alors quelques autres Juifs. Pour le récompenser 
de ses services, Louis XVI lui accorda les mêmes droits qu'aux 
autres Français et Tautorisa à acquérir des immeubles et des biens 
fonciers. II créa des fabriques à Strasbourg et y employa des ou- 
vriers juifs pour habituer ses coreligionnaires à gagner leur vie 
par le travail manuel et les mettre ainsi à Tabri des reproches 
de leurs adversaires. Les bourgeois de Strasbourg voyaient 
d*iin œil jaloux Tarrivée de Juifs dans cette ville, et ils s^efîorcërent 
d'obtenir Texpulsion de Cerf Berr et de ses protégés. Ému de cette 
malveillance et encouragé, d'autre part, par le Mémoire de Dohm 
et redit de tolérance promulgué par Joseph II en Autriche, Cerf 
Berr résolut d'entreprendre d'activés démarches à la cour afin 
que les Juifs fussent émancipés ou, au moins, autorisés à ré- 
sider dans la plupart des villes françaises. Il fit aussi répandre la 
traduction française de l'ouvrage de Dohm. 

Louis XVI était animé des meilleurs sentiments et se montrait 
tout disposé à donner suite aux réclamations des Juifs. Sur son 
ordre, Malesherbes convoqua une commission de notables juifs 
chargés de proposer les mesures qui pourraient améliorer la con- 
dition de leurs coreligionnaires. Cerf Berr et Berr Isaac Berr de 
Nancy représentèrent à cette commission les Juifs de Lorraine; 
ceux de Bordeaux et de Bayonne y envoyèrent comme délégués, 
entre autres, le riche armateur Gradis, Furtado, qui joua plus 
tard un certain rôle dans la Révolution française, et Isaac Ro- 
drigues. Ce fut probablement sur leurs instances que Louis XVI 
abolit (24 janvier 1784) le péage corporel {leibzoll\ qui pesait 
surtout sur les Juifs d'Âlsacc. 

Aux eflbrts de Cerf Berr et de ses amis se joignirent bientôt 
ceux de deux hommes qui devaient occuper une place considérable 
dans la Révolution française : le comte de Mirabeau et l'abbé Gré- 
goire. Mirabeau, âme ardente, débordant d'idées généreuses, se 
décida, à la suite d'un voyage à Berlin, à élever sa voix éloquente 
en faveur des Juifs. Pendant une mission secrète dans la capitale 
de la Prusse, où il était arrivé peu de temps après la mort de Men- 
delssohn, il entendit célébrer dans les milieux chrétiens les 
vertus du philosophe juif. Il se Jia également avec Dohm et 


r 


1 


308 HISTOIRE DES JUIFS. 

plusieurs Juifs distingués. Plein d'admiration pour Mendelssobo 
et pressentant Tavantage que la France pouvait tirer des Juifs, 
asservis depuis des siècles, si elle les appelait à la liberté, il ré- 
solut de faire connaître au public français le mouvement de réno- 
vation qui s^accomplissait alors en Allemagne. C*est ainsi qu*il 
publia son opuscule si rempli dé choses : Sur Moses Men- 
delssohn et sur la réforme politique des Juifs (1787). Il y 
expose brièvement Thistoire tragique des Juifs et y fait ressortir 
le martyre glorieux de ce peuple et la cruauté de ses persé- 
cuteurs, a Voulez-vous, dit-il, que les Juifs deviennent des 
bommes meilleurs, des citoyens utiles? Bannissez de la société 
toute distinction avilissante pour eux, ouvrez-teur toutes les voies 
de subsistance et d*acquisitions. Veillez à ce que, sans négliger 
la doctrine sacrée de leurs pères, les Juifs apprennent à mieux 
connaître la nature et son auteur, la morale et la raison, les prin- 
cipes de Tordre, les intérêts du genre bumain, de la grande so- 
ciété dont ils font partie. » Il répond ensuite aux accusations for- 
mulées contre les Juifs et termine par ces paroles cbaleureuses : 
a Voulez-vous enfln que les prétendus vices des Hébreux soient 
si profondément enracinés qu*ils ne puissent disparaître qu'à la 
troisième ou quatrième génération? Eh bien ! commencez tout à 
l'heure; car ce n'est pas une raison pour reculer cette grande 
réforme politique d'une génération, puisque sans cette réforme 
on ne verrait jamais une génération corrigée, et la seule chose 
que vous ne puissiez pas reconquérir, c'est le temps perdu. » Mi- 
rabeau saisit toute^ les occasions pour plaider la cause des Juifs 
et dissiper les préjugés que Voltaire avait répandus en France 
contre eux. 

Ailleurs aussi on s'occupait à ce moment des Juifs. En Alsace, 
les Juifs se peignaient des humiliations et des souffrances qu'on 
leur infligeait, et les chrétiens accusaient les Juifs de les réduire 
à la misère. A Metz parut un pamphlet : Cri des citoyens 
contre les Juifs^ qui contenait les plus haineuses excitations. Ce 
réquisitoire venimeux fut réfuté par un écrivain instruit et élo- 
quent, Isaïe Béer Bing (1759-1805), qui connaissait mieux Tbis- 
toirede son peuple que la plupart de ses contemporains juifs, sans 
excepter les savants de Berlin. 


L'ABBÉ GRÉGOIRE, 309 

Ces écrits, conçus en sens divers, mirent les Juifs à Tordre du 
jour en France. La Société royale des sciences et des arts à Metz 
mit au concours la question suivante : a Est-il des moyens de 
rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France? » 
Neuf mémoires furent pj^sentés, dont sept favorables aux 
Juifs, entre autres, ceux de deux ecclésiastiques, Tabbé Gré- 
goire et Tabbé de la Louze. Trois concurrents partagèrent le prix, 
Tabbé Grégoire, Salkind Horwitz, Juif polonais, attaché à la bi- 
bliothèque du roi, et Tavocat Thierry. Tous émettent cette idée 
que les Juifs sont des hommes comme les chrétiens et méritent, 
par conséquent, de devenir citoyens français, et que les défauts 
qu'on leur reproche sont Tœuvre des chrétiens. 

Il n*y avait pourtant pas un nombre considérable de Juifs en 
France au moment où éclatait la Révolution. Tant en Alsace qu'à 

m 

Metz, à Paris, à Bordeaux et dans les Etats pontificaux d'Avignon 
et de Carpentras, on en trouvait à peine cinquante mille. Encore 
n'étaient-ils pas unis. Les Juifs de rite portugais témoignaient un 
injuste dédain à ceux de rite allemand, et les rapports entre eux 
étaient parfois très tendus. Aussi, malgré le conseil de Tabbé 
Grégoire, n'avaient-ils concerté aucun plan en commun quand 
Toccasion se présenta de demander leur émancipation à TÂssem- 
blée nationale. 

On sait que la Révolution débuta par la prise de la Bastille. Les 
excès du peuple de Paris furent imités sur bien des points en 
France, où des châteaux furent brûlés, des couvents détruits et 
des nobles maltraités ou tués. En Alsace, les paysans et la popu- 
lace tournèrent leur fureur contre les Juifs (août 1789), dont ils 
démolirent les maisons et pillèrent les biens. De nombreux Juifs 
furent obligés de se réfugier à Bâle, où on les accueillit avec bien- 
veillance, quoique le séjour de cette ville leur fût interdit d'habi- 
tude. Wessely a célébré dans une belle poésie hébraïque la con- 
duite généreuse des Bâlois. 

Les Juifs d'Alsace sollicitèrent alors l'appui de Tabbé Grégoire, 
qui s'adressa en leur faveur à l'Assemblée. « Ministre d'une reli- 
gion qui regarde tous les hommes comme frères, dit-il, j'invoque 
l'intervention de l'Assemblée en faveur d'un peuple proscrit et mal- 
heureux. » Pour agir sur l'esprit public, il écrivit sa Motion en 


310 HISTOIRE DES JUIFS. 

faveur des Juifs, où il demandait leur assimilation aux autres 
citoyens. Arrive ensuite la fameuse nuit du 4 août où la noblesse 
sacrifia ses privilèges sur Tautel de la patrie. Encouragés par ce 
mouvement généreux, les Juifs multiplièrent leurs efforts pour 
être déclarés citoyens. Des Juifs de Bordeaux s'enrôlèrent dans 
les rangs de la garde nationale, et rund*eux fut même nomme 
capitaine. Â Paris aussi, de nombreux Juifs faisaient partie de la 
garde nationale et rivalisaient avec les autres Parisiens de patrio- 
tisme et de courage civique. Onze délégués se rendirent à TAs- 
semblée pour lui présenter une Adresse où ils demandaient à 
i( être soumis, comme tous les Français, à la même jurisprudence, a 
la même police, aux mêmes tribunaux ». A la tête de cette délé- 
gation se trouvaient un Hollandais, Jacob Goldschmidt, et un Por- 
tugaiSy Lopez Laguna. 

Cependant, dans le sein même de TAssemblée, il existait des 
préjugés religieux contre les Juifs. Lorsqu'un député, M. de Cas- 
tellane, eut proposé un article ainsi conçu : « Nul homme ne 
doit être inquiété pour ses opinions religieuses, ni troublé dans 
Texercice de son culte, » des prêtres catholiques, appuyés par un 
certain nombre de laïques, firent entendre de violentes protes- 
tations. Mais un autre député, Kabaud-Saint-Étienne , appuya 
énergiquement la motion de Castellane. Après avoir fait observer 
qu'il représentait une population de 500,000 âmes, dont 120,000 
étaient protestants, et qu'il ne pouvait pas admettre que ces der* 
niers fussent exclus de toutes les fonctions et de toutes les digni^ 
tés, il ajouta : a Je demande la liberté pour ces peuples toujours 
proscrits, errants, vagabonds sur le globe, ces peuples voués à 
Thumiliation, les Juifs. » Malgré une vive opposition, la motion 
fut adoptée et inscrite en tête de la Constitution de 1791 dans les 
termes suivants : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions 
même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas 
l'ordre public établi par la loi. » Cet article est aujourd'hui un 
des principes fondamentaux des Constitutions européennes. 

Ainsi, les Juifs avaient reçu satisfaction sur un point im«> 
portant. Mais leur cause n'était pas encore gagnée; leurs 
adversaires travaillaient activement à les tenir exclus de tous 
les droits de citoyen. La question juive fut de nouveau discutée 


LA QUESTION JXJIVE A L'ASSEMBLÉE NATIONALE. 311 

(28 septembre 1789) à la suite de persécutions que les Juifs avaient 
subies dans quelques localités. L'abbé Grégoire recommença à 
plaider leur cause avec beaucoup d'éloquence. Il fut soutenu par 
le comte de Clermonl-Tonnerre. L'Assemblée décréta que le pré- 
sident écrirait « aux différentes municipalités de la Lorraine pour 
leur manifester que la Déclaration des droits de l'homme est 
commune à tous les habitants de la terre » et que, par conséquent, 
elles ne devaient plus maltraiter les Juifs. Mais au milieu des 
passions déchaînées par la Révolution, la voix de l'Assemblée ne 
fut pas entendue, et les Juifs continuèrent d'être maltraités. C'est 
alors que, sur la demande des députés de la Lorraine, plusieurs 
délégués juifs des Trois-Évêchés, de l'Alsace et de la Lorraine 
furent autorisés à se présenter à la barre de l'Assemblée (14 octo- 
bre). Un des délégués, Berr-Isaac Berr, exposa avec une tou- 
chante émotion les souffrances endurées depuis tant de siècles 
par ses coreligionnaires et demanda qu'on consentit enfîn à les 
traiter avec justice. Le président lui promit que l'Assemblée 
a prendrait sa requête en considération et se trouverait heureuse 
de rappeler les Juifs à la tranquillité et au bonheur. » On applau^ 
dit, et les Juifs furent admis aux honneurs de la séance. 

A propos de la discussion relative a la loi électorale, l'Assemblée 
traita de nouveau la question juive. On se demanda si les Juifs 
seraient également compris parmi les « citoyens actifs » aux- 
quels devait appartenir réligibihté. La discussion fut longue 
(21,23,24 décembre). Clermont-Tonnerre, Robespierre, Duport, 
Barnave et Mirat^eau prirent la parole en leur faveur, mais Tabbé 
Maury, de la Fare, évèque de Nancy, Rewbell et l'évêque de Cler- 
mont se firent les interprètes des plus étroits préjugés. 

L'Assemblée, a moitié ébranlée par les arguments spécieux des 
membres du clergé, émue par la crainte de provoquer des troubles 
dans les provinces de l'Est, décida d'ajourner toute résolution au 
sujet des Juifs (24 décembre). Cet ajournement froissa profondé- 
ment les Juifs portugais, qui, jusqu'alors, n'avaient pas été 
confondus avec les Juifs allemands et avaient joui de droits par- 
ticuliers. Sur le rapport de Talleyrand, évèque d'Autun, énergique- 
ment appuyé par de Sèze, député de Bordeaux, et malgré l'oppo* 
sition acharnée des adversaires habituels des Juifs, tels que 


k: 


312 HISTOIRE DES JUIFS. 

Rewbell et Tabbé Maury, TAssemblée décida (28ianvier 1790) que 
a tous les Juifs connus on France sous le nom de Juifs portugais, 

,, espagnols et avignonnais » jouiraient des droits de citoyens actifs. 

Cette loi fut ratifiée par le roi. C'était là un premier pas dans la 
voie de l'émancipation. 
Stimulés par le succès de leurs coreligionnaires de ril& por- 

^ tugais, les autres Juifs, au lieu de continuer à envoyer des 

Adresses à TAssemblée, résolurent d'agir sur elle d'une autre 
façon. Ils avaient gagné à leur cause Tavocat Godard, qui se 

î' fit le défenseur de leur émancipation auprès de la garde na- 

tionale et des sections de la Commune de Paris. Le 25 fé- 
vrier, l'abbé Mulot, président de la Commune, se présenta avec 
d'autres délégués devant l'Assemblée nationale pour la a sup- 
plier d'étendre aux Juifs domiciliés dans Paris le décret qui a 
déclaré citoyens actifs » les Juifs portugais. Mais, à cause des 
préoccupations de toute sorte qui absorbaient alors lattention de 
l'Assemblée, la question fut encore une fols ajournée. 

Pourtant, la population de l'Alsace s'était familiarisée peu à peu 
avec l'idée de voir les Juifs jouir des mêmes droits que les autres 
<^ltoyens. Plusieurs municipalités, dans la prévision que l'émanci- 
pation des Juifs serait bientôt votée, avaient réservé leur part dans 
le partage des biens communaux. Une municipalité d'Alsace solli- 
cita même l'Assemblée de « s'occuper incessamment du sort des 
Juifs, parce que l'incertitude de leur état les exposait à des dan- 
gers ». On se contenta de décréter à nouveau qu'ils étaient placés 
1S0US la sauvegarde de la loi et qu'il était défendu d'attenter à 
leurs intérêts ou à leurs personnes, mais on ne décida rijen au 
sujet de leur émancipation. Heureusement, a la question juive se 
rattachaient d'autres questions qui la rappelaient à l'attention de 
l'Assemblée. Les Juifs d'Alsace et de Metz payaient une rede- 
vance connue sous le nom de « droit d'habitation, protection et 
tolérance ». Il s'agissait de décider s'ils continueraient ou non à 
rester soumis à ces taxes. Dans une pensée de libéralisme^ l'As- 
semblée abolit ces impôts surannés (20 juillet 1790). 

Le 18 janvier 1791, une nouvelle tentative fut faite en faveur 
de l'émancipation complète des Juifs. Le prince de Broglie 8*y 
montra défavorable» a Toute cette intrigue, dit-il, est ourdie 


^ 

i 


PROCLAMATION DE L'ÉMANCIPATION DES JUIFS. 313 

depuis longtemps par quatre ou cinq Juifs puissants, établis dans 
le département du Bas-Rhin. Un d'entre eux (Cerf Rerr), qui a 
acquis une fortune immense aux dépens de l'Etat, répand depuis 
longtemps des sommes considérables dans cette capitale pour s'y 
faire des protecteurs et des appuis. » Ces insinuations eurent le 
résultat désiré : la question juive subit un nouvel ajournement. 

Enfln, dans la séance du 27 septembre, peu de jours avant la 
séparation de l'Assemblée, le député Duport, membre du club des 
Jacobins, rappela la proclamation récente de la Constitution de 
1791 pour réclamer l'émancipation complète des Juifs. «Je crois, 
dit-il, que la liberté des cultes ne permet plus qu*aucune distinc* 
tion soit mise entre les droits politiques des citoyens à raison de 
leur croyance. La question de l'existence politique [des Juifs] a 
été ajournée. Cependant, les Turcs, les Musulmans, les hommes 
de toutes les sectes, sont admis à jouir en France des droits poli- 
tiques. Je demande que l'ajournement soit révoqué et qu'en con- 
séquence il soit décrété que les Juifs jouiront en France des droits 
de citoyen actif. » Ces paroles furent couvertes d'applaudisse- 
ments. Rewbell demanda à combattre la proposition de Duporl. 
Mais Regnault, député de Saint-Jean-d'Angely, répliqua : « Je 
demande que Ton rappelle à Tordre tous ceux qui parleront contre 
cette proposition, car c'est la Constitution elle-même qu'ils com- 
battront. » L'Assemblée vota alors, sans autre discussion, la 
motion de Duport, et le lendemain elle adopta déflnitivement la 
rédaction de la loi « révoquant tous les ajournements, réserves, 
exceptions insérés dans les précédents décrets relativement aux 
individus juifs qui prêteront le serment civique ». Deux jours plus 
tard, l'Assemblée nationale se sépara, et, le 13 novembre, 
Louis XVI ratifia la loi déclarant les Juifs citoyens français. 

Justement fier de ce succès, qu'il avait contribué à obtenir par 
ses efforts persévérants, Isaac Berr adressa à ses coreligionnaires 
une lettre d'une remarquable élévation de pensée pour leur faire 
mieux apprécier la grandeur du résultat obtenu, et leur recom- 
mander de se montrer dignes de leur nouvelle situation. Dans un 
langage paternel, sensé et persuasif, il les exhorte à se corriger 
des défauts qu'ils doivent aux longues persécutions dont ils ont 
souffert, et à développer les qualités qui les distinguent. Qu'ils 


314 HISTOIRE DES JUIFS. 

restent fidèles à la foi de leurs pères, mais qu'ils renoncent à 
s'enfermer dans leur isolement et à se séparer du reste de la 
société. Qu'ils témoignent surtout en toute circonstance d'un 
sincère patriotisme et s'occupent avec zèle de l'éducation de la 
jeunesse. 

Cet appel fut entendu. Les Juifs français ne tardèrent pas à 
manifester leur attachement à leur nouvelle patrie. La petite 
communauté de Bordeaux, à elle seule, versa plus de 100,000 francs 
comme contribution patriotique. Dans l'armée, on trouvait des 
soldats juifs, qui se battaient avec vaillance. Pendant cette période 
de troubles et de guerres, la plupart des Juifs français per- 
dirent rapidement ces allures humbles et craintives qui les avalent 
exposés si souvent à la raillerie. 

Cependant, les communautés juives ne furent pas épargnées 
par la tourmente révolutionnaire. A Bordeaux, au moment où 
sévissait la Terreur^ plusieurs banquiers juifs, compromis comme 
partisans des Girondins, faillirent être guillotinés. Abraham Fur- 
tado n'échappa à la mort que par la fuite. Charles Peixotto, dénoncé 
comme aristocrate parce qu'il appartenait à la tribu de Lévi, fut 
sauvé parce qu'on rappela devant le tribunal qu'il avait acheté 
des biens nationaux. On se contenta alors de le condamner à une 
amende de 1,200,000 francs, et il ne fut remis en liberté qu'après 
avoir payé cette énorme somme. Pourtant, en général, les Juifs 
n'eurent pas trop a souffrir du règne de la Terreur. Habitués 
depuis des siècles aux persécutions, ils surent déployer, pendant 
celte tourmente, une grande prudence, se faisant petits pour 
laisser passer l'orage par-dessus leur tète, et restant en dehors de 
la lutte des partis. Ils fournirent pourtant un certain nombre 
de victimes à la guillotine, entre autres le fils d'un riche pro- 
priétaire, Isaac Calmer. 

Le décret de la Convention instituant le culte de la déesse Raison 
était surtout dirigé conre le catholicisme, mais les Juifô en ressen- 
tirent également le contre-coup. La Convention avait bien rejeté un 
projet de loi proposant ^ d'interdire aux Juifs la circoncision et 
le port de la barbe, pour faire disparaître toute distinction entre 
eux et les autres citoyens d, mais eu province, sous l'impulsion 
des clubs, les Juifs aussi subirent les attaques du fanatisme révor 


LES JUIFS SOUS LA TERREUR. 315 

lutionnaire. Â Nancy, ils ireçu^ent l'ordre de se rendre, à ud jour 
déterminé, dans le temple national pour y abjurer a leurs supersti- 
tions p, et surtout pour remettre entre les mains des autorités les 
ornements en argent et en or consacrés au culte. Dans d*autres 
localités, des synagogues furent pillées, les rouleaux de la Loi 
déchirés et brûlés, et les livres hébreux détruits. Lorsque la Con- 
vention eut ordonné de ne plus célébrer de jour de repos que de 
dix jours en dix jours, et de déclarer le dimanche jour ouvrable, 
les maires de quelques villes (Strasbourg, Troyes, etc.) étendirent 
cet ordre au sabbat. Â la campagne, des Juifs furent contraints de se 
livrer aux travaux des champs le samedi et les jours de fêtes juives. 
Les rabbins aussi furent persécutés comme le clergé catholique. 
Le rabbin de la communauté de WesthofTen, près de Strasbourg, 
Isaac Lenczye, fut incarcéré et faillit être exécuté (juin-juillet 
1794). David Sintzheim, qui fut élevé plus tard à la présidence 
du Sanhédrin et qui séjourna alors à Strasbourg, dut fuir de 
villd en ville pour échapper à la détention, et peut-être à la 
mort. Â Metz, pour que les Juifs pussent préparer le pain azyme 
pour Pàque, une femme eut Tidée de déclarer aux autorités que, 
de temps immémorial, ce pain était a leurs yeux le symbole de la 
liberté. Séligmann Alexandre, de Strasbourg, parent de Cerf Berr, 
qui était riche et pratiquait ouvertement sqn culte, fut accusé 
c d'égoïsme et de fanatisme » et jeté en prison, quoiqu*il eût 
versé plus de 40,000 francs à titre de contribution patriotique. 
Eufln, à Paris on obligea des instituteurs juifs a conduire leurs 
élèves, les jours de décadi, à l'église Notre-Dame, devenue le 
temple de la déesse Raison. Mais, eu égard aux excès de celte 
époque, ce furent là des incidents presque insigniflants. Ce qui fut 
plus important, c'est que, au milieu des changements de gouverne- 
ment, le principe de Tégalité des Juifs fut maintenu. La Constitu- 
tion de Tanin (août 1795) proclama, en effet, à son tour, Tégalitc 
de tous les citoyens, en déclarant que « nul ne peut être empêché 
d'exercer le culte qu'il a choisi ». Elle ajouta sagement : « Nul ne 
peut être forcé de contribuer aux dépenses d'aucun culte, la Répu« 
blique n'en salarie aucun. » Seule la communauté de Metz souffrit 
encore quelque temps de certains usages datant du moyen âge. 
Dans d*autre3 pays aussi, où les armées victorieuses de la Repu- 


316 HISTOIRE DES JUIFS. 

bllque française vinrent implanter les idées de liberté et d'égalité, 
les Juifs obtinrent leur émancipation. Ils furent d'abord affrancbis 
en Hollande, quand ce pays fut devenu la République batave 
(1796). La population juive de la Hollande, au nombre d'environ 
cinquante mille àmcs et divisée en communautés portugaises et 
allemandes, y jouissait depuis deux siècles d'une large tolérance, 
mais était pourtant soumise à de nombreuses restrictions. L'accès 
des fonctions publiques leur était fermé; ils étaient également 
exclus de certaines corporations. Ils devaient contribuer aux 
dépenses du culte et des écoles de la msgorité sans proOt pour 
eux. D'autres restrictions encore pesaient sur eux. Dès que la 
République eut été proclamée, ils virent disparaître un certain 
nombre de ces restrictions ; quelques voix s'élevèrent même pour 
réclamer leur émancipation complète. Mais, à l'instar de ce qui 
s'était passé en France, leurs adversaires s'efforcèrent, dans des 
écrits malveillants, d'exciter l'opinion publique contre eux. L'ou- 
vrage de Van Swieden, intitulé : c Conseil aux Représentants du 
peuple», produisit surtout une impression fâcheuse. Ce qui parait 
plus étrange encore, c'est que les rabbins et les administrateurs 
des communautés, particulièrement les Par/t^z^^m, faisaient égale- 
ment opposition à l'émancipation des Juifs. 

Grâce â l'influence de ces chefs, les Juifs de Hollande, quoique 
convoqués, comme leurs concitoyens, à participer à l'élection de la 
première Assemblée nationale batave, ne s'y intéressèrent que 
médiocrement. Aussi ne purent-ils faire passer aucun des leurs 
comme député, même à Amsterdam, oii ils étaient au nombre de 
plus de vingt mille. Les partisans de Témancipation juive eurent 
donc à faire face de deux côtés à la fois, et aux Juifs eux-mêmes 
et à leurs ennemis chrétiens. Sans se laisser décourager, ils 
redoublèrent d'efforts et d'activité. EnAn, la question de l'émanci- 
pation juive fut discutée au mois d'août 1796. Elle fut vivement 
combattue par les députés conservateurs, qui étaient fermement 
convaincus que, pour avoir tué Jésus, les Juifs devaient continuer 
à être humiliés et avilis jusque dans les temps les plus reculés. 
Mais un député français, Noël, réclama leur affranchissement avec 
une vigoureuse éloquence; il eut gain de cause. Après de longs 
débats, rassemblée nationale décréta (2 septembre 1796) 


L'ÉMANCIPATION DES JUIFS DE HOLLANDE. 317 

que les Juifs bataves, du moiDS ceux d'entre eux qui le désire- 
raient, jouiraient de la plénitude des droits de citoyen. 

En général, ce décret ne provoqua pas un grand enthousiasme 
parmi les Juifs de Hollande. C'est qu'ils avaient joui jusqu'alors 
d'une plus grande liberté que leurs coreligionnaires do France et 
d'autres pays, et qu'ils ne voyaient dans leur émancipation que les 
nouvelles charges qui allaient peser sur eux et les dangers qui 
menaçaient leur religion. Loin de se réjouir de leur affranchisse- 
Ynent, ils en voulaient aux hommes de courage et d'initiative qui 
y avaient contribué. De là, dans les communautés d'Amsterdam, des 
discussions et des dissentiments entre les partisans de l'ancien 
régime et les amis de l'émancipation et des réformes. Ces der- 
niers, principalement dans la communauté allemande, demandè- 
rent, en effet, comme conséquence de la proclamation de l'éman- 
cipation, l'abrogation des pouvoirs excessifs des rabbins et des 
Pamassim. Sur le refus des administrateurs de faire droit à leur 
requête, ils se séparèrent de la communauté établie et en organi- 
sèrent une nouvelle (vers la fin de 1796), qu'ils appelèrent Adat 
TeschouToun et où ils introduisirent plusieurs réformes. Ainsi, 
dans la prière des Dix-Huit Bénédictions, ils supprimèrent le para- 
graphe Welamalschinim, composé à l'origine contre les Judéo- 
Chrétiens, mais que des ignorants appliquaient à tous les chré- 
tiens sans exception ; ils défendirent aussi les inhumations 
précipitées et construisirent un nouvel établissement de bains pour 
la communauté, plus propre et plus confortable que l'ancien. Ces 
réformes, si innocentes en réalité, excitèrent la colère des 
rigoristes, qui menacèrent de mort les membres de la nouvelle 
communauté et auraient mis leurs menaces à exécution sans l'inter- 
vention de la force armée. Pourtant, malgré l'appui, assez inexpli- 
cable, que leur prêtaient les autorités de la ville, les Pamassim de 
la communauté allemande, plus tyranniques encore que leurs col- 
lègues portugais, durent résigner leurs fonctions. Dans la nouvelle 
administration entrèrent aussi des réformateurs. Peu à peu les 
haines s'apaisèrent et les rigoristes se réconcilièrent avec le 
nouvel état de choses. Ils étaient, du reste, flattés que deux Juifs 
d'Amsterdam, Bromet et De Lémon, eussent été élus comme 
députés de l'Assemblée batave. Plusieurs d'entre eux se rendirent 


i 


* ■ 


318 HISTOIRE DES JUIFS. 

même à La Haye pour assister à Touverture des séances de cette 
Assemblée (1797) ; ils se trouvaient honorés dans leur propre per- 
sonne de la distinction échue à leurs coreligionnaires. L'année 
suivante (1798), Isaac da Costa Atias fut nommé membre du 
Conseil de la ville, puis élu député et même élevé à la dignité de 
président de TAssemblée. Sur initiative du chef de la République 
batave, le grand pensionnaire Schimmelpenik, des Juifs furent 
également appelés à des fonctions publiques. Moresco eut un 
emploi auprès du Conseil de la ville d'Amsterdam et Moïse Asser 
au ministère de la Justice. De toute l'Europe ce fut la Hollande qui 
nomma les premiers fonctionnaires juifs. 

Fiers de leur titre de citoyen, les Juifs de Hollande étaient 
indignés qu'une partie de leurs coreligionnaires fussent encore 
traités en Allemagne comme des parias. Ils demandèrent donc à 
l'Assemblée nationale d'inviter le représentant de la République 
batave auprès de la République française à proposer au congrès 
de la Paix, à Rastadt, d'exempter en Allemagne les Juifs hollan- 
dais du péage personnel : dans le cas où les princes allemands 
s'y refuseraient, tous leurs sujets seraient soumis en Hollande à ce 
traitement humiliant. L'Assemblée nationale accueillit celte 
demande. 

Partout où pénétraient les héroïques soldats français, les Juifs 
étaient émancipés. A Venise, qui avait eu le premier ghetto, les 
murs en tombèrent à l'entrée des Français. Dans le Piémont, un prè^ 
tre catholique salua avec enthousiasme, dans la synagogue, l'alTran- 
chissement des Juifs. La ville de Cologue, où, depuis le xv« siècle, 
aucun Juif ne pouvait passer la nuit, dut accorder les droits de cité 
à un Juif, Joseph Isaac, quand elle fut devenue française (1798). 

Pourtant, en France même, l'égalité des Juifs n'était pas tout à 
fait complète sous Napoléon Bonaparte. Quand ce dernier eut 
rétabli l'ancien cuite catholique et conclu plus tard le Concordat 
avec la papauté, il ne donna aucune sanction légale à l'existence 
du culte public des Juifs. C'est qu'il n'avait pas une opinion bien 
arrêtée sur le judaïsme. Il manifestait à la fois, pour cette reli- 
gion, un profond respect et un grand dédain. Son admiration était 
très vive pour le passé de ce peuple, qui avait opposé un courage 
si héroïque, une si indomptable énergie, aux persécutions et aux 


k 


LA QUESTION JUIVE AU CONGRÈS DE RASTADT. 319 

souffrances. Mais, d'un autre côté, eu voyant les Juifs humbles et 
méprisés, il ne croyait pas qu'ils eussent conservé les qualités de 
leurs ancêtres; il partageait à leur égard les préjugés de la foule. 
Il hésitait donc encore à promulguer une loi qui plaçât le judaïsme 
sur le même rang que les autres cultes. 

Pendant qu*cn France, en Hollande, en Italie et dans toutes les 
régions conquises par les Français, les Juifs étaient émancipés, 
on les maintenait dans une situation inférieure en Autriche, en 
Prusse et dans les nombreuses petites principautés allemandes. 
Malgré la publication de a Nathan le Sage » et du « Mémoire » de 
Dohm, les préjugés persistaient à leur égard. On eût dit que 
les Allemands cherchaient à se consoler de Tasservissement dans 
lequel les tenaient le clergé et TEtat en humiliant et en maltraitant 
les Juifs. A Berlin môme, dans cette ville qui se prétendait si 
éclairée, les médecins juifs, quelle que fût leur réputation, ne 
pouvaient pas Dgurer sur la même liste que leurs collègues chré- 
tiens. Deux écrivains célèbres de cette époque, le grand poêle 
Gœthe et le profond penseur Fichte, proclamaient leur antipathie 
pour les Juifs. Quoique ennemis des croyances de TÉglise, quoique 
athées, ils détestaient les Juifs au nom de Jésus. Fichte surtout se 
prononçait énergiquement contre leur émancipation. 

Ils trouvèrent pourtant alors, en Allemagne, deux défenseurs 
convaincus, qui plaidèrent chaleureusement leur cause devant le 
Congrès de Rastadt. L*un publia, sous le voile de Tanonymat, un 
intéressant écrit où il raillait avec beaucoup de verve Tétroitesse 
d'esprit et la sottise des adversaires des Juifs. L'autre, appelé 
Chrétien Grund, exposa avec une émotion communicative les ini- 
quités dont souffraient les Juifs. Ils s'efforcèrent en même temps 
d*agir sur l'opinion publique, afin d'appuyer la démarche tentée 
par les Juifs hollandais auprès du Congrès de Rastadt pour lui 
faire exercer une pression morale sur les princes allemands en 
faveur de leurs sujets juifs. Mais les divers États de l'Allemagne 
opposèrent une résistance obstinée. 

C'était surtout l'obligation de payer le péage personnel {leiô^ 
zoll), inconnu même de nom en dehors des pays allemands, qui 
révoltait les Juifs. Car, par cette taxe, ils étaient presque rabaissés 
au rang d'animaux. L'empereur Joseph l'avait bien abolie en 


320 HISTOIRE DES JUIFS. 

Autriche et Frédéric-Guillaume II en Prusse. Mais elle continuait 
à être prélevée dans rAUemagne centrale et occidentale, dans les 
régions du Mein et du Rhin, où de nombreux États minuscules 
se touchaient. Il en résultait que, dans une seule journée, un Juif 
traversait parfois plusieurs de ces petits pays et, par conséquent, 
était contraint de payer plusieurs fois cette taxe. Non pas qu*elle 
fût très élevée, elle n'était souvent que de quelques kreutzers, 
mais elle exposait les Juifs, de la part des autorités, aux plus inju- 
rieux traitements. 

Le péage personnel disparut avec rentrée des armées fran- 
çaises en Allemagne. Mais, après la paix de Lunéville, les petites 
principautés le rétablirent. Elles en exigeaient même le payement 
des Juifs français que leurs affaires appelaient de Tautre côté du 
Rhin, invoquant cette Clause du traité de Campo-Formio que, pro- 
visoirement, aucune modification ne serait apportée aux conven* 
tiens réglant les relations commerciales de l'Autriche et de la 
France. Mais les Juifs français refusaient de se soumettre à cette 
humiliation. A la suite de pressantes réclamations, le commissaire 
du gouvernement, Jollivet, invita les représentants de la Répu- 
blique française aux cours allemandes à ne pas tolérer qu'on exi- 
geât des Juifs français le payement du péage personnel. Un certain 
nombre de princes tinrent compte des protestations de la France, 
mais leurs sujets juifs restèrent soumis à cette taxe. 

Lorsque, à la suite du traité de paix de Lunéville, une Confé- 
rence se réunit à Ratisbonne, pour délibérer sur les affaires de 
TEmpire, les Juifs lui adressèrent une requête pour obtenir les 
droits de citoyen passif (15 novembre 1802). Ils demandaient qu*oa 
supprimât les restrictions dont ils souffraient encore, qu'ils ne 
fussent plus astreints à demeurer dans des quartiers spéciaux, 
qu*il leur fût permis de s'occuper librement de leurs affaires, et, 
en général, qu'on les assimilât aux autres Allemands. Ils invo- 
quèrent l'exemple de la France et de la Hollande. Contre leur 
attente, leur requête fut présentée et appuyée par un des membres 
les plus considérables de la Conférence, le délégué de l'Au- 
triche (vers la fln de 1802). Mais des questions plus urgentes 
absorbaient alors l'attention de la Conférence ; la pétition des Juifs 
pe fut pas examinée. 


WOLF BREIDENBACH. 321 

Cet échec ne les découragea point. Voyant qu^ils ne réussissaient 
pas en s*adressant à ceux qui représentaient la Confédération 
allemande, ils résolurent de tenter des démarches auprès de 
chaque prince en particulier. Deux Juifs surtout méritèrent bien 
de leurs coreligionnaires dans cette circonstance, Israël Jacobson 
(né à Halberstadt en 1769 et mort à Berlin en 1828; et Wolf Brei- 
denbach (né près de Cassel en 1751 et mort à Offenbachen 1824). 
Jacobson, qui était agent financier du duc de Brunswick, obtint 
de ce prince Tabolition du péage corporel dans ses États de Bruns- 
wick-Lunebourg (1803) . L'intervention de Wolf Breidenbach fut plus 
féconde encore. C'était un homme d'une grande élévation de sen- 
timents et d'une rare modestie, qui avait formé son esprit et son 
cœur par l'étude des œuvres de Mendeissohn et des Measfim. 
Pauvre étudiant talmudîste à Francfort, il sortit de son obscurité 
grâce à son habileté au jeu d'échecs. Un personnage influent, 
prince ou baron, qui aimait ce jeu passionnément, se lia avec 
lui et lui avança ensuite des fonds pour lui permettre de s'établir 
comme joaillier et changeur. Devenu riche, Breidenbach résolut 
d'user de son crédit pour faire abolir le leibzoll partout où il 
pesait encore sur les Juifs. Comme ii prévoyait qu'il aurait besoin 
de beaucoup d'argent pour atteindre son but, il adressa un 
appel à ses coreligionnaires d'Allemagne et d'autres pays (sep- 
tembre 1803). Il entreprit alors des démarches actives auprès des 
princes réunis à la diète de Ratisbonne, et, grâce à ses efforts 
persévérants et à son énergie^ grâce aussi à l'appui du chancelier 
Dalberg, il obtint la suppression du péage corporel dans les pro- 
vinces rhénanes et en Bavière. Même à Francfort, le Sénat, d'or- 
dinaire si malveillant pour les Juifs, consentit, sur les instances 
de Breidenbach, à abolir la taxe spéciale que les Juifs devaient 
payer en entrant par une des portes de la ville ou en traversant 
le pont. 

Les efforts des Juifs pour acquérir la liberté civile et l'accueil 
favorable fait par quelques princes à leurs revendications exas- 
pérèrent leurs adversaires. Sur plusieurs points de l'Allemagne 
parurent des libelles qui renouvelaient contre eux les mensonges 
et les calomnies du moyen âge. Toute une série d'écrivains, 
Paalzov, Grattenauer, Buchholz et d'autres, moins connus ou ano- 

V 21 


322 HISTOIRE DES JUIFS. 

Dymcs, établis pour la plupart à Berlin, accablèrent de leurs 
outrages les doctrines du judaïsme et le passé du peuple juif» 
injuriant même les Patriarches et les Prophètes. Grattenauer 
surtout se distingua dans cette campagne d*invectives grossières 
et d'odieuses excitations. 

Deux catégories de Juifs, à Berlin, se sentirent tout particuliè- 
rement blessés des attaques de Grattenauer, parce qu*ils n'avaient 
reculé devant aucune lâcheté pour faire oublier leur origine et 
qu'ils croyaient y avoir réussi. Ce furent la « Société des amis » ou, 
comme .les appelait Grattenauer, « les jeunes élégants juifs», et 
ceux qui fréquentaient le salon de Henriette Herz. Il leur parais- 
sait dur, à eux qui avaient rompu tout lien avec le judaïsme, 
d'être raillés et tournés en ridicule comme Juifs. 

A ces sarcasmes et à ces injures, les chefs du judaïsme berli* 
Dois ne surent opposer que le silence. David Friedlaender se 
tut; Ben-David, décidé d'abord à riposter, s'en abstint. Dans leur 
désarroi, ils eurent recours tout simplement à la protection de 
la police. Sur leurs instances, il fut interdit de publier quelque 
écrit que ce fût pour ou contre les Juifs. Cette démarche inconsi- 
dérée fut regardée comme un aveu d'impuissance et une lâcheté, 
elle provoqua une recrudescence d'attaques et de railleries. Il 
parut bientôt contre eux un nouveau livre : a Peut-on laisser aux 
Juifs leur constitution actuelle sans danger pour l'État? » Ce pam- 
phlet, écrit sur un ton plus modéré que les ouvrages de Gratte- 
nauer, était par cela même plus dangereux. Il proposait des 
mesures qui dépassaient en iniquité et en violence les décrets 
d'Innocent III et de Paul IV : « Il n'est pas seulement nécessaire, 
y lisait-on, d'enfermer de nouveau les Juifs dans des ghettos, de 
les placer sous la surveillance constante de la police et de les 
obliger à attacher à une manche de leur vêtement un morceau 
d'étoffe de couleur voyante, mais il faut également s'opposer, par 
des moyens radicaux, à leur accroissement. » Ces dignes disciples 
de Schleiermacher et de Fichte ne voulaient plus rien savoir des 
idées de justice, de tolérance et de fraternité professées par 
Dohm et Lessing. 

Ces diatribes véhémentes, publiées à Berlin, à Francfort, à Bres- 
lau et dans d'autres villes encore, surexcitèrent le fanatisme et la 


PLAIDOYERS EN FAVEUR DES JUIFS. 323 

haine de la population, à tel point que des ecclésiastiques crurent 
prudent de recommander du haut de la chaire le calme et la bien- 
veillance. Plusieurs auteurs chrétiens plaidèrent également la 
cause des Juirs, mais d*une façon assez singulière. Ils reconnais- 
saient que les Juifs avaient les défauts qu*on leur reprochait 
et qu'il fallait déplorer leur présence parmi les chrétiens, mais 
on devait se résigner à supporter le mal puisqu'il existait. 

On proposa, parmi les Juifs mêmes, toute espèce de remèdes 
pour mettre On à cette campagne. Tout Juif, déclarait l'un, devrait 
être contraint par l'État de marier au moins une de ses filles à un 
chrétien et un de ses fils à une chrétienne : les enfants issus de 
ces unions seraient chrétiens. Dn autre manifestait des vues tout 
opposées. Selon lui, un appel devait être adressé à toutes les 
jeunes filles juives pour les engager à n'avoir aucun rapport avec 
les chrétiens et à repousser toutes leurs avances. 

Seuls, deux écrivains juifs surent intervenir utilement dans 
cette lutte. Us comprirent que, pour répondre aux attaques de tous 
ces ennemis du judaïsme^ il ne fallait pas développer de longs 
arguments et d'interminables raisonnements, mais se servir de 
l'arme acérée de l'ironie. L'un d'eux, médecin à Kœnigsberg, 
exposa avec le plus grand sérieux, sous le nom de Dominius 
Aman Epiphane, que le salut des États chrétiens exigeait la 
prompte extermination de tous les Juifs mâles; quant aux femmes 
juives, on les vendrait comme esclaves. L'autre, dissimulé sous 
le pseudonyme de Lefrank, prit hardiment TofTensive : «Comment 
expliquer, disait-il, que les prisons contiennent tant de meur- 
triers, empoisonneurs, voleurs et adultères chrétiens?... Toi, 
Grattenauer, tu prétends que l'habitude de tromper est un 
défaut essentiellement juif. N'es-tu pas volé sans cesse par ton 
tailleur chrétien, ton cordonnier chrétien, ton laitier et ton bou- 
langer chrétiens? Ton vin est falsifié, tes domestiques s'entendent 
pour te voler... Parmi les nombreuses faillites qui viennent de se 
produire à Paris et à Londres, y en a-t-il une seule dont on puisse 
accuser un Juif? C'est purement radoter que de prétendre, comme 
le grand Fichle, que les Juifs forment un État dans TÉtat. Tu ne 
peux pas leur pardonner qu'ils parlent bien l'allemand, s'habillent 
plus convenablement et jugent parfois plus sensément que toi. Ils 


324 HISTOIRE DES JUIFS. 

n'ont même plus de barbe par laquelle on puisse les tirer... Depuis 
vingt ans ils redoublent d'efforts pour se rapprocher des chrétiens, 
mais ceux-ci, sans doute par humanité, persistent à les repous- 
ser. » Ces réflexions de Lefrank montrent que les Juifs d'Allemagne 
avaient alors le sentiment de leur dignité et de leur valeur, et elles 
font déjà prévoir le triomphe final de leurs revendications. Ce triom- 
phe fut, d'ailleurs, facilité par les conquêtes des Français en 
Allemagne et le réveil, dans ce pays, du sentiment de la liberté. 


CHAPITRE XV 

LE SANHÉDRIN DE PARIS ET LA RÉACTION 

(1806-1815) 

Pendant l'époque orageuse de la Révolution, les paysans d'Al- 
sace avaient cessé de produire contre les Juifs de celte province 
leur accusation habituelle d'usure. C'est que créanciers juifs 
et débiteurs chrétiens avaient subi le même sort : tous étaient 
réduits à la misère. Au sortir de cette tourmente, de nombreux 
Juifs qui, par leur activité et leur intelligence, avaient réussi à 
acquérir de nouveau quelque fortune, reprirent leur ancien com- 
merce d'argent. Ils y étaient en partie contraints par la nécessité 
de gagner leur vie et s'y trouvaient encouragés par les circon- 
stances. Les hommes mûrs ne pouvaient pas, à l'âge où ils étaient 
arrivés, se mettre à apprendre l'agriculture ou la pratique de 
métiers manuels. D'autre part, le moment était favorable, pour 
ceux qui avaient de l'argent, à la réalisation de gros bénéfices. 
Des a biens nationaux », confisqués sur le clergé et la noblesse, 
étaient alors à vendre, et les paysans d'Alsace, désireux d'en 
acquérir, manquaient des capitaux nécessaires. Beaucoup d'entre 
eux avaient même dû vendre, pendant les années troublées de la 
Révolution, tout leur bétail et leurs instruments de labour pour ne 
pas mourir de faim. Ils s'adressèrent alors aux capitalistes juifs, 
qui leur avancèrent de l'argent sur hypothèque, probablement à 


PLAINTES CONTRE LES JUIFS D'ALSACE. 325 

des taux très élevés. Mais si les Juifs bénéficièrent de cette situa- 
tion, les paysans aussi y trouvèrent leur compte. Dénués de toute 
Torigine, ils acquirent peu a peu une certaine aisance. Au bout de 
quelques années, ils possédaient des biens-fonds d'une valeur de 
soixante millions, dont ils devaient environ le sixième aux Juifs. 
Seulement, ils n'avaient pas d'argent comptant pour payer les inté- 
rêts de leurs dettes, surtout a l'époque des grandes guerres où 
Napoléon enleva tant de bras à l'agriculture. Obérés par la masse 
des intérêts qui s'accumulaient, poursuivis en justice, un grand 
nombre de paysans se virent expropriés de leurs cbamps et de 
leurs vignes au profit de leurs créanciers. De là des plaintes très 
vives et très nombreuses. 

Dans l'espoir de satisfaire leur haine, les adversaires des Juifs 
s'empressèrent de renchérir encore sur ces plaintes. Peignant 
sous les plus sombres couleurs les souflrances des paysans, ils 
représentaient tous les Juifs comme des usuriers et des « sang- 
sues )) et s'eflbrçaient de démontrer la nécessité de les priver de 
nouveau des droits civils que la France leur avait accordés. A la 
tète de ces implacables ennemis des Juifs, on trouva encore 
une fois la municipalité de Strasbourg, qui supportait avec impa- 
tience la présence de Juifs dans cette ville. 

Lorsque Napoléon, au retour de sa campagne contre les Autri- 
chiens (janvier 1806), traversa Strasbourg, le préfet ainsi qu'une 
délégation des bourgeois lui exposèrent les prétendus maux causés 
par les Juifs en Alsace. Ils lui affirmèrent que la surexcitation de 
la population alsacienne était telle qu'il y avait à craindre le renou- 
vellement des scènes de meurtre du moyen âge. Ils lui firent aussi 
croire que tous les Juifs étaient usuriers ou colporteurs et que 
ceux d'entre eux qui suivaient les armées pour acheter le butin 
des maraudeurs étaient originaires de Strasbourg. Ce fut sous 
cette impression défavorable que Napoléon arriva à Paris. Le 
ministre de la Justice, circonvenu de tous côtés, lui proposa de 
soumettre de nouveau tous les Juifs de France à des lois 
d'exception. Cette tentative de réaction fut énergiquenient 
appuyée par les ultra-catholiques, que gênait toute liberté, 
surtout la liberté de conscience. A la tête de cette coterie 
se trouvaient alors le vicomte de Bonald, Chateaubriand et de 


326 -HISTOIRE DES. JUIFS. 

Fontanes. De BoDéld surtout voyait dans la liberté des'JuîTs 
une injure au catholicisme, et il exhortait ses concitoyens à 
imiter les Allemands/ qui avaient bien consenti à abolir le péage 
corporel, mais avaient laissé en vigueur toutes les autres lois 
d'exception. 

Ému par toutes ces clameurs, Napoléon décida de soumettre la 
législation concernant les Juifs à Texamen du Conseil d*Élat. Un 
jeune auditeur, le comte Mole, qu^on disait issu de Juifs, fut charge 
de présenter un rapport sur cette question. A la grande surprise 
des conseillers d'État, Mole épousa les rancunes du parti catho- 
lique et réactionnaire et conclut à la nécessité d'enlever a tous les 
Juifs de France les droits civils que la Révolution leur avait accor* 
dés et de prendre contré eux dès mesures restrictives. Ce rapport 
fut accueilli avec froideur par la majorité du Conseil, qui ne pou- 
vait admettre qu'on touchât à la liberté des citoyens. Pourtant, sur 
le désir de Napoléon, qui y attachait une grande importance, cette 
question fut discutée dans une séance plénière du Conseil d'État 
(avril 1806). 

La cause des Juifs fut plaidée au Conseil, devant l'empereur, 
par un homme très libéral, M. Beugnot. Use montra malheureuse- 
ment, dans cette discussion, emphatique et déclamateur; ce qui 
impatienta Napoléon. Une phrase surtout irrita l'empereur. Beu- 
gnot déclara « qu'enlever aux Juifs leurs droits équivaudrait à 
une bataille perdue sur le terrain de la justice. » Napoléon 
s'emporta, parla des Juifs comme aurait pu le faire Fichte 
ou Grattenauer, dénonçant leur avarice, leur improductivité, 
soutenant qu'ils formaient un État dans l'État et niant qu'ils 
pussent être placés sur le même rang que les catholiques et les 
protestants. 

Courageusement, Regnault de Salnt-Jean-d'Angély et le comte de 
Ségur appuyèrent l'opinion de Beugnot. Ils firent remarquer qu'à 
Bordeaux, à Marseille, ainsi qu'en Hollande et dans les villes ita- 
liennes annexées à la France, les Juifs étaient très considérés et 
qu*il serait inique de les rendre tous responsables des fautes 
reprochées aux Juifs d'Alsace. Ces réflexions si sages calmèrent 
Napoléon. On avait aussi appelé l'attention de l'empereur sur les 
importants progrès réalisés en si peu de temps par les Juifs dans 


-^ 


CONVOCATION DES NOTABLES. 327 

les arts, les scieaces» ragriculture et les professions manuelles, 
et on lui en avait signalé un certain nombre qui, pour leur 
courage militaire, avaient obtenu des pensions ou avaient été 
promus dans Tordre de la Légion d'honneur. 

Dans la seconde séance du Conseil d*État (7 mai 1806), Napoléon 
se montra bien radouci. Non pas que ses préjugés à regard des 
Juifs eussent complètement disparu, mais il semblait décidé à 
interdire toute persécution contre eux et à maintenir leur égalité 
civile. Il rendit pourtant un décret prescrivant pour les Juifs d'Al- 
sace des dispositions exceptionnelles, mais transitoires. Ce décret 
(30 mai 1806) suspendait pour un an Texécution des jugements 
rendus en faveur des créanciers juifs en Alsace et dans les pro- 
vinces rhénanes récemment annexées à la France. Par ce même 
décret, Tempereur convoqua à Paris une assemblée de notables 
juifs de tous les points de Tempire français « pour. délibérer sur les 
moyens d'améliorer la nation juive et de répandre parmi ses 
membres le goût des arts et des métiers utiles ». Dans le préam- 
bule de ce décret, Napoléon fait remarquer « combien il est 
urgent de ranimer, parmi ceux qui professent la religion juive 
dans les pays soumis à notre obéissance, les sentiments de morale 
civile qui, malheureusement, ont été amortis chez un grand 
nombre d'entre eux par Tétat d'abaissement dans lequel ils ont 
trop longtemps langui, état qu'il n'entre point dans nos intentions 
de maintenir ni de renouveler ». 

Quoique le choix des notables e&t été laissé à l'arbitraire des 
préfets, une grande partie des délégués, au nombre déplus de cent, 
étaient des hommes distingués, comprenant l'importance de leur 
mission et résolus à défendre vaillamment le judaïsme, en face de 
l'Europe, contre les préjugés dont il avait encore à souffrir. On 
comptait parmi eux Berr Isaac Berr, dont on connaît le dévoue- 
ment infatigable à la cause de ses coreligionnaires ; son fils, Michel 
Berr, auteur de l'appel adressé aux princes et aux peuples en 
faveur de l'émancipation des Juifs; Abraham Furlado, de Bordeaux, 
ancien ami des Girondins, cœur généreux et esprit clairvoyant. 
Les parents deFurtado étaient des Marranes du Portugal qui, tout 
en pratiquant extérieurement la religion chrétienne, avaient con- 
servé un profond attachement pour la religion de leu;*s ancêtres. Lor3 


f 


328 HISTOIRE DES JUIFS. 

du terrible tremblement de terre de Lisbonoe (1755), le père avait 
f^ été tué, et la mère, enceinte à ce moment, avait été ensevelie sous 

des décombres. Elle avait alors fait vœu que, si on réussissait à l'en 
retirer vivante, elle reviendrait au judaïsme. Comme par miracle, 
une nouvelle secousse avait dégagé Tendroit où elle s*était trouvée 
enfermée. Elle avait alors quitté Lisbonne pour se rendre à 
Londres, où elle s'était faite juive. C*est dans cette ville qu'était 
né Abraham Furtado, qui était allé ensuite se flxer à Bordeaux. 

II faut encore mentionner, parmi les notables de France, Joseph- 
David Sintzheim, rabbin de Strasbourg (1745-1812). C'était un 
talmudisle très érudit, de manières douces et affables, d'un carac- 
tère élevé ; il était apparenté à Cerf Berr et possédait une fortune 
sérieuse. Outre Sintzheim, rassemblée des notables français ne 
comptait plus qu'un seul rabbin, le portugais Abraham Andrade, 
de Saint-Esprit. 

Comme la circulaire ministérielle (du 23 juillet 1806) n'avait 
donné aucune indication précise sur le but que poursuivait Tem- 
pereur par la convocation des notables, ceux-ci n'étaient pas sans 
éprouver quelque inquiétude. La nomination de Mole comme 
commissaire impérial, à côté de Portalis et de Pasquier, n'était 
assurément pas faite pour calmer leurs craintes, car ils se rappe- 
laient dans quel esprit de malveillance Mole avait parlé des Juifs 
au Conseil d'État. 

La veille do l'ouverture des séances (25 juillet), le Moniteur 
publia une longue étude sur « l'état politique et religieux des 
Juifs depuis Moïse jusqu'à présent ». On voulait ainsi informer le 
peuple français tout entier de l'importance des questions soumises 
à l'examen de rassemblée des notables. Cet exposé traçait à 
grands traits les péripéties de l'histoire du peuple juif, tantôt 
libre, tantôt soumis à d'autres nations, cruellement persécuté au 
moyen âge, en butte à des accusations diverses, et souvent vic- 
time des insultes et des violences de la foule. Sur bien des points, 
ce résumé présentait de graves inexactitudes. De même» dans le 
jugement qu'il publia sur les doctrines du judaïsme, le Moniteur 
contenait de profondes erreurs. Pour l'histoire, il avait eu recours 
à Touvrage de Basnage, et, pour la religion, aux œuvres de Léon 
de Modène, ce rabbin sceptique qui avait parlé avec tant de légè- 


DISCUSSIONS A L'ASSEMBLÉE DES NOTABLES. 329 

reté du judaïsme talmudique. On s*attachaît surtout, dans cette 
étude, à faire ressortir deux points : Tisolement daos lequel se 
complaisaient les Juifs au milieu des diverses nations et Tusure 
qu'ils pratiquaient à Tégard des autres croyants, et qui serait 
autorisée, sinon prescrite^ par leur législation. Pour démontrer que 
le Talmud est responsable de ces tendances antisociales, on 
affirmait que les Juifs portugais, qui ne se livraient pas à Tusure, 
observaient peu les prescriptions talmudiques, que les Juifs dis- 
tingués de TAlIemagne, comme Mendelssohn, ne témoignaient 
qu'un médiocre respect pour les rabbins, et qu'en France même 
les Juifs qui s'adonnaient aux études profanes négligeaient les pra- 
tiques religieuses. 

Comme les notables devaient tenir leur première séance un 
samedi, ils avaient à résoudre préalablement une question qui, 
dès le début, mettait aux prises les exigences de la religion avec 
celles de la loi civile. Il fallait, en effet, nommer à cette séance un 
président et des secrétaires. Or, pouvait-on écrire des bulletins de 
vote le jour du sabbat ? Les rabbins, appuyés par le parti de Berr 
Isaac Berr, se déclarèrent énergiquement pour la négative. D'au- 
tres membres, qu'on pourrait appeler les hommes politiques, tels 
que Furtado, étaient, au contraire, d'avis de prouver à l'empereur 
que les Juifs savaient subordonner l'observance des lois religieuses 
aux ordres des autorités du pays. La discussion fut très vive. Dn 
des délégués, Jacob Lazare, de Paris, proposa une combinaison 
qui donnait satisfaction à tous : ceux qui ne voulaient pas écrire 
le samedi pouvaient préparer leur bulletin de vote dès la veille. 

Ce fut dans une salle de l'hôtel de ville, ornée d'emblèmes de 
circonstance, que se réunirent les notables, sous la direction de 
Salomon Lipmann, de Colmar, président d'âge. Pour la présidence 
définitive, deux candidats s'imposaient au choix de l'assemblée : 
Berr Isaac Béer et Abraham Furtado. Le premier fut présenté par 
les scrupuleux observateurs des pratiques du judaïsme, le second 
eut surtout l'appui des membres libéraux et s'intéressant à la poli- 
tique. Sur quatre-vingt-quatorze voix, Furtado en obtint soixante- 
deux ; il fut donc nommé président. Comme il avait l'habitude des 
débats parlementaires, il sut diriger les travaux de l'assemblée 
avec beaucoup de tact et d'habileté. D'ailleurs, les délégués, cpn* 


330 HISTOIRE DES JUIFS. 

scients de la grandeur de leur tâche, rivalisaient de zèle et d*ac« 
tivité pour Taccomplir dignement. Ils avaient A cœur de mettre en 
pratique les conseils d*un de leurs collègues, Lipmann Cerf Berr, 
qui, dans une allocution chaleureuse, leur avait recommandé 
d'oublier qu*ils étaient Alsaciens, Portugais ou Italiens, pour se 
montrer tous animés des mêmes pensées et des mêmes senti- 
ments. 

Au commencement, les députés avaient éprouvé quelque inquié- 
tude au sujet des intentions de Napoléon. Mais, lorsque Tofficier 
de la garde d'honneur qui se tenait à rentrée de la salle s'ap- 
procha de leur président pour recevoir ses ordres, que les tam- 
bours battirent aux champs et que les soldats présentèrent les 
armes, leur crainte fit place à un sentiment de joyeuse espérance. 
Ils voyaient déjà les Juifs définitivement relevés de Tétat d'abais- 
sement dans lequel on les avait tenus pendant tant de siècles, et 
leur culte pour Tempereur s*en accrut encore. 

Les délégués de France étaient déjà réunis quand arrivèrent 
ceux d'Italie. Le plus important d'entre eux était Abraham- Vita de 
Cologna, rabbin de Mantoue (1752-1832). Cologna ne se distinguait 
ni par sa science talmudique, ni par ses connaissances profanes, 
mais il était d'un extérieur imposant et possédait un remarquable 
talent d'orateur. Il manifestait des tendances libérales et croyait 
nécessaire, lui aussi, d'essayer de rendre plus fréquents les rap- 
ports entre les Juifs et les autres croyants pour faire sortir ses 
coreligionnaires de leur isolement. 

Dans la seconde séance (29 juillet), les trois commissaires 
impériaux soumirent douze questions à l'examen de l'assem- 
blée, l'invitant à y répondre avec conscience et sincérité. Une 
manifestation caractéristique se produisit à l'énoncé d'une de 
ces questions. Quand le secrétaire eut demandé : « Les Juifs 
nés en France et traités par la loi comme citoyens regardent- 
ils la France comme leur patrie et ont-ils l'obligation de la 
défendre? » tous les notables s'écrièrent d'une voix unanime : 
a Oui, jusqu'à la mort! » D'autres questions concernaient les 
mariages entre Juifs et chrétiens, la polygamie, le divorce et 
l'usure. 

Dans cette même séance, on nomma une commission de neuf 


LES MARIAGES MIXTES. 331 

membres chargés, de concert avec le président et les secrétaires, 
de rédiger les réponses. On choisit, entre autres, les rabbins Sintz- 
heim, Andrade, de Cologna et Segré, et deux laïques instruits, 
Berr Isaac Berr et Lazare. La commission confla la plus grande 
partie de son travail à David Sintzheim, qui l'acheva en quelques 
jours (30 juillet — 3 août). Avant de le soumettre à rassemblée 
générale, il en fit lecture à ses collègues de la commission. 

Dès la troisième séance (4 août), où fut commencée la discus- 
sion des questions, on put reconnaître les progrès réalisés au 
point de vue des idées modernes par les Juifs, même orthodoxes, 
depuis Mendeissohn. Les deux premières questions ne soulevè- 
rent aucune difficulté. Il s'agissait de savoir s'il est permis aux 
Juifs d'épouser plusieurs femmes et si le divorce prononcé par les 
rabbins est valable aux yeux des Juifs sans qu'il ait été proclamé 
par les tribunaux. Par contre, à propos de la troisième question, 
qui était relative au mariage entre Juifs et chrétiens, les débats 
furent très virs. Ceux des notables qui n*éprouvaient qu'indifTé- 
rence pour les pratiques religieuses étaient disposés à se montrer 
favorables aux unions mixtes. Mais les orthodoxes, notamment les 
délégués des anciennes provinces allemandes, ainsi que Salomon 
Lipmann et le cabbalisteNepi s*y montraient opposés. Pourtant, ils 
craignaient d'irriter Napoléon en prohibant absolument ces 
unions. L'assemblée se tira cependant assez habilement de cette 
difilculté. Après avoir établi que la Bible ne défend ex'pUcitemeni 
que les mariages avec les sept nations cananéennes, c'est-à-dire 
avec les idolâtres, elle ajouta que, d'après une déclaration for- 
melle du Talmud, les peuples modernes ne peuvent pas être con- 
sidérés comme païens. Sans doute, les rabbins « ne seraient pas 
disposés à bénir le mariage d'un Juif avec une chrétienne ou d'un 
chrétien avec une Juive, pas plus que les prêtres catholiques ne 
consentiraient à bénir de pareilles unions » ; mais ce refus n'au- 
rait aucune conséquence fâcheuse, puisque, pour l'État, le mariage 
civil surnt. Du reste, les rabbins continuent à reconnaître la qua- 
lité de Juif à celui qui épouse une chrétienne. 

La quatrième et la cinquième séance (7 et 12 août] furent con- 
«sacrées à la discussion et à l'adoption du restant des questions. Â 
:1a demande qui leup était posée si les Juifs considèrent iesjFranr 


332 HISTOIRE DES JUIFS. 

çais comme leurs frères, les délégués répondirent que dé tout 
temps, comme le montrent la Bible, le Talmud et la littérature 
rabbinique, le judaïsme avait prescrit, avec une insistance parti- 
culière, Tamour des hommes et la fraternité. Enfin, en discutant 
la question d'usure, ils s'attaquèrent vivement au& préjugés qui 
régnaient à cet égard contre les Juifs et protestèrent avec énergie 
contre cette f&cheuse tendance à imputer à tous les fautes de 
quelques-uns. 

Après que toutes ces déclarations eurent été examinées par le 
gouvernement impérial, les notables tinrent une sixième séance 
(17 septembre) pour entendre les communications des commis- 
saires. Le ton de Mole, qui prit la parole à cette séance, fût tout 
différent de celui de ses discours précédents : « Qui ne serait saisi 
d*étonnement, disait-il, à la vue de cette réunion d*hommes 
éclairés, choisis parmi les descendants du plus ancien peuple de 
la terre? Si quelr|ue personnage des siècles écoulés revenait à 
la lumière, et qu'un tel spectacle vint à frapper ses regards, ne se 
croirait-il pas transporté dans les murs de la cité sainte, ou ne 
penserait-il pas qu'une révolution terrible a renouvelé les chcf&es 
humaines presque dans leurs fondements? » Et il continua : « Sa 
Majesté... vous assure le libre exercice de votre religion et la 
pleine jouissance de vos droits politiques ; mais, en échange de 
Tauguste protection qu'elle vous accorde, elle exige une garantie 
religieuse de l'entière observation des principes énoncés dans vos 
réponses. » 

A quoi l'orateur faisait-il allusion par les mots « garantie reli- 
gieuse » ? C'est ce que se demandaient les délégués, quand Mole, 
interprète de la pensée impériale, leur communiqua une informa- 
tion qui les remplit tous d'une vive émotion. « C'est le grand 
Sanhédrin, leur dit-il, que Sa Majesté se propose de convoquer. Ce 
corps, tombé avec le temple, va reparaître pour éclairer par tout 
le monde ie peuple qu'il gouvernait ; il va le rappeler au véritable 
esprit de sa loi et lui en donner une explication digne de faire dis- 
paraître toutes les interprétations mensongères. » Le comte de 
Mole invita ensuite l'assemblée à « annoncer sans délai la convo- 
cation du grand Sanhédrin à toutes lés synagogues de l'Europe, 
afin qu'elles envoient à Paris des députés capables de fournir au 


LE GRAND SANHÉDRIN. a33 

gouvernemenl de nouvelles lumières ». Afln que ce Sanhédrin, 
convoqué pour convertir les réponses des notables en décisions 
religieuses, jouit du même prestige que Tancien conseil de ce nom, 
on décida de Torganiser complètement sur le modèle des sanhé- 
drins d'autrefois, a Selon Tancien usage, le grand Sanhédrin sera 
composé de soixante-dix membres, sans compter son chef )>, il 
devait avoir un président ou nassi, avec un premier assesseur ou 
ab'bèt'din et un deuxième assesseur ou hakham^ et être formé 
pour deux tiers de rabbins et un tiers de laïques. 

Cette communication fut accueillie avec le plus grand enthou- 
siasme. Aux yeux des notables, la réunion du grand Sanhédrin 
représentait en quelque sorte la résurrection de Tancienne splen- 
deur d'Israël. Aussi s'empressèrent-ils d'adresser une proclama- 
tion aux communautés juives de toute l'Europe pour leur faire 
partager leur profonde satisfaction et les engager à envoyer des 
délégués auprès du Sanhédrin. Cette proclamation, écrite en 
hébreu, en français, en allemand et en italien, disait en subs- 
tance qu'un événement considérable se préparait, que dans la 
capitale d'un des plus puissants empires chrétiens, sous la pro- 
tection d'un illustre monarque, allait se réunir un Sanhédrin, et 
qu'une ère de paix et de bonheur s'ouvrirait sûrement pour les 
débris d'Israël. 

En fait, la convocation d'une sorte de Parlement juif à Paris 
produisit dans toute l'Europe une profonde sensation. On était 
bien habitué aux exploits militaires et aux brillantes victoires de 
Napoléon, mais son idée de créer un Sanhédrin avait quelque 
chose d'inattendu et d'original qui étonnait. Presque chez tous les 
Juifs, ce projet éveillait les plus belles espérances. A Berlin pour- 
tant, le cercle de David Friediaender, le groupe des « éclairés », 
éprouvait un réel dépit de voir la France tenter, par l'organe 
du Sanhédrin, de faire pénétrer l'esprit moderne dans le 
judaïsme tout en lui conservant sa forme antique. Aussi aiTec- 
taient-ils d'en parler avec ironie et dédain. Il s'y mêlait, en 
plus, une question de patriotisme. Les Juifs de Prusse ressen- 
taient, comme les autres habitants, la douleur des défaites 
infligées par Napoléon à leur pays; il leur était donc difficile 
de voir en lui un bienfaiteur de leurs coreligionnaires. Ce n'était 


334 HISTOIRE DES JUIFS. 

que dans les provinces de la Prusse méridionale, à Posen, à 
Varsovie, que les Juifs, à Texemple des Polonais, considéraient 
Napoléon comme un libérateur et se montraient pleins d*égards 
pour les soldats français. 

Avant la réunion du Sanhédrin, l'assemblée des notables eut 
encore à examiner un projet de règlement organique du culte 
juif, préparé par la commission des neuf, de concert avec les 
commissaires impériaux. D*après ce projet, le judaïsme français 
devait avoir à sa tête un consistoire centrai, qui aurait pour mis- 
sion de surveiller les consistoires départementaux, les rabbins et 
les communautés. Chaque consistoire départemental serait chargé 
de veiller à Texécution des décisions du Sanhédrin, d*encourager 
chez les Juifs l'exercice des professions manuelles,de faire connaître 
aux autorités civiles le nombre des conscrits israélites de la cir- 
conscription. Plusieurs membres de l'assemblée montrèrent vaine- 
ment ce que certaines obligations imposées aux consistoires 
avaient de blessant pour les Juifs en faisant supposer qu'on dou- 
tait de la sincérité de leur patriotisme. Par crainte de déplaire à 
l'empereur, la majorité accepta le règlement organique dans son 
entier, sans y apporter aucune modification. 

La clôture des séances de l'assemblée des notables se fit avec 
une grande solennité (5 février 1807). Le délégué de Nice, Isaac- 
Samuel Âvigdor, un des secrétaires, prononça un intéressant dis- 
cours où il exposait les raisons de l'antipathie marquée par les 
diverses nations à l'égard des Juifs, et où il montrait la bienveil- 
lance témoignée souvent à ces derniers par des ecclésiastiques 
chrétiens : a Le peuple d'Israël, continua-t-il, toujours malheureux 
et presque toujours opprimé, n'a jamais eu le moyen ni l'occa- 
sion de manifester sa reconnaissance pour tant de bienfaits... 
Depuis dix-huit siècles, la circonstance où nous nous trouvons 
est la seule qui se soit présentée pour faire connaître les sen- 
timents dont nos cœurs sont pénétrés... Prouvons à l'univers 
que nous avons oublié tous les malheurs passés et que les 
bonnes actions seules laissent dans nos cœurs des traces 
ineffaçables. Espérons des ecclésiastiques nos contemporains 
qu'ils conserveront, par leur bienfaisante influence sur les chré- 
tiens, ce doux sentiment de fraternité que la nature a mis dans 


SÉANCES DU GRAND SANHÉDRIN. 335 

le cœur de tous les hommes et que la morale dà chaque 
religion doit également inspirer comme la nature. » Avigdor ter- 
mina son discours par la proposition d*exprimer en séance la 
reconnaissance des délégués pour « les bienfaits successifs du 
clergé chrétien dans les siècles passés en faveur des Israélites de 
divers États de TEurope... alors que la barbarie, les préjugés et 
rignorance réunis persécutaient et expulsaient les Juifs du sein 
des sociétés », et de consigner l'expression de ces sentiments 
dans le procès-verbal. Cette proposition fut adoptée. 

Quatre jours après la clôture des séances des notables, se 
réunit le grand Sanhédrin (9 février 1807). Comme on sait, il se 
composait pour deux tiers de rabbins et un tiers de membres laï- 
ques. Le 4 février, le ministre de Tlntérieur avait nommé les trois 
chefs: Sintzheim, président ou nassi;Segvéj premier assesseur 
(aà-àèt-din), et Abraham de Cologna, second assesseur {AaiAam), 
La première séance fut très solennelle. Les membres se rendirent 
de la maison du président dans la synagogue magnifiquement 
décorée, où étaient réunis de hauts personnages de TÉtat. Le 
discours de Sintzheim, en hébreu, ne produisit naturellement que 
peu dUmpression. Mais, lorsqu'il sortit de Tarche sainte le rouleau 
de la Loi pour bénir l'assemblée et prier Dieu d*éclairer le Sanhé- 
drin de sa lumière, Témolion fut très vive. Le discours italien de 
Cologna obtint aussi un grand succès. 

De la synagogue le Sanhédrin alla à THôtel de Ville. Suivant 
Tancien usage, les soixante-dix membres se placèrent en demi- 
cercle autour du président, par rang d'âge. Comme les séances 
étaient publiques, on y voyait toujours de nombreux assistants. 
Les membres du Sanhédrin étaient tous habillés de noir, avec un 
petit manteau de soie et un tricorne sur lu tête. Ils avaient pour 
principale mission de convertir en lois religieuses les réponses 
des notables et de se porter garants de la sincérité du patriotisme 
de leurs coreligionnaires français, allemands et italiens. 

Sur la proposition d'Abraham Furtado, le Sanhédrin établit 
d'abord le principe que la loi mosaïque contient des dispositions 
religieuses et des dispositions politiques. Les premières « sont, 
par leur nature, absolues, indépendantes des circonstances et des 
temps ». Il n'en est pas de même des secondes : celles-ci, a des- 


336 HISTOIRE DES JUIFS. 

• 

tinées à régir le peuple d'Israël dans la Palestine, lorsqu'il avait 
ses rois, ses pontifes et ses magistrats, ne sauraient être applica- 
bles depuis qu'il ne forme plus un corps de nation ». Pourtant^ 
a une assemblée des docteurs de la loi, réunie en grand Sanhédrin, 
pouvait seule déterminer les conséquences » qui dérivent d'une 
telle distinction. 

Partant de ce principe général, le Sanhédrin adopte toutes les 
décisions votées par TÂssemblée des notables. Ainsi, il interdit la 
polygamie, déclare que le divorce ne pourra être prononcé selon 
la loi de Moïse qu'après que le mariage aura été dissous par les 
tribunaux compétents et selon les formes voulues par le Ck>de 
civil. Il accepte aussi comme valables civilement les mariages 
entre Israélites et chrétiens, et, « bien qu'ils ne soient pas sus- 
ceptibles d'être revêtus des formes religieuses, ils n'entraîneront 
aucun anathème. » Pour les rapports des Juifs avec leurs compa- 
triotes chrétiens, le Sanhédrin, après avoir établi que la Bible 

* 

a nous prescrit d'aimer notre semblable comme nous-mêmes », 
ordonne a à tout Israélite de l'empire français, du royaume 
d'Italie et d'autres lieux, de vivre avec les sujets de chacun des 
États dans lesquels ils habitent comme avec leurs concitoyens et 
leurs frères », d'exercer à leur égard la justice et la charité, 
quelque religion qu'ils professent. Il dispense a tout Israélite 
appelé au service militaire, pendant la durée de ce service, de 
toutes les observances religieuses qui ne peuvent se concilier avec 
lui. Enfin, il invite tous les Israélites à « rechercher et adopter les 
moyens les plus propres à inspirer à la jeunesse l'amour du tra- 
vail et à la diriger vers l'exercice des arts et métiers et les 
professions libérales, et a acquérir des propriétés foncières 
comme un moyen de s'attacher davantage à leur patrie ». S'ap- 
puyant sur le texte biblique, il interdit complètement toute usure, 
c'est-à-dire tout intérêt excessif, non seulement « d'Hébreu à 
Hébreu et d'Hébreu à concitoyen d'une autre religion, mais encore 
avec les étrangers de toutes les nations ». 

Après avoir terminé ses travaux, le Sanhédrin, d'accord avec 
les commissaires impériaux, se sépara. Ses délibérations furent 
soumises à Napoléon. Mais celui-ci, alors absorbé par ses campa- 
gnes contre la Prusse et la Russie, n'eut guère de loisir pour les 




•1 






DÉCRET RESTRICTIF DU 17 MARS 1808. 337 

examiner. Certaines personnes essayèrent, à ce moment, de 
mettre à profit son absence de France pour intriguer contre les /? 

Juifs et essayer de faire restreindre leurs droits. Des délégués 
juifs eurent heureusement vent de ces agissements, et Tinfatigable 
Furtado, accompagné de Maurice Lévy, de Nancy, ne craignit paa 
de se rendre jusqu'aux bords du Niémen pour informer Napo- 
léon de ce qui se tramait. L'empereur les accueillit avec bienveil- ,'j 
lance et leur promit de laisser jouir les Juifs des mêmes droits^ 
que les autres citoyens. 

Il ne tint pas complètement parole. Au bout d*un an, il fit con- 
naître sa volonté par les décrets du 17 mars 1808. Après avoir 
approuvé par un de ces décrets la nouvelle organisation consisto- 
riale, élaborée dans l'assemblée des notables le 10 décembre 1806, 
qui présente ce côté fâcheux d'investir les consistoires et les rab- 
bins de fonctions de police, il apporta, par l'autre décret, pour 
une période de dix ans, les plus graves restrictions à la liberté 
commerciale des Juifs. Nul Juif « ne pourra se livrer à aucun com- ^2 

merce, négoce ou trafic quelconque sans avoir reçu, à cet effet, j 

une patente du préfet du département... Tout acte de commerce 
fait par un Juif non patenté sera nul et de nulle valeur ». Il faut 
également être patenté pour prendre une inscription hypothécaire. 
Le prêt sur nantissement est soumis à des conditions qui rappel- 
lent le moyen âge. En outre, défense est faite aux Juifs de venir 
s'établir dans les départements du Haut et du Bas-Rhin. Quant 
aux autres départements, ils ne pourront s'y fixer qu'en se livrant à. 
l'agriculture. Enfin, ils ne seront point admis à fournir des rem- 
plaçants pour accomplir leur service militaire ; tout conscrit juif 
sera assujetti au service personnel. Les Juifs des départements de 
la Gironde et des Landes ne furent pas soumis à ces mesures, 
parce qu'ils n'avaient <k donné lieu à aucune plainte, ne se livrant 
pas à un trafic illicite ». 

Les dispositions de ce décret provoquèrent des protestations si 
vives parmi les Juifs que Napoléon lui-même en modéra l'ap- 
plication. C'est ainsi qu'il fit exception successivement pour les 
Juifs de Pans, deLivourne, des Basses-Pyrénées, des Alpes-Mari- 
times et d'autres départements. En définitive, elles ne demeurè- 
rent en vigueur qu'en Alsace et dans les provinces rhénanes^ 

V. 22 




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338 HISTOIRE DES JUIFS. 

L*eiTet n'en fut pas moins excessivement fâcheux, car dans divers 
pays on en fit un argument contre l'émancipation des Juifs, en 
montrant qu*en France même, où ils jouissaient depuis assez 
longtemps de leurs droits civils et politiques, on avait été obligé 
de restreindre de nouveau ces droits. 

- Malgré cette tentative de reaction, le mouvement provoqué en 
faveur de la liberté par la Révolution française et les conquêtes 
de Napoléon était si puissant qu'il continua de s'étendre à 
travers l'Europe. Dans le royaume de Westphalie, que lempereup 
venait de créer au profit de son frère Jérôme, les Juifs obtinrent 
leur émancipation complète et absolue. La Constitution de ce 
royaume, élaborée par Napoléon avec la collaboration de Beu- 
gnot, Jean de Muller et Dohm, qui étaient tous amis des Juifs, 
assurait expressément aux Juifs les mêmes droils qu'aux indi- 
gènes. Par un décret du 12 janvier 1808, Jérôme les déclara 
citoyens au même titre que les autres habitants, abolit toutes les 
taxes spéciales qui pesaient sur eux, autorisa les Juifs étrangers à 
séjourner en Westphalie aux mêmes conditions que les étrangers 
chrétiens et interdit, sous des peines sévères, d'appliquer aux 
citoyensjuîfs la dénomination injurieuse de Schutzjude, a Juif pro- 
tégé ». Michel Berr, le jeune et courageux défenseur du judaïsme, 
fut appelé de France en Wesphalie pour y remplir des fonctions éle- 
vées. L'Université deGœttingue le reçut même parmi ses membres, 
malgré la malveillance bien connue qu'elle témoignait aux Juifs. 
L'ancien agent de la cour de Brunswick, Israël Jacobson, très 
influent à la nouvelle cour de Cassel, Qt les plus louables efforts 
pour se rendre utile à ses coreligionnaires. Actif, dévoué, animé 
de sentiments élevés, il entreprit de modifier lés manières 
humbles et disgracieuses des Juifs et de donner à leur culte 
plus d'éclat et de dignité. Dans ce but, il éleva et entretint a 
Seesen, à ses propres frais, une école juive qui admettait égale- 
ment des élèves chrétiens. A son instigation, le gouvernement de 
Westphalie résolut de donner, à l'exemple do la France, une 
organisation régulière au judaïsme. La commission chargée d'éla- 
borer un projet, et dont la présidence échut naturellement à 
Jacobson, établit des consistoires sur le modèle de ceux qui 
avaient été crées pour les Juifs français. Seulement, pendant 


ORGANISATION DU CULTE EN WESTPHALÏE. 339 

qu'en France, Tautorité était dévolue aux rabbins, en Westphalie 
c*était Jacobin qui se trouvait placé à la tête du judaïsme. Ce 
règlement fut publié le 3 mars 1808. A une audience qu'il 
accorda aux membres du consistoire, le roi Jérôme exprima sa 
satisfaction que la Constitution de son royaume proclamât Tégalité 
de tous les cultes, et 11 leur recommanda d'exhorter leurs coreli- 
gionnaires à se montrer dévoués à leur pays et à la famille 
impériale. 

Semblables par leur organisation, les consistoires de France 
et de Westphalie dureraient totalement par leur façon de pro- 
céder. Le Consistoire central de France était composé d'hommes 
sages, prudents, modérés, tels que David Sintzheim, Abraham 
de Cologna, Menahem Deutz, qui savaient ménager les transitions 
*et agissaient avec douceur et intelligence. Le Consistoire de 
Westphalie, au contraire, était dominé par un homme passionné, 
autoritaire^ Jacobson, qui s'inspirait des idées de David Friediaen- 
der. Sous l'influence de cet homme, plus chrétien que juif, il 
visait surtout à imprimer au culte public juif un cachet catho- 
lique, à lui donner^ en un mot, un aspect théùtral. Il imposa ses 
réformes à ses coreligionnaires de Westphalie, en dépit des 
hésitations et des scrupules des rabbins. 

Par suite de cette nouvelle organisation, les communautés juives 
de Westphalie furent divisées en sept circonscriptions^ dont 
chacune avait à sa tête un rabbin et plusieurs syndics ; dans les 
circonscriptions importantes, le rabbin avait des adjoints. Comme 
en France, il fut prescrit aux rabbins de faire aimer le ser* 
vice militaire et de dénoncer les jeunes gens qui s'y seraient 
soustraits. Les rabbins devaient prêcher en allemand et sou- 
mettre au consistoire^ au moins tous les six mois, les sermons pro- 
noncés. Le règlement, ou, plus exactement, Jacobson, invita aussi 
les rabbins à organiser pour la jeunesse juive des cérémonies de 
confirmation religieuse. En reconnaissance de la liberté qu'ils 
avaient obtenue, les Juifs de Westphalie témoignaient en toute 
circonstance d'un profond attachement pour leur pays, et les cons- 
crits juifs répondaient avec empressement à l'appel : «Nous jouis- 
sons des droits civils, disaient-ils, il est donc de notre devoir de 
défendre notre patrie. » 


340 HISTOIRE DES JUIFS. 

Parmi les princes allemands, Charles-Frédéric, grand-duc de, 
Bade, fut le premier à accorder spontanément aux Juifs Téga-. 
lité civile. Voisin de la France, il s'était laissé gagner plus facile- 
ment aux idées libérales qui régnaient dans ce pays. Les Juifs 
n'obtinrent pourtant qu'une émancipation restreinte. Ainsi, les 
villes ne leur reconnaissaient pas les mêmes droits qu'aux chré- 
tiens : elles interdisaient parfois le séjour aux nouveaux venus. 
On tenait bien compte de leurs usages religieux, mais seulement 
« tels qu'ils sont prescrits dans la Loi de Moïse, et non pas d'après 
l'interprétation du Talmud ». Plus tard, sur Tordre du duc de 
Bade, le comte de Sternau, qui était ami des Juifs, rédigea pour 
eux une Constitution particulière, qui contenait pourtant des 
traces d'intolérance. Pour les affaires religieuses, le judaïsme 
badois devait être dirigé par un Conseil supérieur, nommé par le 
grand-duc et composé d'un président, de deux ou trois rabbins 
et de deux membres laïques. Ce Conseil nommait les rabbins et 
les a anciens d des communautés. 

La ville de Francfort aussi, où la haine du Juif était cepen- 
dant si tenace chez les patriciens, sacrifia pendant quelque 
temps aux idées libérales. Jusqu'alors, tout Juif s'établissant 
dans cette ville devait jurer devant le Sénat qu'il se soumettrait 
aux lois humiliantes qui lui étaient imposées. Le nombre de 
mariages juifs était limité. Les Juifs étaient tenus de payer des 
impôts spéciaux, de demeurer dans un quartier sale, étroit et 
malsain, la célèbre Judengasse, de supporter les outrages et le 
cri injurieux de Mach Morèss Jvd! que leur lançait impuné- 
ment le plus innme chrétien. Quand, sous la poussée des armées 
françaises, le saint empire germano-romain se fut écroulé el 
que Francfort eut été érigé en grand-duché sous l'autorité de 
Charles de Dalberg, archichancelier ou prince-primat de la 
Confédération du Rhin, les habitants juifs de cette ville n*eu- 
rent plus à subir ces restrictions. 

Aucune loi ne vint pourtant sanctionner leur nouvelle situation. 
Malgré son esprit libéral et bienveillant, Charles de Dalberg 
n'osa pas heurter les idées des patriciens en émancipant com- 
plètement les Juifs. Dans la nouvelle charte ou StàttigKeit 
qu'il rédigea au sujet des Juifs, il eut le courage de déclarer 


k 


ÉMANCIPATION DES JUIFS DE FRANCFORT. 341 

« qu'il était nécessaire d*abolir les anciennes lois^ parce qu*elles 
ne répondaient plus a l'esprit du temps ni à la situation présente 
des Juifs ». Mais, d'un autre côté, pour donner satisfaction à la 
classe aristocratique^ il ajouta qu*il était impossible « d'accorder 
aux Juifs l'égalité complète, tant qu'ils ne s'en seraient pas 
montrés dignes en modiflaat leurs manières et en s'assimilant 
les habitudes et les mœurs des indigènes ». En définitive, a la 
suite de la promulgation de ce nouveau règlement, ils furent 
traités comme des étrangers tolérés dans le pays, et, au lieu 
d'exiger d'eux le payement des diverses taxes particulières qui 
pesaient sur eux, on leur permit de s'en libérer par le verse- 
ment d'une somme annuelle de 22,000 florins. On leur Qt même 
entrevoir qu'ils pourraient bien être obligés de rentrer dans 
leur ghetto. Ils furent,, en effet, invités à ne plus renouveler les 
baux qu'ils avaient passés, sous la domination française, avec 
les propriélaires chrétiens des maisons qu'ils habitaient, parce 
qu'on ne continuerait peut-être pas à tolérer leur séjour dans 
tous les quartiers de la ville. 

Un peu plus tard pourtant, la Constitution donnée au grand- 
duché de Francfort déclara tous les habitants égaux devant la 
loi, sans distinction de culte. Craignant qu'on ne tint pas toujours 
compte de cet article de la Constitution, les Juifs demandèrent a 
Dalberg et à ses conseillers de proclamer leur égalité par une 
loi spéciale. Le grand-duc y consentit en échange d'une somme 
de 440,000 florins, destinée à éteindre tous les impôts spéciaux 
payés par eux. Par décret du 28 décembre 1811, il ordonna que 
« tous les Juifs domiciliés à Francfort et possédant le titre de 
protégés fussent admis, eux, leurs enfants et leurs descendants, 
à jouir des droits civils dans les mêmes conditions que les autres 
citoyens ». Les Juifs prêtèrent alors serment et entrèrent dans la 
jouissance de leurs nouveaux droits. 

Dans les villes hanséatiques du Nord aussi, sur l'ordre des 
autorités françaises, les Juifs obtinrent leur émancipation. Ham- 
bourg ne fit aucune difQculté pour leur accorder les mêmes droits 
qu'aux autres habitants (1811), et même pour les admettre au 
conseil municipal. La ville de Lubeck se montra plus récal- 
citrante. Jusqu'alors, elle n'avait toléré que dix familles juives, 


342 HISTOIRE DES JUIFS. 

en qnMlé de ScAutzjudey qui ne pouvaient ni faire de commerce, 
ni acheter d*immeubles, ni entrer dans les corporations. Trois 
Juifs seuls étaient autorisés à pénétrer chaque jour de Moisling, 
localité danoise voisine, dans Lubeck, et encore étaient-ils 
obligés de payer à l'entrée un péage corporel. Mais pendant la 
domination française (1811-1814), près de cinquante Juifs de 
Moisling s'y étaient rendus, de sorte que Lubeck comptait alors 
soixante-six familles juives, auxquelles cette ville dut accorder 
la liberté civile. Enfin, Brème, dont le séjour était interdit aupa- 
ravant aux Juifs, dut également les recevoir pendant Toccupation 
française et les considérer comme citoyens. 

Frédéric-François, grand-duc de Mecklembourg-Schwerin, alla 
plus loin. Non seulement il proclama Tégalité des Juifs (22 fé- 
vrier 1812), mais, ce qu'aucun État n'avait encore permis, il 
autorisa les mariages entre juifs et chrétiens. 

L'exemple des pays soumis à l'influence française agit aussi 
sur les autres États de TÂllemagne. En 1812, la Prusse entra 
dans le mouvement. Lors de ses désastres, les habitants juifs 
avaient montré autant et peut-être plus de patriotisme que bien 
des nobles, qui s'étaient empressés de rechercher les faveurs du 
vainqueur. Mais, au début, le roi Frédéric-Guillaume III hésita 
à abolir complètement les restrictions qui entravaient leur 
liberté. Quand le prince de Hardenberg fut chargé de relever son 
pays de ses ruines, il comprit qu'il était indispensable pour la 
Prusse de rassembler toutes ses forces et d'unir tous les habi- 
tants, sans exception, dans un sentiment de fraternité patrio- 
tique. D'un autre côté, David Friedlaonder et ses amis multi- 
plièrent leurs démarches pour qu'on se décidât enfin à traiter 
les Juifs comme les autres habitants. A la fin, Frédéric- 
Guillaume promulgua le célèbre édit du 11 mars 1812, par lequel 
il accordait aux a Juifs domiciliés dans les États prussiens les 
mêmes droits qu'aux habitants chrétiens ». Il les admettait aussi 
aux emplois académiques, scolaires et municipaux, mais leur refu- 
sait provisoirement l'accès aux fonctions de l'État. Par contre^ ils 
étaient astreints au service militaire. 11 remettait à plus tard le 
soin d'organiser leur culte, a Pour l'élaboration d'un règlement 
concernant leurs affaires religieuses, disait-il, on aura recours à 


LES JUIFS EN AUTRICHE ET EN SAXE. 343 

des Juifs qui, par leur science et leur profonde honnètelé, se soient 
rendus dignes de Testiine générale. » 

Trois souverains allemands restèrent pourtant réfractaires aux 
idées d'émancipation, ceux de Bavière, d'Autriche et de Saxe. 
Maximilien-Joseph, nommé roi de Bavière par Napoléon, pro- 
mulgua bien un édit (10 juin 1813) qui assurait aux Juifs les 
mêmes droits qu'aux chrétiens, mais seulement à ceux qui 
avaient le droit de résider dans le pays. Or, ce droit, on ne le 
leur accordait que difficilement. 

En Autriche, où Tédit de tolérance de Joseph II avait amélioré, 
dès 1783, la situation des Juifs, les successeurs de ce souverain, 
Léopold II et François II, loin d'étendre les réformes de leur pré- 
décesseur, conservèrent ou rétablirent les anciennes restrictions. 
Des impôts de toute nature pesaient sur les Juifs d'Autriche, taxe 
sur la lumière, sur le vin, sur la viande, sans parler de la 
taxe imposée à ceux qui se rendaient à Vienne. Dans cette ville, 
ils étaient étroitement surveillés par de nombreux agents de 
police, qui arrêtaient tous ceux qui n'étaient pas muuis d'un 
permis de stijour. Le nombre des mariages juifs continuait ù 
être limité. Le flls aîné seul pouvait se marier. On leur défendait 
l'acquisition ou la location de biens-fonds. 

Dans le royaume, récemment créé, de Saxe, les Juifs restèrent 
soumis aux lois restrictives qui les avaient régis dans les siècles 
passés. C'est à bon droit que les Juifs surnommèrent ce pays : 
l'Espagne protestante. Légalement, ils n'avaient pas le droit de 
séjourner en Saxe; on en tolérait seulement quelques-uns à 
Dresde et à Leipzig, mais sous la réserve de pouvoir les expulser 
en tout temps. Il leur était interdit d avoir des synagogues; pour 
prier, ils se réunissaient dans de simples chambres. 

Les Juifs russes, sous Alexandre ^^ étaient traités bien plus 
libéralement. Une des principales préoccupations de ce généreux 
monarque était d'améliorer la condition du peuple. A la suite du 
partage de la Pologne, plusieurs provinces polonaises avaient été 
annexées à la Russie. De là, dans ce pays, une population juive 
considérable, au nombre de plus d'un million d'ames. La plupart 
d'entre eux étaient commerçants, colporteurs, débitants d'eau- 
de-vie. Leurs manières singulières, leur accoutrement grotesque. 


344 HISTOIRE DES JUIFS. 

leur jargoD, les tenaient isolés et les exposaient aux railleries du 
reste de la population. On pçut dire qu'à la suite de la dissolu- 
tion du « Synode des quatre pays », et surtout à la suite de 
Faccroissement de la secte des Hassidim, le judaïsme russe for- 
mait un vrai chaos, et il faut savoir gré a Tempereur 
Alexandre I'^ d'avoir essayé d'y mettre un peu d'ordre. Par une 
série de lois (1804-1812), il s'efforça de modifier les mœurs, 
les coutumes, les habitudes des Juifs russes et de les relever 
ainsi dans l'estime et la considération de leurs concitoyens. Il 
leur ouvrit l'accès des écoles primaires, des gymnases et des 
académies, les encouragea, par des exemptions d'impôts, à se 
livrer à l'agriculture et aux travaux manuels, à créer des fabri- 
ques, à cultiver les arts et les sciences. Afin de les déshabituer 
de leur patois, il faisait nommer à des postes honorifiques, dans 
les administrations des villes, ceux qui savaient parler et 
écrire le russe, le polonais ou l'allemand. Il leur ouvrit également 
de nouvelles provinces, où ils pouvaient s'établir à condition de 
ne pas tenir de cabarets et de s'habiller comme les autres habi- 
tants. « Si les dispositions prises en faveur des Juifs, disait ce 
noble souverain, leur permettent de produire un seul Men- 
<lelssohn, je me trouverai suffisamment récompensé. » 

Pour qu'il fût possible a ces mesures si heureuses de donner 
•tous leurs fruits, il aurait fallu du temps et de la patience. 
Malheureusement on n'avait pas encore fini de semer qu'on 
aurait déjà voulu récolter. D'abord, l'application des lois scolaires 
se heurta à toute sorte de difficultés. Au lieu de considérer 
l'instruction qu'on désirait leur donner comme un bienfait, les 
Juifs de Russie et de la Pologne la regardaient comme une malé- 
diction et une invitation à l'apostasie. A leurs yeux, leur horrible 
jargon et leur accoutrement ridicule avaient un caractère sacré, 
•et ils étaient fermement résolus à n'y apporter aucune modifica- 
tion. Ils auraient eu besoin d'un homme énergique, très intelli- 
:gent, jouissant d'une sérieuse autorité, qui les eût amenés au 
progrès et leur eût imposé les réformes nécessaires. Il se trou- 
vait bien parmi eux, à ce moment, un émule de Wessely, Isaac 
fieer Levinsohn (1787-1837), qui avait étudié la langue et la 
littérature russes, avait acquis des connaissances variées, possé- 


ik 


RÉACTION EN ALLEMAGNE. 345 

doit des notions exactes sur le passé du judaïsme et appuyait 
auprès de ses coreligionnaires, par des arguments tirés du 
Talmud, les réformes proposées par le gouvernement russe. Mais, 
à cause de sa situation subalterne, son influence était médiocre 
sur les masses, et, en outre, les chefs des communautés le frap- 
pèrent d'excommunication. Aussi ne songea-t-on même pas à ren- 
voyer à Saint-Pétersbourg avec les députés chargés d'aider 
le gouvernement de leurs conseils pour la réglementation des 
aiTaires juives ; on y délégua des personnes peu intelligentes et 
qui ne comprenaient même pas le russe. 

Lorsque Tempereur Alexandre vit ses bonnes intentions si 
entièrement méconnues de ceux mêmes dont il désirait le bien, 
il s'impatienta, révoqua une partie des lois favorables qu*il avait 
promulguées, édicta, à son tour, des mesures restrictives, et le 
judaïsme russe resta dans Tétat chaotique dont ce souverain avait 
voulu le tirer. 

Les Juifs d'Allemagne non plus ne jouirent pas longtemps 
de la liberté civile que les divers États de la Confédération 
leur avaient accordée. Après la défaite de Napoléon en 1814, 
on s'efforça presque partout de remettre en vigueur la législation 
inique dont ils avaient si longtemps souffert. Pourtant, sur les 
champs de bataille, les jeunes gens juifs avaient mêlé leur sang 
à celui des chrétiens pour défendre leur pays. En Prusse surtout, 
de nombreux Juifs, animés d'un ardent patriotisme, s'étaient 
enrôlés dans les corps de volontaires. Bien des médecins et des 
chirurgiens juifs avaient succombé dans les hôpitaux et les 
ambulances, où ils étaient accourus pour donner leurs soins aux 
malades et aux blessés. Les femmes et les jeunes fllles juives 
s'étaient empressées, comme les chrétiennes, à apporter leur 
dévouement et leurs consolations, pendant la guerre, partout où 
cela avait été nécessaire. Rien n'y fit. Dès que les armées fran- 
çaises eurent quitté le sol allemand, la haine du Juif se réveilla 
avec une nouvelle intensité. 

Le mouvement de réaction contre les Juifs commença dans les 
villes libres. Ce fut Francfort qui donna le signal. A peine les 
Français furent-ils sortis de la ville que les patriciens, revenus au 
pouvoir, enlevèrent aux Juifs les droits civils qu'ils avaient 


346 HISTOIRE DES JUIFS. 

obtenus et les soumirent de nouveau à lancienne législation 
(janvier 1814). Le baron de Stein, qui, pour des raisons mili- 
taires, avait tout pouvoir sur Tadministration de Francfort, aurait 
pu s'y opposer; mais, par haine pour Napoléon et pour tout ce 
qui avait été fait en Allemagne sous la domination française. 
Stein détestait également les lois qui avaient proclamé Tégalité 
des Juifs. Un seul mot de lui aurait sufH pour faire maintenir 
aux Juifs tous leurs droits; ce mot, il ne le prononça pas. Le 
Sénat provisoire décida donc (19 juillet 1814) que « la question 
relative aux droits civils et municipaux des Juifs était réservée ». 
En réalité, on voulait de nouveau traiter les Juifs en « serfs de la 
chambre impériale», limiter leur activité et les rejeter dans la 
Judengasse. 

 Texemple de Francfort, les trois villes hanséatiques de TA 11e- 
magne résolurent également de ne pas maintenir aux Juifs la 
liberté qu'ils avaient obtenue. Mais, pendant qu*à Francfort les 
patriciens avaient été les premiers à manifester leur haine à 
regard des Juifs, à Hambourg le Sénat leur était, au contraire, 
favorable. 11 comptait sur eux pour rendre son ancienne prospé- 
rité au commerce ruiné par la guerre. Par contre, les masses 
leur témoignaient de la malveillance et réclamaient le retour aux 
lois d'exception. A Lubeck et à Brème, on voulait les expulser 
totalement. Le Hanovre, Hildesheim, le Brunswick, la liesse leur 
enlevèrent également leurs droits. Cette fois encore, TAIlemagne 
se montra plus inique et plus cruelle envers les Juifs que la 
France. Dans ce pays, où dominaient alors, à la cour de 
Louis XVIII, les partisans d'une violente réaction qui considé* 
raient comme non avenu tout ce qui s'était fait depuis 1789, on 
ne toucha pas aux droits des Juifs. On proclama le catholicisme 
religion d'État, mais les Juifs restèrent citoyens. 

Lorsque le Congrès de Vienne se réunit en 1814 pour régler 
les affaires de l'Europe, les Juifs d'Allemagne, menacés dans 
leur liberté, leur honneur et même leur sécurité, sollicitèrent 
son intervention en leur faveur. Les Juifs de Francfort envoyèrent 
deux délégués à Vienne pour soumettre au Congrès un Mémoire 
où ils exposaient que le Sénat devait être forcé de leur maintenir 
les droits qu'ils avaient reçus, parce qu'ils avaient versé une 


LE CONGRÈS DE VIENNE ET LES JUIFS. 347 

somme considérable en échange de ces droits, et aussi parce 
qu'ils s'en étaient rendus dignes par leur patriotisme. Les 
démarches des délégués furent appuyées secrètement par la 
maison de banque Rothschild, qui était alors déjà fort puissante, 
et par la baronne juive Fanny d*Arnstein, qui était en relations 
avec la plupart des membres du Congrès. Parmi les membres qui 
représentaient TAUemagne, deux des plus influents, Hardenberg 
et Metternich, étaient favorables à la demande des Juifs. Ils écri- 
virent (1815) aux villes hanséatiques pour blâmer leurs procédés 
à regard des Juifs et ils conseillèrent au Sénat de les traiter avec 
humanité et justice. 

Le projet de Constitution pour TAllemagne, élaboré par le 
plénipotentiaire prussien, Guillaume de Humboldt, approuve 
par Metternich et soumis aux délibérations du Congrès, pro- 
clamait régalilc des Juifs. Un article de ce projet disait, en 
effet : a Les trois confessions chrétiennes jouissent des mêmes 
droits dans tous les États allemands, et les croyants de la confes- 
sion juive, s'ils remplissent leurs devoirs de citoyen, auront les 
droits civils correspondant à leurs devoirs. » 

Mais les dispositions bienveillantes de Metternich et de Hum- 
boldt ne sufQrent pas pour faire adopter cet article. C'est que 
les Juifs eurent à compter, à ce moment, avec un ennemi 
peut-être plus dangereux que lorgueil de caste et Tenvie. Les 
victoires remportées sur les Français avaient développé, chez 
les Allemands, un sentiment patriotique qui avait dégénéré en 
un chauvinisme exalté. Tout ce qui n*était pas empreint d'un 
caractère essentiellement allemand paraissait odieux. De plus, 
récole romantique de cette époque, les Schlegel, les Arnim, les 
Brenlano, avaient présenté le moyen âge sous des couleurs si 
séduisantes que TAUemagne considérait le retour pur et simple à 
Tesprit de ce temps comme son devoir le plus sacré. C'était là 
l'idéal qu'elle poursuivait avec un zèle passionné. Elle était ainsi 
amenée, entre autres, vers un christianisme rigoureux, vers une 
fui sévère. Mais le moyen âge ne connaissait que l'Église catho- 
lique, avec son chef suprême, le pape. Les romantiques ne recu- 
lèrent pas devant cette conséquence de leurs théories, et l'on 
vit Gœrres, Frédéric Schlegel, Adam MuUer et d'autres se con- 


• • 


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é 


348 HISTOIRE DES JUIFS. 

vertir au catholicisme et réclamer le rétablissement du pouvoir 
des Jésuites et la restauration de Tlnquisition. Le protestant 
Gentz affirmait aussi que seule TÉglise catholique pouvait 
assurer le salut de TÂllemagne et aider à refaire Tunité de ce 
pays, sous Tautorité du pape et de Tempereur. 

Toutes ces rêveries eurent des elTets excessivement fâcheux 
pour les Juifs. A force de fureter dans les archives et de déchif- 
frer de vieilles chartes du moyen âge, on ressuscita les senti- 
ments de fanatisme, d'intolérance et de haine qui, pendant cette 
sombre période, avaient provoqué de si terribles persécutions 
contre les Juifs. Un professeur de TUniversité de* Berlin, Frédéric 
Riîhs, fut le premier à se faire Tlnterprète de ces sentiments de 
violente réaction. Dans un ouvrage intitulé « Revendication des 
droits civils par les Juifs d'Allemagne d, il développe la théorie de 
rÉtat chrétien et affirme le droit, non pas d'expulser les Juifs du 
pays, mais, au moins, de les humilier et de les empêcher de 
s'accroitre. Il veut bien qu'on les tolère, mais non pas qu'on les 
traite en citoyens. Ruhs proposa même d'exiger d'eux, comme 
autrefois, le payement d'une a taxe judaïque ^ et de les obliger 
à porter un signe distinctif. Peut-être, disait-il, ces humiliations 
les décideront-elles à embrasser le christianisme. 

Les idées de KQhs rencontrèrent de nombreux partisans. Au 
temps des Lessing, des Abt, des Kant et des Herder, les savants 
allemands eurent à cœur de prêcher la tolérance et l'amour des 
hommes, tandis que Schlegel, Riîhs et consorts excitaient à la 
haine et aux violences. Ils rivalisaient d'étroitesse d'esprit et de fana- 
tisme avec les ultra-catholiques. Car ce qu*ils demandaient, eux, 
pour TAIIemagne, le pape Pie VII le réalisa dans ses États. Dès que 
loccupation française eut cessé, il retira aux Juifs leurs droits 
civils, les contraignit, à Rome, à quitter les maisons qu'ils habi- 
taient dans les diverses parties de la ville pour être parqués de 
nouveau dans les ghetto, rétablit contre eux l'Inquisition et leur 
imposa l'obligation d'assister aux sermons de prédicateui^s catho- 
liques chargés de les convertir 

Pourtant, au Congrès de Vienne, on persista à se montrer favo- 
rable aux Juifs. Dans un paragraphe spécial on les déclarait égaux 
aux autres citoyens et on invitait les États où ils ne jouissaient 


LE PROTOCOLE DU CONGRÈS DE VIENNE. 34» 

pas encore des droits civils à les leur accorder à bref délai. Mais, 
parmi les États de la Confédération, la Prusse et TAutriche se 
montrèrent seules disposées à adopter ce paragraphe, les autres 
confédérés, particulièrement les villes libres, s'y refusèrent. Par 
esprit de conciliation, on proposa alors la rédaction suivante : 
a La Confédération doit octroyer aux Juifs la jouissance des droits 
civils là où ils consentiront a remplir tous leurs devoirs de 
citoyens; en attendant, ils conserveront tous les droits qui leur 
ont été déjà accordés dans les États confédérés. » 

Cette résolution ne contenta pas encore les villes libres, parce 
que les Juifs y possédaient, en réalité, les droits civils, octroyés 
par les autorités françaises. Aussi le délégué de Francfort (It-il 
entendre de vives protestations. Le sénateur Schmidt, repré- 
sentant de Brème, procéda avec plus d'habileté. Au lieu de récri- 
miner, il s'appliqua à rendre inolTensif le paragraphe contesté. 
11 commença par exposer qu'il serait injuste de contraindre les 
Allemands à respecter des mesures prises par les Français et il 
proposa, pour donner satisfaction à tous, de remplacer, dans la 
constitution de la Confédération, les mots a accordés dans les 
États confédérés » par ces mots : a accordés par les États confé- 
dérés. » Ce changement parut généralement sans importance, et 
il fut adopté. En réalité, il modifla totalement le sens de la 
résolution. Car, on n'avait plus à maintenir les droits civils des 
Juifs que dans les Étals qui les leur avaient accordés eux-mêmes. 
Or, trois pays se trouvaient seuls dans' ce cas, la Prusse, le 
Mecklembourg et le grand-duché de Bade. Partout ailleurs en 
Allemagne, c'étaient les Français, pendant leur occupation, qui 
avaient proclamé Tégalité des Juifs. Metternlch et Hardenberg, 
qui avaient été, en quelque sorte, les deux chevilles ouvrières du 
Congrès pour tout ce qui concernait la Confédération germanique, 
se doutaient si peu de la grave conséquence de ce changement 
qu'immédiatement après l'adoption de cet article, ils informèrent 
les Juifs des quatre villes libres que le Congrès les laissait en 
possession de leurs droits civils. 

Forts de cet article si perflde, les ennemis des Juifs ne tardè- 
rent pas à donner hbre cours à leur haine. En dépit du désir 
manifesté par la Prusse, Lubeck expulsa plus de quarante 


353 HISTOIRE DES JUIFS. 

familles juives. Brème Timita. La ville de Francfort, liée par 
certains engagements, ne put en agir de même, mais fit subir 
aux habitants juifs les plus humiliantes vexations, les excluant 
des réunions où se traitaient les intérêts municipaux, les révo- 
quant des emplois officiels qu*iis occupaient, leur fermant Taccès 
de beaucoup de professions et de métiers, leur refusant Tautori- 
sation nécessaire pour se marier et les parquant de nouveau dans 
un quartier spécial. Ck)mme le Sénat de Francfort savait que la 
Prusse et rAutriche étaient presque engagées d^honneur envers 
les Juifs de cette ville pour leur garantir le maintien de leurs 
droits^ il chercha à justifier sa conduite par un mémoire juridique 
qu'il fit rédiger par les Facultés de Berlin, de Marbourg et de 
Giessen. Mais la communauté de Francfort ne resta pas inaclive. 
De son côté, elle soumit (janvier 1816] à la diète de la Confédé- 
ration un Mémoire où elle exposait le bien-fondé de ses récla- 
mations. L'auteur de ce mémoire, d'un caractère à la fois politique 
et juridique, était Louis Bœrne. 

La lutte du Sénat contre les Juifs de Francfort, qui se prolongea 
pendant neuf ans (1815-1824), restera toujours comme une déplo- 
rable manifestation du pédantisme et de l'étroitesse d'esprit des 
Allemands. En réponse au Mémoire qui leur avait été soumis, 
les cinq jurisconsultes de la Faculté de Berlin déclarèrent grave- 
ment qu'en vertu du règlement de 1616, les Juifs de Francfort 
sont et doivent rester les subordonnés, presque les serfs des 
bourgeois de celte ville ! En même temps s'élevèrent de tous les 
points de l'Allemagne des voix haineuses qui invitaient le peuple 
et la Confédération a humilier ou même à exterminer les Juifs. 
Des journaux et des pamphlets parurent qui étaient remplis des 
plus violentes excitations, comme si le salut de l'Allemagne et 
du christianisme exigeait absolument la disparition des Juifs. 
Cette agitation littéraire, qui déchaîna tant de passions et pro- 
voqua même des désordres, dura plusieurs années. Le signal en 
fut donné, en janvier 1816, par Frédéric Riihs, déjà fameux par 
ses attaques contre le judaïsme. Son exemple ne larda pas à être 
suivi par Frédéric Fries, médecin et professeur des sciences 
naturelles à Heidelberg. Fries publia un ouvrage, « Influence 
dangereuse des Juifs sur le bien-êlre et le caractère allemands », 


''^.tifmi 


AGITATION CONTRE LES JUIFS D'ALLEMAGNE. 351 

OÙ il n'hésitait pas à coDseiiler Textermi nation de la race 
juive. 

Cette campagne violente exerça son action funeste même dans 
les pays où les autorités avaient paru favorablement disposées 
pour les Juifs. Ainsi, en Autriche, dont le plénipotentiaire au 
Congrès de Vienne, Metternich, avait réclamé les droits civils 
pour les Juifs dans tous les Etats confédérés, on abandonna 
les traditions libérales de Joseph II pour remettre en vigueur 
quelques-unes des anciennes restrictions édictées par Marie- 
Thérèse. On y ajouta même de nouvelles lois d'exception. Les 
Juifs ne furent pas expulsés, mais renvoyés dans des ghettos. 
L'accès du Tyrol leur resta naturellement fermé, comme aux 
protestants. En Bohême, 11 leur fut interdit de s'établir dans les 
villages et les petites villes situés dans les montagnes; en Moravie, 
au contraire, on leur défendit de se fixer dans les grandes villes 
telles que Brûnn et Olmiitz. Leur situation était encore plus pré- 
caire en Galicie, où on les traitait aussi durement qu*en plein 
moyen âge. L'empereur François II anoblit bien quelques Juifs 
riches, mais infligea à tous les autres les pires humiliations. Ils 
étaient astreints au service militaire, mais ce n'est que dirTicile- 
ment que les plus vaillants d'entre eux arrivaient même aux 
grades inférieurs. 

En Prusse aussi, où pourtant le gouvernement avait donné 
l'exemple des mesures libérales a l'égard des Juifs et où on leur 
avait accordé presque tous les droits civils, il y eut un retour 
vers le passé. L'édit de Frédéric-Guillaume III, qui reconnaît les 
Juifs comme citoyens prussiens, restait lettre morte. Dans les 
provinces reconquises ou nouvellement conquises, on promettait 
aux Juifs l'égalité, mais ils continuaient d*ètre soumis à toutes 
les mesures restrictives des anciens temps. Par suite des origines 
diverses de ses provinces, la Prusse appliquait aux Juifs les 
législations les plus variées, et toujours à leur détriment. Il y 
avait les Juifs français, vieux-prussiens, saxons, polonais. Ces 
derniers étaient les plus malheureux. Dans la province de Posen, 
ils ne pouvaient pas acquérir d'immeubles, ni demeurer dans 
les campagnes, ni jouir des mêmes droits que les autres com- 
merçants. Il ne leur était permis ni de se Fixer dans les villes où 


352 HISTOIRE DES JUIFS. 

Dul Juif n'habitait auparavant, ni de transporter leur domicile 
d'une province à l*autre. On ctierchait surtout à les rendre 
méprisables aux yeux des autres croyants. Pendant qu'à un cer- 
tain moment on avait évité, dans les actes ofQciels, d'employer 
i ' répithète de « juif », les administrations affectaient, au contraire, 

de s'en servir de nouveau à toute occasion. 

Un fait de ce temps marque bien la malveillance de la Prusse 
pour les Juifs. Le décret inique du 17 mars 1808, par lequel 
Napoléon l^^ avait apporté les plus graves restrictions à la liberté 
commerciale et au droit de domicile des Juifs de TAIsace et des 
départements rhénans, devait devenir caduc au bout de dix ans 
en cas où il ne serait pas renouvelé. En France, le gouvernement 
? de Louis XVIII, quoique réactionnaire et clérical, n'essaya même 

pas, après ces dix ans, de faire maintenir ce décret, et les Juifs 
d'Alsace recouvrèrent tous leurs droits. Mais dans les provinces 
rhénanes, où la Prusse avait laissé en vigueur ce décret quand 
elle les eut reconquises sur la France, il devait continuer à être 
appliqué, en vertu d'un ordre du cabinet du 3 mars 1818, 
:* jusqu'à un temps indéterminé. 

r A ce moment, les esprits étaient surexcités en Allemagne à la 

' suite du meurtre de Kotzehue (mars 1819) par un jeune fana- 

' ' tique, l'étudiant Charles Sand, à cause des mesures rigoureuses 

prises par les différents Etats contre les excès démagogiques et la 

Vf» 

^; teutomanie, qu*au début ils avaient, du reste, encouragés eux- 

mêmes. Déçus dans leurs espérances de liberté, les « teutomanes » 

! étaient irrités de l'échec qu'avaient subi leurs efforts, et, comme 

ils se sentaient impuissants contre le gouvernement, ils s'en 
prirent aux Juifs. On assista alors, pendant plusieurs mois, à une 
série d'excès et de violences qui rappelèrent les pires jours du 

: moyen âge. 

Les désordres commencèrent à Wurtzbourg, au cri de ffepf 
ffep (1) ! La populace se rua sur les maisons des Juifs, pillant les 
magasins, jetant les marchandises par les fenêtres. Sa fureur 
augmenta devant la résistance des Juifs, qui se défendirent 

: vigoureusement. Ce fut alors, dans les rues, une véritable bataille 


^ 


(1) On prétend que ce mot est formé des initiales des mots Hierosolyma 
est perdUa. 


DESORDRES EN ALLEMAGNE. 353 

OÙ 11 y eut des blessés et des morts. L*ordre do put être rétabli que 
par rinterventioQ des soldats. Sans doute pour punir les Juifs de 
s^ëtre défendus contre leurs agresseurs, les bourgeois réclamè- 
rent leur expulsion. Elle leur fut accordée. Près de quatre cents 
familles juives quittèrent alors tristement la ville et allèrent 
camper provisoirement dans les champs, sous des tentes et dans 
les villages voisins. Ces scènes odieuses se renouvelèrent à Bam- 
berg et dans presque toutes les villes de la Franconie. Dès qu*on 
apercevait un Juif, il était poursuivi du cri injurieux de Hep! 
Hep ! Jude verreck (1 ) 1 

Francfort aussi donna bientôt le spectacle d*excès populaires 
(9-10 août). Les Juifs furent grossièrement insultés dans les lieux 
publics et sur les promenades et assaillis à coups de pierres, leurs 
fenêtres furent brisées, leurs maisons attaquées et pillées. Les 
émeutiers tournèrent surtout leur colère contre la demeure de la 
famille de Rothschild, dont la fortune et la situation excitaient, 
dans le peuple comme parmi les patriciens, tant de jalousie 
et de haine. La diète de la Confédération, qui siégeait à 
Francfort sous la présidence du comte Buol-Schauenstein, 
appela alors des troupes de Mayence. Mais, malgré la présence 
des soldats, les troubles durèrent . encore plusieurs jours. De 
nombreux Juifs vendirent leurs immeubles et quittèrent la ville. 
Rothschild lui-même sembla résolu un instant à partir de Franc- 
fort. 

L'exemple de ces désordres fut contagieux. A Darmstadt, à 
Bayreuth, le peuple s*ameuta contre les Juifs; Meiningen les 
expulsa. A Carlsruhe, on trouva écrits, un beau matin (18 août), 
sur les murs de la synagogue et des maisons des notables juifs ces 
mots : a Mort aux Juifs ! d II y eut également des scènes de 
désordre à Hambourg. Les Juifs de Heidelberg aussi auraient 
été pillés et frappés sans Tintervention courageuse des étudiants, 
sous la conduite de deux de leurs professeurs, Daub et Thibaut. 
Dans une petite ville de la Bavière, on alla même jusqu'à prendre 
une synagogue d'assaut et déchirer les rouleaux de la Loi. 

D'Allemagne le mouvement s'étendit jusque dans la capitale 

(1) «Crève, Juif! » 

v. 23 


^4 HISTOIRE DES JUIFS. 

du Danemark. Quelques années auparavant, ce pays avait 
accordé aux Juifs les droits civils et les leur avait laissés. 
A la suite des désordres de Hambourg, plusieurs marchands 
juife de celte ville s'étaient réfugiés à Copenhague. Ce fut peut- 
être par crainte de la concurrence que des commerçants chré- 
tiens provoquèrent des désordres contre leurs rivaux juifs. Mais 
le gouvernement proclama immédiatement Tétat de siège. Du 
reste, dans les rares villes danoises habitées par des Juifs, les 
bourgeois chrétiens s'opposèrent eux-mêmes aux violences et les 
ecclésiastiques prêchèrent dans les églises la tolérance et la 
fraternité. 

Par un remarquable contraste, en' Portugal un membre des 
Cortès faisait, à ce moment, la proposition de rappeler les Juifs, 
autrefois expulsés du pays, et de racheter ainsi le crime commis 
à leur égard, pendant qu'en Allemagne des écrivains et des 
hommes d'État excitaient leurs compatriotes à renouveler en 
plein dix>neuvième siècle cet odieux exploit. La guerre de plume 
faite aux Juifs était acharnée, implacable, on exprimait le vœu 
que « la haine des chrétiens hâtât l'avènement du jour du Juge- 
ment pour les Juifs ». Et aucun écrivain chrétien pour les défendre 
efDcacement I Ni le vieux Jean-Paul Richter, qui leur était 
pourtant favorable, ni Varnhagen d'Ense, le mari de la Juive 
Rahel, n'osèrent intervenir énergiquement en leur faveur. Quant 
aux Juifs convertis, sauf Bœrne, ils gardèrent tous un prudent 
silence. Rahel, il est vrai, s'éleva avec indignation contre ces 
violences dans une lettre qu'elle écrivit à Louis Robert, son frère : 
a Je suis inriniment triste, disait-elle, comme je ne l'ai jamais 
été, et cela à cause des Juifs. On veut les garder dans le 
pays, mais c'est pour les humilier, les mépriser, les rendre ridi- 
cules... pour leur donner des coups de pied et les jeter en bas 
des escaliers. » Mais ni Rahel ni son frère, qui écrivaient pourtant 
sur les questions les plus futiles et exerçaient quelque influence 
sur 1 opinion publique, n'eurent le courage de blâmer ouverte- 
ment ces faits scandaleux. 

11 est vrai que les Juifs n'avaient nullement besoin d'un 
appui étranger. Dans rAlleraagne seule, on trouvait alors près 
de quarante écrivains juifs et deux journaux juifs. D'autres 


LOUIS BŒRNE. 355 

journaux étoient également disposés à accueillir leurs pro- 
testations Aussi bien, des Juifs .descendirent vaillamment dans 
Tarène, rendant coup pour coup. Même David Friediaender, qui était 
déjà un vieillard, éleva la voit contre les ennemis du judaïsme, 
mais 11 se contentait de déplorer, avec des gémissements, qu'on 
se montrât si cruel et si inique au nom de ce christianisme 
qu*il avait regardé comme la religion idéale. En général, les 
traits lancés par tous ces combattants étaient trop faibles pour 
entamer les grossiers préjugés et les prétentions ridicules des 
« mangeurs de Juifs d. Heureusement, il se rencontra alors deux 
hommes qui surent fustiger les teutomanes de leurs verges 
vengeresses et mettre à découvert leur incurable vanité, leur 
étroitesse d'esprit et leurs sentiments mesquins. Ce furent Louis 
Bœrne et Henri Heine. 

Ces deux écrivains, bien qu'ils eussent déserté tous deux le 
judaïsme, furent foncièrement juifs et par leurs sentiments 
intimes, et par leur éducation et par leur genre de talent. En 
lisant leurs œuvres, on s'aperçoit bien vite qu'ils sont des enfants 
du judaïsme. On reconnaît leur origine juive, non seulement dans 
leur esprit pétillant et leur ironie cinglante, mais aussi dans 
leur amour de la vérité et de la liberté, leur haine de l'hypocrisie, 
leur colère contre l'injustice, l'intolérance et le fanatisme. Les 
sentiments démocratiques qui dominaient chez Bœrne comme la 
dialectique pénétrante qui distinguait Heine étaient essentielle- 
ment juifs. 

Louis Bœrne, ou Loeb Baruch, naquit à Francfort en 1786 et 
mourut à Paris en 1837. Son père, Jacob Baruch, quoique assez 
indifférent à l'observance des usages juifs, le (il cependant élever 
d'une façon très orthodoxe. Mais il ne tarda pas à négliger, lui 
aussi, les pratiques religieuses, et, plus tard, il abandonna même 
complètement le judaïsme. Â Berlin, il fréquenta le salon de 
Henriette Ilerz. Son solide bon sens et sa pitié pour les opprimés 
le préservèrent de la lâcheté manifestée par tous ces apostats 
berlinois, qui espéraient faire oublier plus facilement leur 
origine juive en s'abstenant d'intervenir en faveur de leurs 
anciens coreligionnaires. Encore tout jeune, il se révoltait déjà à 
la pensée que le plus mauvais drôle, pourvu qu'il fût chrétien. 


356 HISTOIRE DES JUIFS. 

pourrait rinsulter impunément de l'épithète de « juif ». A son 
départ de Francfort, un employé de la police écrivit sur son pas- 
seport ces mots : <c Juif de Francfort ». « A cette vue, dit-il dans 
une de ses lettres, mon sang bouillonna dans mes veines ; je pris 
alors la ferme résolution de leur arranger un jour à tous un pas- 
seport à ma manière. » 

Ses premiers coups furent, en effet, dirigés contre les patriciens 
de Francfort. C'est qu*il était outré de leur impudence et de leur 
mauvaise foi à Tégard des Juifs, à qui ils avaient fait payer 
très cher les droits civils qu'ils avaient promis de leur accor- 
der et contre lesquels ils avaient ensuite remis en vigueur 
le règlement de 1616, a ce roman de la méchanceté », comme 
il rappelle. Au lieu d'exhaler ses colères et ses rancunes en 
son propre nom, il composa un roman où il fait parler un offi- 
cier juif : « Vous avez troublé jusqu'aux jeux de mon enfance, 
vilains coquins 1 Vous avez rendu amères les douceurs de ma jeu- 
nesse, vous m*avez poursuivi de vos calomnies et de vos railleries 
quand je fus devenu homme. Vous n*avez pas été capables de me 
détourner de mon chemin, mais, par votre faute, je suis arrivé au 
but, fatigué, las et dégoûté... Tu me demandes pourquoi je fuis ma 
patrie? Je n*en ai pas... Les cachots me rappellent mon pays 
natal et les persécutions l'endroit où j'ai passé mon enfance. La 
lune me parait aussi proche que l'Allemagne. » 

Au lieu de se servir de sa plume uniquement pour venger les 
outrages et les humiliations subis par lui et ses coreligionnaires, 
Bœrne s'imposa la noble tâche de faire disparaître la haine sécu- 
laire de son pays pour les Juifs en s'eflbrçant d'inspirer aux Alle- 
mands des sentiments plus élevés. Dans un journal qu'il avait 
fondé, la a Balance », il exposait un idéal de liberté, de dignité, de 
respect de soi-même, qu'il conseillait à ses compatriotes de pour- 
suivre, et il montrait, au regard de cet idéal, la petitesse de leur 
esprit et la lâcheté de leurs actes. Il leur disait en riant des vérités 
qu'ils n'avaient jamais entendues. Pensant que ses paroles 
auraient plus d'autorité s'il était chrétien, il se flt baptiser à Offen- 
bach (5 juin 1818). Son apostasie est d'autant plus blâmable qu'il 
avoua lui-même qu'il ne croyait aucun dogme du christianisme et 
qu'il « regrettait l'argent dépensé pour son baptême ». 


HENRI HEINE. 357 

Henri Heine (né à Dusseldorf en 1799 et mort à Paris en 1854) 
était ceriainemeot, dans ie fond de son cœur, bien plus juif que 
Bœrne ; il possédait les qualités et les défauts de sa race à un 
haut degré. L'esprit de Bœrne ressemblait à un ruisseau limpide, 
coulant tout doucement sur des cailloux et ne se couvrant d*écume 
que quand il était soulevé par quelque tempête. Quant à Heine, 
son esprit était comme un torrent, dont les eaux, illuminées par 
les rayons du soleil, brillent de toutes les couleurs de Tarc-en-ciel, 
mais qui attire dans le gouffre et emporte dans sa course impé- 
tueuse tout ce qui s'en approche. Aussi profond penseur que 
poète pittoresque, il savait se montrer critique implacable et cau- 
seur étincelant. 

Sans qu'il s'en rendit peut-être bien compte, Heine éprouvait 
pour le judaïsme ou plutôt pour la race juive, pour ses longues 
souffrances ainsi que pour ses livres sacrés, une profonde admira- 
tion. Parfois il se sentait fler d'appartenir à un peuple si ancien, 
qui avait triomphé de tant d'obstacles. « Je vois maintenant, 
disait-il, que les Grecs furent tout simplement de beaux jeunes 
gens, tandis que les Juifs furent toujours des hommes vaillants et 
indomptables, non seulement dans le passé, mais jusqu'au temps 
présent, malgré dix-huit siècles de misères et de persécutions. J'ai 
appris à les mieux connaître et apprécier, et s'il n'était pas 
absurde de se montrer orgueilleux de sa naissance, je pourrais 
être fler d'appartenir à la noble maison d'Israël, de descendre de 
ces martyrs qui ont donné au monde un Dieu et une morale, et qui 
ont combattu et souffert sur tous les champs de bataille de la 
pensée. » 

Dès sa jeunesse, Heine sentait confusément ce qu'il exprima 
plus tard avec une si chaleureuse éloquence. Mais les impressions 
produites sur lui par ses coreligionnaires étaient si diverses qu'il 
ne savait quelle position prendre à l'égard du judaïsme. Ceux qui 
se distinguaient par leurs mœurs austères, leur piété, leurs vertus, 
froissaient son goût délicat par leurs manières gauches et leur 
extérieur déplaisant. Dans les milieux rafflnés, par contre, où il 
rencontrait les Friedlaender, les Ben-David, les Jacobson, on se 
moquait des Juifs et de leur religion et on admirait le christia- 
nisme. Mais, plus courageux et plus ferme dans ses convictions 


358 HISTOIRE DES JUIFS. 

que Bœrne, il ne cessa de manifester sa profonde sympathie pour 
les Juifs. Il se fit même recevoir membre d*une société de jeunes 
gens juifs ayant pour but de propager Tinstruction parmi leurs 
coreligionnaires. 

Ce qui modérait pourtant le zèle de Heine pour le judaïsme, dont 
il reconnaissait la haute antiquité, la grandeur morale et la mis- 
sion élevée, c'étaient Taspect pitoyable sous lequel se présentait 
alors cette religion et le dédain dont les chrétiens accablaient ses 
adeptes. Dans son impatience, il aurait voulu qu^elle se dépouillât 
instantanément de ses formes surannées, de ce qu'il appelait « ses 
haillons », et qu'elle se montrât aux yeux de tous brillante et 
rajeunie. Mais il blâmait les procédés employés par les « éclairés » 
de Berlin pour obtenir cette rénovation. Selon lui, c'était affaiblir 
le judaïsme que d'y introduire, sous prétexte de réformes, des 
usages de l'Église, ce Ce qui manque aujourd'hui à Israël, disait-il, 
c'est l'énergie... Nous n'avons plus le courage de porter la barbe, 
de jeûner, de haïr et de souO'rir ». a Moi aussi, avouait-il, je n'ai 
plus le courage de porter la barbe et de me laisser insulter comme 
juif. » 

Ces insultes que, dès sa jeunesse, Henri Heine avait dû subir 
et qu'il entendait sans cesse lancer contre sa race, lui rendirent 
absolument odieux ceux qui outrageaient ainsi et maltraitaient 
impunément les Juifs. Il détestait également l'Église, qui s'était 
toujours montrée si cruelle envers ce judaïsme auquel elle devait, 
en réalité, son existence. Mais il en voulait surtout aux apostats 
qui, par intérêt, désertaient leur foi et se tournaient contre leurs 
anciens compagnons d'infortune. Selon lui, il n'est pas possible 
qu'un Juif soit sincère en adoptant le christianisme : ou bien il 
trompe les autres ou il se trompe soi-même. Heine exprima 
ses sentiments de colère contre les ennemis d'Israël dans 
un poème dramatique intitulé Almanzor (achevé en 1823); 
seulement, au lieu de Juifs, il fait parler les Maures de 
Grenade. 

Heine ne se contenta pas de donner libre cours à son indigna- 
tion contre les persécuteurs des Juifs; dans divers ouvrages il glo- 
rifia le judaïsme. Comme il le dit lui-même, il éprouvait, lui aussi, 
les sentiments dont parle le psalmiste avec une si vigoureuse élo- 


. ->( 


CONVERSION DE HENRI HEINE. 359 

quence : « Que ma langue s'attache à mon palais, que ma main 
droite se dessèche si jamais je t'oublie, ô Jérusalem I » 

Pour présenter sous des couleurs plus expressives et plus vraies 
les tribulations de ses ancêtres, il ne craignit pas d'étudier en 
détail leur passé et d'exhumer les anciennes archives de la pous- 
sière qui les couvrait. « De plus en plus, disait-il, je me pénètre de 
l'esprit de l'histoire de nos aïeux. » C'est alors qu'il écrivit le 
« Rabbin de Bacharach », sorte de roman dont la plupart des épi- 
sodes sont empruntés aux sombres annales des soulTrances des 
Juifs et où le talent de l'auteur se manifeste surtout dans le style 
étincelant et pittoresque de l'ouvrage. 

Par une contradiction inexplicable, Henri Heine se fit baptiser 
(28 juin 1825) au moment même où il s'élevait avec Indignation 
contre les procédés de l'Eglise et parlait avec admiration du 
judaïsme. Il paraissait tout confus de l'acte qu'il venait d'accomplir 
et osait à peine l'avouer à Moser, son ami intime; il usa de détours 
et de périphrases pour l'en informer. « Un jeune Juif espagnol, lui 
écrivit-il, qui est Juif de cœur, mais a embrassé le christianisme 
par désœuvrement, correspond avec le jeune Juda Âbrabanel et lui 
envoie un poème. Il craint sans doute d'apprendre franchement à 
son ami un exploit qui, au fond, n'est pas bien brillant; il se con- 
tente de lui adresser ce poème. — Ne réfléchis pas là-dessus. » 

Peut-être Heine avait-il fait ce pas, dont il semblait si honteux, 
dans l'espoir de trouver plus facilement un emploi qui lui permit 
de vivre. Car, à ce moment, il était brouillé avec son oncle, qui lui 
fournissait des subsides, a Je t'affirme, écrivait-il dans une lettre, 
que si la loi permettait de voler des cuillers en argent. Je ne me 
serais pas résigné au baptême. » En tout cas, il continua après, 
comme avant, à célébrer les mérites du judaïsme. Â propos du 
Talmud, il fait cette réflexion si juste que c'est à cet ouvrage que 
les Juifs sont redevables d'avoir pu résister à la Rome chrétienne 
avec la même vaillance qu'autrefois à la Rome païenne. Plus tard, 
quand il fut plus avancé en âge et que la maladie eut, en quelque 
sorte, affiné son intelligence, il manifesta encore un attachement 
plus solide pour la religion de ses pères. Dans ses « Aveux» (1853- 
1854), il parle avec enthousiasme du peuple juif et de son his- 
toire. A la Bible aussi il accorde toute son admiration, a Leà 


360 HISTOIRE DES JUIFS. 

Juifs, dit-il, peuvent se consoler de la destruction de Jérusalem et 
de la perte de Tarche d*alliance par la pensée quil leur reste ud 
trésor inestimable, la Bible... Je dois le réveil de mes sentiments 
religieux à ce livre sacré, qui a été pour moi une source de salut 
aussi bien qu*un objet d'admiration enthousiaste. Autrefois, Je 
n*aimais pas Moïse, probablemant parce que j*étais imprégné de 
l'esprit grec et que je ne pardonnais pas au législateur des 
Hébreux son antipathie pour Fart. Je ne comprenais pas alors que 
Moïse est, au contraire, un très grand artiste... Ce quMI a fait est 
gigantesque et indestructible... D'une pauvre tribu de bergers il a 
créé un peuple qui se rit des siècles, un peuple de Dieu qui peut 
servir de modèle aux autres peuples... il a créé Israël. Pas plus que 
sur Tartiste, je ne me suis toujours exprimé avec un respect suffi- 
sant sur son œuvre, sur les Juifs, i» Et ailleurs : «Ces Juifs auxquels 
Tunivers doit son Dieu lui ont également donné son Verbe, la Bible ; 
ils ont protégé et défendu ce livre à travers toutes les péripéties... 
jusqu'à ce que le protestantisme le leur eût emprunté pour le tra- 
duire et le répandre dans le monde. » Mieux que beaucoup de ses 
contemporains juifs, Heine comprit cette vérité que le judaïsme 
a révélé Dieu et la morale à Thumanité tout entière. 

Malgré leur apostasie, Bœrne et Heine rendirent un important 
service à leurs anciens coreligionnaires. Sans avoir pu faire dispa- 
raître totalement la haine de leurs compatriotes pour les Juifs, ils 
réussirent pourtant à lui imposerun frein. En rappelant les violences 
accomplies au cri de Hep I Hep 1 Heine dit : « De pareils désordres ne 
peuvent plus se reproduire, car la presse est une arme, et il existe 
deux Juifs qui savent s'exprimer en allemand : Tun, c'est moi, et 
Tautre Bœrne.» Heine eut raison. Depuis leur intervention, les Juifs 
d'Allemagne n'eurent plus à souffrir de tels excès. Les Rilhs, les 
Fries et autres ennemis du judaïsme, qui déniaient tout talent aux 
Juifs, furent obligés de mettre une sourdine à leurs diatribes. 

Mais l'Allemagne aussi dut beaucoup à ces deux écrivains, qui 
enrichirent ce pays d'un grand nombre de nouvelles idées. Ils 
créèrent pour leurs compatriotes une langue élégante, claire et 
correcte, et éveillèrent en eux le sentiment de la liberté. Ce furent 
9UX qui propagèrent en partie en Allemagne les principes qui 
triomphèrent en 1848. 


j\^U»^ 


LE judaïsme et SES PERSÉCUTEURS. 361 


CHAPITRE XVI 


LES RÉFORMES RELIGIEUSES ET LA SCIENCE JUIVE 

(1815-1840) 

Une fois sortis de leur état d^asservissemeat et élevés au rang 
de citoyens, les Juifs devaient songer à modifier la physionomie 
de leur religion. Depuis deux mille ans, le judaïsme avait eu à lutter 
pour Texistence, assailli par chaque nouveau peuple qui parais- 
sait sur la scène de Thistoire, par les Grecs et les Romains, les ^ 
Parthes et les Néo-Perses, les Goths et les Slaves, les Arabes et 
la féodalité du moyen âge. Les religions également lui avaient 
déclaré la guerre ; les moines de tout ordre aussi bien que les 
luthériens Tavaient menacé de destruction. De ces combats inces- 
sants il était sorti couvert de poussière et défiguré par les bles- 
sures. De plus, pour soutenir le choc de ses nombreux et puis* 
sants ennemis, il avait dû s^envelopper d*une épaisse cuirasse, 
couper ses communications avec le dehors et s'enfermer comme 
dans une étroite citadelle. Peu à peu il s'était tellement habitué à 
la lourde armure dont il s'était couvert, qu*il la considérait comme 
partie intégrante de son essence même. Repoussés de tout côté, 
obligés de se replier sur eux-mêmes, les adeptes du judaïsme^ 
surtout depuis leur expulsion de FEurope occidentate, s'étaient 
créé un monde de rêves et de chimères, dans lequel ils s'iso* 
laient pour mieux supporter les coups dont on les accablait. 

Lorsque la proclamation de leur émancipation vint illuminer 
leur solitude d'un rayon de soleil et les réveiller de leurs rêves, 
ils ne purent d'abord pas croire à la réalité de ce bonheur. Us 
craignaient que ce ne fût un stratagème de la part de leurs ennemis 
pour venir à bout de leur foi par un procédé nouveau, et leur pre- 
mier mouvement fut de s^attacher plus fortement à leur religion. 
Mais cette religion, ils ne la connaissaient plus assez à fond, ils ne 
Bavaient plus distinguer les éléments qui s*y étaient introduits 


362 HISTOIRE DES JUIFS. 

daos le courant des siècles et ceux dont elle était formée à 
Torigine. En Allemagne, sous l'influence des Juifs polonais, 
le judaïsme avait pris un caractère très rude, et, dans les 
communautés portugaises et italiennes, les doctrines d'isaac 
Louria et de Hayyim Vital lui avaient imprimé un cachet 
mystique. On était frappé de ces singularités dans toutes les cir* 
constances de la vie juive, pendant les offices divins, aux sermons, 
aux mariages, aux enterrements. Les représentants ofTiciels du 
judaïsme, comme les rabbins et les ministres-officiants, apparais- 
saient aux yeux des non-juifs comme des gens incultes ou des 
visionnaires. 

Pour épurer le judaïsme et lui donner un aspect plus imposant, 
il aurait fallu un homme clairvoyant et particulièrement intelli- 
gent, à la ibis calme et énergique, qui pût faire accepter les 
réformes nécessaires par la persuasion, sans froisser les con- 
sciences. Le Sanhédrin français et le Consistoire central avaient 
bien une situation officielle et jouissaient d'une grande autorité. 
Mais leurs principaux représentants, David Sintzheim, Abraham de 
Cologna et leurs successeurs n'étaient pas suffisamment convaincus 
de la nécessité de rajeunir le judaïsme. Ailleurs non plus, il ne se 
trouvait personne, à cette époque, qui pût provoquer et diriger 
ce mouvement de rénovation. Comme il n'y avait pas d'hommes 
pour réaliser cette lourde tâche, ce fut le temps qui se chargea de 
la mener à bonne fin. Mais cette œuvre ne s'accomplit pas sans 
vives discussions et sans luttes. 

Le mouvement réformateur qui devait modifier peu à peu le 
judaïsme partit de l'Allemagne. Dans ce pays, les combats inces- 
sants que les Juifs eurent à livrer pour conquérir leurs droits 
civils et les défendre contre des agressions toujours renouvelées 
donnèrent naissance à deux tendances opposées. Les uns, sous 
prétexte de culture et de progrès, désertaient la foi de leurs pères 
ou manifestaient pour elle un hautain mépris. Le judaïsme leur 
apparaissait comme un fantôme errant à travers les siècles, et dont 
toute vie avait disparu depuis longtemps. Ils étaient rares ceux 
qui, comme Heine, devinaient dans ce prétendu fantôme (assez 
de vigueur pour soutenir d'ardentes luttes et triompher des plus 
grandes difficultés. En opposition avec ces esprits cultivés, mieds 


RÉFORMES RELIGIEUSES EN WESTPHALIE. 363 

superficiels, la grande majorité des Juifs voulait conserver au 
judaïsme son ancienne physionomie, jusque dans les moindres 
détails. Par haine des apostats et des incrédules, ils se mon- 
traient d'un rigorisme excessif. Sous Tinfluence de la lutte, leur 
piété prit un caractère passionné. Ils réclamaient le main- 
tien des usages les plus contestables, se refusant même à 
apporter la moindre amélioration à la façon bruyante et disgra- 
cieuse dont était célébré le culte dans les synagogues. Le jargon 
même qu'ils parlaient leur paraissait sacré. 

On essaya bien, pour éviter des conflits, de concilier ces deux 
tendances contraires, mais on ne s*y prit pas avec assez de 
douceur ni de prudence. Jacob Jacobson, le premier, après Tor- 
ganisation du Consistoire de Westphalie, s'efforça de donner au 
culte synagogal de son pays des formes plus compatibles avec la 
situation nouvelle des Israélites. II rendit les offlces moins 
bruyants, plus dignes, plus solennels, simplifla le rituel, intro- 
duisit la prédication allemande. D'autres réformes, emprun- 
tées à rÉglise, furent peut-être moins heureuses. A côté des 
prières hébraïques, il institua des prières en allemand, aux 
psaumes hébreux d'un caractère si grave et si élevé il ajouta 
des chants allemands, établit la cérémonie de la confirmation, 
où jeunes filles et garçons devaient exposer leur profession de 
foi israélite. Comme ces nouveautés rencontrèrent de la résis- 
tance dans certaines communautés, il menaça de fermer les 
synagogues qui refuseraient de les adopter. 

Avec la désorganisation du royaume de Westphalie disparut 
l'autorité de Jacobson. Il quitta alors ce pays pour aller réaliser 
ses idées de réforme à Berlin. Dans cette ville, il organisa des 
oflices, dans sa maison, sur le modèle de ceux qu'il avait institués 
en Westphalie (1815). Plus tard, lorsque les offices furent célé- 
brés dans une salle plus spacieuse, mise à la disposition des 
fidèles par le banquier Jacob Béer, père de Meyerbeer, on fit 
usage de l'orgue (1817). Cet oratoire fut surtout fréquenté par des 
Juifs qui, sans convictions bien sincères, croyaient de bon ton, 
à une époque où la Sainte-Alliance avait mis la dévotion à la 
mode, de se montrer également dévots. On y voyait, entre autres, 
les membres de la « Société des amis. » Cette petite commu* 


364 HISTOIRE DES JUIFS. 

nautc devint le noyau du «parti delà réforme», peu important 
à l'origine, mais auquel l'activité remuante de ses membres 
assurait un développement considérable. 

La partie essentielle des ofllces des « réformés b consistait dans 
la prédication allemande. C'était Jacobson lui-même qui, le plus 
souvent, prenait la parole. Mais il se faisait parfois remplacer par 
des jeunes gens doués d'un bel organe et d*une certaine facilité 
d*élocution ; il ne leur demandait ni convictions solides, ni 
connaissances théologiques. Son oratoire devint ainsi comme 
une école d'éloquence sacrée. Les premiers prédicateurs qui 
s'y formèrent furent Jacob Auerbach, Edouard Kley Guns- 
bourg, de Breslau ; aucun d'eux ne se distingua par un talent 
particulier. Brusquement, à la suite des protestations de quelques 
Juifs orthodoxes, Frédéric-Guillaume III, qui était ennemi de 
toute innovation, flt fermer Toratoire de Jacobson. Kley se 
rendit alors à Hambourg, appelé par quelques familles riches 
à diriger une école libre qu'elles venaient de fonder. 

Dès qu'il fut établi à Hambourg, Kley y organisa également 
des offices « réformés », avec des prières et des chants en alle- 
mand, Torgue et la prédication. Il publia même un « Recueil de 
chants religieux », fades et ennuyeux, marqués tout à fait du 
cachet protestant de l'époque. Il existait alors à Hambourg un parti 
qui tenait à conserver les prières hébraïques, tout en n'étant pas 
adversaire des réformes. Les principaux représentants de ce 
parti, Bresselau et Sœckel Frœnkel, choisirent quelques prières 
hébraïques pour les ajouter aux chants allemands. Tous ces 
arrangements terminés, cinquante familles environ s'unirent pour 
former la « Société du temple réformé» (1818). A l'inauguration 
de ce temple, on espérait produire sur l'assistance une profonde 
impression en faisant chanter ensemble des jeunes Qlles et des 
jeunes gens. Cette réforme laissa les novateurs indifférents et 
irrita vivement les orthodoxes. 

Peut-être cette communauté réformée n'eût-elle eu qu'une 
durée éphémère sans Gotthold Salomon, qui succéda à Kley. Le 
nouveau prédicateur était familiarisé avec la Bible et la litté- 
rature rabbinique et possédait un sérieux talent d'orateur. Mais 
on s'efforçait trop, dans la nouvelle communauté, d'imiter le 


J-- .X 


ORTHODOXES ET RÉFORMATEURS. 365 

culte protestant, et comme, d'autre part, cette communauté 
rejetait la croyance à la venue du Messie, il devenait difficile de 
déterminer exactement la position occupée par le judaïsme par 
rapport au christianisme. On espérait bien, par toutes ces 
réformes, ramener à la religion juive ceux qui s'en tenaient 
éloignés. Mais, sauf quelques exceptions, cette espérance ne se 
réalisa point. 

A la suite de Torganisalion du parti de la réforme à Hambourg, 
le judaïsme allemand se divisa en deux camps. Jusqu'alors, les 
Juifs allemands avaient été altmodisch, « de Tancienne mode », ou 
neumodisch. « de la mode nouvelle », comme ils se qualiQaient 
eux-mêmes. Mais il n'existait pas de partis bien tranchés, ayant 
leurs mots d'ordre, leur drapeau et leurs chefs reconnus. Les 
partisans de « l'ancienne mode v formaient la très grande mego- 
rite, mais manquaient de cohésion et de direction. Les rabbins, 
originaires pour la plupart de la Pologne, avaient rapidement 
perdu toute autorité, et, dans de grandes communautés, on 
s'abstenait de nommer de nouveaux titulaires aux sièges rabbi- 
niques devenus vacants. On ne voulait plus en faire venir de 
Pologne et on n'en trouvait pas encore, à ce moment, en Alle- 
magne. A Berlin, a Prague et ailleurs, à la place des rabbins, on 
nomma des a administrateurs de rabbinat », fonctionnaires 
hybrides, sans indépendance, se laissant absolument dominer 
par les chefs laïques des communautés. 

On ne trouvait alors que quatre rabbins orthodoxes jouis- 
sant d'une réelle autorité et profondément estimés pour leur 
caractère élevé et leurs vastes connaissances talmudiques : Mar- 
dochaï Benêt, à Nikolsbourg (mort à Carlsbad en 1829), Jacob 
Lissa, à Lissa, en Pologne (mort en 1832), Akiba Eger, à Posen 
(mort en 1838), et son gendre, Mosché Sofer (mort à Presbourg 
en 1840). 

Le plus vénéré de tous était Akiba Eger, dont la sincère piété, 
Tesprit généreux et les rares vertus lui avaient acquis le res- 
pect des milliers de disciples sortis de son école à Friedland et à 
Posen. Mais il manquait d'initiative et aimait à se tenir dans une 
ombre discrète. Mosché Sofer, par contre, était actif, remuant, 
plein de courage et de résolution, animé d'un zèle fanatique, et 


366 HISTOIRE DES JUIFS. 

possédant toutes les qualités d'ua lutteur énergique. Mais il était 
trop éloigne du centre de la réforme pour pouvoir la combattre 
efficacement ; ses coups ne portaient pas. D*ailleurs, lui comme 
ses collègues ne connaissaient pas l'adversaire qu'ils essayaient 
de terrasser, il leur paraissait faible et ils ne témoignaient pour 
lui que du dédain. Ils ne comprenaient pas mieux les exigences 
de la nouvelle situation des Juifs. Se présentait-il une question 
embarrassante ou un cas difllcile, ils hésitaient sur le parti à 
prendre, tiraient de leur arsenal de vieilles armes rouillées et 
dévoilaient ainsi leur faiblesse a leurs adversaires. Ils étaient 
également incapables de trouver de ces mots qui frappent Tes- 
prit de la foule et peuvent servir de signe de ralliement à un 
parti. 

Les réformés, au contraire, possédaient tout ce qui manquait 
aux orthodoxes, ils avaient un chef énergique, une grande cohé- 
sion et surtout beaucoup de ces mots sonores qui exercent de 
rinfluence sur les intelligences médiocres : u esprit moderne, 
civilisation, progrès, etc. » Très zélés, pleins de conflanca et 
d'audace, peu scrupuleux sur les moyens, ils devaient forcément 
réussir. Leur inspirateur, Jacobson, prévoyait bien qu'on leur 
susciterait des difficultés, il savait aussi que le Sénat de Ham- 
bourg, à l'exemple de Frédéric -Guillaume III, était disposé 
à fermer leur temple. Pour prévenir un tel coup, il se mit en 
rapport avec un aventurier autrichien, Eliézer Libermann, qui 
se rendit en Italie et en Hongrie pour obtenir l'appui de quel- 
ques rabbins en faveur de la nouvelle organisation du culte 
synagogal. Il y réussit. Aron Chorin, rabbin d'Arad, et Moïse 
Kounitz, rabbin d'Ofen, furent les premiers à approuver le pro- 
gramme de la réforme. Ils furent bientôt suivis par deux rab- 
bins italiens, Schem Tob Samoun, de Livourne, et Jacob Vita 
Ricanati. 

Un autre rabbin, dont la démarche causa un certain éton- 
nement, adhéra également aux modiflcations introduites dans 
le temple réformé. Ce fut Lazare Riesser, le père de l'infatigable 
champion de l'émancipation juive en Allemagne, qui avait tou- 
jours été considéré comme un orthodoxe. Gendre et collaborateur 
actif du rabbin Raphaël Cohen, il semblait très attaché au 


EXTENSION DU MOUVEMENT REFOFMATEUR. 367 

judaïsme rabbinique. Grande fut donc la surprise des Juifs 
de Hambourg, dans les deux camps, quand, au commencement 
de 1819, parut une « Lettre » où Riesser, s'adressant à ses 
a chers coreligionnaires de Hambourg », approuvait les réformes 
et s'élevait vivement contre les rabbins qui les combattaient. 
Il leur reprochait d'être des « hypocrites qui entretiennent la 
discorde en Israël et barrent le chemin aux Qls repentants, 
désireux de revenir vers leur Père», et il opposait le recueil- 
lement observé dans le nouveau temple au culte bruyant 
des synagogues orthodoxes. Dix-huit rabbins, en Allemagne, 
condamnèrent le nouveau Rituel de Hambourg. Mais leurs argu- 
ments ne parurent nullement probants, et leurs protestations 
restèrent sans effet. De plus, une des autorités religieuses les 
plus considérées de ce temps, le Cionsistoire central de France, 
garda le silence dans cette question. Une autre circonstance 
encore favorisa le parti des novateurs. Les troubles qui, dans 
plusieurs villes d'Allemagne, éclatèrent contre les Juifs, coïnci- 
dèrent avec le commencement des polémiques engagées au sujet 
des réformes. A la suite de ces désordres, bien des Juifs riches 
et cultivés sortirent de leur indifférence pour revenir au judaïsme. 
Ceux de Hambourg se joignirent à la « Société du temple 
réformé ». 

De Hambourg le mouvement de réforme s'étendit peu à peu 
dans d'autres villes. A Leipzig, ou tant de commerçants se trou- 
vent réunis au moment de la foire, des Juifs de Hambourg et de 
Berlin fondèrent également (septembre 1820) une synagogue 
réformée, dont les chants d'inauguration furent composés par 
Meyerbeer. Un rabbin fut spécialement attaché à cette syna- 
gogue pour la durée de chaque foire. Ce temple, où se rendaient, 
par conviction ou par curiosité, des Juifs venus des villes et des 
pays les plus divers, fut très utile pour la propagation des inno- 
vations liturgiques. D'autres communautés aussi, comme Carls- 
ruhe, Kœnigsberg, Breslau, adoptèrent, sinon la totalité, du 
moins une partie des réformes de Hambourg. 

Comme ces innovations menacèrent de prendre un caractère 
d'exagération, elles provoquèrent, outre l'opposition des ortho- 
doxes, les attaques d'un parti qui ne réclamait pas précisément 


368 HISTOIRE DES JUIFS. 

le maintien absolu de tous les usages, mais s'élevait énergique- 
ment contre la déformation complète de l'ancien judaïsme. Le 
fondateur de ce parti fut Isaac Bernays (né à Mayence en 1792 
et mort à Hambourg en 1849). Formé, dans l'Allemagne du Sud, 
à récole des Kreutzer, des Kanne et des Oken, qui croyaient 
retrouver dans l'univers, écrites en caractères vivants, les lois 
abstraites de la philosophie transcendantale, et pour qui la 
nature et l'histoire, les nombres, les couleurs et les noms repré- 
sentaient des séries d'idées, des débris d'un miroir gigantesque, 
Bernays concevait le judaïsme, sa littérature et son histoire, 
sous un aspect tout nouveau. Mieux que Mendelssohn il compre- 
nait le vrai caractère de la mission du peuple juif dans l'histoire 
de l'humanité. On pourrait peut-être lui reprocher de s'être trop 
adonné à la spéculation, d'avoir voulu découvrir partout des 
intentions, et de n'avoir pas su présenter Te résultat de ses 
recherches sous une forme attrayante. Penseur remarquable, il 
n'avait que du dédain pour les chefs de la réforme, si pauvres 
d'idées, qui prétendaient enfermer les doctrines et les enseigne- 
ments du judaïsme dans le cadre étroit d'un catéchisme. A ses 
yeux, la « coterie Friedlaender » était la personnification de la 
légèreté et de l'étroitesse d'esprit. Elle lui apparaissait comne 
une bande de gens grossiers, installés dans un temple magni- 
fique^ qu'ils auraient aménagé pour leurs besoins mesquins en 
petites habitations. 

On ne connaît qu'imparfaitement les idées de Bernays sur le 
rôle et les destinées du judaïsme. 11 éprouvait une certaine timi- 
dité à écrire, et il préférait communiquer ses pensées par l'en- 
seignement oral. L' « Orient biblique », qu'on lui attribue, ne 
contient que l'ébauche de son système, qui n'aurait certaine- 
ment pas échappé à Texcommunication des rabbins de l'ancien 
temps. Mais, si l'auteur n'avait démontré que cette unique 
vérité que le peuple juif a une mission d'apôtre à remplir dans 
l'humanité, il mériterait déjà une place d'honneur parmi les 
écrivains. Non pas que cette vérité fût neuve, car elle avait été 
déjà prêchée par les Prophètes. Mais, au milieu de leurs souf- 
frances et de leurs humiliations^ les Juifs eux-mêmes l'avaient 
totalement oubliée. 


ISAAC MANNHEIMER. 369 

Par S63 idées comme par son talent, Bernays attira sur lui 
Tattention de ses coreligionnaires. Âfln d*avoir un adversaire 
sérieux à opposer au parti de la réforme, la communauté de 
Hambourg le plaça à sa tète comme chef religieux. Ce choix fit 
sensation, car Bernays était le premier rabbin ayant reçu une 
excellente culture générale. Pourtant, il ne prit pas le titre de 
rabbin, tombé en discrédit, mais celui de hakham. Il aspirait, non 
pas à diriger les consciences dans sa communauté, mais à 
instruire. Comme les rabbins de la réforme, il prêchait, mais en 
s*abstenant rigoureusement de toutes ces imitations chrétiennes 
tant aimées des novateurs. Henri Heine, qui était allé Tentendre 
un jour à Hambourg, dit de lui : « J*ai assisté à un sermon de 
Bernays... aucun de nos Juifs ne le comprend, mais c'est un 
homme d*une grande valeur, bien supérieur a Kley, Salomon, 
Auerbach I et II. » 

Tout en ne partageant pas les convictions des orthodoxes, 
Bernays acquit pourtant leur estime. Il se montrait prudent, 
modeste, réservé, et sa conduite religieuse ne donnait lieu à 
aucune critique. Aussi les modifications qu'il introduisit dans 
le culte, et qui étaient également des réformes, furent-elles 
approuvées et quelquefois même adoptées par les orthodoxes. 
Il exerça surtout une très salutaire influence par son enseigne- 
ment, qui attirait beaucoup de jeunes gens et leur Inspirait un 
\if attachement pour le judaïsme. 

One autre personnalité, bien différente de Bernays, eut aussi, à 
ce moment, Taction la plus heureuse sur le judaïsme : c'était 
Isaac Noah Mannheimer (né à Copenhague en 1793 et mort à Vienne 
en 1864). Quoique élevé à l'école de Jacobson, Mannheimer sut 
éviter les exagérations des autres novateurs et faire accepter sans 
lutte les innovations liturgiques. Du reste, c'était un esprit 
d'une rare élévation, sachant concilier un profond respect du 
judaïsme avec des connaissances profanes très étendues. Il réu- 
nissait en lui, dans une harmonie parfaite, les qualités les plus 
variées, l'enthousiasme et la prudence, un jugement sain et des 
aspirations vers l'idéal et la poésie, une éloquence entraînante et 
une grande activité, une indulgente mansuétude et une causticité 
mordante. Aussi réussit-il à créer à Vienne, avec les éléments 

V. 24 


370 HISTOIRE DES JUIFS. 

les plus disparates, une Communauté supérieurement organisée. 

A cette époque, les Juifs n'avaient pas le droit de s'établir à 
Vienne ; ils y étaient seulement tolérés. On trouvait alors dans 
cette ville quelques familles riches, qui y étaient tolérées sous 
les prétextes les plus étranges. Venues de pays divers, sans 
lien entre elles, elles n'étaient pas groupées en communauté, 
n'ayant le droit ni de posséder une synagogue, ni de nommer 
un rabbin. Malgré les mesures restrictives auxquelles ils étaient 
soumis, quelques audacieux conçurent le projet d'organiser des 
offices religieux sur le modèle de ceux du temple réformé de 
Hambourg. Tantôt le gouvernement les y encouragea, tantôt il les 
en détourna. En môme temps qu'ils essayaient d'obtenir l'autori- 
sation de construire un temple, ils appelaient Mannheimer a 
Vienne comme prédicateur de ce temple (juin 1825). 

Arrivé à Vienne pour y exercer ses fonctions, Mannheimer, 
0ont tous les efforts tendaient à ne pas froisser les orthodoxes 
par de vaines fanfaronnades et à ne pas provoquer de scission 
dans le judaïsme, n'apporta à la célébration des ofGces que des 
améliorations sages et prudentes, qui furent favorablement 
accueillies. H donna plus de dignité au culte synagogal, s'efforça 
d'attirer les fldèles au temple par sa prédication, mais conserva 
les prières hébraïques et n'adopta ni l'orgue, ni les chants alle- 
mands. Mieux encore que Bernays, il sut concilier la tradition avec 
le progrès. 

Comme si le temple de Vienne, inauguré en avril 1826, était 
prédestiné à réaliser cette conciliation entre le passé et l'avenir, il 
eut la bonne fortune de posséder, à côté de son prédicateur, un 
ministre officiant qui, lui aussi, réussit à moderniser en quelque 
sorte les mélodies sacrées tout en leur conservant leur cachet 
spécial. C'était un remarquable artiste, possédant une voix mer- 
veilleuse et récitant les prières liturgiques d'une façon particu- 
lièrement émouvante. 

Subjugués par la parole chaleureuse de Mannheimer et les 
chants expressifs des chœurs, les Juifs de Vienne s'habituèrent 
peu à peu, dans la synagogue, à une tenue plus convenable, plus 
digne du lieu saint. Le recueillement qui régnait dans ce temple 
impressionnait fortement les étrangers qui venaient assister aux 


SOCIÉTÉ POUR LA SCIENCE JUIVE. 371 

ofiices, et bientôt Texemple de Vienne fut suivi dans les autres 
communautés autrichiennes, en Hongrie, en Bohême et jusque 
dans certaines villes de la Galicie. La réputation de Mannheimer 
ainsi que celle de Bernays 8*étendirent au loin, et dans bien des 
communautés importantes on réclamait des rabbins vraiment 
instruits et un culte synagogal « bien réglé v. 

C'est à cette époque que trois jeunes gens juifs, animés des 
plus nobles sentiments et désireux d*aider au relèvement de leurs 
coreligionnaires, associèrent leurs efforts (27 novembre 1819) pour 
créer une a Société pour la civilisation et la science des Juirs ». 
Ce triumvirat se composait de Lcopold Zunz (né à Detmold en 1794 
et mort à Berlin en 1886), Edouard Gans (mort en 1839), le 
porte-drapeau de la philosophie hégélienne, et enfin Moïse Moscr, 
le plus intime ami de Heine, qui l'appelait a Tédition de luxe d*un 
véritable homme, Tépilogue de Nathan le Sage ». 

Aux fondateurs de la Société se joignirent bientôt d'autres 
membres, même d'anciens disciples de Mendelssohn, comme Ben 
David et David Friedlaender. Jacobson aussi donna son adhésion. 
A Berlin, cette Société comptait environ cinquante membres, et 
près de vingt à Hambourg. Plus tard, Henri Heine y adhôra 
également. 

A Torigine, la Société avait surtout imposé a ses membres le 
devoir de rester fidèles au judaïsme, de résister avec énergie aux 
séductions de TÉglise et de donner ainsi aux jeunes générations un 
exemple de dignité et de fermeté de caractère. L'application de ce 
programme aurait certainement produit de très heureux résultats, 
car les membres de la Société étaient tous cultivés et avaient 
un certain prestige aux yeux des autres Juifs. Leur attachement 
inébranlable à la foi de leurs pères aurait donc été d'un excellent 
effet. Mais ils dévièrent de leur programme primitif, s'imposèrent 
une tache trop étendue, se trompèrent sur les moyens à employer 
et, par-dessus tout, donnèrent comme base à leur œuvre une 
hypothèse absolument fausse. Ils croyaient, en effet, qu'en culti- 
vant les arts et les sciences, en abandonnant le commerce pour se 
livrer à Pagriculture et à Texercice des professions manuelles, les 
Juifs seraient traités avec plus de justice et do bienveillance par 
les Chrétiens et considérés réellement comme les égaux des autres 


372 HISTOIRE DES JUIFS. 

Allemands. Hs se proposèrent donc de fonder, pour les Juifs, des 
écoles, des séminaires et même des académies, de les diriger 
vers les métiers el les travaux agricoles. Ces immenses projets 
se réduisirent à la fondation d'une école privée, où des membres 
de la Société instruisaient de pauvres jeunes gens, venus du 
dehors, notamment de la Pologne, pour échapper à Tennui de 
rétude du Talmud et acquérir la « sagesse ». 

Lorsque la Société se fut convaincue de Timpossibilité de réa- 
liser son plan si vaste, elle résolut de poursuivre une entreprise 
plus modeste, celle d*encourager les recherches scientifiques re- 
latives au judaïsme. Ses membres organisèrent des conférences 
entre eux et créèrent un «Journal pour la science du judaïsme ». 
Mais au fond. Ils ne savaient pas bien ce qu'ils devaient entendre 
par la a science du judaïsme » et hésitaient sur la voie où ils s'en- 
gageraient. C'est qu'ils étaient alors tous inféodés au système de 
Hégel, dont ils considéraient la moindre parole comme un oracle. 
Ils répétaient, après lui, en termes bizarres, que « le judaïsme 
est la religion de la raison qui ne se préoccupe plus de la raison, 
et que le christianisme a absorbé toute l'histoire du passé pour 
la rajeunir et Tennoblir». Leur chef, Edouard Gans, s'exprimait 
d'une façon si vague et parfois si baroque qu'on reconnaissait 
facilement que ses idées sur le rèle de la Société qu'il dirigeait 
manquaient de clarté et de précision. 

On retrouvait la même obscurité, le même vague dans les arti- 
cles publics dans l'organe de la Société. C'était un fatras indigeste 
qui ne pouvait être compris que de quelques très rares lecteurs. 
Heine déclara ouvertement que a la plus grande partie du journal 
ne valait rien, parce que c'était écrit danà un abominable jargon ». 
Et c'est par de tels travaux que la Société voulait glorifier les 
Juifs et le judaïsme ! Dans un compte rendu, Gans se plaignait que 
lui et ses collaborateurs ne fussent pas compris : « J'admets, 
dit-il, que la foule n'ait pas saisi la pensée qui dirige la Société, 
précisément parce que c'est une pensée et qu'elle ne comprend 
que ce qui est superficiel. Mais ceux qui se nomment les intelli- 
gents, les gens supérieurs, ont-ils donné de meilleures preuves de 
leur intelligence? » 

Au lieu de s'en prendre à eux-mêmes de leur échec, à leurs 


.JV.J 


LA SCIENCE ET LE JUDAÏSME. 373 

conceptions nébuleuses et à leur style bizarre, les fondateurs de la 
« Société pour la science du Judaïsme » éclatèrent en gémisse- 
ments et en récriminations. Ils déploraient que leur journal n'eût 
pas de lecteurs, que nul capitaliste ne voulût soutenir leur œuvre, 
que le judaïsme fût méconnu de tous les Juifs. Bientôt, plusieurs 
membres de la Société, malgré leur engagement tacite à persister 
dans leur foi, se convertirent au christianisme. La Société ne 
tarda pas à se dissoudre. A peine eut-elle disparu que Gans lui- 
même se fit baptiser. Heine, qui avait pourtant abandonné, lui 
aussi, le judaïsme, fut outré de Tapostasic de Gans : « Sa tra- 
hison, disait-il, est plus odieuse, parce qu'il a joué le rôle d'un 
agitateur et qu'il avait accepté les devoirs d'un chef. Il est admis 
par tous que si un navire sombre, le capitaine le quitte le dernier. 
Gans s'est sauvé le premier. » 

Moser ne renia pas son culte, mais proclama qu'il désespérait 
du salut du judaïsme. Seul le troisième membre du triumvirat, 
Zunz, ne perdit pas complètement courage : « Ce qui surnage de 
06 déluge, disait-il, c'est la science du judaïsme. Elle est bien 
vivante, quoique, depuis des siècles, personne ne s'en soit préoc- 
cupé. J'avoue qu'à côté de ma soumission à la volonté divine, je 
trouve appui et consolation dans mes recherches scientifiques. 
J'ai cessé de prêcher, parce que je voyais que je prêchais dans le 
désert, mais je n'ai jamais songé à devenir infidèle à mes propres 
paroles. 2> 

Zunz eut raison d'espérer. Ce fut, en effet, la science juive qui 
contribua au rajeunissementdujudaïsme.Blle fit sortir, en quelque 
sorte, Israël de sa tombe et lui rendit la conscience de sa noblesse 
et de sa grandeur. Déroulant sous ses yeux ses glorieuses annales, 
elle lui montra les péripéties diverses de sa longue histoire qui, 
sans interruption, s'étend depuis la plus haute antiquité jusqu'au 
temps présent. Elle lui fit aussi connaître les remarquables 
produits de Tesprit juif, qui ont exercé une sérieuse action sur la 
morale et la littérature des peuples. En exposant ainsi devant 

m 

les Juifs leur histoire et leurs doctrines, la science leur révéla 
leur valeur, les rendit plus conQants en eux-mêmes et les encou- 
ragea à continuer l'œuvre de justice, de vérité, de fraternité, entre* 
prise par leurs aïeux. Après des siècles d'outrages et de persécu- 


374 HISTOIRE DES JUIFS. 

lions, ilsosèrentenfin relever la tète, rivaliser avec les confessions 
plus jeunes pour accomplir leur mission jusqu^au bout, et ils 
ne rougissaient plus d'avouer ouvertement leur origine et leurs 
croyances. 

Ce futà rtiistoire d'Israël que s'intéressa tout d'abord la science 
juive de ce temps. Cette histoire avait été présentée jusqu'alors 
sous un faux jour, ou était totalement ignorée. Au milieu de leurs 
souffrances et de leurs pérégrinations forcées, les Juifs n'avaient 
pu conserver intact le souvenir de tous les événements de leur 
passé ; ils ne les connaissaient plus qu'en partie, et parfois 
totalement travestis. Des savants chrétiens, séduits par la 
grandeur du sujet, avaient essayé de former un tout complet 
des fragments qu'ils avaient à leur disposition. Mais ils n'a- 
vaient réussi qu'à tracer une image inexacte, parce qu'elle était 
incomplète, qu'en bien des endroits les couleurs étaient effa- 
cées et que l'ombre dominait. Les défenseurs mêmes des Juifs, 
comme Dohm et l'abbé Grégoire, qui s'étaient appliqués a étudier 
les annales du judaïsme, n'avaient produit qu'une œuvre très 
imparfaite. Isaac-Marcus Jost (1793-1860), le premier, présenta, 
enfln, un aperçu complet de l'histoire des Juifs. Zunz, avec son 
esprit vaste et profond, aurait été plutôt désigné pour une telle 
œuvre, mais il n'eut pas le courage de l'entreprendre. Quoiqu'il 
ne possédât que des matériaux insufllsants, Jost se mit avec 
ardeur à ce travail gigantesque. Il a le grand mérite d'avoir 
fourni à ses successeurs un fll conducteur pour se diriger dans 
l'immense labyrinthe de l'histoire juive. 

Jost fut amené à écrire l'histoire des Juifs par les attaques vio- 
lentes de Ruhs et de ses disciples. Aux mensonges volon- 
taires ou involontaires de ces pamphlétaires, il tenait à opposer 
des faits certains. Son principal but était de prouver qu'en 
tout temps les Juifs s'étaient montrés citoyens paisibles et fidè- 
les sujets. S'ils s'étaient révoltés contre les empereurs romains 
et avaient soutenu vaillamment la lutte, c'est qu'ils y avaient été 
poussés par un groupe d'hommes fougueux et passionnés, les 
zélateurs. Mais il serait inique de rendre la nation entière res- 
ponsable de la faute de quelques-uns. En général, les Juifs 
furent de braves gens qui ne tuèrent jamais d'enfants chrér 


JOST ET SON HISTOIRE. 375, 

tiens. et ne. méritèrent nullement les accusations dont on les; 
poursuivait. Seuls les Pharisiens, ainsi que leurs petits-neveux ; 
les rabbins, encoururent vraiment des reproches, se montrant 
imbus de superstitions et de préjugés. C'est là le ton de This- 
toire de Jost. Il voulait répondre à la fois aux détracteurs et 
aux admirateurs du judaïsme. 

On peut reprocher à l'œuvre de Jost de manquer d'élévation, 
de chaleur et d'impartialité; Tauteur ne voit les choses que par le 
petit côté. Il rendit, pourtant, par son Histoire^ un service consi- 
dérable à ses coreligionnaires. II étendit le domaine des connais- 
sances de ses contemporains et limita avec précision, pour les 
événements de l'histoire des Juifs, le temps et l'espace. Ce point 
important avait été négligé ou inexactement indiqué par ses pré- 
décesseurs chrétiens, y compris Basnage. De plus, il appela l'at- 
tention sur des sources, inconnues pour la plupart, qu'il ne sut 
peut-être pas suffisamment utiliser, mais qui furent mieux étu- 
diées plus tard. 

Mais l'ouvrage de Jost présente un défaut capital : il expose 
l'histoire des Juifs dans des récits secs, presque arides, lui donne 
un caractère mesquin et lui enlève ce prestigieux éclat qu'elle eut 
toujours, même aux yeuxdes chrétiens impartiaux. Il émiette en 
tout petits fragments cet admirable drame héroïque de plusieurs 
milliers d'années. Entre les anciens Israélites^ aïeux et contem- 
porains des Prophètes et des auteurs des psaumes^ et les Jui/s^ 
disciples des rabbins, 11 creuse unabime artiflciel,et il les montre 
tellement distincts les uns des autres qu'ils paraissent n'avoir 
aucun lien de parenté entre eux. Jost ne voit dans l'histoire qu'une 
suite d'accidents, d'événements amenés par le hasard et indépen- 
dants de toute loi. 

Les imperfections de l'œuvre de Jost proviennent, en partie, de 
ce que l'auteur ne s'était pas assez sérieusement préparé à cette 
tâches Pourtant, les documents ne manquaient pas. Mais il fallait 
savoir les découvrir, il fallait aussi pouvoir distinguer les par- 
celles d'or disséminées dans une énorme quantité de minerai sans 
valeur. Jost n'en fut pas capable. 

Ces qualités de critique sagace et avisé qui manquaient à Jost, 
deux savants galiciens les possédaient alors à ua^ haut degré. 


376 HISTOIRE DES JUIFS. 

Krochmal et Rapoport surent découvrir et mettre en œuvre de 
nombreux matériaux, d'où ils tirèrent des informations précieu&es 
pour i*histoire des Juifs. Leurs recherches eurent encore un autre 
avantage, elles encouragèrent plusieurs autres savants à entrer 
dans celte voie et suscitèrent entre eux une émulation féconde. 
Aussi sufQt-il d'une trentaine d'années pour faire surgir le passé 
du judaïsme des décombres que les siècles avaient accumulés sur 
lui et pour le montrer dans son brillant éclat. Krochmal et Rapo- 
port furent les fondateurs d'une nouvelle école, qu'on peut appeler 
l'école galicienne. 

Nachman Krochmal (né à Brody en 1785 et mort à Tarnopol en 
1840) rappelait, par son amour pour la science et son esprit cri- 
tique, le savant Azaria di Rossi, qui vivait au xvi« siècle. Marié à 
quatorze ans, il s*établit à Zolkiev, où dominait encore, dans ren- 
seignement talmudique, la méthode polonaise. Mais, en secret^ il 
étudiait ardemment la Mttérature hébraïque et lisait même des 
ouvrages de philosophie allemande, surtout ceux de Kant. Ces 
livres avaient pour lui l'attrait du fruit défendu, car les ultra- 
orthodoxes et les Hassidim de Pologne interdisaient avec la der- 
nière rigueur toute autre étude que celle duTalmud et delaCabbale. 
Il amassait ainsi dans son esprit, à c6té de ses vastes connais- 
sances talmudiques, des notions d'autres sciences, battant en 
brèche l'autorité du Talmud. Mais Krochmal n'était pas fait pour 
la lutte. De santé débile, il était très timide et évitait avec soin 
tout ce qui pouvait troubler sa tranquillité. 

Pourtant, en rase campagne, là où il n'avait pas à craindre 
d'oreilles indiscrètes, il ouvrait les trésors de son savoir à quelques 
initiés. Ses disciples^ familiarisés avec le Talmud et habitués, 
par conséquent, à deviner les plus obscures allusions, le compre- 
naient a demi-mot. Du reste, ses recherches comme son enseigne- 
ment furtif se distinguaient par une grande clarté. L'étude de la 
philosophie allemande avait imposé à son esprit une sévère disci- 
pline et l'avait habitué à une rigoureuse logique. 

Krochmal se croyait des aptitudes toutes spéciales pour la phi- 
losophie, bien qu'il n'eût produit rien d'original dans ce domaine. 
Mais il sut émettre des considérations philosophiques très profondes 
sur rhistoire, en général, et particulièrement sur Thistoire juive» 


SALOMON RAPOPORT. 377 

Il indiqua la manière d^utiliser l*immense compilation talmudique 
au profit de Tbistoire et de mettre en lumière des détails à peine 
perceptibles ou des traits a moitié effacés. Sans doute, les 
résultats de ses rechercbes n'offrent pas toujours une certitude 
absolue. Mais, grâce à son esprit sagace et à sa passion pour ce 
genre de travaux, il ne se trompa pas souvent. De plus, il inspira 
Tamour de ces recherches à ses disciples et les accoutuma à 
l'emploi de sa méthode. Bientôt, sa réputation s'étendit au delà des 
frontières de son pays, et la communauté de Berlin, malgré son 
antipathie pour les Polonais, rappela comme rabbin. C'est qu*il 
était considéré comme un des principaux représentants de la 
science juive de cette époque et comptait en Allemagne de nom- 
breux admirateurs. 

Parmi les élèves de Krocbmal, le plus doué et le plus brillant 
fut sans contredit Salomon-Juda Rapoport (né à Lemberg en 1790 
et mort à Prague en 1867). Le disciple éclipsa même le maître. 
€*est que Rapoport eut, dès le début, le courage de publier ses 
découvertes, sans se laisser intimider par les menaces des 
obscurants ; il ne cessa d'opposer une flère vaillance à leurs 
attaques plus ou moins dissimulées. D'une affabilité sédui- 
sante, d'une humeur toujours souriante, spirituel sans la moin- 
dre méchanceté, Rapoport était partout accueilli avec une 
profonde sympathie. De bonne heure il sacrifia en partie l'étude 
du Talmud à la science et a la poésie. Il se sentait surtout 
attiré vers l'histoire juive, et le premier il Qt connaître 
quelques-uns des principaux représentants de l'esprit juif. Il 
écrivit, en effet, coup sur coup (1829-1831) la biographie de plu- 
sieurs personnages historiques, sur lesquels il répandit une vive 
lumière, et fit ainsi mieux comprendre le judaïsme et son histoire 
intérieure. 

Bien que Rapoport ne fût que l'élève de Krocbmal, c'est pour- 
tant à lui qu'on peut attribuer l'honneur du mouvement scienti- 
Tique qui se développa si amplement dans le judaïsme. Le fleuve 
qui s'étend largement sous le ciel, transporte des navires et, 
en débordant, fertilise les terres voisines, a certainement plus 
d'importance que la source d'où part un petit cours d'eau cou- 
lant, à demi caché, sous le feuillage. Connu au loin par ses tra- 


37a HISTOIRE DES JUIFS. 

vaux, Rapoport fut nommé rabbin de Tarnopol et, peu après, 
grand rabbin de Prague. 

Sur ces entrefaites éclata en France, comme un coup de ton- 
nerre en un ciel serein, la Révolution de 1830. Cet événement, 
qui survint d*une façon tout à fait imprévue, apporta de nouvelles 
améliorations à la situation des Juifs. Sous les rois Louis XVIII et 
Charles X, les Juifs de France, quoique proclamés parla Constitu- 
tion les égaux des autres citoyens, ne jouissaient pourtant pas, dans 
la pratique, d'une vraie égalité. Bien que leur nombre eût triplé 
depuis la Révolution de 1789 et qu'ils se fussent montrés dignes, 
sous tous les rapports, de la liberté qu'on leur avait accordée, 
aucun d'eux ne fut nommé à un emploi de l'État pendant le règne 
des rois légitimes. Un autre motif d'infériorité, pour eux, fut 
l'article de la Charte qui déclarait le catholicisme religion d'État. 
Ils eurent donc le droit de saluer joyeusement les journées de 
Juillet. Dès le début du règne de Louis-Philippe, la Chambre des 
députés, qui voulait a faire de la Charte une vérité », songea à 
effacer toute trace d'inégalité existant encore entre les Chrétiens 
et les Juifs. Sur la proposition d'un député, Viennet, elle raya de 
la Constitution l'article reconnaissant une religion d'État et mit 
également les traitements des ministres du culte Israélite à la 
charge de l'État (décembre 1830). 

Cependant, la Chambre des pairs, dont bien des membres 
étaient encore des esprits rétrogrades, montra quelque hésitation 
à voter le projet de loi adopté par les députés. Mérilhou, le 
ministre de la Justice, fut obligé d'intervenir énergiquement 
en faveur de ce projet. H insista surtout sur l'importance et la 
valeur du judaïsme. « Lorsqu'un culte, disait-il, réunit le dou- 
ble caractère d'une longue durée dans ses croyances et d'un 
nombre considérable de sectateurs, lorsqu'il est pratiqué dans 
toutes les régions du monde civilisé, il est impossible de lui 
refuser pour ses ministres ce salaire public qui n'est autre chose 
que le signe du respect de la société civile pour toutes les 
croyances religieuses. Toutes ces conditions, vous le savez, 
appartiennent à la religion hébraïque. Son berceau a précédé 
celui du christianisme. Les persécutions souffertes pendant tant 
de siècles par les disciples de Moïse attestent la puissance de 



LA RÉVOLUTION DE 1830. 378 

leurs croyances ; et, parmi ses sectateurs, figurent un nombre 
immense de Français qui, comme tous les autres, participent 
aux charges publiques et remplissent tous les devoirs de la 
société. » 

D'autres orateurs parlèrent encore, à la Chambre des pairs, en 
faveur des Juifs. Il faut citer notamment le comte Portails, rap- 
porteur du projet de loi, qui prononça un long discours sur le 
judaïsme et nomma quelques-unes de ses illustrations, Philon 
a pour les temps les plus reculés », Maïmonide « pour des époques 
plus récentes, et, pour les derniers siècles, ce sage Mendelssohn 
que TAllemagne philosophe se plaisait à comparer à Platon ». 
Rien que Tamiral Verhuell combattit ce projet, il fut adopté le 
!•' février 1831 par 57 voix contre 32. Le 8 février, Louis- 
Philippe ratifia cet article de la loi déclarant que « les ministres 
du culte Israélite recevront des traitements du trésor public ». 
Ainsi disparut la dernière inégalité légale qui distinguait encore 
les Juifs des Chrétiens. Par un décret du 22 mars 1831, le gouver- 
nement décida que les frais d'entretien de TÉcole centrale rabbi- 
nique de Metz, dont les statuts avaient été approuvés par le 
ministre de Tlntérieur en août 1829, seraient également payés en 
partie par TÉtat. 

A cette même époque, on proposa au Sénat de Francfort de ne 
plus limiter le nombre des mariages juifs dans la ville. Sur quatre- 
vingt-dix membres, les deux tiers s*y opposèrent. Dans plusieurs 
villes d'Allemagne, à la nouvelle des journées de Juillet, la popu- 
lace se rua contre les Juifs, et la bourgeoisie laissa tranquille- 
ment faire. Cette conduite indigne, qui révolta tous les gens de 
cœur, suscita aux Juifs un défenseur énergique, Gabriel Riesser, 
qui continua la lutte jusqu'au triomphe définitif de la cause 
qu'il soutenait. 

Gabriel Riesser (1806-1860) était le fils de Lazare Riesser, un 
des partisans des réformes à Hambourg, et le petit-fils du rabbin 
orthodoxe Raphaël Kohn. Indifférent aux pratiques religieuses du 
judaïsme, il combattit pour la dignité et l'honneur de ses coreli- 
gionnaires. Avec une âpre éloquence il flétrit la conduite des gou- 
vernements allemands, leur reprochant de ne refuser aux Juifs 
les droits civils que pour les pousser au baptême et, par consé- 


380 HISTOIRE DES JUIFS. 

quent, à l'hypocrisie et au parjure. « Car, disait-il, nul homme 
raisonnable ne peut estimer une religion dont les adeptes doivent 
lui apparaître forcément comme de vils courtiers, qui, à l'exemple 
d'agents matrimoniaux faisant appel à la cupidité pour pousser à 
un mariage sans amour, font luire des avantages matériels aux 
yeux de gens sans foi pour les exciter a se faire chrétiens. » 

Riesser ne ménageait pas plus les Juifs. Il 8*élevait avec une 
généreuse colère contre les lâches qui cachaient leur origine, ou 
achetaient leur liberté civile au prix d'une apostasie, ou livraient 
leurs enfants à l'Église sous prétexte de leur rendre la vie plus facile, 
a L*honneur exige, déclarait-il, que ceux mêmes qui éprouvent une 
sincère sympathie pour l'Église ne se séparent pas de leur com- 
munauté avant que le but ne soit atteint, avant que le palladium 
de la liberté ne soit également conquis pour les Juifs. » II recom* 
mandait la création de sociétés travaillant activement à Téman- 
cipation des Juifs, et il engageait tous ceux qui partageaient ses 
sentiments, fussent-ils chrétiens, a entrer dans ces sociétés. Il 
estimait, en effet, que tout honnête homme, à quelque confession 
qu'il appartienne, a pour devoir d'aider à délivrer des opprimés. 
Le succès répondit à ses efforts : partout on s'unit pour contri- 
buer à obtenir l'émancipation des Juifs. Il annonça, du reste, 
le triomphe définitif de la liberté avec une telle assurance que 
ses paroles firent pénétrer la conviction dans tous les cœurs. 

Il survint, à ce moment, quelques événements qui semblèrent 
donner raison aux prédictions de Riesser. Pour la première 
fois, uu grand mouvement d'opinion se produisit en 1830, parmi 
les chrétiens anglais, pour faire disparaître toutes les incapacités 
civiles et politiques des Juifs, et, à la Chambre des communes, les 
principaux députés se déclarèrent favorables à ce mouvement. 
Fait plus imprévu, dans la Hesse électorale les Juifs furent entiè- 
rement et complètement émancipés (29 octobre 1833). Cet exemple 
était alors unique en Allemagne. 

Encouragé par ces événements, Riesser lutta plus ardemment 
encore pour le triomphe de la cause à laquelle il avait voué sa 
vie. iMais il n'admettait pas que, pour obtenir leur égalité, les 
Juifs dussent imposer le moindre sacrifice à leur conscience. Les 
gouvernements et les États leur demandaient d'abandonner ce 


LËOPOLD ZUNZ. 381 

qu'ils appelaient leurs préjugés, c'est-à-dire Tobservance des 
prescriptions talmudiques et la croyance à la venue du Messie. 
Bien des Juifs se soumirent avec empressement à ces exigences, 
se vantant même de leur trahison. Riesser flétrissait de telles 
lâchetés avec une vigoureuse énergie. Par sa lutte contre les 
Paulus, les Edouard Meyer, les Pfitzer et les Slreckfuss^ tous 
adversaires des Juifs en môme temps qu*ennemis de la liberté, il 
réussit à faire inscrire la question juive sur le programme libéral. 
La jeune Allemagne et tous les amis du progrès furent alors 
obligés de réclamer la liberté religieuse et Tégalité de tous les 
Allemands. Mais liiesser mérita surtout la reconnaissance des 
Juifs pour avoir réveillé en eux le sentiment de la dignité et leur 
avoir inspiré le courage d*avouer hautement la confession à 
laquelle ils appartenaient. 

Un contemporain de Riesser travailla également, mais par 
d*autres voies, à donner à ses coreligionnaires la conscience de leur 
valeur. Zunz, un des principaux membres de la a Société pour la 
science juive s, était convaincu que la connaissance de leur passé 
donnerait aux Juifs cette assurance et cette fierté qui leur faisaient 
parfois défaut. Dans le journal de la Société dont il faisait partie, 
il avait déjà publié d'importants travaux et montré les résultats 
sérieux qu'on pouvait obtenir en remontant aux sources. En 1832, 
dans un ouvrage intitulé Die GottesdienstlicJien Vortràffe, ou 
« Les conférences synagogales », il indique comment Tinstitution 
de la lecture d'extraits de la Bible, et surtout du Pentateuque, est 
née, s'est développée, modiliée, et a repris un nouvel essor. Son 
but, dans ce livre, est de prouver que les Juifs, pendant le moyen 
âge, ne furent pas une horde grossière, sans instruction et sans 
moralité, comme le prétendent leurs ennemis, mais cultivèrent 
la science et produisirent des œuvres d'un grand mérite. 

Le livre de Zunz, un peu aride, mais très riche en informa- 
tions, fut le premier ouvrage juif de cette époque qui fût accueilli 
favorablement par la science allemande. Il répandit une vive 
lumière sur une quantité de faits ignorés ou mal connus. Outre 
sa valeur propre, il eut le mérite de provoquer des recherches 
fécondes dans ce domaine particulier du judaïsme. Dans la pensée 
de Zunz, ce travail devait aider à faire proclamer Témanclpation 


• ■ 


Y. 


1 

1 


382 HISTOIRE DES JUIFS. 

dé ses coreiigioQDaires et introduire des réformes dans le culte. 
Ce qui est certain, c*est qu*il contribua au relèvement de la 
science juive. 

Cette science ne tarda pas à avoir de nouveaux organes. Le 
plus important, rédigé en hébreu, fut fondé par Samuel-Loeb 
Goldberg, de Tarnopol, et s*appelait Kérém Eéméi ou a Vigne 
précieuse ». Pendant dix ans, ce recueil publia de très intéres- 
santes études sur les questions les plus variées, mais principale- 
ment sur l*histoire. On n y trouve plus, comme dans un autre 
organe, plus ancien, appelé Bikkourè Ittim ou <c Prémices des 
temps », ces essais ou jeux poétiques où des amateurs s'efforcent 
de mettre en vers hébreux des extraits de Racine, de Schiller et 
même d*Anacréon. Dans le Kérim Héméd, on s'applique surtout à 
produire au jour les trésors cachés du judaïsme. Avec un zèle 
louable et un remarquable désintéressement, des hommes de tout 
âge y rivalisent d'ardeur pour enrichir la science de leurs décou- 
vertes. C'est l'école galicienne qui fournit à cet organe le plus 
grand nombre de ses rédacteurs, dont le principal est sans con- 
tredit Salomon Rapoport. Encouragé par l'exemple de ce dernier, 
Krochmal aussi s'enhardit à publier sous son nom quelques 
chapitres de son Encyclopédie. L'Allemagne juive n'est repré- 
sentée au Kérém Héméd que par deux rédacteurs, mais tous 
deux de haute valeur, Zunz et Michel Sachs. 

A ce petit groupe de savants vinrent bientôt se joindre quelques 
recrues de Tltalie, pays qui, pendant de longs siècles, n'avait 
joué qu'un rôle très elTacé dans l'histoire juive. On peut nommer, 
entre autres, Reggio, de Gorilz, le rabbin Ghirondi, de Padoue, 
Almanzi, le médecin Samuel Vita délia Volta, de Mantoue, et sur- 
tout Luzzalto. 

David Luzzatto (né â Trieste en 1800 et mort à Padoue en 1865) 
se distinguait surtout par sa science profonde de la langue et de 
la grammaire hébraïques, par son amour passionné pour la 
poésie et par la finesse et la parfaite sûreté de son goût. 
Appelé à occuper une chaire de professeur au « Collège rabbi- 
nique » de Padoue, que le gouvernement autrichien venait de 
fonder, il s'adonna avec ardeur à l'élude du texte biblique, dont il 
s'efforçait de pénétrer le sens exact. 


DAVID LUZZATTO. 383 

Son activité ne se limita pas aux seuls travaux exégétiques. 
A l'exemple de Rapoporl, il entreprit des recherches historiques. 
Par suite de la dispersion des Juifs et de leurs tristes pérégrina- 
tions, les plus belles œuvres de Tépoque hispano-française avaient 
disparu. Luzzatto s'imposa la tâche difficile de les retrouver; le 
succès couronna ses efTorts. On sait que, lors dçs expulsions d'Es- 
pagne et de France, les malheureux exilés s'étaient dirigés en 
partie vers l'Italie et y avaient transporté la plupart de leurs tré- 
sors littéraires. Par crainte de l'Inquisition, ou les avait tous ca- 
chés. D'importSTnts ouvrages imprimés, sortis des imprimeries 
mêmes de l'Italie, étaient devenus d'une extrême rareté. Avec une 
infatigable ardeur et une pénétrante sagacité, Luzzatto s'appliqua 
et réussit à les découvrir. En faisant connaître le contenu de ces 
ouvrages, il éclaira d'un jour nouveau les annales des Juifs du 
moyen âge et montra cette période de l'histoire avec son vrai 
caractère et sa véritable signification. Ce fut lui qui, par ses 
recherches, révéla aux savants les origines de la poésie néo- 
hébraïque, qui était arrivée à son apogée avec Juda Hallévi. Ce fu- 
rent également ses travaux qui montrèrent pour la première fois, 
dans tout son éclat, l'activité intellectuelle des Juifs d'Espagne. 
Jusqu'à son dernier souffle, Luzzatto resta un infatigable pionnier 
de la science juive. 

A côté du Kérém Eéméd, écrit en hébreu, parurent d'autres 
organes rédigés dans la langue du pays, et qui, outre les diverses 
questions du jour, traitaient aussi des sujets scientifiques. Tels 
étaient VIsraelUisches Predigt-und'Schul-'Magazin (1834-1836), 
la Wissenschafïliche Zeitschrift fiir judische Théologie (1835- 
1847), d'Abraham Geiger, la Eébrew Xeview, fondée à Londres 
(1835) par le rabbin portugais Raphall, la Zeitung des Juden^ 
iàums, fondée en 1837 par L. Philippson. Tous ces journaux s'ap- 
pliquaient surtout à mettre en lumière les péripéties de l'his- 
toire juive. Mais ils ne songeaient pas à faire ressortir les 
doctrines du judaïsme, qui ont, en quelque sorte, imposé aux 
Juifs une place à part dans l'humanité et leur ont valu leur long 
martyre. Cette vérité si importante fut principalement développée 
par le médecin Salomon-Louis Sleinheim. 

Steinhcim (né à Altona en 1790 et mort à Zurich en 1866)| 


384 HISTOIRE DES JUIFS. 

qu^une étroite amitié liait à Gabriel Riesser, était un esprit d'une 
vigueur et d'une profondeur remarquables. Plus clairement encore 
que Bernays, il comprit que les Juifs ont une grande et difficile 
mission à remplir et que leurs doctrines comme leur destinée 
correspondent à cette mission. Mais Steiuheim n'était pas seule* 
ment un profond penseur, il écrivait avec élégance et savait pré- 
senter ses idées sous une forme attrayante. Eût-il été doué d'un 
plus grand talent poétique, il ressemblerait fort au poète-philosophe 
Juda Hallévi. Son premier ouvrage, intitulé a Chants d'Obadia 
ben Amos en exil », n*a pas une grande valeur poétique, mais 
contient déjà des pensées élevées. 

Dans ce livre, un sage juif d'Egypte, Obadia, révèle à son fils, 
au temps des Ptolémées, les vicissitudes qui feront le peuple juif 
à la fois si grand et si misérable. « C'est par la volonté expresse 
de la Providence qu'une faible nation, chargée de travailler au 
salut de l'humanité, sera persécutée, traquée, maltraitée par des 
millions d'ennemis et pendant des milliers d'années, et survivra 
à tous ces malheurs. Autrefois, nos aïeux ont reçu pour eux et 
pour leurs descendants la consécration comme prêtres. » 

Toi-même, peuple élu, qui vivras éternellement, 

Toi, dont les membres sont dispersés parmi les nations. 

Tu es le prêtre et tu es la victime, 

Tu es un témoin ensanglanté de Jôhova. 

Jugés de ce point de vue élevé, le passé comme l'avenir d'Israël 
apparurent à Steinheim dans leur magnifique réalité. Dès lors, la 
destinée de ce peuple ne présentait plus aucune obscurité, aucune 
énigme. Si les Juifs furent dispersés à travers tous les pays, s'ils 
eurent à subir tant d'humiliations et tant de souffrances, ce fut 
pour répandre la connaissance du Dieu Un et enseigner aux 
hommes une noble et généreuse morale. Cette conception n'était 
pas tout à fait nouvelle, elle est largement développée dans le 
second Isaïe. 

Une chose pourtant semblait étrange à Steinheim, c'était la cou- 
pable faiblesse qu'il rencontrait chez ses coreligionnaires d'Aile* 
magne. L'éloignement manifesté alors par tant de Juifs pour leur 
culte, leur manque de confiance dans l'avenir de leur religion, leur 


SALOMON STEINHEIM. 385 

dédain pour la race dont ils étaient issus, la trahison dont ils se 
rendaient journellement coupables à regard de leurs croyances 
lui apparaissaient comme autant de signes précurseurs de la dis- 
parition prochaine du judaïsme. Afln de remédier à cette triste 
situation, il écrivit un ouvrage, destiné principalement à la jeu- 
nesse, où il exposa ses vues sur la signiflcation et la valeur du 
judaïsme. Déjà dans ses a Chants d*Obadia », il avait exprimé les 
craintes que lui inspirait Tétat d'esprit de ses contemporains juifs, 
ce Je ne redoute pas, fait-il dire à son héros, les temps de souf- 
frances 'communes, car, alors, ceux qui souffrent ensemble res- 
tent unis comme les bœufs accouplés sous le même joug. Les 
temps de complète liberté ne m*effraient non plus. Ce qui me 
paraît dangereux, c'est la période où les lois restrictives commen- 
cent à être appliquées avec modération sans être complètement 
abolies, où la liberté est promise, mais n'a pas encore été accor- 
dée. Pendant cette période, l'abandon des traditions de nos aïeux 
semble offrir des avantages, et le désir des jouissances matérielles 
fait oublier ce qui est éternel. » Il s'était également prononcé très 
sévèrement à l'égard des renégats. 

Dans le nouvel ouvrage qu'il publia (1835) et qu'il appela c La 
Révélation d'après la doctrine de la Synagogue», il se proposait 
surtout d'instruire. Il y soumet les enseignements du judaïsme à 
un examen rigoureux et arrive à cette conclusion qu'ils méri- 
tent l'admiration de tous les hommes et donnent satisfaction à 
la conscience. Après avoir montré que toi|s les penseurs juifs se 
sont efforcés de prouver que les principes du judaïsme s'accordent 
avec les idées émises par la philosophie sur le monde supé- 
rieur, Steinheim s'étonne qu'on croie nécessaire de démontrer que 
la religion juive est conforme à la raison. Selon lui, en effet, la 
religion la plus conforme à la raison est le paganisme, dans ses 
diverses phases, le paganisme dont la morale est si déplorable, 
où c( les brigands, les voleurs, les adultères, tous les criminels 
pouvaient trouver leurs modèles dans les dieux et les demi- 
dieux ». Et si le christianisme continue à répudier ses élé- 
ments juifs, comme le lui conseillent Schleiermacher, Hegel et 
leurs disciples, il s'abaissera également au rang du paganisme. 
L'amour et la haine représentés par Ahriman et Ormuzd, ou bien 

v 25 


386 HISTOIRE DES JUIFS. 

par le Christ et SataU, l'éterDité de la matière, Tinéluctable fata- 
lité à laquelle Thomme lui-même est soumis, tels sont les pria- 
cipes de la religion naturelle. 

A cette conception païenne le judaïsme oppose un Dieu per- 
sonnel, complètement distinct et indépendant de la nature, qui est 
Un et ne se divise pas en deux principes contraires, qui a créé le 
monde sans le secours d'aucune matière préexistante. La religion 
juive admet aussi la liberté de Thomme, qui, par conséquent, 
devient responsable de ses actes. Ce sont là des vérités qu*on 
n'aurait pas connues par la raison si elles n'avaient pas été révé- 
lées sur le Sinaï. Mais ces vérités sont si évidentes que la raison 
est obligée de les accepter, comme elle accepte la réalité de cer- 
tains phénomènes, quoiqu'elle en ignore les lois. On voit donc 
que le judaïsme forme un vigoureux contraste, non seulement 
avec les religions mythologiques, mais aussi, sous certains rap- 
ports, avec le christianisme. Telles sont les idées exposées par 
Steinheim dans sa « Révélation ». Bien que plusieurs de ses hy- 
pothèses et des conclusions qu'il en tire soulèvent de fortes objec- 
tions, on doit pourtant reconnaître qu'aucun écrivain, avant lui, 
n'eut une intelligence aussi nette des principes du judaïsme. 

On pouvait espérer que, grâce à tous ces travaux scientifiques, 
grâce aussi aux rapports plus fréquents et plus cordiaux des Juifs 
avec les Chrétiens, le rajeunissement du judaïsme se réaliserait 
sans lutte et sans violentes discussions. Les communautés s*habi- 
tuaient, en effet, de plus en plus à confier les fonctions rabbini- 
ques à des jeunes gens cultivés, qui prêchaient dans la langue 
nationale et s'efforçaient de donner au culte plus de dignité et 
d'attrait. Ceux qui, jusqu'alors, avaient résisté à toute innovation 
semblaient s'être résignés à certaines modifications et avoir dé- 
posé les armes. Mais le calme n'était qu'apparent. L'opposition 
entre les partisans et les adversaires des réformes éclata brus- 
quement avec une grande vivacité. Le signal de la lutte fut donné 
par deux hommes, jeunes tous deux, qui avaient fréquenté en- 
semble la même Université et s'y étaient liés d'amitié, Abraham 
Geiger et Samson-Raphaël Hirsch. Tous deux étaient remarqua- 
blement doués, mais par leurs idées, leurs tendances et leur tem- 
pérament, ils formaient ensemble un contraste complet. Geiger 


ABRAHAM GEIGER. 387 

était d'humeur gaie, d'espril vif, très sociable, avec une intel- 
ligence ouverte aux diverses sciences. Hirsch était plus sérieux, 
très renfermé, d'esprit étroit. 

Geiger (né a Francfort-sur-le-Mein en 1810 et mort à Berlin en 
1875), issu d*une famille de rabbins, se montra ennemi acharné 
du Talmud et du judaïsme rabbinique et combattit avec passion 
en faveur des réformes. Il commença la lutte par la fondation de 
sa Wissenschaftliche Zeitschrift fur jûdische Théologie (1835). 
Ce journal prit, dès le début, des allures révolutionnaires. Avec 
une présomption naïve, il s'érigea en juge suprême de la religion 
juive et de ses chefs, distribuant gravement le blâme et Téloge. 
Par contre, il partit vaillamment en guerre aussi bien contre les 
adversaires des Juifs que contre les Juifs mêmes qui, par faiblesse, 
voyaient encore dans le christianisme Tidéal des religions. Il eut 
aussi le mérite de remettre en lumière des épisodes et des per- 
sonnages de l'histoire juive qui étaient oubliés ou insuffisamment 
connus, et de faire œuvre de vulgarisation en publiant, sous une 
forme accessible au public, les résultats de certaines recherches 
scientifiques. Par la chaleur de ses plaidoyers et l'impétuosité 
de ses attaques, cet organe agita fortement les milieux juifs et 
imprima une vigoureuse impulsion aux travaux des savants. Le 
temps n'est pas encore arrivé où l'on puisse affirmer avec cer- 
titude si son action fut heureuse ou nuisible pour le judaïsme 
de l'Allemagne. 

Un reproche grave qu'on peut cependant adresser à la Wissen- 
schaftliche Zeitschrift, c'est d'avoir propagé cette erreur que le 
judaïsme est, en quelque sorte, une théologie, c'est-à-dire un 
ensemble de dogmes, et d'avoir voulu métamorphoser les rab- 
bins en prêtres. Geiger ne cultiva pas la science juive pour elle- 
même; il chercha surtout à s'en servir pour dépouiller le judaïsme 
de tout ce qui fait son originalité. Il déploya pourtant un 
véritable courage en flétrissant la conduite de ces financiers et 
de ces prétendus « éclairés d qui, sans conviction, embrassaient le 
christianisme, et en ridiculisant les familles juives qui, dans leurs 
maisons, singeaient les usages chrétiens. Mais, d'un autre côté, en 
déclarant la guerre à d'anciennes coutumes et à de vénérables 
traditions, en formant de la prédication et des prières dans la 


388 HISTOIRE DES JUIFS. 

langue nationale le centre du culte et en faisant du rabbin un 
simple directeur de conscience, il affaiblit le judaïsme et, sans 
le vouloir, provoqua des apostasies. 

Contre ces innovations s'éleva énergiquement Samson-Raphaël 
Uirsch (né à Hambourg en 1812 et mort à Francfort en 1888). Sous 
le pseudonyme de Ben Ouziel, il publia (1836) « Dix-neuf lettres 
sur le judaïsme», où il proteste contre les réformes, les déclare 
injustiflables et injustifiées et proclame la nécessité de main- 
tenir à la religion juive sa forme primitive jusque dans les moin- 
dres détails. Geiger et Hirsch furent les champions vaillants et 
passionnés de deux principes opposés, ils commencèrent une 
lutte qui n'est pas encore terminée de nos jours. Car aujourd'hui 
encore, la plupart des grandes villes de l'Allemagne ont une com- 
munauté orthodoxe et une communauté réformée. 

Dans les autres pays, il ne se produisit pas de conflit de ce genre. 
C'est qu'en Allemagne, les gouvernements mirent tant de lenteur 
et tant de mauvaise volonté à supprimer les anciennes lois res- 
trictives et à proclamer l'égalité des Juifs, que ceux-ci furent 
amenés, en partie, à voir dans leurs croyances un insurmontable 
obstacle à leur émancipation et à vouloir les sacrifier. 

Pendant que bien des Juifs se trouvaient à l'étroit dans le 
judaïsme ou désiraient pour leur culte plus d'éclat et de pompe, 
des Chrétiens en admiraient la simplicité et la belle austérité. 
Deux savants chrétiens surtout, émerveillés que les Juifs, malgré 
leurs maux sans nombre, eussent produit des œuvres poétiques 
originales jusque dans les temps modernes, essayèrent d'éveiller 
l'intérêt de leurs coreligionnaires pour la poésie néo-hébraïque et 
de leur en faire comprendre la valeur. L'un d'eux, Franz Delitzsch, 
publia r « Histoire de la poésie néo-hébraïque » (1), et l'autre, 
Adam Martinet, la a Chrestomathic hébraïque » (2). Tous les 
deux exprimèrent leur admiration pour la persistance de la force 
créatrice de l'esprit juif, qui s'était ainsi maintenue à travers les 
siècles en dépit des plus atroces persécutions, et ils en conclu- 
rent à la mission divine des Juifs. « Personne ne peut nier, disait 


(1) Geschichte der neu-hebràischen Poésie, Leipzig, 1836. 

(2) Hebràische Chrestomathie, Bamberg, 1837. 


DELITZSCH ET MARTINET. 389 

Delitzsch,quele peuple juif est le plus admirable de tous les peu- 
ples et que son histoire et sa littérature méritent la première 
place après celles de l'Église. La poésie forme une grande partie de 
cette immense littérature et est la plus fidèle image des divers 
états d*àme de ce peuple. L'Orient exilé dans TOccident et exha- 
lant d*amères plaintes sur son exil, telle est la source de la poésie 
juive. » Martinet, après avoir déclaré <c qu'il voulait connaître la 
hauteur, la profondeur et la largeur de Tesprit juif de notre temps 
par les trésors de la littérature juive même», ajoutait qu*il était 
heureux d*avoir découvert, dans cette littérature, des mor- 
ceaux animés d'un large souffle et d'une émotion intense. Par 
ses « Morceaux choisis » il se proposait, comme il dit, « de 
lier en un bouquet odoriférant les brillantes fleurs orien- 
tales qui avaient poussé sur le sol de TOecident et qui méri- 
tent Tadmiration des connaisseurs d. 


CHAPITRE XVII 


UNE ACCUSATION DE MEURTRE RITUEL A DAMAS 

(1840-1848) 

Le conflit violent qui avait éclaté en Allemagne, parmi les 
Juifs, entre ceux qui professaient un attachement excessif à tous 
les vieux usages et les contempteurs du passé, les lâches déser- 
tions, qui devenaient de plus en plus nombreuses, avaient éveillé 
des craintes sérieuses, dans quelques esprits, sur l'avenir même 
du judaïsme. Un poète original, Joël Jacoby, qui, un peu plus 
tard, se Qt baptiser, s'adressait dans les termes suivants à ses 
coreligionnaires : « Ton corps est fatigué, ô mon peuple, et ton 
esprit épuisé. C'est pourquoi, je t'apporte un cercueil et je t'offre 
une tombe. » Geiger aussi, dans son journal, faisait entendre ces 
plaintes douloureuses : « 11 est rompu le lien qui, autrefois^ rat- 
tachait les unes aux autres les diverses communautés, et elles ne 


390 . HISTOIRE DES JUIFS. 

sont plus unies qu'en apparence. » Ces réflexions si désespérées 
étaient heureusement trop pessimistes. Un incident survint à ce 
moment qui prouva combien était encore puissant le sentiment de 
solidarité qui reliait entre eux les Juifs des divers pays et par 
quelle solide force de cohésion ils étaient encore retenus ensemble, 
peut-être à leur insu. Devant la menace d*un outrage qu'on vou- 
lait infliger à Thonneur du judaïsme, tous oublièrent leurs divi- 
sions, leurs tendances particulières, leur nationalité, pour faire 
front à Tennemi ; les plus hardis réformateurs et les orthodoxes 
les plus endurcis se donnèrent la main pour s'associer dans 
une défense commune. Chose plus remarquable! Cet « incident 
juif », si peu important à Torigine, devint un incident diplo- 
matique qui s'imposa à Tattention de plusieurs gouverne- 
ments européens et de la Turquie, et provoqua Tintervention de 
l'autocrate de toutes les Russies, Nicolas P% aussi bien que celle 
de la grande république américaine. 

Cet incident, qui naquit à Damas et causa, à la Qn, la mort de 
plusieurs Juifs, fut soulevé par un Italien naturalisé Français, 
Ralti-Menton, individu sans scrupule et sans conscience, par un 
renégat chrétien qui avait coiffé le turban, Hanna Bachari-bey, et 
par plusieurs autres coquins. Mais avant d'exposer les faits mêmes, 
il sera utile de dire quelques mots de la situation politique de TEu- 
rope et de la Turquie. 

Méhémet Âli, pacha d'Egypte, après de brillantes victoires rem- 
portées sur le sultan Mahmoud, son suzerain, lui avait enlevé 
toute la Syrie avec la Palestine. Louis-Philippe soutenait Méhémet 
Ali; d'autres puissances se montraient favorables à la Turquie. 
Après la mort de Mahmoud et l'avènement au trône (en juillet 1839) 
de son fils Abd-ul-Medjid, jeune homme de dix-sept ans, la situa- 
tion se compliqua encore plus. La question d'Orient entra dans 
une phase critique. La Russie appuya ouvertement la Turquie, et 
la France continua à encourager le conquérant égyptien. L'Au- 
triche et TAngleterre étaient indécises. Par suite des rapports 
amicaux existant entre Méhémet Ali et le gouvernement de Louis- 
Philippe, les chrétiens de la Syrie et de la Palestine, opprimés 
jusqu'alors par la Turquie, osèrent de nouveau lever la tète. De 
persécutés qu'ils avaient été, les ecclésiastiques et les moines de 


MEURTRE DU PERE THOMAS. 391 

tout ordre, conflants dans la protection de la France, devinrent 
persécuteurs. 

A Damas, qui avait une population de près de 20,000 habitants, 
disparut un jour (5 février 1840) le gardien d'un couvent de 
capucins, le père Thomas, originaire de la Sardaigne, avec son 
domestique. Ce moine, qui s'occupait de médecine, était très 
connu dans les quartiers juif et musulman aussi bien que 
dans le quartier chrétien. Sa disparition subite causa une 
vive émotion. Nul ne savait ce qu'il était devenu. Le bruit 
courait que, quelques jours auparavant, il avait eu une vio- 
lente altercation avec un muletier turc, qui l'avait entendu blas- 
phémer Mahomet et aurait dit : « Ce chien de chrétien ne mourra 
que de ma main ! » 

Ratti-Menton, alors consul de France à Damas, s'empressa d'ou- 
vrir une enquête. Comme plusieurs Juifs avaient déclaré que, 
la veille de sa disparition, le père Thomas avait été vu dans le 
quartier juif, les moines firent diriger immédiatement les rocher* 
ches de ce côté. Le consul, abandonnant toute autre piste^ accusa 
les Juifs d'avoir tué le père Thomas, quoiqu'il n'en eût pas la 
moindre preuve. Afin de complaire à Ratti-Menlon, le gouverneur 
de Damas, Schérif-pacha, lui laissa toute latitude pour persécuter 
les Juifs et les traiter à sa guise. Les accusateurs se prévalaient 
surtout des paroles d'une sorte de visionnaire affirmant que le 
meurtre avait été commis dans le quartier juif, dans telle et telle 
maison. 

On eut vite fait de dresser l'acte d'accusation : les Juifs ont 
assassiné le père Thomas et son domestique pour se servir de leur 
sang à la fête de Pâque. Plusieurs Juifs furent arrêtés et conduits 
devant Ratti-Menton. En présence du consul, un malheureux bar- 
bier, pris de peur, se troubla. Mais il nia énergiquement qu'il eût 
participé à ce meurtre, ou même qu'il sût quelque chose à ce sujet. 
Il n en fut pas moins livré entre les mains des autorités turques 
comme fortement suspect. Schérif-pacha lui fit donner la baston- 
nade et le soumit encore à d'autres tortures. En prison, sous l'in- 
fluence d'un détenu qu'on lui avait donné comme compagnon pour 
lui arracher des aveux, et qui lui faisait craindre de nouveaux 
supplices s'il ne nommait pas les coupables, il dénonça sept des 


392 HISTOIRE DES JUIFS. 

Juifs les plus riches et les plus considérés de la ville, notamment un 
vieillard de quatre-vingts ans. On les arrêta aussitôt, et, comme ils 
protestaient de leur innocence, on leur infligea les plus cruelles tor- 
tures. Mais en dépit de leurs souffrances, ils persistèrent dans 
leurs protestations. Schérif-pacha eut alors recours à un supplice 
nouveau. Plus de soixante enfants, de trois à six ans, furent 
arrachés à leurs parents, enfermés dans une chambre et privés 
de nourriture, afln que les mères, par pitié pour leurs enfants, 
se décidassent à faire connaître les meurtriers. Tout fut inutile. 

Voulant à toute force trouver le cadavre du père Thomas dans 
le quartier juif, Schérif-pacha y pénétra le 18 février avec une 
troupe de soldats et démolit de fond en comble la maison d'un des 
accusés. Là encore, ses recherches furent vaines. Un jeune 
homme juif, auquel la crainte avait fermé la bouche jusque-là, se 
rendit alors auprès du gouverneur pour témoigner qu'il avait vu 
le père Thomas entrer dans le magasin d'un Turc quelques heures 
avant sa disparition. Au lieu de tenir coiAfipte de ce renseignement, 
Schérif-pacha fit rouer ce jeune homme de coups avec une telle 
violence que peu après le malheureux rendit le dernier soupir. 

Sur ces entrefaites, on trouva un fragment d*os et un morceau 
d*étofTe. On conclut que Tos provenait d'un corps humain et que 
rétoffô était la barrette du moine. On prétendait donc posséder 
enfin des preuves manifestes que le meurtre avait été commis par 
les Juifs. Aussitôt, les sept inculpés durent subir un nouvel inter- 
rogatoire et de nouvelles tortures. L'un d'eux, Joseph Laniado, 
un vieillard, succomba; un second. Moïse Aboulafla, pour 
échapper enfin à ces douloureuses épreuves, se fit musulman. 
Les autres, vaincus par les souffrances, avouèrent tout ce qu'on 
leur suggérait ; ils préféraient une mort rapide aux terribles 
supplices qu'on leur infligeait. 

Ces aveux ne suffisaient pas au consul français. Il voulait des 
preuves plus convaincantes, par exemple la bouteille remplie du 
sang de la victime et d'autres objets analogues. On continua donc 
de torturer les malheureux prisonniers, qui, voyant Tinutilité de 
leurs mensonges, revinrent sur leurs premiers aveux. Irrité de 
l'insuccès de ses efforts, Ratti-Menton fit arrêter de nouveaux 
Juifs, entre autres une des familles les plus considérée3 de 


AGISSEMENTS DE RATTI-MENTON 393 

Damas, la famille Farhi. Les trois rabbins de la communauté, 
qui avaient déjà été incarcérés une première fois, furent de nou- 
veau soumis à la torture, mais persistèrent à nier énergiquement 
le crime qu'on imputait aux Juifs. 

Ému de compassion pour les victimes de cette odieuse machi- 
nation, le consul d'Autriche, Merlato, dont un des protégés juifs, 
Picciotto^ avait été également inculpé dans cette affaire, s'éleva 
avec indignation contre ces traitements barbares. Sa courageuse 
protestation lui suscita d'implacables ennemis. Il ne pouvait plus 
sortir de sa maison sans être suivi d'espions. Afin de surexciter 
également le fanatisme des Musulmans contre les Juifs, Ratti- 
Henton fit traduire en arabe un libelle venimeux que lui 
avaient remis les moines et qui affirmait que le Talmud pres- 
crit aux Juifs de se servir du sang d'enfants chrétiens et de 
souiller les hosties. Cet ouvrage fut répandu dans la popu- 
lation turque par les soins de Schérif-pacha. Celui-ci fit aussi 
amener isolément devant lui chacun des trois rabbins dé- 
tenus et leur enjoignit, sous menace de mort, de traduire en 
arabe, exactement et sans la moindre altération, quelques- 
uns des passages incriminés du Talmud. A la fin, Ratti-Menton 
conclut expressément à la culpabilité des Juifs emprisonnés, 
et Schérif-pacha écrivit à Méhémet Ali, son maître, pour lui 
demander l'autorisation de faire exécuter les meurtriers du père 
Thomas. 

Vers la même époque, une autre accusation de meurtre rituel 
fut dirigée contre les Juifs dans File de Rhodes. Ou trouva 
pendu un jeune garçon de dix ans, fils d'un paysan grec, et 
immédiatement les chrétiens répandirent le bruit que les Juifs 
ravalent tué. Les consuls européens invitèrent alors le gouver- 
neur turc de File, Youssoufl-pacha, à ouvrir une enquête rigou- 
reuse contre la population juive. Cette double accusation, à Damas 
et dans Ule de Rhodes, produisit une certaine agitation en Syrie 
et dans la Turquie. A Djabar, près de Damas, la populace se rua 
dans la synagogue, la pilla et déchira les rouleaux de la Loi. 
A Beyrouth, les Juifs n'échappèrent aux mauvais traitements que 
grâce à l'intervention des consuls de Hollande et de Prusse. Les 
troubles s'étendirent jusqu'à Smyrne. 


4 


394 HISTOIRE DES JUIFS. 

Par une coïncidence au moins étrange, dans la Prusdé rhénane 
aussi, à Juliers, on imputa, en mars 1840, un meurtre rituel à un 
Juif. Une tillelte chrétienne de neuf ans raconta qu*un Juif ravait 
saisie et lui avait donné un coup de couteau dans le ventre. Son 
petit frère de six ans confirma son accusation. Dans un autre in- 
terrogatoire, ces enfants ajoutèrent même qu*à leurs cris un 
vieillard était accouru et que le Juif l'avait lue. Après une en- 
quête minutieuse, on put établir que les enfants mentaient. 
L'homme censé assassiné était en vie, et au bas-ventre où la 
petite fille disait avoir été blessée, elle ou une autre personne 
avait mis tout simplement un peu de sang. D*après un bruit men- 
tionné dans le rapport du procureur du Roi, ces enfants auraient 
été poussés par deux chrétiens de Dusseldorf à porter ces accusa- 
tions contre le Juif. Le tribunal proclama naturellement l'inno- 
cence de l'inculpé. 

Mais si la vérité put être rapidement découverte dans la Prusse 
rhénane, il n'en alla pas de même à Damas et à Rhodes. Là, l'in- 
fâme calomnie du meurtre rituel se trouva enveloppée de tant 
d'autres mensonges qu'il devint très difficile de débrouiller cet 
écheveau, si habilement enchevêtré, et que les esprits les plus 
impartiaux étaient hésitants. Vainement ces malheureux implo- 
raient l'intervention de leurs coreligionnaires d'Europe. Le fana- 
tisme religieux, la haine du Juif, les passions politiques se 
réunissaient pour empêcher qu'on tentât sérieusement de faire la 
lumière. Les moines, d'un côté, et Ratti-Menton, de Tautre, en- 
voyaient des rapports aux journaux de France et d'autres pays, 
où ils présentaient l'alTaire sous un tel jour que la culpabilité des 
Juifs semblait absolument certaine. 

Devant cette explosion de fanatisme qui menaçait de s*étendre 
d*Asie en Europe, devant le cri de douleur poussé par les infor- 
tunés martyrs de Damas, le sentiment de solidarité juive se 
réveilla avec une généreuse ardeur. En France, Adolphe Crémieux, 
qui était alors déjà un avocat célèbre, intervint le premier auprès 
du gouvernement français. Convaincu que les Juifs d'Orient, pas 
plus que ceux des autres pays, ne se servent de sang, et que ses 
coreligionnaires de Damas étaient victimes d'une effroyable ca- 
lomnie^ peut-être d'une intrigue ourdie avec une infernale habi- 


LES JUIFS D'EUROPE ET L'AFFAIRE DE DAMAS. 395 

leté/il demanda au minisire des AiTaires étrangères de mettre fin 
aux agissements de Ratti-Menton (7 avril). En même temps il pro- 
testa publiquement, avec une véhémente éloquence, contre les 
mensonges répandus en France sur cette affaire. 

Chez les Juifs d*Angleterre aussi^ les tortures infligées à leurs 
malheureux coreligionnaires de Damas soulevèrent un mouvement 
d*énergique réprobation. Dans ce pays, les Juifs occupaient alors 
une situation très satisfaisante. La cause de l*émancipation n'était 
pas encore complètement gagnée, mais, parleur activité, leur in- 
telligence et leur probité, ils avaient acquis l'estime et la considé- 
ration de leurs concitoyens. Du reste, ils n'étaient plus soumis 
qu'à de très rares lois d'exception. Jusque vers 1830, ils n'avaient 
pu remplir de fonctions municipales ou politiques parce que, pour 
ces fonctions, il fallait prêter serment sur TÉvangile en disant : 
a Foi de bon chrétien .» Mais l'opinion publique était pour eux. Déjà 
en 1830, ils pouvaient obtenir le droit de bourgeoisie dans la Qté 
de Londres en prêtant simplement le serment sur l'Ancien Testa- 
ment, et sans prononcer les mots a foi de bon chrétien ». En 1832, 
r «Acte de Réforme », sans les rendre éligibles, leur avait pour- 
tant accordé le droit de suffrage. L'année suivante, on leur avait 
ouvert l'accès des fonctions d'avocat [barrister), et, en 1835, celui 
des fonctions de shérif. Cette même année, les électeurs d'un 
quartier de Londres avaient nommé David Salomons leur repré- 
sentant à la cour des aldermen de cette ville. Son élection 
avait été annulée parce que, pour cette dignité, il fallait encore 
prêter le serment chrétien. Mais on sentait que l'époque n'était 
pas éloignée où ce serment serait aboli totalement pour les Juifs 
et où toutes les fonctions et même le Parlement leur seraient 
rendus accessibles. 

Telle était, en 1840^ la situation des Juifs d'Angleterre. Dès qu'ils 
apprirent les événements de Damas, les plus considérés d'entre 
eux, le baron Nathaniel de Rothschild, Moscs Monteflore, Salo- 
mons, les frères Goldschmid et d'autres encore décidèrent (27 avril) 
de faire une démarche auprès du gouvernement anglais en faveur 
de leurs malheureux coreligionnaires. Crémieux, qui avait assisté 
à leurs délibérations, à Londres, s'entendit avec eux pour voir 
le roi Louis-Philippe le même jour où ils se rendraient auprès de 


396 HISTOIRE DES JUIFS. 

lord PalmerstoD, ministre des Affaires étrangères de TAngleterre. 
Cette démarche eut lieu le 1«<' mai. 

Louis-Philippe accueillit Crémieux avec affabilité, mais ne 
répondit que d'une façon évasive : « Vous savez, dit-il, que ma 
protection et ma bienveillance n*ont jamais manqué à vos récla- 
mations. J'ignore les événements dont vous me parlez. Mais, s'il 
est sur un point quelconque des Juifs malheureux qui réclament 
la protection de mon gouvernement et que mon gouvernement 
puisse quelque chose, je répondrai a votre vœu. » Lord Palmerston, 
au contraire,* promit a la délégation juive d'inviter l'ambassadeur 
anglais à Constantinople et le consul anglais d'Alexandrie à in- 
tervenir avec fermeté en faveur des Juifs de Damas. Enfin, d'un 
troisième côté, on travailla efficacement à faire cesser les agisse- 
ments de Ratti-Menton. On sait que le consul d'Autriche à 
Damas, Merlato, avait protesté dès l'origine contre les traitements 
inhumains infligés aux inculpés et défendu qu'on soumit à la tor- 
ture Picciotto, protégé autrichien, qui avait été également jeté en 
prison. Afin de justifier sa conduite, il avait envoyé à son chef, 
consul général à Alexandrie, un rapport détaillé où il présentait 
cette affaire sous son vrai jour. Le consul général transmit ce 
document au prince de Mettcrnich, à Vienne, avec son approba* 
tion. Le ministre autrichien, quoique ennemi de toute publicité, 
fit pourtant connaître par de nombreux journaux le rôle odieux 
joué par Ratti-Menton dans ce drame. Il réussit ainsi à modifier 
l'opinion publique, favorable d'abord aux accusateurs, et dès lors 
on pouvait espérer que la cause de la justice triompherait. 

D'ailleurs, les Juifs d'Europe se sentaient encouragés dans leurs 
démarches par un premier succès qu'ils venaient de remporter à 
Constantinople. Sur leurs instances, les représentants des puis- 
sances européennes avaient demandé au Sultan et obtenu la revi- 
sion du procès des Juifs de l'île de Rhodes. Nathaniel de Roth- 
schild s'était rendu lui-même dans la capitale de la Turquie pour 
joindre ses efforts à ceux des ambassadeurs. A la suite de ces 
démarches, Abd-ul-Medjid avait décidé, par le firman du 
27 juillet 1840, que la population grecque déléguerait trois pri- 
mats à Constantinople et la communauté juive trois de ses 
administrateurs pour discuter contradictoirement l'accusation de 


MÉHÉMET ALI ET L'AFFAIRE DE DAMAS. 397 

meurtre devant un tribunal spéciaL Après de longs débats, le 
tribunal reconnut rinnocence des Juifs inculpés et les fit remettre 
en liberté. 

Méhémet Ali se montra moins prompt à faire justice. des calom- 
nies de Damas. Il avait bien promis au consul autrichien, Laurin, 
dès le commencement d'avril, d'arracher les victimes juives à 
leurs persécuteurs. Mais le consul général français soutenait 
Ratti-Menton, son subordonné, et le vice-roi d'Egypte avait trop 
besoin de la France pour oser mécontenter le représentant de 
ce pays. Sur le conseil de Laurin, la communauté juive d'Alexan- 
drie fit remettre à Méhémet Ali une adresse éloquente, où elle 
disait, entre autres, que « la religion juive existe depuis plus de 
quatre mille ans. Depuis quatre mille ans, pourrait-on trouver 
dans les annales des institutions religieuses des Israélites un seul 
mot qui pût servir de prétexte à une semblable infamie? Honte, 
honte éternelle à celui qui pourrait le croire!... Altesse, nous ne 
demandons pas la pitié pour nos coreligionnaires, nous récla- 
mons la justice. » Le prince de Metternich envoya également au 
souverain d'Egypte une lettre pressante, qui produisit un heu- 
reux effet. 

Ébranlé par toutes ces démarches, Méhémet AU se décida à 
demander la formation d'un tribunal composé des consuls d'Au- 
triche, d'Angleterre, de Russie et de Prusse, pour juger à nouveau 
le procès d'après les lois européennes. II autorisa ce tribunal à 
envoyer à Damas une commission chargée d'entendre les témoins, 
et ordonna à Schérif-pacha de cesser provisoirement toute nou- 
velle poursuite contre les Juifs. On pouvait donc légitimement 
espérer que la vérité serait enfin mise au jour quand, par suite 
d'une nouvelle intervention de la France, particulièrement sur la 
demande de Thiers, alors président du conseil des ministres, 
Méhémet Ali revint sur sa décision. 

Mais les Juifs d'Europe, qui avaient pris en main la cause de 
leurs coreligionnaires de Damas en face de l'opinion publique et 
auprès des diverses puissances, ne se laissèrent pas arrêter dans 
leur œuvre de défense. Tous sans exception, aussi bien ceux qui 
avaient rompu avec les pratiques religieuses du judaïsme, comme 
Achille Fould, de Paris, que les ultra-orthodoxes, comme Hirsch 


398 HISTOIRE DES JUIFS. 

Lefhren, d'Amsterdam, unirent leurs eiïorts pour faire proclamer 
Finnocence des martyrs de Damas. A la Chambre des députés, 
à Paris, Achille Fould interpella Thiers et le harcela avec tant 
d'insistance que celui-ci dut recourir, pour lui répondre, à des 
faux-fuyants et à des mensonges (2 juin). Fould fut appuyé, 
dans son interpellation, par deux de ses collègues chrétiens, le 
comte Delaborde et Isambert. 

Dans la vivacité de ses ripostes, Thiers se laissa même entraîner 
à parler avec une certaine malveillance des Juifs. « Ils ont soulevé 
un véritable orage, disait-il, dans toute TEurope, se sont adressés 
à toules les chancelleries et ont prouvé qu'ils n'ont pas aussi peu 
d'influence qu'on le croit. » 11 aurait pourtant dû trouver naturel 
qu'ils réunissent leurs forces en face de la coalition cléricale qui, 
en France, en Italie et en Belgique, s'efforçait d'égarer l'opinion 
publique sur cette affaire de Damas et de représenter les Juifs de 
tous les pays comme des hommes capables de tous les crimes. En 
Italie, la censure défendait la publication de tout document ten- 
dant à démontrer l'innocence des Juifs de Damas et à incriminer 
Ralti-Menton. Un journal français ayant adjuré tous les convertis 
juifs de déclarer sur leur âme et conscience si, oui ou non, la 
littérature juive contient quelque chose qui puisse faire croire à 
la réalité du meurtre imputé à leurs anciens coreligionnaires de 
Damas, ou s'ils savaient que jamais un Juif eût commis un tel 
crime, plusieurs renégats juifs exerçant des fonctions ecclé- 
siastiques parmi les protestants, entre autres Auguste Neander, 
Tauteur bien connu d'une histoire de l'Église, affirmèrent haute- 
ment rinnoccnce des Juifs. Parmi les catholiques, un seul eut ce 
courage, l'abbé Veith, prédicateur de la cour à Vienne; les abbés 
Drach, Liebermann et Ratisbonne, comme s'ils avaient obéi à un 
ordre, gardèrent le silence. 

C'était donc une nécessité pour les Juifs, devant les efforts de 
leurs ennemis, de se grouper en un faisceau compact pour tenir 
en échec cette nouvelle tentative de persécution. Leurs coreli- 
gionnaires de Damas, Beyrouth, Alexandrie et Constantinople ne 
cessaient de supplier la famille Rothschild, Moses Montefiore, 
Crémieux et Hirsch Lehren de leur venir en aide, et leur affir- 
maient qu'on n'obtiendrait de résultat que par des démarches 


CRÉMIEUX ET MONTEFIORE EN ORIENT. 399 

directes auprès de Méhémct Ali. C*est alors que le Consistoire 
central des Israélites de France délégua Crémieux à Alexan- 
drie. Avant de partir pour TÉgyptei Crémieux se rendit à 
Londres. 

Dans cette ville, un comité résolut également d'envoyer un 
délégué en Egypte : il choisit Honteflore. Celui-ci devait partir 
avec Crémieux pour « représenter à la cour du pacha d'Egypte les 
Juirs d'Angleterre et défendre leurs frères persécutés en Orient». 
Ce comité ouvrit aussi une souscription pour recueillir l'argent 
nécessaire aux recherches qu'on voulait entreprendre en vue de 
découvrir le cadavre du père Thomas ou son véritable meurtrier. 
Enfin, pour donner plus d'autorité morale à son délégué, il fit provo- 
quer au Parlement un débat en faveur des Juifs de Damas. Ce fut 
Robert Peel qui en pritl'initiativeà la Chambre des communes. A la 
séance du 22 juin, il dit « qu'il avait été prié de dire quelques mots 
à la Chambre par des personnes du caractère le plus élevé, appar- 
tenant à la religion juive, qui ont fait à la Chambre l'honneur de 
croire qu'une simple mention des faits suffirait pour ouvrir la 
voie aux idées justes et libérales ». Après avoir ensuite expose les 
événements de Damas, il demanda à lord Palmerston d'intervenir 
au nom du gouvernement anglais pour mettre fin à ces cruautés, 
et il termina ainsi : a C'est une protection qui est due à une grande 
portion de la société anglaise, aux Juifs qui, dans tous les pays 
où ils ont vécu, se sont toujours concilié l'estime générale. » A 
la question de Peel, lord Palmerston répondit : « ...A la première 
nouvelle de ces faits, j'ai immédiatement enjoint au colonel 
Ilodges, consul général a Alexandrie, d'appeler sur eux l'attention 
du pacha, de lui représenter l'effet que produiraient en Europe de 
semblables atrocités, et de le presser, dans son propre intérêt, 
de faire des enquêtes qui pussent faire découvrir les vrais cou- 
pables, mais de protéger les innocents et de leur faire réparation. » 

Le lendemain de cette séance, les membres les plus influents 
de la communauté juive de Londres se réunirent pour délibérer 
une dernière fois sur la mission confiée à Monlefiore. On put voir, 
à cette occasion, quelle idée élevée les Juifs anglais avaient du 
rôle qu'ils devaient remplir à l'égard de leurs coreligionnaires 
opprimés et à quels sacrifices ils étaient prêts pour accomplir 


400 HISTOIRE DES JUIFS. 

dignement leurs devoirs de solidarité. Un des assistants, Barnard 
van Owen, parla dans cette réunion avec une généreuse élo- 
quence. « En ce moment, disait-il, la persécution ne sévit que 
dans une seule ville de TÂsie. Mais qui peut affirmer qu'elle ne 
s*étendra pas plus loin, si nous ne nous décidons pas à démas- 
quer les perfides agissements de nos ennemis et à prouver que 
ces terribles accusations ne sont pas vraies, ne peuvent pas être 
vraies, parce que non seulement elles sont contraires à la réalité, 
mais aussi aux principes fondamentaux de notre religion ? » Van 
Owen ajoutait que bien des Juifs avaient jugé qu*il était indigne 
d'eux de s'abaisser a réfuter des mensonges aussi odieux, et que 
lui-même avait également partagé leur avis. Mais en voyant qu'en 
France même, du moins dans certains milieux, on avait ajouté 
foi à ces accusations, il avait pensé qu'il était nécessaire de 
réfuter cette calomnie, quelque ridicule qu'elle parût. À la fln, l'as- 
semblée confirma le choix qui avait été fait de MonteQore comme 
délégué des Juifs anglais. 

Avant de s'embarquer pour l'Orient, sir Moses Monteflore fut 
reçu en audience par la reine Victoria, qui le félicita de la mis- 
sion si noble qu'il avait acceptée et mil à sa disposition un vais- 
seau de l'Etat pour le conduire hors des eaux du canal. Salomon 
Herschel, grand rabbin de Londres, lui écrivit pour appeler la 
bénédiction divine sur sa généreuse entreprise et proclamer 
encore une fois publiquement « qu'aucun rite religieux voulant 
du sang humain n'a jamais existé ni n'existe parmi les Israéli- 
tes ». Après avoir rappelé qu'avant lui, son père et plusieurs de 
ses aïeux avaient déjà rempli les fonctions de rabbin dans les 
plus grandes communautés et que, par conséquent, personne 
n'était peut-être mieux au courant que lui des lois, coutumes et 
usages des Juifs^ il ajoutait : « Je suis très avancé en âge; sur la 
terre je n'ai rien à espérer, mais je dois m'attendre à paraître 
bientôt devant le juge suprême de l'univers, le Dieu d'Israël, qui, 
sur le mont Sinaï, a proclamé ces doctrines : Tu ne tueras point ; 
tu ne proféreras pas en vain le nom du Seigneur. Je connais 
toute ma responsabilité et je l'assume sans équivoque ni restric- 
tion mentale ; je m'associe au serment terrible prêté, il y a 
deux cents ans, par le savant et pieux rabbin Manassé ben Israël... 


REUNION AU MANSION-HOUSE 401 

Je jure par le Dieu Très-Haut, Créateur du ciel et de la terre, que 
jusqu'à ce jour je n*ai jamais vu établi un usage tel que remploi 
du sang humain dans le rite religieux chez le peuple d*Israël; 
les Juifs n'observent aucune coutume semblable, en vertu d'aucun 
précepte divin de la loi, d'aucune ordonnance ou institution des 
rabbins, et je soutiens que jamais les Israélites n'ont commis ni 
cherché à commettre aucun crime semblable, du moins que je 
sache soit par tradition, soit par l'ouvrage d'un aqteur juif. » 
David Meldola, rabbin de la communauté portugaise de Londres, 
s'associa au serment de Herschel. De telles déclarations, qui pou- 
vaient paraître superflues, étaient devenues nécessaires en pré- 
sence de Todieuse campagne de mensonges menée par le parti 
clérical de certains pays contre les Juifs. 

Mais si en France, en Italie et en Allemagne, quelques journaux 
semblaient croire à la culpabilité des accusés de Damas, l'Angle- 
terre ne cessa de protester avec la plus énergique persévérance 
contre les atrocités dont ils étaient victimes. Ne se contentant 
pas des déclarations faites a la tribune de la Chambre des com- 
munes, un groupe important de commerçants, de banquiers et 
de membres du Parlement, au nombre de deux cent dix, de- 
mandèrent au lord maire de Londres d'organiser une réunion 
publique au Mansion-House, pour exprimer l'indignation des 
Anglais contre les persécuteurs des Juifs de TOrient. Cette réunion, 
qui fut très nombreuse et très brillante, eut lieu le 3 juillet. A 
l'ouverture de la séance, le président s'exprima en ces termes : 
ec Les Juifs de Damas méritent la même considération que ceux qui 
demeurent parmi nous, en Angleterre. Or, ceux-ci, je me permets 
de le déclarer hautement ici, manifestent certainement autant de 
zèle que nos autres concitoyens pour soutenir toutes les œuvres 
philanthropiques, venir en aide aux faibles et aux nécessiteux, 
protéger les orphelins, encourager les sciences et les lettres; ils 
ne limitent pas leurs bienfaits à leurs coreligionnaires, mais les 
étendent à tous ceux qui demandent leur appui, sans distinction 
de culte. » D'autres orateurs, même des ecclésiastiques, parlèrent 
encore dans ce sens. O'Connel, le fameux agitateur irlandais, 
ajouta seulement ces mots : « Après ces nombreux témoignages 
proclamant la haute valeur morale des Juifs, quel homme serait 

V. 26 


402 HISTOIRE DES JUIFS. 

assez stupide pour croire qu*ils font usage ae sang humaia dans 
leurs rites?... Je fais appel a tous les Anglais afln quMIs élèvent 
leur voix en faveur des victimes de cette honteuse oppression. « 

Appuyé par son gouvernement, accompagné des vœux sympa- 
thiques de tous ses concitoyens, Monlefiore put entreprendre son 
voyage sous les meilleurs auspices. II n*en fut pas de même pour 
Crémieux. Les ministres français voyaient son départ pour Damas 
d'un œil défavorable et auraient voulu y mettre obstacle. Thiers, 
le président du Conseil, ne pouvait se décider à renier l'agent 
français à Damas, qui avait pris une si malheureuse part à toute 
cette affaire. Il fit a ce sujet, à la Chambre des pairS; une décla- 
ration qui produisit une impression pénible, surtout après les 
manifestations si généreuses du Parlement anglais. Du moins 
Crémieux, accompagné du savant orientaliste Salomon Munk, 
fut-il accueilli avec enthousiasme par les communautés juives de 
toutes les villes de France qu'il eut l'occasion de traverser, à 
Avignon, Nîmes, Carpentras et Marseille. 

Dès que Crémieux et Monteflore furent arrivés a Alexandrie, le 
consul général anglais, Hodgges, s'entremit activement pour 
faire recevoir son compatriote par Méhémet-Ali. L'audience fut 
accordée (6 août). Le pacha d'Egypte accueillit Monteflore avec la 
plus grande bienveillance. Celui-ci remit a Méhémet-Ali une sup- 
plique, au nom de tous les Juifs, pour qu'il fût autorisé à se rendre 
à Damas, avec Crémieux, « y rechercher la vérité, entendre les 
accusés et les témoins, auxquels toute sûreté serait accordée pour 
le présent et dans l'avenir. » Méhémet-Ali, qui voulait être considéré 
en Europe comme un prince juste, aurait sans doute accédé à celte 
demande sans l'intervention de Cochelet, consul général de France, 
qui craignait de laisser dévoiler les agissements de Ratti-Menton. 
Le pacha refusa donc le flrman demandé, sous prétexte qu'une 
partie de la région qu'ils auraient à traverser était troublée et que, 
dans l'intérêt de leur sécurité personnelle, il ne pouvait pas les 
laisser aller à Damas. Toutes les démarches tentées pour faire 
revenir Méhémet-Ali sur sa détermination échouèrent. Les choses 
traînèrent ainsi en longueur pendant trois semaines. 

Voyant que le vice-roi d'Egypte était fermement résolu à les 
empêcher d'aller ouvrir une enquête à Damas, Monteflore et Cré- 


MISE EN LIBERTE DES ACCUSÉS DE DAMAS. 403 

mieux lui demandèreat la mise en liberté immédiate des malheu- 
reux inculpés, détenus depuis six mois. Celte supplique fut 
recommandée à Mchémet-Âli par tous les consuls européens, sauf 
celui de France, et par le consul des États-Unis d'Amérique. Mais 
avant que cette requête lui fût remise, le vice-roi d'Égyple, 
par une résolution toute spontanée, ou peut-être pour ne pas 
paraître céder à la pression des représentants des puissances 
étrangères, fil savoir qu'il accordait la liberté des prisonniers et 
autorisait le retour de ceux qui avaient pris la fuite. 

Le lendemain, en lisant la traduction du firman accordé par 
Mébémet-Ali, Crémieux vit avec surprise qu*il y était question de 
GRACIER les prisonniers. Comme cette expression cbangeait com- 
plètement la nature de Tacte de justice obtenu du vice-roi, 
il se hâta de retourner auprès de lui et lui fit comprendre 
que le mot grâce laisserait supposer que les accusés étaient cou- 
pables. Avec un bienveillant empressement, Méhémet-Ali rem- 
plaça ce terme par les mots que lui proposait Crémieux : « Nous 
ordonnons, dit Méhémet-Ali dans ce firman, que tous ceux des 
Juifs qui ont été emprisonnés soient mis en liberté. Pour ceux 
d'entre eux qui auraient abandonné leurs foyers, je veux que la 
plus grande sécurité leur permette d'y rentrer... Nous ordonnons 
que vous preniez toutes les mesures pour qu'aucun d'eux ne 
devienne l'objet d'aucun mauvais traitement. » 

Aussitôt que l'ordre de Méhémet-Ali fut parvenu à Damas, 
Schérif-pacha remit les détenus juifs en liberté. Malheureuse- 
ment, quatre des prisonniers avaient succombé aux tortures, et 
des neuf survivants sept étaient estropiés des suites des supplices 
qu'on leur avait infligés. Devant la prison s'étaient réunis tous 
les Juifs de Damas et un grand nombre de Turcs pour accompa- 
gner les martyrs jusqu'à la synagogue et s'associer à leur 
bonheur. On put voir, dans cette circonstance, que les plus consi- 
dérés des Musulmans n'avaient jamais cessé d'éprouver la plus 
vive sympathie pour les victimes des moines et de Hatti-Menton. 

Mais Crémieux et Montefiore ne considéraient pas encore leur 
tâche comme terminée. Afin d'empêcher autant que possible le 
retour de Todieuse accusation du meurtre rituel, ils croyaient 
nécessaire de faire proclamer par le sultan qu'une telle accusa- 


404 HISTOIRE DES JUIFS. 

tion était une calomnie. Dans ce but, Monteflore se rendit à 
Constanlinople, où il fut reçu en audience par le sultan (28 octo- 
bre). Sur sa demande, Abd-ul-Medjid lui accorda un flrman où il 
déclarait u qu'après un examen approfondi des livres religieux 
des Hébreux, il a été démontré qu'il est absolument défendu aux 
Juifs de faire usage non seulement du sang humain, mais même 
du sang d*animaux. Il s'ensuit conséquemment de cette défense 
que les charges portées contre eux et leur culte ne sont que des 
calomnies, d Et il ajoutait : a Nous voulons que... la nation 
juive possède les mêmes avantages et jouisse des mêmes privilè- 
ges que ceux qui sont accordés aux autres nations soumises à 
notre autorité. » Ce firman est du 6 novembre 1840. 

Crémieux exerça son activité sur un autre terrain. L'affaire de 
Damas avait eu, au moins, cette conséquence heureuse de mettre 
en contact plus intime les Juifs d'Europe et ceux d'Orient. Ceux-ci 
avaient remarqué avec admiration combien leurs frères des pays 
européens avaient su acquérir d'influence et de considération 
auprès des ministres et des princes par leur dignité de caractère, 
leur culture et leur loyauté. Crémieux résolut de profller de 
celte impression pour essayer d'arracher une partie des Juifs 
d'Orient à leur ignorance et à leurs misères en créant des écoles. 
Afin d'intéresser les Juifs d'Egypte à cette création, Munk leur 
adressa un appel en hébreu et en arabe où il montrait la brillante 
situation que leurs ancêtres avaient occupée autrefois dans ce 
pays et l'état d'abaissement dans lequel ils se trouvaient, eux» 
et qui était dû à leur profonde ignorance. A la suite de cet appel, 
les Juifs du Caire fondèrent une école de garçons et une école de 
filles, qui furent appelées « écoles Crémieux ». Comme la com- 
munauté se déclarait impuissante a les soutenir par ses seules 
ressources, Crémieux promit de leur faire envoyer d'Europe des 
subsides annuels. Munk obtint, malgré l'opposition de quelques 
Rabbanites intolérants, qu'on admit également dans ces écoles les 
enfants de la communauté caraïte, qui comptait alors au Caire 
environ cent âmes. 

Entraîné par le mouvement provoqué en Egypte en faveur de 
l'instruction et du progrès, Moïse Fresco, hakham baschi ou 
grand-rabbin de Constantinople, adressa une circulaire aux Juifs 


SALOMON MUNK. 405 

de Turquie pour les inviter à se conformer au vœu du sultan en 
s*babituant à parler le turc. Cette circulaire même, écrite dans un 
jargon composé de vieux-espagnol, d'hébreu et de turc, était une 
preuve manifeste de la nécessité, pour les Juifs de Turquie, 
d'apprendre la langue de leur pays. 

La science juive aussi tira profit du voyage des délégués euro- 
péens en Orient. Munk rapporta, en effet, du Caire et d'Alexandrie 
de nombreux documents arabes, qui lui permirent de mettre en 
pleine lumière la brillante période de Thistoire des Juifs du moyen 
âge sous la domination arabe en Orient et en Occident. 

Salomon Munk (né à Glogau en 1802 et mort à Paris en 1867] 
fut un de ces caractères élevés, tels que Rapoport, Luzzatto, 
Mannheimer, Rlesser, qui illustrèrent le judaïsme dans la pre- 
mière moitié du xix^ siècle. Sa modestie semblait augmenter avec 
rétendue de ses connaissances. Frappé de cécité à la suite de 
minutieux et pénibles déchiffrements de manuscrits arabes, il 
supporta son malheur avec une patience et une sérénité qui exci- 
tèrent Tadmiration des savants de France et d'Allemagne. Esprit 
sagace et méthodique, il acquit une science profonde des litté- 
ratures arabe et hébraïque, à l'élude desquelles il s'était 
particulièrement voué. Sa grande compétence dans le do- 
maine de la littérature arabe, si vaste et si difficile, était hau- 
tement louée par les plus illustres spécialistes. Du reste, en 
Egypte, où il servit d'interprète à Crémieux, on reconnaissait 
qu'il parlait et écrivait l'arabe comme un indigène. Malgré son 
infirmité, il continua à se livrer jusqu'à sa mort à ses travaux 
scientifiques. Son application vigilante, sa pénétration et sa 
remarquable érudition remplacèrent la vue qui lui manquait. On 
lui doit de connaître enfin complètement l'ouvrage philosophique 
de Maïmonide, dont il publia l'original arabe et la traduction fran- 
çaise. Ce fut également lui qui prouva que la philosophie chré- 
tienne du moyen 5ge dérive en partie des philosophies arabe 
et juive. 

A leur retour d'Orient, les deux délégués juifs, qui n'avaient 
pas seulement sauvé plusieurs vies humaines, mais avaient 
défendu le judaïsme tout entier contre la plus infâme des ca- 
lomnies, excitèrent partout, sur leur passage, le plus ardent 


406 HISTOIRE DES JUIFS. 

enthousiasme. Dans toutes les villes qu*ils traversèrent, leurs 
coreligionnaires leur présentèrent des adresses, des diplômes 
sur papier, sur parchemin ou sur soie, des présents de toute 
sorte avec les inscriptions les plus élogieuses. Des pays les 
plus divers ils reçurent d'éloquents témoignages de la recon- 
naissance juive pour leur heureuse inlervention. Crémieux, qui 
était parti le premier, fut accueilli comme un triomphateur à 
Corfou, Venise, Trieste, Vienne, Francfort, Mayence (novembre- 
décembre 1840). Avec une naïvelé vraiment touchante, les rab- 
bins orthodoxes de Prague et de Nicolsbourg, dans leur désir 
de lui manifester leur gratitude, lui adressèrent le diplôme de 
morênou (rabbin), parce que c'était là, à leurs yeux, le titre le 
plus précieux. 

Monteflore, qui s'était arrêté quelque temps à Constantinople 
pour obtenir du sultan un flrman en faveur des Juifs, revint plus 
tard que Crémieux. Il entra en contact avec moins de communau- 
tés que le délégué français, parce qu'il fit la plus grande partie du 
trajet sur mer. Par contre, il fut débordé de lettres, de poésies, 
d'adresses. A Rome, il rendit visite au cardinal Rivarol, le chef 
des capucins, et il obtint de lui la promesse qu'on enlèverait 
de l'église des capucins, à Damas, la pierre tumulaire dont l'in- 
scription attribuait aux Juifs le meurtre du père Thomas. Louis- 
Philippe lui-même, qui avait montré tant de tiédeur dans cette 
affaire de Damas et auquel il fut présenté par l'ambassadeur 
d'Angleterre (20 février 1841), le félicita du succès de sa mission. 
La reine Victoria, en récompense de son dévouement, l'autorisa à 
ajouter à ses armes des supports, accordés seulement aux pairs 
d'Angleterre et aux personnages du plus haut rang, et à porter- 
dans ses armes l'inscription hébraïque : Jérusalem. 


LES REFORMATEURS A HAMBOURG. 407 


CHAPITRE XIX 


ORTHODOXES ET RÉFORMATEURS EN ALLEMAGNE 
SITUATION DES JUIFS D'eUROPE 

(1840-1880) 

MuDk aurait voulu que raffaire de Damas servit d*avertisse- 
ment aux Juifs d*Europe et les convainquit de la nécessité de 
maintenir entre eux une union étroite, pour se défendre plus effi- 
cacement contre les dangers ultérieurs. Son conseil ne fut pas 
suivi, du moins en Allemagne. Dans ce pays, en effet, la lutte recom- 
mença à cette époque avec plus d'àpreté entre les orthodoxes et 
les novateurs. Le parti de la réforme, à Hambourg, avait fait des 
progrès considérables; la jeune génération préférait, eu général, 
le culte digne et imposant du nouveau temple au xofRces bruyants 
des anciennes synagogues. Le temple des novateurs était devenu 
trop petit et on se préoccupait d'en élever un plus grand. Pour 
empocher leurs adversaires de réaliser leur projet, les ortho- 
doxes allèrent porter plainte contre leurs innovations auprès du 
Sénat de la ville. Les querelles des deux partis prirent sur- 
tout un caractère de grande vivacité à Toccasion du nouveau 
Recueil de prières que publièrent les novateurs. Pourtant, dans 
un louable sentiment de conciliation, ceux-ci avaient supprimé, 
dans ce Rituel, tout ce qui, dans Tancienne édition, avait particu- 
lièrement froissé les orthodoxes. Mais, par contre, ils lavaient 
intitulé ce Prières pour les Israélites », comme s'il était destiné à 
tous les Juifs, sans distinction. Cette prétention irrita les par- 
tisans de la tradition. Bernays fit annoncer dans trois synagogues 
(16 octobre 1841} qu'il était interdit à tout Israélite, sous peine 
d'excommunication, de faire usage de ce Rituel. Celte défense, 
rédigée en termes offensants pour les auteurs de ce Recueil 
de prières, provoqua de la part des réformateurs une violente ré- 


408 HISTOIRE DES JUIFS. 

plique. Des deux côtés les passions étaient tellement surexcitées 
que le Sénat crut nécessaire d*intervenir. 

Afin de donner plus d*autorité à l'excommunication qu'il avait 
prononcée contre les novateurs, Bernays demanda à de nombreux 
rabbins et prédicateurs, qu'il supposait partager ses convic- 
tions, de faire connaître leur opinion sur ces innovations. Cette 
consultation révéla le changement important qui s'était pro- 
duit depuis vingt ans dans les idées religieuses des Juifs d'Allema- 
gne. Pendant qu'à l'origine (1818), le parti de la réforme n*avait 
obtenu que l'approbation de trois rabbins, en 1841 Bernays ne fut 
appuyé dans sa campagne contre les réformes que par un seul de 
ses collègues, le rabbin d'Altona, son voisin : douze ou treize rab- 
bins se déclarèrent expressément en faveur des innovations. 
Alors commencèrent les exagérations de la réforme. De jeunes 
rabbins, ou « directeurs de conscience », comme ils se plaisaient 
à s'appeler, se posaient en champions attitrés de la civilisation et 
<lu progrès, péroraient partout avec une présomptueuse sufQsance 
sur la nécessité de modifier le culte public et en imposaient 
tellement par leur assurance que leurs collègues orthodoxes n'es- 
sayaient même pas de les combattre. On eût dit que le judaïsme 
allemand tout entier était définitivement acquis aux réformes. 

II se produisit alors à Hambourg une catastrophe qui fit relé- 
guer à Tarrière-plan la question des réformes religieuses. En 
mai 1842, un terrible incendie détruisit une grande partie de 
la ville. Mais la lutte entre les novateurs et les orthodoxes ne 
cessa pas en Allemagne ; elle reprit sur un autre point, à Franc- 
fort-sur-le-Mein. Dans cette ville, où fut créée la première loge ma- 
çonnique juive et où existait depuis 1806 une école juive, a la Phi- 
lanthropine », dont renseignement s'inspirait d'un esprit très 
libéral, bien des Juifs avaient rompu avec le judaïsme traditionnel. 
Michel Creizenach (1789-1842), professeur de la < Philanthro- 
pine », avait réussi à réunir autour de lui un certain nombre de 
partisans des réformes. Par ses nombreux ouvrages destinés à 
combattre le judaïsme talmudique, il avait inspiré à son petit 
cercle d'amis et d'admirateurs une véritable passion pour les 
innovations et une profonde antipathie pour les anciennes prati- 
ques. Mais, quoique intelligent et foncièrement honnête, Creize- 


GABRIEL RIESSER ET LES REFORMATEURS. 409 

nach était un esprit un peu superficiel, incapable d'exercer une 
action sérleuseé 

Après sa mort, quelques-uns de ses partisans organisèrent 
(en 1842] à Francfort une communauté spéciale, qu'ils appe- 
lèrent <K Société des amis des réformes b. La profession de 
foi qu'ils publièrent à cette occasion montre que leurs idées 
étaient assez confuses sur le but qu'ils voulaient atteindre. Pour 
le Talmud, ils étaient tous d'accord de ne pas le reconnaître 
comme autorité religieuse. Mais la Bible? Ils en acceptaient cer- 
taines parties, en rejetaient d'autres, sans pouvoir expliquer les 
motifs qui guidaient leur choix. A leur avis, la religion mosaïque 
est susceptible d'un perfectionnement continu. Ils déclaraient 
renoncer à toute espérance messianique, a parce qu'ils considé- 
raient leur pays natal comme leur seule patrie ». 

Leur plus vif désir était d'obtenir l'adhésion de Gabriel Riesser, 
qui occupait en Allemagne une situation importante. Bien que 
Riesser eût manifesté à plusieurs reprises son attachement à tous 
les anciens usages, pour ne pas paraître rougir de sa religion, il 
se montra pourtant disposé à adhérer à ce qu'on appelait le « pro- 
gramme de Creizenach d, parce qu'il avait toujours demandé la 
liberté pour tous. Or, ce programme défendait, à ses yeux, le 
principe de la liberté en laissant aux pères de famille la faculté 
de négliger ou de pratiquer la circoncision sur leurs enfants. 
C'était la une innovation hardie qui empêchait bien des personnes 
de se joindre aux a amis des réformes ». Aussi ceux-ci se déci- 
dèrent-ils à effacer de leur programme l'article concernant la cir- 
concision ainsi que la déclaration relative à l'abolition des lois 
alimentaires. Mais leurs concessions mécontentèrent Riesser, qui 
y voyait une sorte de reculade, et il leur retira son appui. Ce 
groupe de réformateurs, se trouvant ainsi privé de son principal 
soutien, ne tarda pas a se dissoudre. 

Cet échec ne découragea nullement ceux qui étaient convaincus 
de la nécessité de substituer à certains usages des formes plus 
compatibles avec la nouvelle situation des Juifs. Seulement ils 
n'étaient pas d'accord sur les modiflcations a apporter au ju- 
daïsme. Les uns ne craignaient pas de demander la suppression 
de lois fondamentales, comme la circoncision, d'autres voulaient 


410 HISTOIRE DES JUIFS. 

seulement donner au culte public un caractère plus digne et plus 
solennel. Pour s'entendre plus facilement sur les réformes à éta- 
blir, on décida de convoquer une assemblée de rabbins. Cette 
réunion eut lieu à Brunswick. Vingt-deux rabbins, presque 
tous du sud et de Touest de TAlIemagne, avaient seuls ré- 
pondu à rappel ; les autres étaient restés prudemment sur la 
réserve. La plupart des membres de ce synode se posèrent en 
adversaires du judaïsme talmudique. Cette assemblée subit, du 
reste, la direction d'un homme qui, malgré ses vastes connais- 
sances talmudiques, manifestait un profond dédain pour le Tal- 
mud. Cet homme était Holdheim. 

Samuel Holdeim (né à Kempen en 1806 et mort à Berlin en 1860) 
avait été initié, dès son enfance, aux études talmudiques d'après 
l'ancienne méthode polonaise. Aussi avait-il acquis dans ce do- 
maine une certaine notoriété. Encore jeune, il était déjà admiré 
par les rabbins polonais pour son érudition et sa remarquable 
sagacité. Mais cette méthode, qui faisait sacrifier la rectitude et 
la simplicité de l'esprit à la finesse et au paradoxe, eut encore 
pour Holdheim une autre conséquence : à force de ne chercher 
dans le Talmud que l'occasion de briller par la subtilité de sa 
dialectique et l'imprévu de ses conclusions, il s'accoutuma peu à 
peu a n'attacher qu'une importance médiocre aux pratiques reli- 
gieuses qui y sont prescrites. De là, chez lui, une absence com- 
plète de convictions. Appelé comme rabbin à Francfort-su r-l'Oder, 
où la communauté était orthodoxe, il observait strictement tous les 
usages et tolérait même dans la synagogue les habitudes bruyantes 
et peu décentes des petits oratoires polonais. Dès qu'il eut quitté 
ce poste pour en occuper un autre a Mecklembourg-Schwerin, ou 
il pouvait négliger les pratiques, il n'hésita pas à se montrer 
hardi réformateur. 

A Mecklembourg-Schwerin, ou s'étaient conservés presque 
intacts^ chez la population, les usages du moyen âge, régnait alors 
un prince qui conçut la singulière idée de rendre ses sujets juifs 
irréligieux. On nomma un conseil supérieur pour organiser les 
communautés juives d'après les vues du prince et on en confia la 
direction religieuse à Holdheim (1840). Celui-ci se mit aussitôt à 
l'œuvre. Trouvant insuffisantes les innovations que le parti de la 


REFORMES DE HOLDHEIM. 411 

réforme avait voulu établir dans certaines villes, il essaya de bou- 
leverser complètement le judaïsme, aussi bien dans sa partie mo- 
saïque que dans ses éléments talmudiques et rabbiniques. En 
ergoteur habile, qui, comme les anciens rhéteurs, sait plaider le 
pour et le contre, il trouva en faveur de ses modiflcations des ar- 
guments spécieux qui troublaient les esprits et calmaient les con- 
sciences timides. Depuis Paul de Tarse, aucun Juif n^avait tenté, 
au même degré que Holdheim, d*ébranler l'ancien édiHce religieux 
jusque dans ses fondements. S*appuyant sur la déclaration du 
Grand Sanhédrin d'après laquelle la législation mosaïque contient 
des dispositions purement religieuses et des dispositions politi- 
ques et nationales, il afflrmait que ces dernières sont devenues 
caduques depuis la disparition de l'État juif. Il partait de ce 
principe pour déclarer abolies toutes les pratiques religieuses 
dont l'accomplissement présentait quelque difflculté ou im- 
posait quelque privation : le repos du sabbat, les prescriptions 
concernant le mariage, la croyance a la venue du Messie et même 
l'usage de la langue hébraïque, parce que cette langue constitue, 
selon lui, un lien politique entre les membres dispersés de l'an- 
cien peuple juif. Dans son zèle aveugle de réformateur ou plutôt 
de démolisseur, Holdheim alla encore plus loin. Détournant de 
leur vrai sens ces paroles du Talmud que « la loi de l'État est la 
vraie loi », il prétendait que les Juifs ne sont tenus de suivre que 
les usages religieux dont l'Etat leur permet l'observance. D'après 
cette théorie, il faudrait flétrir comme rebelles envers l'État les 
innombrables martyrs juifs morts pour leur foi, et l'autorité de 
l'État remplacerait, dans les questions religieuses, l'autorité de 
l'ancien Sanhédrin ! 

Tel était l'homme qui, dans l'assemblée des rabbins à Bruns- 
wick, dirigeait les débats et imposait ses idées. On comprend 
donc aisément que, dans ses délibérations, cette assemblée se soit 
moins inspirée de la lettre et de l'esprit du judaïsme que des exi- 
gences et des désirs des a hauts gouvernements allemands ». Le 
Talmud fut mis au ban dès la première séance. Soixante-dix-sept 
rabbins de TAllemagne, de la Bohême, de la Moravie et de la Hon- 
grie publièrent une protestation contre toutes les résolutions 
prises dans cette réunion (juin 1844]. Mais, à vrai dire, ni les dé- 


412 HISTOIRE DES JUIFS. 

cisioDS des rabbins de Brunswick ni la protestation de leurs ad- 
versaires n'émurent les communautés juives. 

A ce moment se produisit dans le monde catholique un événe- 
ment qui eut son contre-coup chez les Juifs. On exposa à Trêves 
une tunique qu*on disait être celle de Jésus et que des millions de 
catholiques allaient adorer (août-octobre 1844). Cet acte d'adora- 
tion fut qualifié d'idolâtrie par quelques prêtres catholiques, 
notamment par Ronge et Czerski, qui se séparèrent de l'Eglise 
romaine pour fonder une Église catholique allemande (jan- 
vier 1845). Parmi les pasteurs protestants, il y eut aussi alors 
des dissidents qui organisèrent des < communautés amies de 
la lumière ». Ce mouvement s'étendit jusqu'aux Juifs de Breslau 
et surtout de Berlin, où un certain nombre d'entre eux réso- 
lurent de fonder une <c Église judéo-allemande » sur le modèle 
de l'Église catholique allemande. Le principal auteur de ce 
projet fut Samuel Slern, orateur disert qui, sans compétence 
spéciale, avait fait des conférences où il avait représenté le 
judaïsme comme une religion susceptible des modifications les 
plus diverses. Il réussit à réunir autour de lui, à Berlin, 
une vingtaine de partisans et à créer avec eux une « Société 
de réformes » (avril 1845). Celte Société adressa un appel 
à tous les Juifs d'Allemagne pour provoquer la réunion d'un 
synode et instituer une nouvelle religion juive. Son programme 
ne contenait naturellement que des négations : suppression du 
judaïsme talmudique, abolition de la croyance à la venue du 
Messie, retour à la Bible, qu'on devait interpréter d'après l'esprit, 
et non pas d'après la lettre. Ce programme fut soumis aux délibé- 
rations d'une seconde assemblée de rabbins, réunie à Francfort- 
sur-le-Mein (juillet 1845). 

Cette assemblée excita parmi les Juifs un intérêt bien plus vif 
que celle de Brunswick, parce que les réformateurs n'y avaient 
pas seuls la parole ; les conservateurs y étaient, en effet, repré- 
sentés par un homme de valeur et très considéré, Zacharias 
Frankel (né à Prague en 1801 et mort à Breslau en 1875). Quoique 
élevé dans le respect du Talmud, Frankel ne croyait pourtant pas 
qu'il fût défendu d'apporter la moindre modification au judaïsme. 
Dans sa jeunesse, il avait même rompu une lance contre les obscu- 


> 


LE SYNODE DE FRANCFORT. 413 

rants. Grâce à ses travaux scientiflques et à son esprit critique, 
il s*était rendu compte que, loin de rafTaiblir, certaines réformes 
rendraient, au contraire, une nouvelle vigueur au culte juif. D*opi- 
nion modérée, il était l'homme du juste milieu, aussi éloigné des 
exagérations et des fantaisies de Geiger et de Holdheim que de 
l'orthodoxie étroite et obstinée de Hirsch. Ses collègues du synode 
l'estimaient beaucoup comme rabbin et comme savant, et, au 
début, son autorité contrebalança Tinfluence du parti de la réforme 
de Berlin. 

Frankel ne siégea pourtant pas longtemps au synode. Il s'en retira 
bruyamment quand la majorité eut voté la résolution qu'il était 
nécessaire de faire oublier aux Juifs la langue hébraïque. De tous 
côtés on approuva Frankel pour sa décision, et ces manifestations 
prouvèrent que le synode de Francfort ne représentait qu'une 
faible minorité. Frankel parti, l'assemblée des rabbins se trouva 
sous la domination du groupe berlinois. Elle n'osa pourtant pas 
approuver sans réserve les idées trop avancées de ce parti, de 
crainte de mécontenter la plupart des communautés allemandes. 
Elle tourna la difficulté en faisant cette déclaration ambiguë 
a qu'elle était disposée à soutenir de toutes ses forces les tenta- 
tives du parti de la réforme, si ce parti s'inspire des principes qui 
doivent présider à toute modification sérieuse introduite dans le 
judaïsme ». 

Sans se laisser arrêter par cette sorte de fin de non-recevoir, 
les novateurs de Berlin continuèrent leur propagande et réussi*- 
rent à organiser une communauté de près de deux cents mem- 
bres. Holdheim la déclara définitivement fondée le 2 avril 1846. 
Elle eut son temple, son prédicateur et son culte spécial, avec des 
innovations qu'on n'avait encore établies dans aucun des autres 
temples réformés. Dans « l'Église judéo-allemande », on priait, en 
effet, la tête découverte, et on faisait très peu usage de la langue 
hébraïque ; toutes les prières se récitaient en allemand. En gé- 
néral, le culte de ce temple réformé avait plutôt un cachet étroi- 
tement allemand que juif. Véritable fanatique à rebours, Hold- 
heim s'efforçait de faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler 
l'ancien judaïsme, supprimant non seulement les usages d'origine 
talmudique ou rabbinique, mais aussi les obligations prescrites 


414 HISTOIRE DES JUIFS. 

par la Bible. Les reformés de ce temps avaient pourtant une idée 
plus élevée de leur dignité de Juifs que les « éclairés » du temps 
de Henriette Herz et de Friedlaender, ils se montraient insensi- 
bles aux séductions du christianisme. De toute la communauté, 
qui comptait environ mille &mes, pas un ne se fit baptiser. Tout en 
ayant modifié profondément la religion de leurs aïeux, ils te- 
naient à être considérés comme adeptes du judaïsme. 

Les réformes préconisées par Holdheim ne furent adoptées, en 
dehors de Berlin, par aucune communauté dTurope; elles furent 
accueillies plus favorablement dans les États-Unis d*Amérique. 
Dans ce pays, des émigrants venus des points les plus divers, 
mais surtout de la Bavière, de la Bohême, de TAllemagne occiden- 
tale et du duché de Posen, avaient organisé depuis une dizaine 
d'années un certain nombre de communautés. Comme ces com- 
munautés étaient composées d'éléments hétérogènes et très varia- 
bles, ne possédaient pas de traditions et jouissaient d'une indé- 
pendance absolue, elles suivaient très facilement Timpulsion que 
leur donnaient leurs chefs religieux. Les rabbins imbus des idées 
de Holdheim pouvaient donc les mettre en pratique sans rencon- 
trer de résistance sérieuse. C'est ainsi que s'organisèrent en Amé- 
rique un certain nombre de communautés sur le modèle de la 
synagogue réformée de Berlin. 

Pourtant, à Berlin même^ le zèle des membres du groupe 
réformé ne persista pas longtemps. D'abord Holdheim avait fait 
célébrer des oftlces le samedi et le dimanche, comme dans les 
premiers siècles du christianisme, du temps des Judéo-Chrétiens. 
Mais bientôt, à cause du trop petit nombre de fidèles qui venaient 
au temple le samedi, il n'y eut plus dofnces que le dimanche, 
et même en ce jour les abstentions ne cessèrent d'augmenter. Les 
fondateurs du nouveau culte purent encore constater eux-mêmes 
l'échec de leur entreprise. Il n'appartient pas encore à Thistoire 
d'indiquer avec précision les motifs de cet insuccès. Ce qu'on 
peut affirmer cependant, c'est que, quelques années après sa fon- 
dation, la communauté reformée trouva en face d'elle, a Berlin, 
un adversaire qui lui porta les coups les plus rudes, parce qu'il 
la combattit avec une éloquence entraînante et une ardente con* 
vlctlon. Cet adversaire était Michel Sachs. 


MICHEL SACHS. 415 

Sachs (dc à Glogau en 1808 et mort à Berlin en 1864) formait 
un contraste complet avec Holdheim. Tout, chez ces deux hommes, 
était différent, la manière d*agir et la manière dc penser, les 
sentiments et le caractère, Téducation et Tinstruction, môme 
les habitudes et les manies. Holdheim, avec son talent de dialec- 
ticien et son esprit subtil, était un produit des écoles talmudi- 
ques polonaises, tandis que Sachs rappelait ces savants juifs 
d*Espagne qui se distinguaient par leur goût pur, leur langage 
élégant et retendue de leurs connaissances générales. Doué des 
qualités les plus généreuses, familiarisé à la fois avec la littéra- 
ture hébraïque et la littérature grecque, Sachs sentait et agis- 
sait noblement. Sa conduite répondait toujours à ses pensées et 
à ses sentiments. Aussi se montrait-il d'une implacable sévérité 
et d*une ironie mordante envers les trompeurs, les hypocrites, 
ceux qui essayaient de dissimuler leur ambition et leur vanité 
sous des phrases creuses et des mots sonores. 

Sachs aimait le judaïsme d'un amour passionné, parce que 
cette religion a proclamé un Dieu Un qui dirige la marche de 
rhumanité et qu'elle enseigne une morale pure et généreuse. 
Il ne se dissimulait pas que bien des plantes parasites s'étaient 
attachées, dans le courant des siècles, au tronc du judaïsme 
et en gâtaient la beauté, mais il était convaincu que le temps, 
qui les avait fait pousser, suffirait pour les faire de nouveau dis- 
paraître. Les arracher de force lui paraissait une entreprise dan- 
gereuse, parce qu'en enlevant les parties avariées, on risquait, 
selon lui, de détruire en même temps des parties saines. De 
là son opposition à toute réforme. Il craignait que l'abolition, 
même justiflée, de certains usages ne fût nuisible à la religion 
elle-même. 

De caractère indécis, timide, un peu hautain, Sachs, avec ses 
grandes qualités et ses défauts^ était surtout fait pour la chaire. 
Son éloquence naturelle, l'ardeur de ses convictions, l'élévation 
de ses sentiments, le charme qui se dégageait de sa personne, 
son organe agréable, l'élégance de sa parole, tout contribuait à 
faire de lui un des premiers prédicateurs juifs de son temps. Seul 
Mannheimer, de Vienne, pouvait lui être comparé. A Prague, oit 
il occupait les fonctions de rabbin, sa parole chaleureuse et 


416 HISTOIRE DES JUIFS. 

convaincue exerçait une véritable séduction sur ses auditeurs 
juifs et chrétiens. Ceux mêmes qui ne partageaient pas ses 
opinions ne pouvaient s'empêcher de festimer et de l'admirer. 
De Prague il fut appelé à Berlin, où il ne tarda pas à attaquer 
vigoureusement le parti de la réforme. Indifférent, comme il 
disait, aux insultes comme aux coups, il fustigeait en chaire 
« réglise judéo-allemande » de son ironie cinglante, accusant 
Holdheim et ses partisans d'avoir falsiflé le judaïsme et de Tavoir 
si bien rogné de toutes parts qu'il n'en restait presque plus rien. 
Comme à Prague, ses sermons attiraient dans son temple des 
auditeurs nombreux, qui devenaient ensuite des auxiliaires actifs 
dans sa campagne contre le parti des réformés. Aussi la syna- 
gogue de Holdheim était-elle de plus en plus désertée. 

Si Sachs mérita bien de la religion, il rendit également des 
services à la science juive. Non pas qu'il enrichit la science par 
de nouvelles découvertes ou qu'il répandit quelque lumière sur 
des faits inconnus, mais en exposant dans un style facile et 
élégant les résultats des recherches des autres savants, il les 
Qt connaître dans les milieux chrétiens, où ils étaient totalement 
ignorés. C'est ainsi que dans son livre inlitulé « Poésie religieuse 
des Juifs d'Espagne », il composa un tableau d'ensemble avec 
les travaux fragmentaires publiés sur la belle époque hispano- 
juive, qui avait été étudiée avec un si vif intérêt par les savants 
de ce temps. Cet ouvrage, qui embrasse une période plus longue 
que ne le fait supposer le titre, décrit toute la série des produc- 
tions de l'esprit juif depuis la destruction de Jérusalem par les 
Romains jusqu'au moment où la poésie néo-hébraïque brilla d'un 
ai radieux éclat en Espagne. Ce fut par Sachs que les milieux 
cultivés connurent la richesse et la valeur de la littérature 
juive du moyen âge. Heine en fut tout émerveillé et utilisa 
Touvrage de Sachs pour quelques-unes de ses plus brillantes 
descriptions. 

Mais, malgré les recherches si intéressantes faites depuis 
quelque temps dans le domaine de la science juive, malgré les 
résultats considérables obtenus par les savants, le judaïsme res- 
tait une énigme indéchifTrable tant qu'on ne connaissait pas 
d'une façon précise les fondements sur lesquels il s'appuie, « le 


HENRI EWALD. 417 

rocher dans lequel il a été taillé ». Pour bien comprendre et 
apprécier Tesprlt de cette religion, il fallait avoir pénétré le sens 
exact des livres saints qui lui servent de base. Après avoir été, 
en quelque sorte, déifiée par les deux ou trois religions qui sont 
fondées sur elle, après avoir été vénérée comme un livre qui 
contient absolument tout, la Bible était tombée en discrédit au 
xvm* siècle. Par haine pour les Juifô, Técole de Schleiermacher 
avait complètement négligé l'Ancien Testament, le séparant 
du Nouveau et lui déniant presque toute importance et toute 
autorité. L*école rationaliste s'était bien occupée de la Bible, 
mais dans le but d'en diminuer la valeur. Les protestants 
croyants, tels que Tholuck, Hengstenberg et d'autres coryphées 
de cette religion, n'y avaient cherché que des témoignages en 
faveur du christianisme. Parmi les Juifs, seuls trois savants, 
Krochmal, Luzzatto et Michel Sachs, s'étaient sérieusement con- 
sacrés à l'étude de l'Écriture Sainte, mais n*y avaient pro- 
cédé qu'avec beaucoup de timidité. C'est un chrétien qui eut le 
mérite de faire mieux comprendre le langage des Prophètes et 
des Psaumes et de présenter sous leur vrai jour les premières 
époques de Thistoire du peuple juif. Par ses ouvrages « Les Pro- 
phètes de l'ancienne Alliance » et « Histoire du peuple d'Israël » 
(1843-1847), Henri Ewald éclaira tout un côté de l'esprit et de 
l'histoire des Hébreux qui, jusque-là, était resté dans l'ombre. H 
développa, en effet, cette pensée fondamentale que les descen- 
dants d* Abraham furent réellement un a peuple de Dieu», chargé 
d'enseigner aux autres hommes de hautes vérités morales. Ces 
vérités, ajoutait-il, sont exposées dans les livres saints des Juifs 
et démontrées par leur histoire. 

Par une aberration singulière, Ewald, qui glorifiait les anciens 
Hébreux et la mission élevée que la Providence leur avait confiée, 
se montrait plein de dédain pour leurs descendants et demandait 
qu'ils fussent soumis à une législation restrictive. Par contre, un 
homme d*État célèbre, qui fut en même temps un excellent 
romancier. Benjamin dlsraéli ou Disraeli, manifestait pour eux, 
à cause de leur illustre origine, une estime toute particulière. 
Disraeli, devenu plus tard lord Beaconsfield, eut un père juif qui, 
pour une raison personnelle, se fit chrétien avec sa famille. 

V. 27 


418 HISTOIRE DES JUIFS. 

Mais Disraeli De cachait pas qu*il était fler de descendre de Juifs, 
et, dans deux romans (1), ii en explique les motifs. En effet, ua 
des personnages de ces romans, Sidoine, originaire d^une famille de 
Marranes, se considère inégal, par sa naissance, des membres de 
la plus haute noblesse, parce qu'aucune famille ne peut se vanter 
d'être aussi ancienne que la nation dont il descend, et ii déclare 
que la race juive a conservé sa valeur et son importance, parce 
qu'elle a conservé sa pureté et n'a jamais voulu s'allier à d'autres 
races. Sidoine fait aussi ressortir que les Juifs ont survécu aux 
plus puissants empires de l'antiquité et résisté, jusqu'aux temps 
actuels, à toutes les souffrances et à toutes les persécutions, et il 
en conclut qu'ils sont appelés à continuer de jouer leur r6Ie dans 
l'humanité. Dans le deuxième roman, Disraeli fait dire à une 
jeune fllle juive que ceux qui croient qu'il y a eu une Révélatioa 
divine sont d'accord pour admettre que les Israélites seuls ont 
été jugés dignes de cette Révélation, que si des messagers célestes 
sont descendus sur la terre pour consoler et instruire, ils ne sont 
apparus qu'en Palestine, et que si un Sauveur est venu pour 
rhumanité avec des apôtres chargés de propager la bonne nou- 
velle, on est unanime à admettre qu'ils furent d'origine juive. 
Or, il est impossible qu'après avoir joué un rôle si considérable 
dans le passé, Israël ne continue pas à exercer son influence 
salutaire sur la marche des événements futurs. 

Lorsque Disraeli, par l'organe des personnages de ses romans, 
célébrait ainsi les mérites des Juifs et prévoyait pour eux un 
avenir plein de promesses, ceux-ci étaient encore entravés dans 
leur activité, dans bien des pays, par toute sorte de mesures 
restrictives. Brusquement, un événement survint qui apporta de 
nouvelles améliorations à leur situation. La Révolution qui éclata 
à Paris en février 1848 eut son contre-coup à Vienne, à Berlin et 
dans d'autres villes. Un souffle de liberté passa sur tous les pays 
d'Europe et fit disparaître bien des institutions surannées. Dans les 
réunions populaires, dans les Parlements, on réclamait, entre 
autres réformes, la complète émancipation des Juifs. On voulait 
que pour eux aussi la devise « liberté, égalité, fraternité » devint 

1. Ces deux romans sont intitulés : Coningsbij or ihe new génération (1844), 
et Tancred or ihe new crusade (1847). 


LA REVOLUTION DE 1848. 419 

enfin une vérité. Et, en effet, a ce moment, les Juifs virent se 
réaliser ce qu*ils avaient à peine osé espérer : plusieurs d*entre 
eux furent élus députés. Hiesser et Veit entrèrent dans la 
Chambre prussienne, Mannheimer, de Vienne, et le rabbin gali- 
cien Meisels, au Parlement d*Autriche. Naturellement, cet impor- 
tant changement provoqua des protestations de la part des adver- 
saires des Juifs. Un membre de la Chambre prussienne, le futur 
prince de Bismarck, s*écria : a Je me sens profondément humilié 
à la seule pensée qu'un Juif puisse être choisi comme représen- 
tant de la sainte majesté du Roi. » 

La Révolution de 1848 eut des conséquences favorables pour 
les Juifs jusqu'en Russie et dans les États du pape. L*autocrate 
de toutes les Russies, Nicolas 1*% que le mot seul de « liberté » 
mettait en colère, abolit une partie des lois oppressives édictées 
par son prédécesseur contre les Juifs. Il fit de louables efforts 
pour améliorer leur situation matérielle et les relever de rabais- 
sement moral dans lequel la misère et la persécution les avaient 
fait tomber. Lorsque sir Moses Montefiore vint le solliciter en fa- 
veur de ses coreligionnaires, il l'accueillit avec bienveillance et 
Tautorisa à voyager à travers la Pologne et la Russie pour se 
rendre compte par lui-même de Tétat des communautés. Enfin, au 
mois de mai 1848, il convoqua à Saint-Pétersbourg une commis- 
sion composée de rabbins et de notables juifs et chargée d'étudier 
les mesures qu'il serait utile de prendre en faveur de leurs core- 
ligionnaires. Il ordonna également la création de deux écoles 
rabbiniques où, à côté du Talmud, les élèves étudieraient aussi 
d'autres sciences et où ils se familiariseraient surtout avec la 
langue russe. 

Si Ton jette maintenant un coup d'œil sur le chemin parcouru 
depuis le moment où Dohm, Mirabeau et Tabbé Grégoire élevè- 
rent leur voix en faveur de Témancipation des Juifs, on se rendra 
compte des progrès considérables réalisés dans cette voie en 
moins d'un siècle (1). Dans tous les pays civilisés ou demi-civi- 

1. Pour ce tableau de la situation des Juifs dans les difTérents pays, jusqu'à 
la fin du chapitre, le traducteur a complété et parfois légèrement modifié le 
texte original, d'après les Réflexions sur les Juifs d'Isidore Loeb et VHistoire 
des Israélites de M. Théodore Reinach. 


420 HISTOIRE DES JUIFS. 

lises, les Juifs sont délivrés plus ou moins complètement des liens 
qui entravaient leur activité, ont le sentiment de leur dignité et 
savent défendre les droits quils ont si péniblement conquis. En 
France, en Hollande, en Belgique, dans le Danemark, dans TAmé- 
rique du Nord, leur émancipation est complète et eux-mêmes se 
sont rapidement assimilés aux autres habitants, prenant une part 
importante à la vie économique, intellectuelle et politique de 
ces pays. En avril 1842, un avocat d'Amsterdam, Lipmann, de- 
manda aux ministres de Hollande quels étaient, selon eux, les 
effets de Témancipation des Juifs dans leur pays. Hs furent una- 
nimes à lui déclarer qu'ils se félicitaient de cette émancipation, 
parce que les Juifs avaient rendu d'excellents services dans le 
commerce, Tindustrie, Tadministration et l'armée. 

En Angleterre, où l'on ne pouvait remplir certaines fonctions 
ou revêtir certaines dignités qu'en prêtant serment « sur la vraie 
foi d'un chrétien », les Juifs durent soutenir une lutte de trente 
ans (1829-1858) pour être autorisés à prononcer une formule de 
serment qui ne froissât pas leurs convictions religieuses. H leur 
fallut surtout une opiniâtre ténacité pour obtenir Taccès du Par- 
lement. En 1847, le baron Lionel de Rothschild fut élu député, 
pour la première fois, à la Chambre des communes. Mais, sur son 
refus de prêter le serment chrétien, il ne put pas siéger. Il fut 
réélu, mais se heurta au même obstacle. Après lui, David Salo* 
mons fut nommé député de Greenwich, en 1851 ; il resta exclu 
du Parlement pour la même raison. La Chambre des communes 
avait bien voté, à plusieurs reprises, un bill autorisant à retrancher 
dans le serment, pour les Juifs, les mots : « foi de véritable chré- 
tien ». Ce bill avait été rejeté régulièrement par la Chambre des 
lords. Enfin, en 1858, année où le baron de Rothschild fut réélu 
pour la cinquième fois, les lords cédèrent. Les mots « foi de véri- 
table chrétien » pouvaient dorénavant être supprimés, non seule- 
ment pour entrer au Parlement, mais en toute autre circonstance. 
Enfln, en 1860, les dernières lois d'exception furent abolies. L'é- 
mancipation des Juifs anglais était complète. Depuis ce moment, 
ils ont pu occuper dans leur pays les situations les plus élevées 
et ont été appelés aux plus hautes dignités. 

En Allemagne, la Révolution de février 1848 exerça une action 


LES JUIFS DANS LA CONFÉDÉRATION ALLEMANDE. 421 

décisive en faveur de la liberté. Le 20 mai 1848, la Constituante 
de ce pays vota Tégalité de tous devant la loi. Un peu plus tard, le 
21 décembre 1848, ce principe fut proclamé par le Parlement alle- 
mand, dont le vice-président était un Juif, Gabriel Riesser, et il 
passa dans la Constitution allemande le 28 mars 1849. Une réac- 
tion se produisit en 1850. Plusieurs États de la Confédération reti- 
rèrent aux Juifs les concessions qui leur avaient été faites. Pour- 
tant, la plupart des États, et notamment les plus importants, 
maintinrent ou décrétèrent le principe de Tégalité devant la loi, 
sans distinction de religion. La Prusse, qui Tavait adopté dès le 
5 décembre 1848, en rendit Tapplication plus large par la loi de 
1850 ; la Saxe s*y prit à plusieurs fois pour émanciper ses iuits 
(mars 1849, mai 1851, code civil de 1866) ; la Bavière les déclara 
égaux aux autres citoyens par la loi de 1855, complétée en 1861. 
Les Chambres de Wurtemberg émancipèrent totalement les 
Juifâ en 1861. 

A la suite de laguerre austro-prussienne (1866), les Juifs furent 
émancipés dans les autres pays allemands qui entrèrent dans la 
Confédération du Nord. Cette Confédération vota, en effet, le 
3 juillet 1869, une loi ainsi conçue : « Toutes les restrictions des 
droits civils et politiques encore existantes et fondées sur la diffé- 
rence de religion sont abolies. La faculté de prendre part à la 
représentation de la commune ou du pays et de remplir des fonc- 
tions politiques doit être indépendante de la confession religieuse. » 
Après la formation de Tempire allemand (1871), ce principe fut 
étendu aux États du nouvel empire qui ne Pavaient pas encore 
formellement accepté ; la Bavière Tadopta le 22 avril 1871. Dans 
la pratique, il est vrai, certaines carrières ne sont que très diffici- 
lement accessibles aux Juifs de TAIIemagne, mais au moins leur 
émancipation l'égale est-elle complète. 

L'Autriche aussi vit disparaître la plupart de ses lois res- 
trictives à la suite de la Révolution de 1848. Jusqu'à la veille de 
cet événement, les Juifs d'Autriche étaient soumis à la taxe de 
tolérance, ne pouvaient pas posséder de terres et étaient privés 
de nombreux droits civils. La Constitution du 4 mars 1849 vint 
proclamer Tégalilé de tous les citoyens. Mais la réaction ne tarda 
pas à prendre sa revanche dans ce pays, et, par une ordonnance 


422 HISTOIRE DES JUIFS. 

du 29 juillel 1853, le gouvernement remit en vigueur, à l'égard 
des Juifs, Tancienne législation, particulièrement les articles qui 
leur interdisaient de posséder des biens-fonds. Après la guerre 
d*ltalie (1859), les anciennes barrières tombèrent. Les Juifs furent 
autorisés à acquérir des immeubles dans la Basse-Autriche, en 
Moravie et en Hongrie (ordonnances du 28 février 1860 et du 
26 février 1861); on leur accorda aussi le droit d^bvoir des domes- 
tiques ou apprentis chrétiens, de se marier librement, d'exercer 
les professions dont Taccès leur avait été défendu jusque-là. Enfin, 
après les événements de 1866, la nouvelle Constitution autri- 
chienne (du 21 décembre 1867) proclama leur égalité absolue 
devant la loi. Dans la même année, les Chambres hongroises 
votèrent aussi Témancipation des Juifs (décembre 1867). 

En Russie, la condition légale des Juifs est moins satisfaisante. 
Ils continuent, dans ce pays, à être soumis à des restrictions nom- 
breuses qui limitent leur activité et les maintiennent dans une 
situation absolument misérable. Depuis 1835, il ne leur est per- 
mis de s'établir que dans des régions déterminées appelées le 
« Territoire juif », qui se compose de quinze gouvernements. 
Même dans ce « Territoire », ils ne peuvent pas habiter à moins 
de 50 verstes de la frontière, ni dans les villages. Les élèves juifs 
ne sont admis dans les écoles que dans une proportion très petite, 
qui varie de 3 à 10 pour 100, même dans les localités où les Juifs 
forment la moitié et parfois la majorité de la population. Certaines 
écoles leur sont complètement interdites. Alexandre II (1855-1881), 
sans abolir les anciennes lois, les appliqua dans un esprit de 
tolérance et d'humanité. Il consentit à entr'ouvrir pour la popu- 
lation juive les frontières du a Territoire d, où elle étouffe, en 
autorisant l'établissement de trois Juifs dans chaque station de 
chemin de fer et en permettant à un petit nombre de privilégiés, 
notamment aux diplômés académiques, aux marchands de la pre- 
mière guilde, aux artisans « habiles », aux anciens soldats, de se 
fixer dans tout l'empire. Alexandre il encouragea aussi le déve- 
loppement des colonies agricoles juives fondées sous son aïeul 
dans le gouvernement de Kherson. Malgré ces mesures, inspirées 
par un sentiment de bienveillante équité, le sort des Juifs russes 
reste des plus précaires. 


L'ÉMANCIPATION DES JUIFS EN ITALIE. 423 

La situation des Juifs roumains n*est pas meilleure. Autrefois^ 
avant réfection des Principautés danubiennes en royaume, leur 
condition légale laissait à désirer, mais était tolérable. Peu à peu, 
sous Tinfluence de la jalousie de la classe bourgeoise, le gouver- 
nement roumain les a enserrés dans un cercle de restrictions de 
plus en plus étroit. Il leur est interdit d'acheter ou de louer des 
terres, d'habiter les campagnes ; on leur a fermé la plupart des 
carrières libérales, et même certains métiers. A la suite d'excès 
populaires, les puissancesétrangères durent intervenir énergique- 
ment à plusieurs reprises pour protéger les biens et la vie des 
Juifs roumains. Au congrès de Berlin, en 1878, l'Europe imposa 
même à la Roumanie, en échange de la reconnaissance de son 
indépendance, la proclamation de l'émancipation civile et politi- 
que des Juifs. Mais le gouvernement roumain a éludé cette obli- 
gation en déclarant « étrangers b tous les Juifs établis sur son 
territoire, même depuis plusieurs générations. Pourtant ces 
« étrangers» sont assujettis au service militaire. Après la guerre 
de 1877, les Chambres ont naturalisé en bloc les Juifs, au nombre 
d'environ 800, qui ont servi comme soldats pendant cette guerre. 
Hais peu d'autres Juifs ont bénéficié jusqu'à présent de la natu- 
ralisation, qui est individuelle et exige un vote des deux Cham- 
bres. 

Les Juifs d'Italie, comme ceux d'autres contrées, avaient été 
émancipés par les armées révolutionnaires et Napoléon K. Mais, 
dès que la domination française avait cessé, les autorités avaient 
remis en vigueur l'ancienne législation. En 1848, la Constitution 
du royaume de Sardaigne proclama l'égalité de tous les citoyens, 
sans distinction de croyances, et ce principe fut introduit dans les 
diverses parties de l'Italie au fur et à mesure de leur union avec 
le royaume sarde. C'est ainsi que les Juifs furent émancipés 
dans la Toscane, la Romagne, la Lombardie et à Modène en 1859 ; 
dans l'Ombrie et les Marches en 1860 ; en Sicile et à Naples 
en 1861, et dans la Vénélie en 1866. 

Pendant que presque toute l'Italie avait déjà proclamé l'éga- 
lité de tous les citoyens, sans distinction de culte, dans les États 
pontificaux les Juifs restèrent soumis aux plus humiliantes vexa- 
tions. Il régnait surtout dans ces États une véritable fureur de pro- 


424 HISTOIRE DES JUIFS. 

sélytisme. Cette ardeur fanatique à convertir les Juifs amena à 
Bologne un épisode qui souleva Tindignation de tous les esprits 
libéraux de TEurope. Dans cette ville, une servante chrétienne 
avait fait baptiser un enfant juif, à Tinsu de ses parents, 
nommés Mortara, et quelques années plus tard, en 1858, elle 
en informa un ecclésiastique. Un jour, un moine, accompagné 
de représentants de la police, pénétra dans la maison de 
la famille Mortara, enleva Tenfant baptisé, qui avait alors 
six ans, malgré les protestations et le désespoir des parents, et 
le conduisit à Rome, où on réleva dans la religion catholique. 
Le chagrin que la mère en ressentit lui flt perdre la raison. Le 
père multiplia ses démarches pour qu'on lui rendit son enfant, 
mais en vain. Ce rapt, accomph au nom de la religion, produisit 
une émotion considérable parmi les Juifs aussi bien que parmi 
les Chrétiens. Sauf les journaux ultra-catholiques, toute la presse 
européenne flétrit cet abominable forfait. Plusieurs gouverne- 
ments et Napoléon III lui-même, dont les soldats occupaient alors 
Rome, intervinrent auprès du pape. Mais à toutes les réclama- 
tions, à toutes les sollicitations, Pie IX répondit par un inflexible 
non possumtis. Â cette occasion, comme vingt ans auparavant, 
lors de TaiTaire de Damas, les Juifs d'Europe manifestèrent de 
nouveau cet esprit d'étroite solidarité qui, dans certaines cir- 
constances, leur donne tant d'autorité et de force morale. 

Ce fut à ce moment (1860) que six Israélites de Paris, animés 
des plus nobles sentiments, résolurent de fonder une association 
qui personniflàt, en quelque sorte, cet esprit de solidarité qui 
commande aux Juifs de tous les pays de s'unir pour venir en 
aide à leurs coreligionnaires malheureux. Cette association, qui 
devait recruter ses adhérents dans le monde entier, fut appelée 
Alliance israélite universelle. Les fondateurs, dont les noms 
méritent de passer à la postérité, furent : Charles Netter, com- 
merçant; Narcisse Leven, avocat; Jules Carvallo, ingénieur; 
Eugène Manuel, professeur; Aristide Astruc, rabbin, et Isidore 
Cahen, journaliste. Un peu plus tard, le célèbre avocat Adolphe 
Créraieux, toujours prêt à défendre ses coreligionnaires, apporta 
à cette Société le concours de son éloquence et l'appui de sa fer- 
meté et de son courage. 


L'ALLIANCE ISRAÉLITE UNIVERSELLE. 425 

Le but de V Alliance israélite universelle fut nettement indiqué, 
dès Torigine, dans l'exposé qui accompagnait le premier appel : 
c Défendre l'honneur du nom Israélite toutes les fois qu'il est 
attaqué; encourager par tous les moyens l'exercice des pro- 
fessions laborieuses et utiles;... travailler, par la puissance 
de la persuasion et par Tinfluence morale qu'il lui sera permis 
d*exercer, à l'émancipation de nos frères qui gémissent encore 
sous le poids d*une législation exceptionnelle, b Dès la première 
année, cette société compta environ 850 membres, disséminés 
dans les pays les plus divers, en France, en Allemagne, en 
Autriche, en Angleterre, en Italie, en Suisse, en Hollande, et 
jusqu'en Espagne et dans le Venezuela. Actuellement, elle a plus 
de 30,000 adhérents. Dans les circonstances les plus variées et 
les plus critiques, elle a représenté dignement le judaïsme, 
venant en aide aux Juifs de Pologne, de Russie, d'Orient, quand 
ils étaient décimés par la famine et la maladie ou souffraient du 
fanatisme et Je l'intolérance, intervenant auprès des gouver- 
nements en faveur de leurs coreligionnaires encore soumis à 
des lois d'exception, créant des écoles et des œuvres d'appren- 
tissage pour contribuer au relèvement matériel, intellectuel et 
moral de populations juives déprimées par des siècles de persé- 
cution, répandant de nouveau parmi les Juifs le goût du travail 
agricole, autrefois si honoré de leurs ancêtres. Bien qu'elle 
n'existe encore que depuis un temps relativement très court, son 
actioh a déjà été féconde en heureux résultats. 

Dix ans après la fondation de V Alliance, une société analogue 
fut créée à Londres (1871) sous le nom A'Anglo-Jewish Asso- 
ciation. Elle poursuit le même but que V Alliance et peut être 
considérée comme une ramification de cette association, mais ses 
adhérents, qui sont au nombre de plusieurs milliers, se recrutent 
presque uniquement en Angleterre, en Australie et dans les autres 
colonies anglaises. Enfin, à Vienne, quelques hommes influents, 
entre autres Joseph Wertheimer, Ignace Kuranda et Maurice 
Goldschmid, ont fondé en 1873 une branche autrichienne de \ Al- 
liance, sous le nom d'IsraelitiscAe Allianz in Wien, Comme 
l'a dit un des comptes rendus publics par X Alliance^ ces sociétés 
w n'ont et n'ont jamais eu d'autre but que la propagation de la 


426 HISTOIRE DES JUIFS. 

fraternité humaine, d*autre moyen d*action que la persuasion, 
d'autre drapeau que la justice, d*aulres ennemis que ceux de la 
vérité et de la tolérance ». 

Les résultats obtenus par V Alliance et les grandes espérances 
qu'elle faisait concevoir pour Tavenir réveillèrent les sentiments 
d'intolérance et de haine des adversaires des Juifs. Ce fut 
en Allemagne que recommença la lutte contre la liberté et, par 
conséquent, contre l'émancipation des Juifs. 11 s'était formé dans 
ce pays un parti dont tous les efforts tendaient à ressusciter le 
moyen âge avec ses lois les plus iniques. Le fondateur de ce parti 
fut un apostat juif, Frédéric Stahl, qui lui a fourni son programme 
et les quelques aphorlsmes dont il émaille ses professions de fol : 
a II faut que la science revienne en arrière. — Autorité, et non pas 
majorité d, etc. Avec de telles tendances, il est naturel que ce 
parti ait renouvelé contre le judaïsme et ses adeptes toutes les 
accusations, toutes les calomnies ressassées depuis des siècles. 
Peu à peu, son action malfaisante a pris un développement im- 
portant en Allemagne, où elle a provoqué une agitation dange- 
reuse contre les Juifs, et s'est même étendue au delà des fron- 
tières de ce pays. Le journal de ces ennemis de toute justice, de 
toute lumière et de toute vérité a pris comme emblème la Croix (1), 
alors que ce symbole ne devrait représenter, aux yeux des chré- 
tiens, que la douceur, la bonté et la fraternité. 

Dans ces dernières années, de nouveaux ennemis ont surgi 
contre les Juifs. Ceux-là ont trouvé un prétexte inédit pour justi- 
fler leurs attaques : ce n'est plus au nom de la Croix, comme le 
parti de Stahl, qu'ils mènent leur campagne d'injures et de men- 
songes, mais au nom de « Tlncompatibilité des races ». Un beau 
jour, quelques pédants ont découvert que les prétendus descen- 
dants de Sem, tels que les Juifs et les Arabes, qu'ils désignèrent 
sous le nom de Sémites, seraient inférieurs aux Ariens ou Indo- 
Européens en intelligence, en élévation morale et en esprit Ima- 
ginatif. Il est vrai que ces Sémites tant dédaignés ou, plus exacte- 
ment, les Juifs, ont enseigné aux peuples civilisés le monothéisme 
et les principes d'une morale remarquablement élevée et leur 

(1) C'est la Kreuzzeilung ou « Journal de la Croix ». 


L'ANTISÉMITISME. 427 

ont donné ce livre sublime qui s'appelle la Bible. Mais, pour les 
antisémites, ce sont là de bien minces titres en regard des im- 
menses services que, selon eux, les Ariens auraient rendus à l'hu- 
manité. A les entendre, les Juifs sont une race inférieure, capa- 
bles tout au plus d'occuper des emplois subalternes sous la 
direction éclairée des Ariens. En réalité, sous ce nouveau vocable 
d'antisémitisme se dissimulent les anciens préjugés, les vieilles 
passions qui, dans le passé, ont inspiré tant d'iniquités, tant 
d'odieuses persécutions. A ces préjugés, à ces passions, sont 
venues s'ajouter les plus basses convoitises. Mais, en dépit des 
outrages, des violences, des inventions mensongères et des exci- 
tations malsaines des coryphées du mouvement antisémitique, on 
peut espérer que la liberté et la justice ne subiront pas de nouvelle 
éclipse et que, loin de se voir enlever les droits civils et politi- 
ques dans les pays qui les leur ont accordés, les Juifs les obtien- 
dront peu à peu là même où l'on s'est obstiné jusqu'à présent à les 
leur refuser. Bien des accusations sont encore dirigées contre 
eux par leurs détracteurs, bien des erreurs sont encore répandues 
à leur sujet. Mais, chargés par la Providence, dès les temps les 
plus anciens, d'être comme des apôtres parmi les différentes 
nations, d'enseigner les plus hautes vérités et la plus noble mo- 
rale, ils sont convaincus que les doctrines qu'ils ont fait con- 
naître, et qui ont eu une influence si grande sur la marche de la 
civilisation, continueront d'exercer leur heureuse action et qu'à 
une époque plus ou moins éloignée, se réalisera cette afQrmation 
des Prophètes d'Israël que, non seulement les Juifs, mais tous 
les hommes seront unis entre eux par les liens de la solidarité et 
de la fraternité. 


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER VOLUME 


.J 


TABLE DES CHAPITRES 


TROISIÈME PÉRIODE 
LA DISPERSION 

TROISIÈME ÉPOQUE 

LA DÉCADENCE 

Pages. 
CHAPITRE PREMIER. — Ueuchlin bt les obscurants. Martin Luther 

(1500-1530). — L'esprit religieux chez les chrétiens d'Allemagne. — Haine 
des dominicains contre les Juifs. — Les dominicains Hochstraten et Ortuin 
de Graes. — Le Miroir avertisseur d'Ortuin. — Efforts des dominicains 
et des « obscurants » pour faire confisquer le Talmud. — Leur complice 
Pfefferkorn, apostat juif. — Intervention de Cunégonde, sœur de l'empe- 
reur Frédéric 111, en faveur des dominicains. — Perquisitions opérées par 
Pfefferkorn dans les maisons juives de Francfoit. — Protestation de 
larchevéque de Mayence, Uriel de Gemmingen, contre ces perquisitions. 

— Reuchlin chargé d'examiner les livres hébreux. — Sa science, son 
honnêteté, son admiration pour la littérature juive. — Efforts des Juifs 
d'Allemagne pour se défendre contre les agissements de Pfefferkorn et des 
obscurants. — Martyre des Juifs de Brandebourg. — Mémoire de Reuchlin 
en faveur des Juifs et du Talmud. — Son pamphlet Miroir des yeux 
contre les attaques des dominicains. — Succès considérable de cet opus- 
cule. — Reuchlin appelé à comparaître devant le tribunal ecclésiastique 
de Mayence. — Nouvelle intervention de l'archevêque de Mayence contre 
les dominicains. — Triomphe de Reuchlin. — Intervention du pape 
Léon X. — Lutte des obscurants et des humanistes. — Hermann de 
Busche et Ulric de Hutten. — Intrigues des dominicains contre Reuchlin 
à Rome; leur échec. — Condamnation du Miroir de Reuchlin par la Sor- 
bonne de Paris. — Les « Lettres des hommes obscurs » contre les obscu- 
rants ; leur prodigieux succès. — Nouveaux agissements des dominicains 
contre les Juifs d'Allemagne. — Expulsions de Juifs. — Continuation de 
la lutte entre obscurants et humanistes. — Martin Luther. — Développe- 
ment de la Réforme. — Influence de la Réforme sur les études hébraïques. 

— Élia Lévita. — Une chaire d'hébreu à la Sorbonne. — Traduction alle- 
mande de la Bible par Luther 1 

CHAPITRE IL — L'Inquisition et les Marranes. Extravagances cabba- 
LisTiQUEs ET MESSIANIQUES (1530-1548). — Poiuts faibies du judaïsme de 
ce temps. — Léon Abrabanel ou Léon Medigo. — Ses « Dialogues d'a- 
mour ». — Quelques cabbalistes. — Leurs rêveries messianiques. — 


TABLE DES CHAPITRES. 429 

Pages. 
L'aventurier Ascher Laemlein. — Souffrances des Marranes en Espagne. 

— Leur situation pénible en Portugal. — Massacre de Marranes à Lis- 
bonne. — Leurs souffrances sous Joào lll. — David Reûbeni. — Sa récep- 
tion à la cour pontificale. — Son arrivée en Portugal. — Réveil des espé- 
rances messianiques chez les Marranes. — Salomon Molcho. — Ses 
prédictions messianiques. — David Refibeni tombé en disgr&ce à la cour 
et exilé du Portugal. — Tentative de Joào IlI pour faire établir Tlnquisi- 
tion en Portugal contre les Marranes. — Salomon Molcho auprès du pape 
Clément VII. — Sa mort. — Mort de David RetLbeni. — Démarches des 
Marranes portugais auprès du pape contre Tluquisition. — Bienveillance 
de Clément VII. — Protection accordée par le pape Paul III aux Marranes. 

— Nouvelles démarches des Marranes à la cour pontificale contre réta- 
blissement de llnquisilion en Portugal. — Conflit entre le roi Joào III et 
Paul III. — Cruautés exercées par Tlnquisition à Tégard des Marranes. 

— Récit de ces cruautés par Samuel Usque. — Le concile de Trente contre 

les Marranes 37 

CHAPITRE IIL — Les Marranes et les papes (1548-1566). — Situation 
satisfaisante des Juifs de Turquie. -^ Jacob Berab de Safed. — Son pro- 
jet de rétablir le Sanhédrin en Palestine. -^ Opposition de Lévi ben Habib 
de Jérusalem. ~ Lutte entre Jacob Berab et Lévi ben Habib. — Joseph 
Karo. — Son mysticisme. — Son code religieux Schoulhan Aroukh. — 
Recrudescence de persécutions contre les Juifs d'Allemagne. ^ Joselmann 
de Rosheim. — Son heureuse action en faveur de ses coreligionnaires. — 
Expulsion des Juifs de Naples. — Exil des Juifs de Bohème. — Accusation 
de meurtre rituel à Neubourg. — Le Judenbilchlein ou plaidoyer en fa- 
veur des Juifs. — Pamphlet de Jean Eck contre les Juifs. — Malveillance 
de Luther pour les Juifs. — Conséquences funestes de cette malveillance. 

— Accusation de meurtre rituel en Asie Mineure. — Intervention efficace 
du sultan. — Expulsion des Juifs de Gènes. — Joseph Haccohen. — Sa 
Chronique. — Les Ibn Verga. — Le Schéhet Yehouda. — Samuel Usque. 

— Son ouvrage « Consolations pour les maux d'Israël ». — Réaction ca- 
tholique amenée par le triomphe de la Réforme. — Contre-coup ressenti 
par les Juifs. — Les deux petits-fils d'Élia Lévita convertis an catholicisme. 

— Leurs accusations contre le Talmud. — Établissement de la censure en 
Italie. — Le pape Paul IV contre les Juifs. — Situation douloureuse des 
Marranes dans les États pontificaux. — Le médecin juif Amatus Lusitanus 
à Ancône. — Martyre des Marranes d'Ancône. — Projet de vengeance 
des Marranes de Turquie contre le pape. — La Marrane Dona Gracia .Men- 
desia. — Ses efforts pour retourner au judaïsme. — Ses épreuves. — Son 
arrivée à Constantinople. — Ligue des Juifs levantins contre le port d'An- 
cône. — Nouvelles persécutions suscitées par Paul IV contre les Juifs et le 
Talmud. — Confiscation des exemplaires du Talmud à Crémone. — Hos- 
tilité de l'empereur d'Autriche Ferdinand I«' contre les Juifs. — Expulsion 
des Juifs de Prague. — Dispositions bienveillantes du pape Pie IV pour 
les Juifs. — Intolérance de son successeur Pie V. — Persécutions contre 

les Juifs de Pologne. — Expulsion des Juifs des États pontificaux 64 

CHAPITRE IV. — Les Juifs en Turquie et Don Joseph de Naxos 


430 TABLE DES CHAPITRES. 

Pages. 
(1566-1590). — Joseph Nassi. — Son ioflaence auprès du sultan. — Son élé- 
vation à la dignité de duc de Naxos. — Effoits de l'ambassadeur français 
pour ruiner son crédit. — Salomon Aschkenazi. — Son rôle dans l'élection 
de Henri d'Anjou comme roi de Pologne. — Sa mission comme ministre plé- 
nipotentiaire turc à Venise. — Réveil de la poésie hébraïque parmi les Juifs 
de la Turquie. — Restauration de Tibériade par Joseph de Naxos. — Inutilité 
de cette restauration au point de vue du judaïsme. — Moïse Isserlès et 
son commentaire sur le Schoulhan Aroukh, — Azaria dei Rossi. — Sa tra- 
duction hébraïque de la « Lettre d'Aristée ». — Son Meor Enayim, — 
Condamnation de cet ouvrage par quelques rabbins. — Mouvement cab- 
balistique. — (saac Louria. — Sa théorie de la création. — Sa doctrine de 
la métempsycose. — Sa théorie de Vaasociation des âmes et de leur sexe, 

— Hayyim Vital de Calabre. — Sa propagande en faveur des doctrines de 
Louria. — Influence fâcheuse de Louria sur la vie religieuse et les mœurs 
des Juifs. — Moit de Joseph de Naxos. — Esther Kiera et son influence à 
Constantinople 99 

CHAPITRE V. — Situation des Juifs de Pologne et d'Itame jusqu'à 
LA FIN DU XVI* SIÈCLE (1560-1600). — Situation satisfaisante des Juifs en 
Pologne. — Leur zèle pour les études talmudiques. — L'enseignement de 
Jacob Polak. — Salomon Louria. — Sa dignité de caractère. — Son ou- 
vrage talmudique. — Moïse Isserlès. — Son rigorisme. — David Gans. — 
Sa Chronique Cémah David. — Développement des études talmudiques en 
Pologne. — Méthode d'enseignement; le pilpouL — Bienveillance des rois 
de Pologne pour les Juifs. — Les o synodes des quatre pays ». — Action 
heureuse de ces syuodes. — Mardokhal Tafa et Josua Falk Kohen. — Con- 
troverses des Juifs avec les dissidents. — Le caralte Isaac Troki. — Son 
livre de polémique Uizzouk Emouna contre les chrétiens. — Réveil du fa- 
natisme chrétien en Europe. — Le pape Grégoire XIII. — Institution de 
prédications pour la conversion des Juifs.— Largeur d'esprit de Sixte-Quint. 

— Le médecin David de Pomis. — Son ouvrage « Le médecin hébreu ».— 
Abolition, par Sixte-Quint, de la loi proscrivant le Talmud. ~ Expulsion 
des Juifs des États pontificaux sous Clément VIU. — Leur départ d'autres 
points de l'Italie. — Le Talmud et la censure 116 

CHAPITRE VI. — Formation de communautés marranes a Amsterdam, 
A Hambourg et a Bordeaux (1593-1648). — Lutte des Pays-Bas contre l'éta- 
blissement de riuquisilion. — Démarches des Marranes pour être auto- 
risés à se fixer dans ce pays. — Réussite de leurs démarches. — Création 
d'une petite communauté t Amsterdam. — Construction de la première 
synagogue dans cette ville. — Conversion du moine portugais Diogo de la 
Asumçào au judaïsme ; son martyre. — Nouvelles persécutions contre les 
Marranes en Portugal. — Leur émigration en Hollande. — Construction 
d'une seconde synagogue à Amsterdam. — Influence acquise par les Mar- 
ranes en Hollande. — Leur activité commerciale. — Leurs travaux litté- 
raires.— Leur vie religieuse imprégnée de l'esprit catholique.— Immigra- 
tion de Juifs allemands en Hollande. — Organisation de la communauté 
portugaise d'Amsterdam. — Les premiers rabbins de cette conmiunauté. 

— Manassé ben Israél. — Création de communautés juives dans d'autres 


TABLE DES CHAPITRES. 431 

Pages, 
villes de HoUaDde. — Les Marranes à Hambourg. — Ils pratiquent peu à 
peu ouvertement le judaïsme. — Ouverture d'une synagogue. — Tenta- 
tives inutiles de leurs adversaires contre eux. — Une colonie de Juirs por- 
tugais au Brésil. — Établissement de Marranes à Bordeaux 131 

CHAPITRE VII. — La Guerre de Trente Ans et le soulèvement des 
Cosaques (1618-1655). — Malveillance de la ville de Francfort à Tégard 
des Juifs. — La Judenstattigkeit. — Émeutes à Francfort contre les 
Juifs. — Désordres à Worms. — Châtiment des émentiers. — Interven- 
tion de l'empereur Mathias en faveur des Juifs. — Leurs souffrances pen- 
dant la guerre de Trente ans. — Situation des Juifs en Pologne. -~ Hosti- 
lité des Cosaques contre eux. — Raisons de cette hostilité. — Révolte 
des Cosaques. — Massacres des Juifs par les Cosaques. — Alliance des 
Juifs et de la noblesse polonaise contre les Cosaques. — Nouveaux mas- 
sacres de Juifs. — Bienveillance du roi de Pologne Jean-Casimir pour les 
Juifs. — Mesures proposées pour relever le judaïsme polonais. — Reprise 
des hostilités par les Cosaques. — Émigration des Juifs de Pologne. — 
Influence fâcheuse des talmudlstes polonais sur le judaïsme 148 

CHAPITRE VIII. — L'Établissement des Juifs en Angleterre et la 
RÉVOLUTION ANGLAISE (1655-1666). — Mauassé ben Israël et ses travaux. 

— Les études hébraïques en Hollande ; Joseph Scaliger. — Les illuminés 
chrétiens et les rêveries messianiques des Juifs. — Les Puritains en An- 
gleteire. — Leur respect pour la Bible et leur considération pour les Juifs. 

— Plaidoyer d'un chrétien en faveur du rappel des Juifs en Angleterre. 

— L' « Espérance d'Israël *> de Manassé. — Sa croyance à la prochaine 
venue du Messie. — Son Mémoire au Parlement d'Angleterre en faveur 
du rappel des Juifs. — Sou voyage en Angleterre et ses entretiens avec 
Cromwell. — Cromwell favorable à la demande de Manassé. — Débats sur 
le retour des Juifs en Angleterre. — Opposition du clergé. — Nouveau 
Mémoire de Manassé en faveur de ses coreligionnaires. — Mort de Ma- 
nassé. — Autorisation de séjour accordée par Charles II, roi d'Angleterre. 

— Coup d'œll sur l'état du judaïsme. — Uriel da Costa à Amsterdam. — 
Ses attaques contre le judaïsme rabbinique. — Son exclusion de la com- 
munauté juive. — Sa pénitence et son suicide. — Léon Modena. — Ses 
« Rites hébreux » contre le judaïsme rabbinique. — Ses propositions de ré- 
forme. — Son Art Noham contre la Cabbale. — Joseph Delmedi^o. — 
Sa vie errante. — Ses idées avancées. — Simon Luzzato. — Son «Traité 
sur la situation des Hébreux ». — Il signale franchement les mérites et 

les défauts de ses coreligionnaires ICI 

CHAPITRE IX. — Baruch Spinoza et Sabbataï Cevi (1666-1678). — 
Baruch Spinoza. — Premières manifestations de ses doutes. — Son dédain 
pour les pratiques religieuses. — Sa comparution devant les rabbins 
d'Amsterdam.. — Son excommunication. — Ses idées sur les droits de 
l'État. — Ses contradictions. — Son antipathie pour le judaïsme. — Son 
u Traité théologico-politique ». — Activité intellectuelle parmi les Juifs 
portugais de Hollande. — Antonio Enriquez de Gomez. — Ses « Maccha- 
bées » et son « Samson le Nazaréen ». — Les deux Penso. — Création 
d'une Académie poétique juive à Amsterdam. — David de Lara et Benja- 


432 TABLE DES CHAPITRES. 

Pagei. 
min Moussafia. — Ballhazar Orobio de Castro. — Ses souffrances comme 
Marrane. — Son livre de polémique contre le christianisme. — Sabbataï 
Cevi. — Ses excentricités. — Il se révèle comme le Messie. — Ses nom- 
breux partisans. — Ses voyages eu Orient et en Egypte. — Son séjour à 
Jérusalem. — L'aventurière polonaise Sara. — Son mariage avec Sabbataï 
Cevi. — Nathan-Benjamiu Lévi et sa propagande en faveur de Sabbataï. 

— Sabbataï proclamé Messie à Smyrne. — Enthousiasme pour le nouveau 
Messie en Orient et en Europe. — Efforts des partisans de Sabbataï pour 
àholïT le judaïsme rabbiniqae. — Sabbataï appelé par ordre du sultan à 
Constantinople. — Son arrestation et sa détention au château de Kostia. 

— AIfluence de Juifs de tous les pays pour le visiter. — L'agitateur Néhémie 
Cohen auprès de Sabbataï. — Sabbataï dénoncé à la Porte comme traître. 

— Sa conversion à l'islamisme. — Continuation de l'agitation sabba- 
tienne. — Abraham Miguel Cardoso. — Son zèle pour la Cabbale et Sab- 
bataï. — Fin obscure de Sabbataï. — Inauguration solennelle d'une syna- 
gogue à Amsterdam 184 

CHAPITRE X. — Tristesses et joies (1670-1720). — Expulsion des 
Juifs des possessions espagnoles d'Afrique. — Expulsion des Juifs de 
l'archiduché d'Autriche. — Leur établissement dans le Brandebourg. — 
Origine de la communauté juive de Berlin. — Bienveillance du Grand 
Électeur pour les Juifs. — Lutte des Jésuites contre le Saint-Office en 
Portugal. — Suspension, par Clément X, de l'Inquisition en Portugal. — 
Un autodafé d'hérétiques et de Marranes à Madrid. — Hostilité des corpo- 
rations des marchands contre les Juifs. — Plaidoyers chrétiens en faveur 
des Juifs. — Développement des études hébraïques parmi les chrétiens. — 
Richard Simon. — Son équité à l'égard des Juifs. — Isaac Cardoso et 
sa défense des Juifs. — Prédilection de Charles XI, roi de Suède, pour les 
Caraîtes. — Le Caraïte Mordekhaï ben Nissan. — Jean Walfer contre les 
Juifs. — Wagenseil et ses x Traits de feu de Satan».— Eisenmenger. — 
Son pamphlet « Le judaïsme dévoilé ». — L'empereur Léopold II défend 
la vente de ce pamphlet. — Calomnies au sujet de la prière Alènou, — 

— Guillaume Surenhuys et sa traduction latine de la Mischna. — Jacob 
Basnage. — Son « Histoire de la religion des Juifs ». — Autres historiens 
favorables aux Juifs JH 

CHAPITRE XL — Profonde décadence des Juifs (1700-1760). — Mé- 
diocrité de la généralité des rabbins de ce temps. — David Nieto. — 
Juda-Léon Brieli. — Superstitions juives. — Lopez Laguna et son « Mi. 
roir de la vie ». — Respect exagéré des Juifs pour leurs coreligionnaires 
riches. — Leur profonde pauvreté. — Leur crédulité. — Les agitateurs 
messianiques Daniel Boiiafoux et Abraham Cardoso. — Le faux Messie 
Mordekhaï d'Eisenstadt. — Le mouvement en faveur du fils de Sabbataï 
Cevi. — La secte des néo-Turcs ou Juifs convertis à Tislamisme. — Juda 
Hassid et les Ilassidim. — Extravagances de cette secte. — Néhémia 
Hayon. — Son enseignement antijuif. — Ses pérégrinations. — Dissen- 
sions à Berlin. — Le rabbin Cevi Aschkenazi d'Amsterdam contre Hayon. 

— Ce dernier est soutenu par la communauté portugaise. — Nouvelles 
protestations contre les doctrines de Hayon. — Rétractation de Hayon. — 


TABLE DES CHAPITRES. 433 

Pages. 
Extension de l'hérésie sabbatienne en Pologne. — Les Crypto-sabbaliens. 
— Échec définitif de Hayon. — Moïse -Hayyim Luzzato. — Son talent 
poétique. — Sa prédilection pour la Gabbale. — Il revient à la poésie. — 
Jonathan Eibeschûtz. — Ses tendances sabbatiennes. — Ses connaissances 
talmudiques. — Sa nomination comme rabbin de Metz. — Souffrances 
des Juifs pendant la guerre de la Succession d'Autriche. — Eibeschûtz 
soupçonné de trahison envers l'Autriche. — Sa nomination au poste rab- 
binique des Trois-Gommunautés. — Ses amulettes. — Eibeschûtz accusé 
d'hérésie sabbatienne par Jacob Emden. — Lutte entre les partisans et 
les adversaires d'Eibeschûtz. — Conduite ambiguë de ce rabbin. — L'agi- 
tateur Jacob Frank. — Ses doctrines antitalmudiqnes. — Excommunica- 
tion des Frankîstes. — Intervention de l'évéque polonais DembowskL — 
Controverse publique des orthodoxes et des Frankistes sur le Talmud. — 
Nouveau colloque. — Conversion des Frankistes au catholicisme. — Ar- 
restation de Frank. — Apostasie d'un fils d'Eibeschûtz. — - Agitation en 
Angleterre pour et contre les Juifs. — Voltaire. — Motifs de ses attaques 
contre les Juifs. — Réponse d'Isaac Pinto à ces attaques. ^ Hostilité, à 
Bordeaux, des Juifs portugais contre les Juifs allemands. — Jacob-Ro- 
drigue Péreire. — Mémoire de Pinto en faveur des Juifs portugais. — 
Animosité des chrétiens de Bordeaux contre les Juifs 230 


QUATRIÈME ÉPOQUE 
LE RELÈVEMENT 

CHAPITRE XII. — Moïse Mendelssohn et son temps (1760-1786). — 
Jeunesse de Moïse Mendelssohn. — Ses études à Berlin. — Son amitié 
avec Lessing. — Ses « Dialogues philosophiques ». — Ses relations avec 
les savants et les philosophes. — Son succès au concours ouvert par l'Aca- 
démie de Berlin. — Son « Phédon ou l'immortalité de l'àme »>. — Succès 
éclatant de cet ouvrage. — Sa controverse avec le pasteur Lavater. — Sa 
défense chaleureuse du judaïsme. — Son opposition aux exagérations des 
orthodoxes.— Lessing et son « Nathan le Sage ».— Beau rôle attribué dans 
ce drame à un Juif. — Irritation des chrétiens contre lessing. — Tra- 
duction allemande du Pentateuque par Mendelssohn. — Protestations des 
rabbins orthodoxes contre cette traduction. — Heureuse influence de cette 
traduction. — Situation pénible des Juifs d'Alsace. — Leur ennemi Hell. 
— Intervention bienveillante de Louis XVI. — Dohm. — Son plaidoyer 
en faveur des Juifs d'Alsace. — Son ouvrage intitulé »< Réforme politique 
des Juifs ». — Édit de tolérance de l'empereur Joseph II en faveur des 
Juifs d'Autriche. — Attaques du théologien Jean-David Michaelis contre 
les Juifs. — La « Jérusalem » de Mendelssohn. — Hartwig Wessely. — 
Sa campagne en faveur de la création d'écoles. — Opposition des rigo- 
ristes. — Mort de Mendelssohn 265 

V. 28 


434 TABLE DES CHAPITRES. 

Pages. 
CHAPITRE XIII. — Excès de l'orthodoxie et de la réforme (1760- 
1789). — Israël Baal Schem. — Les « Nouveaux Hassidim » et leurs exa- 
géraliona. — Dob Béer. — Son ascendant sur ses partisans. — La dignité 
de Çaddik. — Motifs de l'expansion de la secte des Hassidim. ^ Leurs 
réformes. ^ Affaiblissement de l'autorité rabbinique en Pologne, — Le 
gaon Elia Vilna. — Sa lutte contre les Hassidim. — Propagande active 
de cette secte. — Inutilité des mesures prises contre eux. — Les disciples 
de Mendelssohn. — Leur action sur la bourgeoisie juive d'Allemagne. ~ 
Isaac Euchel et Mendel firesselau. — Le journal Meassef et les Meassefim, 

— Leur influence. — Marcus Herz. — Salomon Malmoo. — Son Autobio- 
graphie, — Lazarus Ben-David. — > La haute société juive de Berlin. — 
Henriette Herz. — Nomination d'une commission pour améliorer la situa- 
tion des Juifs. — Adoption de quelques réformes par le roi. — Les 
c( éclaii'és » de Berlin. — Leur hostilité contre les pratiques juives. — Dis- 
cussions entre les « éclairés » et les orthodoxes. — Ézéchiel Landau. — 
Nombreuses apostasies à Berlin. — David Friedlsnder. — Sa démarche 
inconsidérée pour embrasser le christianisme. — Le salon de Henriette 
Herz. — La « ligue de la vertu ». ~ Rahel Lewin 288 

CHAPITRE XIV. — La Révolution française et l'émancipation des 
Juifs (1789-1806). — Herz Médelsheim ou Cerf Berr. — Ses efforts en fa- 
veur de ses coreligionnaires. — Convocation d'une assemblée de notables 
juifs. — Mirabeau en faveur de l'émancipation des Juifs. — Concours ou- 
vert par la société royale de Metz au sujet des Juifs. — L'abbé Grégoire. 

— Sa Motion eti faveur des Juifs. — Discussions à l'Assemblée natio- 
nale sur la question juive. — Délégation juive à l'Assemblée nationale. 

— Émancipation des Juifs portugais. — Démarches de l'abbé Mulot en 
faveur des Juifs de Paris. — Proclamation définitive de lémancipation de 
tous les Juifs de France. — Appel d'Isaac Berr à ses coreligionnaires. — 
Les Juifs sous la Terreur. — Situation des Juifs en Hollande. — Leur 
émancipation. — Dissentiments parmi les Juifs d'Amsterdam. — Députés 
juifs à l'Assemblée balave. — Sentiments contradictoires de Napoléon Bo- 
naparte pour les Juifs. — Persistance, en Allemagne, de l'hostilité contre 
les Juifs. — Deux défenseurs. — Abolition du péage personnel en Alle- 
magne. — Requête des Juifs à la Conférence de Ratisbonne. — Démarches 
de Wolf Breidenbach en faveur de ses coreligionnaires. — Campagne 
contre les Juifs d'Allemagne; Grattenauer. — Ripostes à ces attaques. . . 306 

CHAPITRE XV. .— Le Sanhédrin de Paris et la Réaction (1806-1815). 

— Créanciers juifs et débiteurs chrétiens en Alsace. — Accusation portée 
contre les Juifs auprès de Napoléon. — La question juive discutée au 
Conseil d'État. — Décret du 30 mai 1806 contre les Juifs d'Alsace. — 
Convocation d'une assemblée de notables juifs à Paris. — Abraham Fur- 
tado. — David Sintzheim. — Articles du Moniteur sur les Juifs. — Ou- 
verture de l'assemblée des notables. — Abraham de Cologna. — Patrio- 
tisme des notables juifs. — La question des mariages mixtes. — Discours 
du comte de Mole à l'assemblée des notables. — Annonce de la convoca- 
tion d'un grand Sanhédrin. ~ Séance de clôture de l'assemblée des notables. 

— Réunion du Sanhédrin. -^ Différence établie par le Sanhédrin entre les 


TABLE DES CHAPITRES. 435 

Pages, 
disposilions religieuses et les dispositions politiques ce la Bible. — Les ré- 
solutions de rassemblée des notables adoptés par le Sanhédrin. — Décret 
restrictif du 17 mars 1808. — Protestions des Juifs contre ce décret. — 
Émancipation des Juifs de Westphalie. — Israël Jacobson. — Organisa- 
tion (du culte juif en Westphalie. — Émancipation des Juifs de Bade. — 
Amélioration de la situation des Juifs de Francfort-sur-le-Mein et des 
villes hanséatiques. — Patriotisme des Juifs de Prusse. — Maintien des 
lois restrictives en Autriche et en Saxe. — Bienveillance du czar Alexan- 
dre I*' pour les Juifs. — Résistance des Juifs russes aux réformes. — 
Réaction contre les Juifs d'Allemagne après la défaite de Napoléon. — 
Mémoire présenté par les Juifs au Congrès de Vienne. — Le prince de 
Metternich et Guillaume de Humboldt en faveur des Juifs. — Campagne 
contre les Juifs. ^ Modification perfide, au détriment des Juifs, d'une 
décision du Congrès de Vienne. — Lutte des Juifs de Francfort contre la 
réaction. — Remise en vigueur des lois restrictives en Autriche et en 
Omsse. — Excès populaires contre les Juifs en Allemagne. — Tentative 
de déi^ordres à Copenhague. — Ripostes des Juifs à leurs adversaires. — 
Louis Boeme. — Sa campagne contre les ennemis des Juifs. — Henri 
Heine. — Sonopinion sur le judaïsme. — Son antipathie pour l'Église. 

— Sa conversion au christianisme. — Ses « Aveux ». ~ Services rendus 

aux Juifs par Boeme et Heine 324 

CHAPITRE XVI. — Les Réformes religieuses et la science juive 
(1815-1840). — Conséquences des persécutions pour le judaïsme. — Néces- 
sité de réformes. -^ Mouvement réformateur en Allemagne. — Modifica- 
tions liturgiques en Westphalie. — Introduction de la prédication alle- 
mande dans les offices. — Réformes à Hambourg. — Le prédicateur Got- 
Ihold Salomoii. — Les altmodisch et les neumodisch, — Akiba Eger et 
Mosché Sofer. — Activité des réformateurs. — Un temple réformé à Leip- 
zig, — Isaac Bernays. — Ses idées sur le rôle du judaïsme. — Sa lutte 
contre les exagérations des novateurs. — Isaac Mannheimer. — Son ta- 
lent de prédicateur. — Son heureuse action à Vienne. — La « Société pour 
la science et la civilisation juives ». — Erreur grave de cette Société. — 
Indécision dans ses vues et son action. — Edouard Gans. — La science 
juive. — Isaac Jost. — Qualités et défauts de son Histoire dTsraôl. — 
Nachman Krochmal. — Ses recherches scientifiques. — Salomon Rapoport. 

— La Révolution de 1830 en France. — Les rabbins français payés par 
l'État. — Gabriel Riesser. — Ses efforts en faveur de l'émancipation com- 
plète des Juifs d'Allemagne. — Ses diatribes contre les lâchetés et les 
apostasies de ses coreligionnaires. — Léopold Zunz. — Son ouvrage 
Die Goitesdiensilichen Vortrâge, — Divers organes de publicité des sa- 
vants juifs. — David Luzzatto. — Ses travaux exégétiques. — Salomon 
Steinheim. -^ Ses « Chants d'Obadia ». — Sa conception élevée du rôle 
d'Israël. — Sa « Révélation diaprés la doctrine de la Synagogue ». — 
Nouvelle lutte entre les novateurs et les orthodoxes. — Abraham 
Geiger, champion des réformes. — Samson-Raphaël Hirsch, représentant 

de l'orthodoxie. — Hébraïsants chrétiens 361 

CHAPITRE XVII. — Une Accusation de meurtre rituel a Damas 


436 TABLE DES CHAPITRES. 

Pages. 
(1840-1848). — Le sentiment de solidarité des Juifs. — Meurtre du Fère 
Thomas à Damas. — Imputation de ce meurtre aux Juifs. — Supplices 
infligés aux inculpés. — Protestation du consul d'Autriche contre ces sup- 
plices. — Accusation de meurtre rituel à Rhodes. — Accusation analogue 
en Prusse. — Découverte des vrais assassins. — Intervention d'Adolphe 
€rémieux en faveur des martyrs de Damas. — Démarche des Juifs an- 
glais auprès de leur gouvernement. — Dispositions conciliantes de Méhé> 
met Ali. — Conduite équivoque du gouvernement français. — Départ de 
Crémîeux pour Damas. — Moses Monteflore envoyé dans cette ville 
comme délégué des Juifs anglais. — Déclarations faites à la Chambre des 
communes. — Serment solennel de Herschel, rabbin de Londres. — Cré- 
mieux et Monteflore à Alexandrie. ^ Hésitation de Méhémet Ali à les 
laisser partir pour Dama^. — Mise en liberté des accusés juifs. — Firman 
du Sultan contre les accusations de meurtre rituel. — Création d'écoles 
juives en Egypte. — Salomon Muuk. — Son voyage en Egypte et ses 
travaux scientifiques. — Manifestations enthousiastes des Juifs d'Europe 
en faveur de Crémîeux et de Monteflore 389 

CHAPITRE XVllI 1 . — Orthodoxes et réformateurs en Allemagne. 
Situation des Juifs d'Europe (1840-1880). — Extension des réformes à 
Hambourg. — Gampague eutreprise par Bernays contre les réformateurs. 

— Le parti de la réforme à Francfort. — Michel Creizenach. — Convoca- 
tion d'un synode à Brunschwick. — Samuel Holdheim. — Son érudition 
talmodique et son scepticisme. — Son influence prédominante au Synode. 

— Nouveau synode à Francfort. — Zacharias Frankel. — Organisation 
d'une «Église judéo-allemande » A Berlin. — Déclin rapide du parti de 
Holdheim. — Michel Sachs. — Son talent de prédicateur. — Sa lutte 
contre Holdheim et ses réformes. — Ses travaux scientifiques. — Henri 
Ewald etjson « Histoire du peuple d'Israël ». — Benjamin Disraeli. — Ses 
idées sur le passé et l'avenir des Juifs. — La Révolution de 1848. — Son 
action heureuse en faveur des Juifs. — Nicolas l^^ et les Juifs de Russie. 

— Coup d'œil sur la situation des Juifs. — Émancipation graduelle des 
Juifs en Angleterre. — Leur émancipation dans la Confédération alle- 
mande et plus tard dans le nouvel empire allemand. ~ Tentative de 
réaction contre les Juifs en Autriche. — Triomphe définitif de la liberté. 

— Leur situation encore précaire en Russie et en Roumanie. — Eman- 
cipation des Juifs d'Italie. — Rapt du jeune Mortara dans les Etats pon- 
tificaux. — Fondation de Y Alliance israélite universelle. — Son but et 
ses progrès. — Création de sociétés analogues en Angleterre et en Autri- 
che. — L*apostat juif Frédéric Stahl et le parti de la Croix en Allemagne 
contre les Juifs. — L'antisémitisme 407 


1. Désigné par erreur comme le CIIAPITHE XIX dans le corps du livre. 


TABLE DE RECAPITULATION 

DU CONTENU DES CINQ TOMES 


TOME PREMIER 

De la sortie d*Ëgypte (1400) à TExode babylonien (538) 

TOME SECOND 

De TExode babylonien (538) 
à la destruction du second Temple (70 après J.-C.) 

TOME TROISIÈME 

De la destruction du second Temple (70) 
au déclin de Texilarcat (920) 

TOME QUATRIÈME 

De Tépoque du gaon Saadia (920) à Tépoque de la Réforme (1500) 

TOME CINQUIÈME 

De Tépoque de la Réforme (1500) à 1880 


INDEX ALPHABÉTIQUE 


DES CINQ VOLUMES 


»^^^%^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^» 


Les chiffres romains indiquent le volume et les chiffres arabes la page. . 

Les noms de pays sont imprimés en ÉGYPTIENNES, les noms de villes, 
les titres d'ouvrages et certains autres titres sont en italiques^ et tous les 
autres noms ou mots sont en petites capitales. 


Aaron, çrand-prétre, I, 19, tl, SS. 
Aabon. Voir Aron. 
Abba ARBKA, III, ItS. 147, 169-173. 
Abb4 Mari bkn MoIsb, IV, t40-t4S, S45, 

246, 148, 249, 251. 
Abba d'Akko, III, 187. 
Abbahu, m, 181, 185*189. 
ABBAl, m, 218.213-214. 

Abdallah ibn Toumart, IV, 105. 
Abd-UL-Mbdjid, V, 390, 396, 404. 
ABDULBIOUMKN, IV, 105-107. 
AbdUL RahMAN, IV, 21, 22-23. 
Abbmatar ( David j, V, 140. 
Abcndana (Mordekhal), V, 144. 

ABBNUACAR. Voir PlllKNTBL. 

Abiam, roi, I, 154. 

ABIATHAR, prêtre, I, 82, 87, 93, 111, 115, 

120, 122, 123, 128. 
Abinadab, I, 93. 
AbisaI, I, 86, 98-100, 113, 117. 
ABIfBR, I, 65, 69, 83. 84, 85, 86. 
Abnbr db Burgos, IV, 266-268. 
Aboab (Isaac), nibbin eu Espagne, IV, 

411, 419. 
Aboab (Isaac), rabbin d'Amsterdam, V, 

141, 142, 147. 
Abou-Isa, chef de secte, III, 316-317. 
ABOU-KaRIBA, III. 283, 284. 
AbouLaPIA (Abraham), IV, 229-232. 
Aboulapia (Moïse), de Damas, V, 392. 
Abodl- Hassan. Voir Juda bkn Samukl 

Hallbvl 
Aboul-Wamo. Voir Jona Mbrwan. 
Abrabanbl (Isaac), IV, 379, 408-413, 416, 

424. 42.% 441-443, 457; V, 39, 41. 
Abrabanbl (Isaac), le jeune, IV, 442. 
Abrabanbl (Jada-Léon). Voir Lbom Mb- 

DIQO. 


Abrabanbl (Samuel). IV, 442, 457-458; 

V, 47, 74. 
Abrabanbla (Beovenida), IV, 458 ; V, 47, 

74. 
Abraham, patriarche, I, 14. 
Abraham, moine converti, III, 260. 
Abraham Bbdarsi, IV, 198. 
Abraham bkn David db Posquibrbs, IV, 

124. 
Abraham bbn Hiyta, IV, 293. 
Abraham bbn Isaac, IV, 121 
Abraham bkn Samobl db Trok, V, 222. 
Abraham bkn Schbrira, III, 333, 334. 
Abraham d'Aragon, médecin, IV, 199. 
Abraham db Prankknbbro, V, 163. 
Abraham ibn Çarçal, IV, 291. 
Abraham ibn Daud, IV, 108-109, lis. 
Abraham ibn Ezra, IV, 108, 109-113. 
Abraham ibn HasdaI, IV, 119, 179. 
Abraham Lbvi, cabbaliste, V, 40. 
Abraham MaImonidb, IV, 159, I60. 
Abraham Senior. Voir Sbnior. 
Absalon, I, 105-115. 
AbtalION, II, 206, 207, 218,220, 221. 
ACHAB, roi, I, 158, 159-168. 
ACHAZ, roi, I, 204-207. 
ACHAZIA. Voir OCHOSIAS. 

AcHiA, prophète, I, 133, 140, 153. 
AcHis, roi des Philistins, I, 79. 

ACHITOPHBL, I, 95, 104-113. 

ACHMKT !•% sultan, V, 115. 

AcosTA (Uriel d'), V, 175-178. 

Adat Yeschouroun, communauté à Amster- 
dam, V, 317. 

Adlrrsthal (baron d'). Voir EibbschOtz 
(Wolf). 

AdoNIAS, I, 106, 120-122, 127. 

Adonim. Voir Dounasch bbn Labrat. 


440 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


Adoniram. I« 130, 145, U«. 

Adrikn, III, 76-8t, 84-80, 91-98. 101, 104, 

106. 
AduUam (ville), I, 90. 
Aelia Capitolina^ III, 98. 
Affligé» de Sion, I, S67, t68 ; IV, 134. 
AFRIQUE SEPTENTRIONALE (Juifs de 1') 

IV, 105; V, 811. 
Agao, roi, I, 70, 72. 
AooKB, prophète, II, 5, 6. 

AOOBARD, III, 338-341. 

Agrippa I*% II, S84-287, t89,895-S98, 300- 

308. 
Agrippa II, II, 338,333.341,349,350,351, 

355, 363, 364, 378, 375, 387 ; III, 6, 7, 

13, 67. 
Aouilar (baron d'), V, 247, 248. 
AHA, III, 239,240. 
AhaI bar Huna, m, 243. 
AhaI db Sabha, III, 317. 
Ahbr. Voir Elisa bbn Abuta. 
Ahron. Voir Aron. 

ABU.NAI, III, 319, 324. 

Ar, I, 34. 

Ailat, port, I, 136, 137. 

Akbaritbs, secte Juive, III, 335. 

Ariba bbn Josbph, III, 20, 22, 27-32, 34, 

61, 66, 87, 99, 103. 
Akiba Egbr. Voir Egbr. 
Arylas. Voir Aquilas. 
Albkrt db Brandebourg, V, 28-29. 
Albbrt, empereur, IV, 244, 245, 249, 250. 
Albigeois, IV, 163, 164. 178. 
Albinus, procurateur, II, 342, 343. 
ALCIMB, II, 112-113, 116, 118, 122. 
Aldobrandini, V, 131. 
Alènou (prière d'), V, 223-224, 225-226. 
Albssandro, apostat juif, V, 98. 
Alexandra. Voir Salomé Albxandra. 
Albxandra, fllle de Hyrcan II, II, 196, 

215, 222, 223, 224, 226, 231. 

Alexandre Balas, II, 124, 125. 
Alexandre Ltsimaqub. Voir Lysimaqub. 
Alexandre le Grand, II, 51-54. 
Alexandre Jannée, II, 178, 181-187. 
Alexandre II, dis d'Aristobule, II, 205, 

208, 209. 

Alexandre, mari d'Alexandra, II, 231. 
Alexandre, flls d'Hérode, II, 237, 238. 
Alexandre III, pape, IV, 130-131. 
Alexandre I", tjar, V, 343-345. 
Alexandre II, tsar, V, 422. 
Alexandre (Séligraann), V, 315. 
Alexandre Sbvî^re, III, 148-149. 
Alexandrie (communauté d'}, II, 56, 132- 

133, 211, 229, 230, 287, 290-292, 301, 354, 

402 ; III, 73, 74, 235, 236. 
Ali, khalife, III, 298, 299. 
Alkabéç. Voir Salomon Alkabéç. 
Allebrand, évéone, IV, 76. 

ALLKOORISTES, IV, 238-240. 

ALLEMAGNE (Juifs d'), III, 271 ; IV, 86- 
38, 68,73-79, 102-105, 130; V, 5-7, 10, 
11-13, 24, 29, 72, 74-78, 126, 148-152, 
198, 208, «18-222, 243-245, 275, 280-284, 
285, 294-306, 319-324, 354-360, 362, 379, 
420-421. 

Alliance Isr. universelle, V, 424-425. 
Allianz in Wien (Isr.), V, 425. 

ALMANZI, V, 382. 

Almanzoor, khalife d'Andalousie, IV, 35. 
Almohadbs, IV, 105-107, 118. 
Alphonse III, roi de Portugal, IV, 211. 
Alphonse VI, roi de Castille,.IV, 67, 68-70. 


Alphonse VIII, le Noble, IV, i is, 162. 
Alphonse X, le Sage, IV, 200-202, 210. 
Alphonse XI, de Castille, IV, 252, 263- 

269, 289. 
Alphonse II, duc d'Esté, V, isi. 
Alphonse db Valladolio. Voir Abnbr db 

BURGOS. 

Alphonaine» {TabU»)^ IV, 201. 

ALSACE (Juifs d), V, 878-280, 308, 309- 

318, 324-325, 327, 337. 
Altpe, d'Antioche, III, 823, 224, 225. 
AMALBCITBS, I, 34, 70, 82. 

Amasa, général, I, 113, 115, 117, 118. 

ANATUS LuSITANUS, V, 86, 98. 
AmaziaS, roi, I, 179, 180, 181-183. 
Amazias, grand-pontife, I, 187, 191. 
Ambroisb de Milan, III, 232. 

AMÊSIAR, III, 228, 230. 

AMÉRIQUE DU NORD (Jaifs de 1'), V, 414, 

419. 
Ames (association des), doctrine cabbmlis- 

tique, V, 110-111. 
Ammaûs^ I, 41. 
AUMI, III, 181, 182, 185, 198. 
AMMONITES, I, 51, 60, 68, 69, 97, 99, 102. 
AMNON, I, 104, 105. 
AMOLO, III, 342-343. 
Amon, roi, I, 225-226. 
AMORAIM, Iir, 153-154. 
Amos, prophète, I, 184, 188, 189-191, 193. 

AMRAM BEN ISAAC IBN SCHALBIB, IV, 67, 69. 
Amnerdam, V, 134-135, 137-142, 147, 161, 

168, 176, 186, 190-192, 210, 233, 239-241, 

317. 

Amulettes d'Eibbsch&tz, V, 249-251. 
ANAN, grand-prétre, 11,342, 343, 380, 381, 

382. 
ANAN BEN David, III, 319-323. 
Ananel, grand-prétre, II, 221, 222, 823. 

ANANEL DI FOLIGO, V, 84. 

Anania, fils d'Onias IV, II, 160, 182. 
Anania, II, 317. 

Ancône (Juifs d'), V, 52, 53, 86-87, 90-92. 
Andradb (.\braham), V, 328, 331* 
André, roi de Hongrie, IV, I7i. 
Andromaqub, gouverneur de la Célésyri4>, 

II, 53. 
Androniqub, lieutenant d'Antiochus, II, 

84. 
ANGLETERRE (Juifs d'), IV, 104, 127-129, 

165, 169, 194, 199-200, 222-226; V, 161, 

164-174, 259-260, 380,395, 420. 
ANOLO-JEWISB ASSOCIATION, V, 425. 

Antigone, général d'Alexandre le Grand, 

II, 55, 56. 
Antigone, âlsde Hyrcan, II, 160, 180, I8l. 
Antigonb, fils d'Aristobule, II, 207, 210, 

214, 216, 217, 218, 219, 220. 
Antiliban. Voir Hermon, 
Antimaîmonistes, IV, 171-179, 187-188, 

214-218. 
Aniioche^ II, 57. 

Antiocbus Cyzicènb, II, 160, 161. 
ANTIOCHUS EpiphaNE, II, 70, 79-81, 85-92, 

97-98, 108. 
Antiochus Eupator, II. 108, 109, 110, 118. 
Antiocuus le Grand, II, 63, 69, 70. 

A.NTIOCBUS SiDÉTES, II, 149, 152, 153, 155- 
157. 

Antiochus VI, II, i27, 128. 

Antipas, fils d'Hérode, II, 242, 249, 255, 

200, 202, 205, 208, 263, 283, 285, 286, 287. 
Antipater, père d'Hérode, II, 197, 198, 

209, 210, 211,213, 214. 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


441 


Antipatek, petit-fils d'Hérode, II, 237- 

240. 

Antisémites, V, 426-427. 

A5TITALMUD1STE8 Voir FraNKISTBS. 
ANT1TIUNIT4IRI», V, 71. 

Antoine (Marc), II, 215, 218, 219, 220, 223, 

225. 
Antonin le Pihuk, III, 107, 120, 121. 
ApioN, II, 289, 294. 

Apollonius, général syrien, II, 88, 98. 

Apollonius Molon, II, 288. 

Apostoli, III, 117, 151. 

Aqubt, de Savoie, IV, 279. 

AquilaS, III, 64-68, 78, 82. 

ARABIE (Juifs d), IV, 133134. 

ARAMÉBNS, I, 98. 

ARBUB8. Voir Pedro Arbuks. 

Archblaus. âls d'Hérode, II, 242-244, 248. 

Ardbschir, roi perse, III^ 176. 

Arbtas Pbilhbllbnb, roi des Nabatéens, 

n, 197, 199, 205. 
Aroun, roi des Mongols, IV, 221, 226-227. 
Aristobui^, fils d'Alexandre Jannée, II, 

187, 194-203, 207, 208, 209, 231. 
Aristobulb, fils d'Hérode, II, 237, 238. 
Aristobulb III, beau-frère d'Hérode, II, 

221, 222, 223, 231. 
Aristobulb, fils de Hyrcan, II, 160, 179-181 . 
Armleder, IV, 275-276. 
Arnaud -AMAURi, IV, 164. 
Arnaud db Tonorbs, V, 2, 18, 21. 

ARN0LDISTB8, V, 23. 

Arnstbin (Fanny d'), V, 347. 
Aron BSN AscHKR, massorète, V, 8. 

ARON BEN MeSCHOULLAM, IV, 172. 

Aron ibn Sardjadou, IV, 6, 7, lo, 12, 15. 

Aron d York, IV, 200. 

Aron Hallbvi, IV, 213. 

Aroukh^ de Nathan ben Yehiel, IV, 66. 

ARTAXERXiiS LONGUEMAIN, II, 10, 12, 17, 18. 
ARTAXBRXiâS MNÉMON, II, 48. 

ASA, roi ae Juda, I, 154-156. 
ASAPU, psaliniste, I, 94. 


ASCHER (tribu d'), I, 36 37. 

A8CHBR D'UdINE, V, 94. 

ASCHKR BSN YeHIKI., IV, 243, 245, 251-253. 

AtCHBRI (fils d'), IV, 269-271. 

AscBi, amora, III, 227-230. 

AscBKKNAZi. Voir Salomon Aschkenazi. 

Àtdody ville, I, 54. 

ASIE (Juifs d'), IV, 132-135. 

ASIE MINEURE, V, 79. 

ASKALONI (Joseph). V, 115. 

Assemblée (Grande), II, 24, 167. 

ASSEMBLEE DES NOTABLKS JUIFS, V, 327-335. 

Assemblée nationale, V, 309-313. 
ASSER (Moïse), V, 318. 
A8SI, III, 181, 182, 185. 
ASSOCIATION DES ÂMES. Voir A MBS. 

Assyriens, I, 196. 

ASTARTB (culte d'), I, 154, 155. 

ASTRUC (Aristide), V, 424. 

AsTRuc DE LuNBL (Dod). Voir Abba Mari 

BEN MoTSB. 

AsTRUc DB PORTA. Voir MoISB Nahmani. 

AsuMÇAO (Diogo de la), V, 136. 

Athalie, reine, I, 167, 173-175. 

Athias (Isaac}, V, 144. 

Athrongbs, coef de bande, II, 246, 248. 

AuKRBACH (Jacob), V. 364. 

AuauSTB, II, 242, 243, 247, 248, 249, 254. 

Voir Octave. 
AuousTiN (saint), III, 239. 
AUTODAKÉ (à Madrid), V, 216-217. 
AUTRICHE (Juifs d'), V, 95-96, 126, 152, 

212, 282, 319, 343, 331, 421-422. 
AvicBBRON. Voir Salomom ibn Gabirol. 
AviODOR (Isaac), V, 334-335. 
Avila (controverse religieuse k), IV, 299. 
Avila (Le prophète d'}, IV, 232-233. 
Avrrus, III, 269, 270. 
Aylon (Salomon), V, 240. 

AZARIA DBI ROSSI, V, 107. 

AzARiAS. Voir OSIAS. 

AZARUS, grand-prétre, I, 134, 195. 

AZRIEL, e«bbaliste, IV, 181, 186. 


Baal (culte de), I, 160, 161, 

Baalbkkites, secte juive, III, 335. 

Baal-Schem, V, 288. 

Baal-Zebub, I, 168. 

Baaza, loi d'Israël, I, 154-156. 

Babylone, I, 260, 269, 270. 

BABTLONIE (Juifs de), III, 162-166, 168, 

171, 181, 189-190, il6, 298, 304-305. 
Babylonien (Talinud), III, 229. 
Bacchidbs, général syrien, II, 112, 115, 

121, 123. 
Bachourim, ville, I, 111, II2. 
DADE (Juifs du grand-duché de), V, 340. 
Badis, roi maure, IV, 45, 57, 58. 
Baermann (Issachar), V, 226. 
Bagoas, eunuque perse, II, 49. 
Bagosbs. Voir Bagoas. 
Bauram Tschubin, général perse, III, 253. 
Bahikl dk Saragossb, IV, ne. 
Bahya ben Josbpu ibn Pbkouda, IV, 55-56. 
Bdle (Juifs de), V, 309. 
Balkin, prince maure, IV, 45. 
Balmbs (Abraham de), V, 34, 38. 


Barak, I, 51. 
Barcokbba, m, 87-96. 
Bar-Kappara. Voir Simon bar Kappara. 
Barnavr, V, 311. 
Barrios (Daniel de), V, 232- 
Barucu (Jacob), V, 355. 
Barucu, disciple de Jérémie, I, 240, 241, 
253, 255, 256, 259, 266. 

Barukh dk Bénbvknt. V, 40. 

Basnaoe (Jacob), hisitorien, V, 227-229. 

Basoula (Moïse), V, 178. 

Bassan (IsaTe), V, 244. 

Basse-Terre^ en Palestine, I, 42, 47. 

Batuori (Etienne), roidePolo^cne, V, 122, 

BAVIÈRE (Juifs de), V, 343, 421. 

Bayol (Haus), renégat juif, IV, 389-390. 

Bbaconsfirld (lord). Voir Disraeli. 

Béatrice Mendbsia. Voir Gracia, 

Bker (Dob), V, 289-291, 292. 

Bkkr (Jncob), V, 363. 

Bekiin, III, 13. 

BÊLA IV, roi de Hongrie, IV, 209. 

Belkis, reine de Saba, I, 139. 


442 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


Brlmontb (Jacob-Israèl), V, 134. 
Bklmontb (Miânuel), V, 192. 
BfENAÎAHou, eénéral de Saloraon, I, 1S7. 
Bbr-Datid (LnzaruB), V, S98, 32t. 

BBNÎE-BatHYRA, II, 221, 228. 

Bbnrdict d'York, IV, 128. 
Bbnbt (Mardochal), V, 365. 
Bkn Hadad I*r, roi d'Ara ro, I, 155, 158. 
Brn Hadad H, roi, I, 166, 167, 170. 
Bkn Hadad III, roi, I, 179. 
Benjamin (tribu de), I, 37, 38, 52, 61, 64. 
Brnjamin db Tibbriadb, ni, 259, 261. 
Bbnjamin db Tudblb, IV, 119. 
Bbnjamin Nahavbmdi, III, 331-332. 
BbnoIt XII, pape, IV, 277. 
Bbnou-KooraTza, tribu juive, III, 294. 
Bbnou-Nadhir, tribu juive, HI, 293. 
Bbnvknistb (famille), IV, 33. Voir les dif- 

fér^ntjt Bkmvbnistb à leurs prénoms. 
Bbn Zkbb, V, 296. 

Bbkakya bbn iNatronaI Nakdan, IV, 189. 
Bbrbnicb, sœur d'Agrippa II, II, 332, 347, 

349, 372, 385, 386, 393, 397, 401; III, 6, 

13, 67. 
BBRRNice, fille de Salomé, II, 237. 
Berlin (Jn'ih de), V, 13. 126, 214, 239, 266, 

291, 298-306, 319, 363, 412-414. 
Bbrnal, frères martyrs, V, 186. 
Bernard (Isaac), V,'266. 
Bernard db Clairvaux, IV, loi, 103. 
Bernardin DB Fkltrb, moine, IV, 384-387. 
Bernardo (Fratre), moine, V, 44. 
Bbrnays (Isaac), Y, 368-369, 407, 408. 
Bbrr Bino (IsaTe), V, 308. 
Bbrr Isaac Bbrr, V, 307, 311, 313, 327, 

329 331. 
Bbrr (Michel), V, 327, 338. 
Bbrtbold, évoque de Strasbourg, IV, 281. 
Bbrthold Eooltspbcht, IV, 284. 
Bertrand du Gubsclin, IV, 295, 296. 
Bbruria, III, 110. 
Betar (siège de), III, 91-96. 
BétheU I, 34, 152, 189, 190, 191. 
Bethléem, I, 74, 75. 
Bbthsabbb, I, 102, 103, 121. 
Bethiour, localité, II, 109. 
Bel Jacob, synagogue d'Amsterdam, V, 

135, 137, 139. 
BbuoNOT, V, 326, 338. 
Bible (étude de la), II, 11-12; III, 152153, 

238; V, 34-35, 219, 417. 


Bikkouré Ittim, journal littéraire, V, 382. 

BiSCHOFPSWBRDBR, V, 300. 

Bismarck (Prince de), V, 419. 

Blanche de Bourbon, IV, 291, 294, 295. 

Blanche db Castillb, IV, 196, 197. 

Bloch (Mathathias), V, 199, 201. 

Blois (Martyrs de), IV, 1 15-116. 

BoDO, moine converti au judaïsme, III, 

341. 
BOBRNB (Louis). V, 350, 354, 355-356, 360. 
BOBTHUSIBNS, 11, 233. 

BOHÊME (Juifs de), V, 74, 247, 351, 422. 
BOhm (Jacob), V, 163. 
BoLBSLAW Plus, prince polonais, IV, 

284. 
BoMBBRa (Daniel), V, 31, 36. 
BONAPOUX (Daniel-Israel), V, 234. 
BONALD, V, 325, 326. 
Bonapartr. Voir Napoléon. 

BONBT DE LaTTBS, IV, 455-466 ; V, 21, 22. 

BoNiFACK VIII, pape, IV, 248. 

BoNiFACB IX, pape, IV, 312. 

BoNNBT, de Genève, V, 271, 272. 

Boraitot^ III, 137. 

Bordeaux (Juifs de), V, 147, 261-264, 309, 

314. 
Boso, roi de Bourgogne, III, 344. 
BostanaJ, exilarque, III, 254, 298, 299. 
BooLAN, chef des Khaxars, III, 325. 
BBANDEBOURO (Juifs de), V, 12, 126, 

212-214. 
Brandon (David), V, 144. 
Bras Nbto, V, 52, 53. 
Bray (martyrs de), IV, 126, 
Brbidbnbach (Wolff), V, 321. 
Brème (Juifs de), V, 342, 346, 349, 350. 
BRÉSIL (Juifs iiu), V, 146-147. 
Brbssblau (Mendel), V, 295, 296, 364. 
Bribli (Juda-Léon), V, 230-231, 241. 
Broolib (prince de), V, 312. 
Brombt, V, 317. 
Bruna (Itraél), IV, 389-390. 
BRUNSWICK (Juifs de), V, 126. 
Brunswick (duc de), V, 270, 272, 274. 
Bruxellee (Juifs de), IV, 284. 
Buchholz, V, 321. 
Budny (Simon), V, 124. 
Butzer, V. 75. 
BuxTORF (Jean), V, 162. 
Byxance (Juifs de), III, 263, 345; IV, 131- 

132. 


Cabbalb et cabbaustbs, IV, 175, 180-187, 
228-238; V,30, 40, 50, 94,'108-114, 174- 
175, 195-196, 222, 244, 254. 

Çaddik, titre des chefs des Hassidim, V, 
290, 292. 

Cauen (Isidore), V, 424. 

CaInitbs, secte gnostique, III, 55. 

CaTphe, II, 275, 283. 

Calendrier juif, III, 39-40. 

CalIGULA, 11,284, 286, 291, 294-296. 

Callirhoé, I, 41. 

CANAAN, I, 13, 14, 23, 33, 35, 39. 

Cananéens, I, 13, 48. 

Canbino, V, 211. 

Cantique des Cantiques^ II, 67, 68; III, 21. 


Capharnaùm^ ville, II, 267. 

Capistrano (Jean de), IV, 357, 360, 362- 

368, 385, 462. 
Capito. Voir Wolf Capito. 
Capnion. Voir Rbuchlin. 
Capsali (Moïse), IV, 369, 452. 
Capsali (Klia), IV, 455. 
Caracalla, III, 144, 145. 
Carafpa (Pietro), cardinal, V, 62, 83, 85. 
Caraitbs, III, 320-324, 330-332, 335-336, 

348-349; IV, 1315, 107,109,136, 145-146; 

V, 222-223, 404. 

Cardoso (Abraham-Miguel), V, 209-210, 

234. 
Cakdoso (Diego), V, 144. 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


443 


Cardoso (Isaac-Fernftndo), V, Î09, ttl. 

Carlstadt, réformatear protestant, V, 77. 

Carmel (mont), 1, 4t. 

Caro (Joseph). Voir Karo. 

Carvajal (Antonio-Pemaodes)., V, 109, 

173. 
Carvallo (Jules), V, AU. 
Casimir lb Grand, roide Pologne, IV, 366. 
Casimir IV, roi de Pologne, lY, 366-368, 

46t. 463. 
Cassiodorb, moine, III. t66. 
Cassios Lonoinus, général ronudo, n,t09, 

ti4. 
Castbllanb (de), Y, 3io. 
Castro (Bendito de), médecin, V, tOt. 
Castro (Balihssar Orobio de),V, 193-194, 

t30. 
Castro (Rodrigo de), Y, 143, 144. 
Caturrinb, infante espagnole. Y, 45. 
Cbmah bbn KapnaT, gaon, IV, lo. 
Cémah David^ chronique. Y, ito. 
Cbnboa (Sansone), Y, lt8. 

CbNS romain, II, t49, t50, 853. 

CbNSURB, V, 83-84, 97, 130-131. 

Cbrp BbRR, y, 306, 313. 

Cbrp Bbrr (Lipmann), Y, S30. 

Cbsar, II, t09, tio, tl3. 

Cétarée (Juifs de), II, t3t, 841, t49, 345, 

846, 3S3; III, 86. 
Cbstius Gallus. Voir Oallus. 

CBTI ASCHKBNAZI, y, 837. t39-t41. 

Chanoun, roi ammonite, I, 97. 
Chants (CObadia, de Steinheim. Y, 384-385. 
Charlkmaonb, III, 3t6-3t8. 
Cbarlbs lb Cbauvb, III, S4t-344. 
Charlbs y, roi de France, 1 Y, 886, 887,888. 
Charlbs VI, roi de France, lY, 313. 
Charlbs X, roi de France, Y, 378. 
Charlbs IY, empereur, lY, 880, 888,883, 

885; Y, 149. 
CBARLBft-QoiNT, Y, 48, 45, 51, 54, 55, 59, 

78, 73, 88, 138. 
Charlbs II, roi d'Angleterre, Y, 174. 
CHA.RLBS II, roi d'Espagne, Y, 816. 
Charlbs XI, roi de Suède, Y, 888, 883. 
Chablks-Fréobric, grand-duc de Bade, 

Y, 340. 
Chatbaubriand, y, 385. 
Chblbbi (Raphaël-Joseph), Y, 196, 197, 198. 
Chbmnitz, avocat. Y, 150, 151. 
Childbbbrt I*', III, 869. 
Chilkia, grand -prêtre, I, 888, 831, 883. 
Chilpbric I*% III, 870. 
Cbintila, roi wisigoth, III, 878. 
Chmiblnicki, chef cosaque. Y, 155, 157- 

159. 
Chorin (Aron), Y, 366. 
Cbrktikns (nouveaux), Y, 148. 
Christian- ÀuausTB, comte palatin. Y, 

888. 
Christian IY, roi de Danemark, Y, 138, 

146, 193. 
CURIBTIANISMB, II, 858-868. 

Chroniquburs juifs, y, 80-88. 
CuusAi, conseiller de David, I, 111, 118. 
Chuthbbns. Voir Samaritains. 
CioN (Jonaihftn), Y, 7, 10, 


CiCBRON, II, 804, 805. 

Claudb, empereur, II, 896, 897, 300, 303, 

304. 
Clbmbns, prosélyte juif, III, 66, 68, 69. 
Clbmbnt IY, pape, IV, 805, 806. 
Clbmbrt VI, pape. IY, 873, 879, 880, 318. 
Clbmbnt VIL pape. Y, 47, 58-55, 57-58. 
Clbmbnt YIII, pape, Y, 130, 131, 137. 
Clbmbnt X, pape. Y, sis. 
Clbmbnt XIII, pape. Y, 856. 
Clbopatrb, reine d Egypte, II, 288, 883, 

884, 885, 889. 
Clbrmont-Tonnbrrb (comte de). Y, 311. 
Clotairb II, roi, III, 871. 
Cochblkt, y, 408. 

COHBN ROPB, Y, 814. 

Colubr (Thomas), Y, 178. 
Colloques sur lb Talmud. Voir Talmud. 
CoLooNA (Abraham de). Y, 330, :i3i, 335. 
Cologne (Juifs de). Y, 318. 
CoMMODB, empereur, III, 133. 
Compagnons [ffahirim), III, 43. 
CoNciLBS : — d'Avignon, IY, 165. — de 
Bésiers, IY, 199. — de Latran, IY, 131. 

— de Meaux, III, 341. — de Nicée, III, 
801. —d'Oxford. IV, 169. — de Paris, III, 
343. — de Rome, IY, 68, 166-167. — de 
Tolède, III, 308-309. — de Trente, Y, 63. 

— de Vienne, IY, 808. 
CoNPORTB (David), Y, 838. 

Conrad db Wintbrtur, de Strasbourg, 
IV, 880-888. 

Conseil (grand), II, 36-37, 183, 189-198, 
806. 

Consistoire central (des Israélites fran- 
çais), Y, 368. 

Constance, empereur, III, 808-807. 

Constantin, 111, 199-808. 

Conti (Vicenti), Y, 94. 

Controverses. Voir Talmud. 

Convention (la). Y, 314-315. 

CORONEL, IY, 419; Y, 101. 

CoRREA (I^tabelle), V, 198. 

Cosaques contrblks Juifs, Y, 153-159. 

Costa Atias (Isaac da). Y, 318. 

Costa (Emm. da). Y, 6i. 

Costa (Uriel da). Voir Acosta. 

CouTiNHo (Fernando), évéque, Y, 58. 

Crassus, II, 808, 

Crbizbnach (Michel), Y, 408, 409. 

Crbmibux (Adolphe), V. 394, 395, 396, 408- 
406. 

Croises, IV, 74-80, 10M04, 186, 188-189, 

161, 193, 854-855. 
Crom^ell (Olivier), V, 164, 167, 169-173. 
CROTUS RubIANUS, y, 83, 86. 
CRTPIO-SaBBATIENS, V, 848 843. 

CUMANUS, procurateur, II, 337-340. 
CUNBOONDB, princesse allemande, V, 5, 

6, 11, 13. 
CuTHBENS. Voir Samaritains. 
CURIBL (Jacob), Y, 141, 146. 
CtaXARB, I, 886-887, 839. 
Cyrille d'Alexandrie, III, 835. 
CyruS, 1, 873, 881-883; II, 1. 
CzARNiCKi, K^nérai polonais. Y, 159. 
CzECHOVic (Martin), Y, 184 


44i 


INDEX ALPHABIiTIQUE. 


Dk Costa. Voir Costa. 
Daoobkrt, roi, III, 871. 
Dalbkro (chancelier), V, 321, 340. 
Damas, I, 99, 14S. 
Damas (affaire de), V, 390*404. 
Dan (ville de). I, 152. 
Dan (tribu de), I, 38, 39. 
DANEMARK (Juifs de), V, 354, 419. 
Daniel (livre ae), II, 9ft-l00. 
Danibl Israël. Voir Laouna. 
DANTii, IV, 260. 

Darius, II, 5. 

Daub, V, 353. 

Daud, inédeciD, V, loi, 102. 

David, roi, I, 74-79, 81-123. 

David Alrouhi, imposteur, IV, 133. 

David BBZf Danibl, exilarque, IV, 217. 

David bkn Joskph Kimhi. Voir Kiuhi. 

David bbn Juda, exilart^ue, III, 334. 

David bbn ZarkaT, exilarque, III, 351, 

252; IV, 4, 5-7, 10, 11. 
David db Pomis. Voir Pomis. 
David ibn Abi-Zimka, V, 40. 
David ibn Albila, IV, 272. 
David Maïmonidk, IV, 215, 217. 
David Nbgro, IV, 306, 307, 308. 
David Rbubëni, V, 46-51, 55, 56. 
Dbbora, prophétessff, I, 51. 
Décret du 17 mare 1808, V, 337-338. 
Dblitzsch (Franlz), IV, 388. 
Dblmedigo (Elie), IV, 382-384; V, 38, 180. 
Dblhbdioo (Joseph), V, 175, 180-182. 
Dbhbowski, évéque, V, 254-256. 

DÉMBTRIUS, II, 79, 111-113, 121, 124. 
DÉMKTRIUS II NiCATOR, II, 125-127, 146. 

Denier d'or, IV, 275. 


Dbnis, roi de Portugal, IV, 211. 

Dbnts Machault, IV, 312-313. 

Dbza, inquisiteur, V, 42. 

Dhou-NowaS. m, 284-286. 

Dialogues philosophiques, à^ Mendelssohn, 

V, 267. 
D1A8 (André), V, 45. 
DiDON, niédecio, V, 207. 
DiBZ, V, 283. 

DiODOTB Tryphon. Volr Tryphon. 
DiONYSiAQUBS (fête des), II, 65. 
DiSRABLi (Benjamin), V, 417-418. 
DoB Bbbr. Voir Bber. 
DoHM (Chrétien), V, 278. 280-282, 283, 

338. 
Dominicains dbColog.nb, contre les Juifs, 

V, 2-30. 
DoMiNius Aman (Epipbane), V, 323. 

DOMITIBN, III, 66-69. 

DoNiN (Nicolas), apostat, IV, 195-197. 
Donméh (Les), secte judéo- turque, V, 236. 
DoRiA (André), V, 79, 80. 
DoRMiDO (Manuel-Martinez), V, I68. 

DOSITHKB, II, 134, 135. 
DossA bbn Saadia, IV, 12, 22. 
DOUNASCH BBN LaBRAT, IV, 20, 26, 28. 
DOG.NASCH BKN TaMIM, III, 347 ; IV, 18, 22. 

Drach (l'nbbé), V, 398. 

Drusillb, sœur d'Agrippa II, II, 330, 340. 

Duartb dk Paz. Voir Paz. 

DuBNO (Salomon), V, 277. 

DudaT, III, 318, 319. 

Du GuBscLiN. Voir Bertrand Do Oubsclin. 

Dons Scot, IV, 224. 

Duport, V, 311, 313. 

Duran. Voir Simon Doran. 


£ 


ÈBioNiTBS, II, 279. Voir Jddko-Chrktik.ns. 

Ecclésiaste (livre de 1), II, 239; III, 21. 

Eck (Jean), V, 75-76. 

Eclairés (Us) de Berlin, V, 301-303. 

Kcoles Crkmikox ao Cairb, V, 404. 

Edit de tolérance en Portugal, V, 43; — 
DE JosKPU II, empereur, V, 282. 

Edi.ks. Voir Samobl ëdlïîs. 

Edouard 1er, roi d'Angleterre, IV, 222, 
22i-225. 

Edzardus (Esdras), V, 193, 205. 

Efodi. Voir Profiat Duran. 

Kger (Akiba), rabbin, V, 365. 

ËGiCA, roi wisigoth, III, 309. 

Kgidio db Vitbrbb, V, 23. 24, 54. 

Eglise judéo-allemande y V, 412, 416. 

EGYPTE (Séjour des Israélites en), I, IS- 
IS. — (Juifs d'), IV, 135 136; V, 404. 

Kgyi>tiens, I, 16, 17. 

EibkscuCtz (Jonathan), V, 238, 242, 246-251 , 
258. 

EibeschCtz (Wolf), V, 258. 

E18EN.MENGKR (Jean-André), V, 224-226. 


Ela, roi, I, 156. 

Kldad haddani, III, 349. 

Eléazar, hasmonéen, II, 109. 

Rlkazar, martyr, II, 91. 

Eléazar, pharisien, II, 177, 178. 

Eléazar ben Arak, III. 7, 12, 13. 

Eléazar bbn Azaria, III, 20, 22, 66, 94, 

95. 
Eléazar bbn DinaI, chef de zélateurs, II, 

335. 
Eléazar bbn hanania, zélateur, 348, 850, 

352, 359. 

Eléazar bbn Jacob, m, 108. 
Eléazar ben JaIr, sicaire, II, 335, 352. 
Eléazar ben Simbon, zélateur, II, 379. 
Eléazar bkn Simon, III, 135. 
Eléazar Kalir, III, 313-314. 
Elia Levita. Voir levita. 
Ei.iA Vilna, gaon, V, 291-293. 
Eliakim. Voir Joacbim. 
Eliakim, ministre d'Ezéchias, I, 216. 
Rliano, petit-fils de Levita, V, 83, 94. 
Elias, rabbin d'Angletarre, IV, 200. 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


445 


EuASiB, grand-prètre, II, 26, 28. 

Klib, prophète, I, 162-169. 

Elibzkr bkn Hyrkanos, III, 7, 13, 18, 20, 
23-25, 27, 34, 51, 64. 

Elibzbr db Modin, III, 33. 

ELI8ABBTH, reine, V, 233. 

Elischa BBN Abuya, III, 36, 57, 58, 101, 
102. 

Elischa Schor, V, 253. 

Eliskb, prophète, I, 168-171, 176, 180, 
181. 

Emancipation db9 Juifs, V, 15, 229. — 
en Allemagne, V, 320-321, 345, 347, 
348-349, 420-421,426. — en Angleterre, 
V, 259-260. 395, 420. — en Autriche, V, 
349, 351, 419, 421-422. — dans le Grand- 
Duché de Bade, V, 340, 349. — en 
France, V, 309-314, 378-379, 419. — à 
Francfort-iiur-le-Mein, V, 34C-341, 345- 
347, 349. — dans la Hesse-Electorale, 
V, 380.— en Hollande, V, 316- 318, 420. 
— en Italie, V, 423. — en Prusse, V, 
342,349, 351-352, 419. —en Weslpbalie, 
V, 338-339. 

Emdbn (Jacob), V, 249-250, 254, 273. 

Emmanuel db Bbnbvbnt, V, 94. 

Emmaûs^ II, 102. 

EmMBRICH, IV, 76, 77. 

Â'ndor, I, 79, 80. 

En-Etam, I, 135. 

En-Cadi, I, 41 

EnQBL, V, 287, 299. 

En-Bhogel, I, 89. 

Enshbim (Moî^eJ, V, 296. 

EphraVn (monts d*), I, 42. 

EphraÏM (tribu d'), I, 33, 34, 36, 38, 90, 46, 

47, 50, 52, 53, 63-65, 140. 
Epitre aux Hébreux^ III, 52. 
Erasmb, V, 8, 28. 
Eroas (Joseph), V, 238. 
Erwig, III, 308-309. 


ESDRAS. Voir Ezra. 
Eskklbs (Berousch), V, 248. 
Eskklès (Issachar), V, 247. 
ESPAGNE (Juifs d^, III, 272-278. 
ESPAGNE WI8XOOTHE (Juifs de 1'), III, 

306-310. 
ESPAGNE MUSULMANE (Juifs de 1'), III, 

310; IV, 19-30, 32-36, 42-63, 81-98, 106- 

107. 
ESPAGNE CHRÉTIENNE (Juifs de 1'), 

IV, 107-113, 117-119, 165, 166, 109, 200- 

206, 210-211, 252-253, 263, 265-270, 272, 

278, 279, 289-302, 303-306. 
Espérance d'hraél , de Manassé , V , 

167, 
ESSBNIBNS, II, 165, 170-176, 261, 265. 

Esthbr Kibra, favorite juive, V, 115. 

ESTORI PaRHI, IV, 2.^0-251. 

ÉTATS PONTIFICAUX (Juifs des), V» 128, 
130, 348, 423-424, 

Etibnnb (saint), II, 321. 

EucHBL (Isaac), V, 295, 296, 302. 

EUTROPB. III, 232, 234. 

Evil-Mbrodach, I, 261-262. 

KwALO (Henri), V, 417. 

ExiLARQUES, III, 166-168, 300-302, 317,323, 
324; IV, 11, 134, 135. 

Expulsion dbs Juifs : —de l'Afrique sep- 
tentrionale, V, 211. — d' Autriche, V, 
212. — d'Avignon et du Comtat-Venais- 
sin,V,99.— de l'Espagne, IV, 415-422. — 
des Etats pontidcaux, V, 98-99, 130. — de 
France, IV, 313-314. — de Portugal, IV, 
434-437, 439-440. — de Niremberg, IV, 
459-460. — de Prngue, V, 248. — d© 
Ratisbonne, IV, 461. 

EzRCHiAS, I, roi, 212-222. 

EzBCHiBL, prophète, I, 262-261. 

EzBKiAS, chef juif, II, 211,212. 

Ezra, II. 11-17, 22-24, 25, 30. 

Ezra, cabbaliste, IV, i8l, 186. 


F 


Fadus, procurateur, II, 303, 304. 

Fagius (Paul), V, 35. 

Falk (Jacob-Josua), V, 247. 

Falk Kohen (Josua), V, 124. 

Farag ibn 6AL0M0N, médeciti, IV, 215. 

Fare (de la), évâque, V, 311. 

Farui (famille), V, 393. 

Farissol (Abraham), V, 38. 

Farnbsë (Alexandre), V, 85. 

Fblobnuaubr (Paul), V, 168-169. 

FULIX, procurateur, II, 338, 339, 340. 

Fbrdinand I«r, empereur d'Allemagne, V, 

95, 96, 101, 104. 
Ferdinand II, empereur, V, 145, 152. 
Ferdinand III, roi de Castille, IV, 170. 
Ferdinand V, roi de Castille, IV, 252. 
Ferdinand V, le Catholique. IV, 377-378, 

392-394, 399-401, 405-407, 414-416. 

Ferdinand I*', graud-duc de Toscane, V, 

130. 
Fkrnand, roi de Portugal, IV, 306. 

FliKRAN MaRTINKZ, IV, 308-309. 

Ferrure (Juifs de), V, 131. 
Fbrrër. Voir Vincent Fbrrbr. 


Fkstus, procurateur, II, 341. 

Fbttmilch (Vincent), V, 150, 151. 

Fiteui judaicus, III, 45-46. Voir aussi Taxb 

judaïque. 
Flaccus, II, 204, 205. 
Flaccus, gouverneur d'Egypte, II, 289, 291. 
Flagellants, IV, 282-283. 
Flavio Jacobo d'Evora, V, 105. 
Flavius Clbmens. Voir Clemens. 
Flavius JosiiPHE. Voir .Josbphb b. Mat- 

THATIA. 

Fleckelbs (Eléazar), V, 302. 

Florus, procurateur, II, 343-348,331, 333. 

Foix (comte de), IV, 313. 

FONTANBS, V, 326. 

FouLD (Achille), V, 397, 398. 

Foulques db Neuillt, IV, 126. 

Frabnrbl (David), V, 266. 

Frabnkbl (Saeckel), V, 354. 

FRANCE (Juifs de), III, 326-328, 336-344; 
IV, 36, 64. 98, 101-102, 104, 113, 124- 
127, 193, 196-198, 208-209, 249 251, 253- 
256, 286-288; V, 260-264, 306-315, 318- 
819, 324-338, 378-379. 


446 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


FRANGE MÉRIDIONALE (Juifs de la), IV, 

119-124, 164,165,170, 199, £39, 251, 256, 

278. 
Francfort (Juifs de), V, 6, 11, 148-151, 

321, 340-341, 345-347, 350, 353, 356, 379, 

408-409, 412-413. 
Francis (MordekhaT), V, 109. 
François le', roi de France, V, 35. 
François II, empereur d'Autriche, V, 351. 
Frank (Jacob), V, 252-258. 
Frankkl (Zacharias), V, 412-413. 
FraNKISTBS, V, 252-258. 

Frkobric Barbbroussb, empereur d'Alle- 
magne, IV, 130. 
Frbdbric II, empereur, IV, I70,l9l-l92,l93. 
Frbdbric lb Bbl, empereur, IV, 262, 275. 
Frbdkric III, empereur, IV, 384. 
Frbdbric V, prince palatin, V, 139, 150. 


Frbobr.c lb Bblliqubux, archiduc d'Au- 
triche, IV, 192-193. 

Frédéric V, roi de Danemark, Y, 250,251. 

Frédéric Ur, roi de Prusse, V, 225,226. 

Frédéric II, roi de Prusse, V, 261, 268, 
269, 270. 283, 294, 298. 

Frédéric - Ouillaumb, Grand • Électeur, 
V, 213-114. 

Frédéric-Odillaumb II, roi de Prusse, 
V, 299. 

Frédéric-Guili.aumb m, roi, V, 342, 351, 

364. 

Frbsco (Moïse), V, 404. 

Fribdl^KNDBR (David), V, 295,'296, 298, 299, 

SOI, 302, 303, 322, 333, 335, 342. 
Fribs (Frédéric), V, 350. 
FURTADO (Abraham), V, 307, 314, 327-328, 

329, 335, 337. 


a 


Gahaa^ I, 70. 

Gabaon^ I, 34. 

OaBAONITBS, I, 34, 35, 72, 96. 

Gabinius, gouverneur romain, II, 205, 206, 

208. 
Gad (tribu de), I, 31, 61. 
Gad (le prophète), I, 78, 87, 108. 
OALAAD, I, 46. 

Galaigo (JoHeph Hayyim), V, 286. 
Galico (Elisée), V, 108. 
GAULÉE, I, 42, 131 ; II, 361. 
GaULÉKNS, II, 263, 264. 

Galipapa. Voir Hayyim Galipapa. 
Gallbs (prince de), IV, 295, 296. 
Gallus (Cestius), gouverneur de Syrie, II, 

344, 345, 349, 355, 356, 357, 371. 
Gamala^ forteresse, II, 361, 375, 376. 
Gamalikl 1er l'Ancien, II, 299. 
GaMALIELII, m, 13-23, 34, 39-41, 66, 82-83. 
Gamalikl, fils de Juda le Saint, III, 135, 146. 
Gamaliel IV, patriarche, III, 181, 182, 
Gamalikl V, patriarche, III, 231, 232. 
Gamalibl lb Dbrnibr, III, 231, 235. 
Ganja, chef cosaque, V, 156. 
Gans (David), chroniqueur, V, 119. 
Gans (Edouard), savant allemand, V, 371, 

372, 373. 
Gaonim, III, 299, 300-302, 324, 346; IV, 30. 
Garixim (mont de), II, 32. 
Gath, ville, I, 91. 
GAULE (Juifs de), III, 267-271. 
GÉDÉON, I, 51. 

Qbigkr (Abraham), V, 383, 386*387. 
Getboé (mont), I, 42, 80. 
Gênes (Juifs de), V, 79-80. 
Gbntz (Frédéric de), V, 299, 304. 
Gborgb II, roi d'Angleterre, V, 260. 
Gborgks, évéc^ue. V, 22. 
Gkrmanus (Moïse). Voir Spkbt. 
Gkssius Florus. Voir Klorus. 
Gbusius (Jacob), V, 221. 
Ghéba^ I, 67. 

GUÉDALIA, I, 249, 252, 254, 255. 


Ghilgal, I, 33, 39, 66, 69, 71 
GUIRONDI, V, 382. 
Ghbchazi, I, 180. 
Ghè-Hinnom, I, 89, 207. 
Ghihotiy I, 89. 
GuiNUCCi, V, 58, 60. 
Giovanni Fiorkntino, IV, 285. 
GiQUATiLLA (Joseph), cabbaliste, V, 3t. 
Gischala^ forteresse. II, 376. 

GnoSTIQUBS, III, 55-57, 61. 

Godard, V, 312. 

Goldbkrg (Samuel), V, 382. 

Goldschmidt (Jacob), V, 310. 

Golgotha, II, 277. 

GoMÎis f Francesco), V, 144. 

GoMBZ (Bnriquez). Voir Paz (Enrique). 

Gombz db Sosa (Isaac), V, 192. 

QoNZALO Martinkz, d'Ovîedo, IV, 268-269. 

GoRGi as, général syrien, II, loo, 101, 107. 

Gracia Mkndbsia, V, 87-92. 

Gradis (famille), V, 261, 307. 

GraTTBNAUBR, V, 321-322. 

Gratus, procurateur romain, II, 255. 
Grégoirb I*% pape, III, 267. 
Grkgoirb vu, pape, IV, 68. 
Grégoirk IX, pape, IV, 170, 171, I7t, 

191, 193, 196. 
Grkgoirb X, pape, IV, 219. 
Grégoirk XUI, pupe, V, 127. 
Grégoirb (l'abbé), V, 307, 309-310. 
Grimani, cardinal, V, 24. 
Grimani, doge, V, 115. 
Grotius (Hugo), V, 162. 
Grund (Chrétien), V, 319. 

GUBDALTA. Voir GlIÉDALIA. 

Gubdalya ibn Yahya, V, 98. 

GUBRSCHOM BKN JUDA, IV, 37, 38. 

Guide des Egarés. Voir Aforé Neboukhim, 

GUILLAUMB d'ORANGB, V, 104, 138. 

GuiZA, talmudiste, III, 249. 
GUMPBRTS (Elie), V, 213. 
Gunsbourg, rabbin allemand, V, 364. 
GUYENNE (Juifs de la), IV, 226, 255. 


INDEX ALPHABETIQUE. 


Baiad, nom d'an* ucM de Huiidim. \ . ...... . , 

»3- _ IJeniu IV. «mptriur d'AUgniKgi», IV, s: 

iJiBia. Voir Amitvs LuaiTAKi'a. IIenbi dk Tranithurb, IV, tit, tt 

ili.Bom, rai ai*ar*, IV, ts-d. t«s -tH. 3(i4. aos. 

HmxD, nriacs IdomAan. I, Ul, U*. Henri III, roi <lg Ci»l>l]e, IV. M9. 

HADjkDtuis, mi aniDiAii, I, SB, 14i. Ilviti III, roi d'ADirleUrrs, IV. IM, ISI 

HuHuI. unon, m, ISO, 1*9. soi- IDD. 

Hioui» (Mal»], V, 13g. ttu, tu- Hbnri II, roi d* Franc*. V, M, ton, it 

»*! Bsn DtviD, m. 3i«. Hkhri d'Anjod. V. I«S. 

HaI biui ScuaHiHi. IV. 31, 39-11. Hu<Ki. duc da Bivitrs, IV, iTa, 

JliiDuiui. pi^rtuui coiMqats. V, is», Hukrietts du LïKoa. Voir Hihz (H«i 

HiKiH, klu)ir« d'Egïpta, IV, ». HinfRiacii, èvéqu* . V, gt, «t. 

Hall* (Aront.V, IM. Hrp! Htpl. V, »E-3S3, 

RuÙTi.Vglt miiLIUHSlIiDSLHÀLLtvi. HiniÀCUii*, III, 15S. (to-MI. 

HtLTEHH (JoMphJ, V, tM. Hkrculh 11, dod di Famr*. V, M, ». 

Bambova (Juih de), V, 143-141. I«l,tut. Hkrgdlb II. duo Ar. ModÏDS. V, 14. 

941, 3W. 3S3, BU 313. 337, (OT. HebHik.-i III. «>é(|ua. IV, 11. 

iliHt DR NratBiiBt. III. MO. HtBuuiNuiiUiiicaii, liuiniiniiIe.V, 10, 13 

Hahdh [Jcn>pb), IV, i&t. Btrmmx. irionuii("a. I, 40, (I, 41. 4S, 4< 

HmDK (Mol.e;. IV, 43I;V. T», ». Hkhode. II, tii-ii«, IM-Iis, iteï4D. 

UtiUHU ass. tuBADioK, HI, lot, ID3. UÊHouB II. frcFs d'Agrlupj, 11. t*T, 30; 

H,lKlt(U DR N«UAB-PlKOD, 111. Il», 117- M4, 3DS. 

m. Hkrodiadu, II. 133, 115. fia. tti, 

Hlmhu {ia Sora), lit. 153. HteDH, ^tottiJ lynen, 11, M. 

II4HI.D twiso»!! da). V, 149. Hbkhbbi (Alonio dg), V, 134, ITi. 

HANINÀ. III, lis. HbbscBBI. (SlloiDDDl, V, 4IKI 

H*N[H* BBN HfLH*, III, 154-1». Hkm (HanriatW), V. IBT. :»«, 3l)4-]e6. 

Htni»1. m. UJ. Hctii Mucus). V, lu. \W.iw. 

HlNNl, 1, ». IIeR^ MsntLBBBlH. Vaii Ckbf Burr. 

H.SODB* («l« d«i. II.' 104. wî-inf.v.-f., /! tù«. 

Vian BiTOL. Voir Bitoi. Ilrsa\d,'. J Orijçane. III, 153. 

HlBUlNBTPBTIT(GulllaUDW;,V, 15. 3f. MjJLt.L, II, iis-iig, 134. Ho; III, 7,1. 

HliuilInBBRO(iirlnc«da), V,}4t, 347,349. Htlul («.'ole da), II, »1, 359; 111, \\ 

Barpt (lue du la), I. 40. 11. M-ie, 4T. 

H4RB180M (Thonuul, V. IM. H1I.I.KI., n;i de C.;iin«liel II, iU, 117, 151 

HlHTHAMM TON DBaCBSBUBC. IV. (T». I ! H . IJU.ÎUÎ-ili'J.lIl 

HtaOtl BBK IbAAC IBS SCHAl-BODT, IV. 11. -:. 

iO-ÏO. ih.i ^il. Jl!, 34S. 

HiBDAl CssaciB, IV, 3WI.3C1. 3D3, 911. ».i.m:i vi,ir r,i:^.n„.«anx. 

HlUIOHSBNI. n. II», ItO, 1S3. Voir aUHÎ HiBAU, s..i J> Tjr, I, «I. 1(B-13I. 

tUccuiaKES. HtucKflidinicn.RaphiiSl), V, au, 311. 

HiBiiD. Voir JcDi MuaiD. Hib>ch(1„ V„ir I.bto (Hir.chal). 

«.miDiM (lùl.'v. iai.' ■ ' '. ' Hi8KiTï*,'e»'iliiraur. IV, 41. 

Habiipi» (nouiexus), V, ii»-f)3. Hiv Ai.bu,cki. LV. 10. 

UxioMtNah^niidl. V. »>-t43. HlYïi, 111, i!T, IM. 

Hatt» (JdiIb), V, 40. HiiTt Biuf AaBt,tJI, lil, lit, IM. 

Kl>TTIll UlIJPiP*. IV. 301.30). MOCHBTIUTB!!, V, *, 11, 13, I», ll-M, t1 
HlItlH IlALAKU. V, !37. 14, !>. 19, 30. 

KuiËL, rni, 1, 170, 17S, I7>. HaDOUEB. <.'a.»ul iDglBia, V, 4i». 

Hibran, villa, I. «3. Nofjad. V. 151- 

Hbiobuiiiuh IWuK), V. 18«. HOUIIUUH (Snuiuol), V, 410-411, 413, tu 

HniSB (HÉont, V, 3V7-'3t)a, 339, 3TI, 371. BOU-ANDE (Juifl dsj. V, 410. 

HKLkNK, njn'o .t-Adixbaoe, II, 3I*-3L9, 1Iolmé.i [Nmhanen. V, 163. 

Heli, grand-nr/tr*. r, SI. ÏI, SI. HOMODII {1m!» dé], IV, ITO, 109-111 

HBI.IUQAB1UI, UI, 144 145. m V. 411. 

H8I.I,, V, 178-170. HoBORàlV plt». IV, 114-115. 

Hrllè^es. Voir FantNO-CBRKTiioii. llD:ioKiua, empereur. 111, ï34, I37. 

KbU.EMSTKS. II. il-ii. Il, 7t, I«-I3, 104, MonORlUS m, pKH. IV, 109. 

m, 119, 143. Hmohu |K9n»ln da), V, Uo, 

HÈmn. paalmiiu, I, 04. Bwiuit, dis da Hlli, I, M. 


448 


INDEX AL1»HABÉÏIQUE. 


Boreb (mont), I, 25. 
HORMISOAS IV, III, 25t. 
HoRWiTZ (Salkind), V, 309. 

HoSfANDBR, V, 75. 

HUBMAYBR (Balthazar), V, 29, 72. 
HuLDA, prophétesse, 226, 233. 
Humanisme et Humanistes, V, 20-tl, 22, 

23, 26-28, 30. 
HuMBOLDT (Guillaume de), V, 305, 347. 
HuNA, III, 190-192. 
HUNA BAR HlYYA, III, 210. 


HUNA BEN JOSUA, III, 220. 
HuNA-MaR, III, 243. 

HnNA-MARi, exilarque, Ilf, 241. 

HUNAl, III, 300. 

HUSCHIBL, IV, 16, 17. 

HuTTKN (Ulric de), V,20, 23, 28, 30, 32. 

llYRCAN.âls de Joseph, 11,66,67,69,73, 81. 

Hyrcan II, ÛU d'Alexandre Jannée, II, 

187, 195-202, 205, 210, 212-214, 216, 

221, 226. 
IIyrcan, flls de Si méon. Voir Jean Hyrcan. 


Ibn Djanah. Voir Jona Mbrwan. 

Ibn F.zra. Voir Abraham ibn Ezra et 

MoïSB ibn Kzra. 
Ibn Gabirol. Voir Sa.lomon ibn Gabirol. 
Ibn Gau, IV, 34-33. 
Ibn 8CUALBIB. Voir Amram bkn Isaac. 
Ibn Vkrqa (famille des), V, 81. 
IDUMEE, l, 30. 

lDU.MBliNS,I,48,99, 100, 251, 257; II, 71, 159. 
Ipra Ormuzd, reine de Perse, III, 219. 
Illumines chrbtikns, V, 163. 
Immanubl bbn Salomon Romi, IV, 258, 

259-262. 
INDE, I, 136. 

INDES ORIENTALES (Juifs des), III, 212. 
Innocent III» pape, IV,' 161-164, 166, 168, 

190. 
Innocent IV, pape, IV, 198, 202, 219. 
Innocent XI, pap«, V, 2i7. 
Inquisition, V, 42, 45, 48, 51-52, 53, 54, 

57, 59-64, 84, 98, 126, 127, 133, 146, 186, 

214-218, 348. 
Ioniens, I, 183. 

Isaac, délé{çué de Charleraagnp, III, 327. 
IsAAC BBN Abraham Allatik, IV, 229, 237. 
Isaac ben Baruch ibn Albalia, IV, 62,71. 
Isaac bkn Jacob Alkahi, IV, 63, 70-71, 81. 
Isaac bbn Juda ibn Giat, IV, 62, 7i. 
Isaac uen Marbochbb, inédetrin, IV, 216. 
Isaac ben Moîsk ibn SaknaÎ, IV, 63. 
Isaac ben Reubun Albargubloni, IV, 

62-63. 
Isaac bkn Schbschkt, IV, 300, 301-302, 303. 
Isaac ibn Kzra, IV, 85. 
Isaac ibn Gikatila, IV, 33. 


Isaac ibn Schoula, IV, 189. 

Isaac Israbli, III. 347. 

Isaac l'aveugle, IV, isi. 

Isaac Puluar, IV, 267, 272. 

Isaac Sangari, III. 325. 

Isabelle la Catholique, IV, 377 •378, 392 ^ 

394, 405, 414-415. 
Isabelle II, reine de Portugal, IV, 433« 

435, 440. 
ISAÎE, prophète, I, 200-205, 214-219. 
IsAÎB (Second), prophète, I, 275-281. 
IsaTb Astruc ben Abba Mari, IV, 302. 

ISBOSETH, 1, 84, 87. 

Isidore (d'Alexandrie). II, 290, 294. 

Isidorb (de Séville), III, 277. 

Ismaël, prince royal, I, 251, 255, 256. 

IsmaBL bbn EliSA, III, 32-34, 58, 9», 100, 103. 

IsMAËL BBN José, III, 135. 

Ismaël, d'Akbara, chef de secte, III, 335. 

IsMAËL Uanina, V, 98. 

Israël Bescht. Voir Mibdziboz (Israël). 

Israël Brun a. Voir Bruna 

Israël de Kozieniz, V, 293. 

Issauhar (tribu d'), I, 36, 37. 

IssAR, chef des Hassidim, V, 292. 

IssERLiss (Moïse), V, ii8, 119, 120. 

ITALIE (Juifs d'), III, 264, 267, 344 ; IV, 18- 

19, 66, 112, 130-131, 170, 193, 215-216. 

256-263; V, 73-74, 92-94, 96-98, 120-327, 

131,423. 
Ituobal, roi, I, 158. 
Ittaï, chef héihéen, I, 108, 111, 113. 
Itzio (Daniel), V, 295, 301. 
Ivan IV le Crukl, V, 117. 

IZATB d'AdIABB.NB, II, 316-317. 


JabèS'Galaad, I, 68, 69. 

Jabin, roi, I, 37. 

Jabné, III, 4, 5, 11, 13. 

Jacob, patriarche,!, 14. 

Jacob AHi Ayoub, V, 79. 

Jacob Alfayyoumi, IV, 144. 

Jacob Anatoli, IV, 192. 

Jacob a Paskate, IV, 278. 

Jacob bkn aschbr. IV, 270-271. 

Jacob bbn Makir Tibbon, IV, 241, 247. 

Jacob bbn Nissim ibn Scuahin, IV, 17, 31 


Jacob bbn Samuel, IV, 13. 

Jacob bbn Schesciiét Gerundi, IV, I86. 

Jacob Bkrab. V, 65-68, 7o. 

Jacob Cevi, V, 233-236. 

Jacob de Bblzyce, V, 124. 

Jacob Luans. V, 8. 

Jacob d'Orléans, IV, 127, 128. 

Jacob Tam, IV, 99. 104, 113-114, 116. 

Jacobson (Israël), V, 321,338*339, 363-361, 

366. 
Jacob y (Joôl), V, 389. 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


449 


Jacques, fils de Zébédée, II, S80, 
Jacques I«r, roi d'Aragon, IV, 169, SOt, 

205-206. 
Jaodua, Ki'and-prêtre, II, 52. 
Jaegbr (Jean), voir Crotus Rubiamus. 
JannaT, paTian, III, 313. 
Japho. Voir Joppb. 
Jason, grand-prétre, II, 75,81, 82, 83, 86, 

111. 
Jean de Gischala, n, 362, 367-369, 372, 

376, 377. 381,382,398. 
Jean Htrcan, II, 152, 153, 154-162, 176- 

178. 
Jean le Baptiste, II, 261-263, 265, 271. 
Jean Chrysostohe, III, 322. 
Jean II, roi de France, IV, 286, 287. 
Jean sans Terre, IV, 129, 165. 
Jean- Casimir, roi de Pologne, V, 157, 

158. 
Jean XXII, pape, IV, 262. 
Jean de Valladoud, apostat, IV, 299. 
JbBUSÉBNS,, I, 38, 47, 58, 88. 
Jbchonias, roi de Juda, I, 242-243, 261. 
JRHU, roi d'Israël, 1, 171-173, 178. 
JbuuoaI, gaon, III, 317, 319,323. 
Jephtb, I, 51. 
Jbrbmib, prophète, I, 229-231, 235, 238, 

245-248, 250, 253, 255-259. 
Jbrbmie, amora, III, 199. 
Jéricho^ I, 33, 34. 
JÉROBOAM, I, 140,145-154. 
JÉROBOAM II, roi d'Israël, 1, 182, 183, 186, 

189, 194. 
JÉRÔME (saint), III, 238, 239. 
Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, V, 

338, 339. 
Jérôme de Santa-Fê, IV, 327,330-334, 337 

Voir LoRQUi. 
Jérusalem, l, 89, 186, 215, 246-248, 250; 

II, 59, 88, 202, 220, 234-236, 306, 386-395 ; 

III, 80, 81, 85, 97 ; IV, 132, 165, 207; V, 
66-67, 197. 

Jérusalem, de Mendelssohn, V, 284-285. 
Jessé, pèr&de David, I, 74. 
JessÉ (Henri), V, 164, 468. 
JÉsuA. Voir Yescboua. 

JÉSUS BBN SiRACH, II, 75*78. 

JÉSUS DB Nazareth, II, 263-279. 
JÉZABEL, reine, I, 158, 160-166, 172, 
Jexréel (plaine de), 1,42, 43, 79. 
JoAB, général de David, 1,78, 86, 98, 106, 

107, 111, 113, 114, 117, 120, 127. 
JoACBAs, roi d*Isradl, I, 179. 
JoACHAS, roi de Juda, I, 236. 
JoACHiM, roi de Juda, I, 236-242. 
JoACUiM 1er, électeur de Brandeboui^, V, 

12. 

JoAKiM, grand prêtre, II, 7. 

JoAo I", roi de Portugal, IV, 807, 311- 

312. 
JoÂo II, roi de Portugal, IV, 427-430, 432, 

434. 
JoÀo III, roi de Portugal, V. 45, 47, 51, 

57, 59, 60. 
JoAS, roidlsraSl,!, 179, 180, 181. 
JoAS, rot de Juda, I, 174-175, 178, 179. 
JoATHAN, roi de Juda, I, 196, 198, 204. 
Job (livre de), I, 272. 

JOCHANAN. Voir JOHANAN. 

JoEL, prophète, I, 185, 192, 193. 
JoÉZER, grand-prétre, II, 248, 253. 
JoiiANAN, cheide la Judée, I, 252, 255, 

25C. 

JoHANAN. Voir Jean Htrcan. 


JoHANAN, hasmonéen, II, 121. 

JoHANAN B. Lrvi. Voir Jean de Gischala. 

JOHANAN BAR NaPAHA, III, 146, 150, 155- 

157, 175, 177. 
JOHANAN BBN TORTA, III, 87. 
JOHANAN BEN ZaKKAI, II, 335, 336 ; III, 2- 

5, 6-12. 

JoHANAN, fils du grand rabbin Matatia, 

IV, 302. 
JoÏADA, grand-prétre, I, 173, 174-175, 

177, 178. 
Jo.NA n, amora, III, 199, 203, 204. 
JoNA BEN Abraham Qerundi, IV, 173, 179. 
JoNA Mbrwan ibn Djanah, IV, 48-50. 

JONADAB, I, 163, 172. 

JoNAS, prophète, I, 182. 

Jonathan, fils de SaÛl, I, 65-68, 76, 77, 78, 

80, 82. 
Jonathan, hasmonéen, II, 119, 12 1, 122- 

128, 130. 

Jonathan, sadducéen, II, 176, 177, 178. 
Janathan EibbschOtz. Voir EibbscuOtz. 
Jonathan Kohbn de Lunel, IV, 158, 

165. 
Joppét port de mer, I, 131. 
JoRAM, roi d'Israël, I, 169, 170-171. 
JoRAM, roi de Juda, I, 167. 

JOSABETH, I, 174, 
JOSAPHAT, I, 167, 170. 

José, amora, m, 199, 203, 204, 208. 
José Barnabas, apôtre, II, 819, 826. 
José BSN Halafta, m, 108, 116, 121, 

122. 
José LE GaLILÉBN, III, 35, 99. 
José BEN JOBANAN, II, 73. 
José BBN JoÉZER, II, 72, 73. 

José ben José, m, 312-313. 

José BEN KlSMA, m, 102. 

José de Pumbadiu, III, 243. 

JOSELIN DE ROSBBIM, V, 57, 72-73. 
JOSBLMANN. Voir JoSELIN DE ROSHBIM. 

Joseph lb Tobiadb, II, 60-65, 68. 
JosBPU, mari de Salomé, II, 224. 
Joseph bar Abba, gaon, III, 333. 
Joseph bab Hiyta, III, 210, 212-213. 
Joseph ben Hiyta, gaon, III, 334. 
Joseph ben Isaac Kimhi. Voir Kimhi. 
JosBPH BBN Israël, V, 137. 

JOSBPB BBN SaBABA, IV, 188. 
JOSEPB BBN SaTU, IV, 7, 12. 

Joseph bbn Simon Kara, IV, loo. 

JoSBPH IBN AbITOUR, IV, 30, 34-35. 
JOSBPH IBN EZRA, IV, 85. 

Joseph ibn Hasdaï, poète, IV, 60. 
Joseph ibn Mioasch 1er, iv^ 43, «o. 
JosupH ibn Mioasch II, IV, 82-81. 
Joseph ibn Nagrbla, IV, 57-60. 
Joseph ibn Schoschan, IV, lis. 
Joseph ibn Veboa, V, 81. 

JOSBPH DB TiBéRIADE, apOStSt, III, 202, 
205. 

Joseph Benveniste d'Ecua, IV, 263, 265- 

266, 268. 
Joseph Haccohen, V, 80-81, 97, 
Joseph KaIaphas. Voir Oaipub. 
Joseph Karo. Voir Karo. 
Joseph Kaspi, IV, 272. 
Joseph Nassi, duc de Naxos, V, 90, 92, 

99-102, 104-106, 114. 
Joseph Pichon, IV, 297, 304-305. 
Joseph Rabban, Ili, 241, 242. 
JosKPU Yabéç. Voir Yabkç. 
JosKPH II, empereur d'Autriche, V, 282, 

286. 


Y. 


29 


450 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


JoSBHHB BKN Matthu, historien, II, 360, 
364-371, 373, 379, 387, 391, 399, 401, 403, 
404; III. 68-69. 

JosÉPHIDf», I, 36, 37. 

Josu Hassan, exilarque, IV, 7. 

JOSUS, roi, I, 226, 227, 228-236. 

JosT (I«aac), historien, 374-375. 

JosuA. Voir JosuB. 

JOSUB, I, 33-39, 46-47. 

JoSUB BBN HaNANIA, III, 7, 13, 18-22, 25- 

27, 34, 64, 66, 83, 86. 
JoSUB BKN LbVI, III, 151, 155, 158-159, 

180. 
Josuk BBN GaMALA, II, 343, 366, 379, 382. 
JoSUB BBN SaPPHIA, II, 362, 367, 368. 

JosuB LoRQui. Voir Lorqui. 
Jotupata^ forteresse, II, 372, 373, 374. 

JOTUAM. Voir JOATUAN. 

Jourdain^ l, 13, 30-32, 43, 46. 

Juan I*', roi d'Aragon, IV, 300, 301. 

Juan I*', roi de Castille, IV, 305, 306, 307. 

Juan-Emmanubl, infant, IV, 252. 

JUDA (tribu de), I, 30, 38, 58. 

Juda (monts de), I, 42. 

JUDA MacCHABBK, II, 95-96, 100-103, 104- 

107, 108-110, 111, 112-116. 
JUDA. ARISTOBULB, II, 144, 158. 
JuDA alHarizi, IV, 188. 

JUDA BUy ASCUER, IV, 271. 
JUDA BKN A8CHBR II, IV, 309. 

JuDA BEN Baba, III. 104. 

Juda ben Battra, III, 36, 116, 118. 

J UDA BBN DaOUU H A Y YOUD J, IV, 28,33,34,47. 

Juda brn David db Mblun, IV, 196, 197. 
Juda bkn IlaI, III, 108, 115, ii6, 121, 122. 
Juda bbn Isaac ibn Wakar, IV, 252, 253. 
Juda bkn Joseph ibn Alfa.har, IV, 176, 

178, 179. 

Juda ben MoIsb Kohen, IV, 201. 
Juda bbn MoTsb Tibbon, IV, 242. 
Juda bbn Nathan, tosailste, IV, 99. 
Juda bkn Salomon ibn Malka, IV, 192. 
Juda bbn Samuel Hallbvi, IV, 86-98. 
Juda bkn SaÛl ibn Tibbon, IV, 123. 


Juda bbn Schamua, III, 107. 

Juda bbn Simon II. Voir Juda lb Saint. 

Juda bkn TabbaT, II, 188, 192, 193. 

Juda bbn Tsippori, II, 239, 243. 

Juda bbn Ybhbsqukl, III, 190, 192-194. 

Juda bbn Yehibl. Voir Mbssbr Léon. 

Juda i.b Saint, III, 124-132, 134-136. 

Juda II bbn Gamalibl, UI, 146, 149-151, 

177. 
Juda III, patriarche, III, 181, 182-184. 
Juda IV, patriarche, III, 231. 
Juda db Gamala (le Galiléen), II, 246, 

252. 
Juda Hassid, V, 237. 
Juda ibn Ezra, IV, 107. 
Juda ibn Vbroa, V, 81. 
Juda Judohan, caraTte, III, 330-331. 
Juda, grand rabbin de Portugal* IV, 211. 
Juda, trésorier du Portugal, IV, 306, 307, 

308. 
JudaIsmb (décadence du), V, 230-234. 
Judaïsme dévoilé (Le)t d'Ëisennienger, 

V, 225, 226. 
Judenbretler, IV, 208. 
Judenbûchlein^ V, 75. 
Judensehlxger^ IV, 275. 
Judenttmtttgkeit, V, 149, 151. 
Judenzeltei, V, 95. 
JudBO-CbRBTIBNS, II, 320-330; m, 47,48, 

50-54, 59-60, 80, 89, 105, 143. 
JUQBS (Les), I, 50, 51. 
Jules III, pnpe, V, 64, 84, 86. 
JuLBS SKvisRB. Voir Sbvèrb (Jules). 
Julien Alexandre, III, 73, 78, 80. 
Julien l'Apostat, III, 221-226. 
Juliers (accusation de meurtre rituel k). Y, 

394. 
JuRiKU (Pierre), V, 218. 
Justin lb Jeune, III, 258. 

JuSTtNIEN, III, 255-258. 

JUSTUS DB Tibériadb, II, 362, 403, 404 ; 

III, 68. 
JuSTUS BEN PiSTOS. Voir JUSTUS DB TlBB- 

RIADB. 


/Tairouân (Juifs de), III, 329; IV, 17-18, 31. 
Kalir. Voir Elbazar Kalir. 

KaLONYMOS BBN KaLONTMOS, IV, 257, 

258-259, 262. 
KaLONYMOS BEN TODROS, IV, 121,243, 246. 

Kalonymos db Lucqubs, III, 327. 
Kamieniec (colloque sur le Talinud à), V, 

225. 
KaNT, V, 269, 285, 295, 297. 

Kapsali. Voir Capsali. 

Karben (Victor de), V, 2, 3, 11, 13, 15. 

Karna, amora, III, 169. 

Karo (Joseph), V, 50, 68-70, 92, 106, 108. 

Kassbr ben Aron, IV, 10, 11. 

Kavadu, roi de Pers>e, III, 246, 247, 248. 

Kenétséth ha-ghedolah. Voir Assemblée 

(grande) 
Kerém Héméd^ journnl littéraire, V, 382. 
Khaibar (Juifs de), III, 280, 295. 
KhazaRS, III, 324-326 ; IV, 23-26. 


KiERA. Voir Esthbr Kibra. 

KiMHi (David ben Joseph), IV, 122, 174, 

177-179. 

KiMHi f Joseph ben Isaac), IV. 181. 

KiMiu (Muïse ben Joseph), IV, 122; V, 35. 

Kisiu, père de Saûl, I, 63. 

Klky (Edouard), V, 364. 

Knorr de Rosenroth, V, 222. 

Kœnigsberg (Juifs de), V, 294-295. 

KOUEN cédèk, IV, 4, 6, 10. 

Kœlbele (Buithazar), V, 272. 

Kœprili (Achmed), grand vizir, V, 204,205. 

KOSROES NUSCHIRVAN, III, 248. 

KosRU II, roi de Perse, III, 253, 258. 
Kotzebue, V, 362. 
KouNiTZ (Moïse), V, 366. 

KrÈTHI, I, 95, 98. 

KitocHMAL (Nachman), V, 376-377, 417. 
Krysa (JudaLeib), zohariste, V, 253, 256. 
KuRANDA (Ignace), V, 425. 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


451 


Laoilas IV, roi de Hongrie, IV, 210. 
Ladilab VII, roi de Pologne, V, 153, 155. 
Labmlkin (Ascher), faux Messie, V, 41. 
Laoarto (Jacob), V, U7. 
Laouna (Lopez), V, tSt, 310. 
Lament2tions (les), I, 250-251. 
Lampo d'Alkxandrik, II, 290. 
Landau (Ezéchiel), V, 302. 
Lanoton, cardinal, IV, 165, 169. 
Lamudo (Joseph), V, 392. 
La Pbtrbrb (Isaac), V, 164. 
Lara (David de), V, 192, 193. 
LATTks(Bonet de). Voir Bonkt dbLattbs. 
I^URir*, consul autrichien, V, 397. 
Lavatbr (Jean-Oaspard), V, 270-272. 
Lazarb (Jacob), V, 329, 331. 
Lazarus (famille), V, 214. 
Lazarus Bbm- David. Voir Bbn-David. 
Lbpranck, pseudonyme, V, 323, 324. 
Lbbrbn (Hirsch) d'Amsterdam, V, 398. 
Leibsoll (abolition du), V, 282, 300, 307, 

319*320, 321. 
LiofON (de), député hollandais, V, 317. 
LÉON X, pape. Y, 21, 22, 25, 29-31. 
Lbon Mbdigo, IV, 442 ; V, 39-40 
LioN MoDBNA. Voir Modbna. 
Lbon dk Bagnols. Voir LÉvi bbm Gbrbon. 
Lbonb Rom ANC, IV, 257, 
Lbonorb, reine de Portugal, IV, 306-308 

LBONORR DB GuZMAN, IV, 269, 289. 

LÉopoLD ler, empereur d'Autriche, V, 

212, 213. 
Lbopold n, empereur, V, 225. 
LéPRBUX (accusation des), IV, 255-256. 
Lbssing (Gotthold), V, 266-268, 273-276, 

287. 

Lettre d'Aristée, V, 107, 108. 

Lettre de Scherira Gaon, IV, 31. 

Lettrée det homme* obseun^ V, 26-S7. 

Lbvbn (Narcisse), V, 424. 

Lbvi (tribu de), I, 16, 19, 23, 29, 39. 

Lbvi BBN GbrscN, V, 272-273, 293. 

Lbvi bbn Hattim db Villbfrancbb, IV 

238-240. 
Lbvi bkn Jacob Habib, IV, 488 ; V, 66-68. 
Livi bbm Schbm Tob, apostat, IV, 435. 
I.évi bbn Sisai, ni, 126, 136, 177. 
Lbvi (Nathan-Benjamin), V, 198, 201, 208. 
Lbvin (Hirschel, V, 273, 286. 
Lbvinsohm (Isaac-Berr), V, 344. 
LÉYITA (Elia), V, 23. 34, 35, 36. 
LbvITBS. I, 49, 54, 57, 59, 152 ; II, 21-23, 25. 
Lbvt (Maurice), V, 337. 


Lbvt (Raphaël), de MelB, V, 220. 

Lkwin (Rahel), V, 304, 305. 

Liban (mont), I, 40, 41, 43. 

Libbrmanm (Elièzer), V, 366. 

Libbbrmann (l'abbé), V, 398. 

Libbmann (famille), V, 239. 

Ligue de la Vertu (La), V, 304-305. 

Lima (Diego), V, 144. 

LiMPO (Balihazar), V, 63. 

LiPMANN, avocat d'Amsterdam, V, 420. 

LiPMANN (Salomon), V, 329, 331. 

LippB-ScHAUMBOURO (prince de), V, 270. 

LiPPOLD, médecin, V, 126. 

Lissa (Jacob), V, 365. 

Lœwb (Joël), V, 296. 

LoANs. Voir Jacob Loans. 

LopBz, médecin, V, 169. 

LOPBZ (Balihazar), V, 186. 

LoPBZ (Gonzalvo), V, 143. 

LoRQUi (Josiia), IV, 319, 327, 330-334, 337. 

Louis lb Dbbonnairb, in, 336-342. 

Louis VII, roi de France, IV, loi, 102. 

Louis IX (saint), IV, 170, 194, 196, 209. 

Louis X, roi de France, IV, 253-254. 

Louis XVI, roi de France, V, 279, 307,313. 

Louis XVIII, roi, V, 378. 

Louis-Philippe, roi de France, V, 378, 

390, 396. 
Louis DE Bavibrb, empereur, IV, 275. 
Louis, roi de Hongrie, IV, 284. 
Louis DK Darmstadt, V, 150. 
LouRiA (Isaac), V, 109-114. 
LouRiA (Salomon), V, 118-119, 120. 
Loyola, V, 83. 

Labeck (Juif« de), V, 341-342, 346, 349, 
Lubiknski (Wratislaw), V, 256. 
LucKRo( Diego Rodrigues), inquisiteur, V, 

42. 
Lucius Vbrus. Voir Vbrus. 
LuNA. Voir Pbdro db Luna. 
Lupus, général romain, III, 73. 
LuTHER(Martin), V, 31-33, 35, 36, 73, 76-78. 
LUZZATTO (David), V, 382-383, 417. 
LuzzATTO (Molse-Hayyim), V, 832, 243* 

245. 
LuzzATTOJSiroon), V, 175, 182-184. 
Lydda, OI, 13, 99, 159, 238. 
Lyrk. Voir Nicolas db Ltrb. 
Lysimaqub, adversaire du grand-prétre 

Onias, II, 73, 84. 
Lysimaqub, arabarque, II, 285, 286, 297. 
Lybiab, général syrien, II, 97, lOO, 102, 

107, 109, 118. 


M 


Maacha, femme de Roboam, I, 154, 155. 
Macchabbbs, II, 93. Voir aux noms des 

différents Macchabées. 
Macrim, empereur, UI, 145. 
Mayguid de Koxieniz. Voir Israël db Ko- 

ZIKNIZ. 


Maoismb, II, 48-46. 

Magnus (Markus), V, 239. 

Maharil. Voir Mobllin (Jacob ben Moïse). 

Mahomet, III, 288-296. 

MahoH (Juifs de), III, 236. 

Mahusttj m, 165, 214, 215, 248. 


..'U 


452 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


Maïmi (Simon), grand rabbin de Portugal, 

IV, 439. 
MAlMON,père de Malmonide, IV, 137, 140, 

141. 
MaTmon (Salomon), V, 897. 
MaImonidb. Voir MoIsb bbn Ma!mon. 
MaImoniSTBS, IV, 171-179, 187-188,214-218. 
Malachik, prophète, II, 27-28. 

MALBSUKBBBa, V, 307. 

Maminim^ secte iudéo-turque, V, 236. 
Manassk (tribu de], I, 36, 46, 61. 
Manassb, roi, I, 222,-225. 

MaNASSB BBN ISKAKL, V, 141, 142,161-173, 

184. 
MaMBBSIBR DB VeSOUL, IV, 286, 287. 

Manbtho, prélre égyptien, II, 138. 

MANNHIfUIBR (Isaac), V, 369-371, 419. 

Manobl, roi de Porcugai, IV, 432-440; V, 

42-44. 
Mantino (Jacob}, V, 34, 39, 53. 
Manubl (Eugène), V, 424. 
Mabc, évâque, III, 1U6. 
Mar Huna, exilarque, III, 166. 
Mar Isaac, III^ 299 
Mar Koukn-Zbdkr II, III, 349-352. 
Mar Raba, III, 300. 

Mar SahUBL, III, 128, 147, 169,173-175. 
MAR-ScuèacHÉT. Voir Scuùscuét. 
Mar Ukba, III, 169. 
Mar Zutra, utnoru, III, , 228, 230. 
Mar Zutra II, exilarque, III, 247. 
Mar Zutra III, exilarque III, 248, 251. 
Mar Yanka. Voir NatkonaI bun Nuubmia. 
Mar bar Aschi, III, 239, 240. 
Mar bar Huna, III, 253. 
MaRC-AURKLB, m, 121, 123. 132, 133. 
Marchands portugais, V, H3. 
M ARGUS Hbrz. Voir Herz. 
MardorhaI. Voir MordbkbaI.1 
Margubrittb, impératrice d'Autriche, V, 

211-212. 

Mariamnb, femme d'Hérode, II, 213, 216, 

219, 224, 226, 230, 231. 
MaRIB DB MolINA, IV, 252, 253. 
MaRIB DB FaDILLA, IV, 291, 295. 
Marib-Annk d'Autrichb. V, 211. 
Marib-Louisb d'Orléans, V, 216, 217. 
Marib-Madklbinb, II, 268. 

MaRIB-TuBRKSB, V, 247, 248. 
Maroc (Juifs de la ville de), IV, 105. 
MaRRANNBS, V, 41-46, 48-64, 85-87, 90, 132- 

140, 143, 147-148, 169. 172, 186, 192, 214- 

217. 
Marsus, gouverneur de Syrie, II, 302. 
Martin IV, pape, IV, 231". 
Martin db Grœningkn, V, 26. 
Martinet, V, 388-389. 
Martius Turbo. Voir Turbo. 
Masada, forteresse, II, 378. 379, 400. 
MassbRano (Beçalel), V, 130. 
Massora (La), III, 348. 
Matatia bbn Josbpu Provenci, IV, 288. 
Matha Mehassia. Voir Sora. 
Matuan, grand-prêtre de Baal, I, 174. 
Matuania. Voir Sédbc(as. 
Mathias, empereur, V, 150, 151. 
Mattathias, père des Macchabées, II, 

93-95. 

Matthia, fils de Boethos, grand-prêtre, 

II, 384, 390. 
Mattuia ukn Margaloth, adversaire 

d'Héroile, II. 239, 243. 
Matthia bkn Thëuphilos. grand-prétre, 

II, 343, 344, 380. 


Mattia bbn Harabch, m, 116. 

M AURY (l'abbé), V, 3ll. 

Maximiubn, empereur d'Allemagne, V, 

5, 6, 7, 10, 11, 12, 13, 16, «5, 29. 
Maximilibn II. empereur, V, 103. 
Maximilikn-Josbph, roi de Bavière, V, 

343. 
Mazdak, prêtre perse, III, 247. 
Meassef, journal, V, 295-296. 
Measse/im^ V, 296. 

Mbcklbmbouro-Schwbrin (duc de), V, 273. 
MEGKLEMBOURO-SCHWERIN (Juifs de), 

V, 340, 349, 410. 
MÉDINA, financier, V, 260. 
MÉDINA (Salomon de), V, 233. 
Mbgbrlin (David-Frédéric), V, 251. 
MbhbmBT-Ali, V, 390, 393, 397, 399, 402, 403. 
Mbhbmbt-Efkbndi. Voir SabbataT Cbvi. 
MÉlR, tanna, III, 108, 109, 110-114, 119, 120. 
MÉIR bbn Baruch, de Vienne, IV, 288, 302. 
Mbir bkn GabbaI, cabbaliste, V, 40. 
MÉIR BEN Samuel, deRamerupt,IV, 66, 99. 
MÉIR BBN Simon, de Narbonne, IV, 186. 

MÉIR BBN TODBOS ABOULAKIA, IV, 172, 179. 

Mbir ibn Mioasch, IV, 84, 107. 
MÉIR DB Malka (don), IV, 201. 
Mbir db Rothbnbouro, IV, 198, 231-222. 

MÉIR LUBLIN, V, 154. 

Mbisbls, V, 419. 
Mbldola (David), V. 401. 
Mrllo (Francisco), V, 233. 
Mbnahbm, roi, I, 194, 196 197. 
Mknahbm bbn Salomon Méïri, IV, 239. 
Mbnahbm ben Sarouk, IV, 20, 24, 27-28. 
Mbnahbm bkn Zbrah, IV, 264. 
Mendblssobn (Dorothée), V, 305. 
MBNDBI.SS0HN (Joseph), V, 302. 
Mendblssobn (Moïse), V, 265-277, 279, 

283-287, 294, 295. 
Mbndelssohn (disciples de), V, 293-298. 
Mkndbs (Diogo), V, 87. 
Mendbb (Isaac- Francisco), V, 87, 135, 137. 
Mendès (Mordekhal), V, 135. 
Mkndbsia. Voir Gracia. 
MénélaOs, grand-prêtre, II, 73, 83-86, 89. 

90, 108, 111. 
Menz (Juda), IV, 384. 
Mbnz (MoTse), IV, 384. 
Mknz (Salomon), V, in. 
Meor Ènayim, d'.\zaria dei Rossi, V, lus. 
Mbphibosbth, I, 81, 96. 
Merlato, consul, V, 393, 396. 
Mbrodach-Baladan, 1,221. 
Mérom (lac de), I, 37. 
MÉSA, roi de Moub, I, 170. 
Mkschoullam bbn Jacob, IV, 122-123. 
Mbschoullam bbn Moscué, IV, 186. 
Messbr Léon, IV, 381-382. 
Mkssib (idées sur le), II, 259-260. 
Mkssibs et agitations messianiques, II, 

337, 341; III, 315, 316-317; IV, 231, 

232; V, 40-41, 46-56, 65, 155, 163, 167, 

195-210, 234-235, 252. 
Mbswi, chef d'une secte juive, m, 335. 
Metatoron, chef des anges, III, 332. 
Mbtternich (prince de), V, 347, 349, 351, 

396, 397. 
Metz (Juifs de), V, 308-309, 312, 315. 
Meurtre rituel (accusations de), IV, 115- 

116, 366-367, 378, 386-388; V, 12-13, 73, 

74, 75, 79, 85, 171, 172, 218, 220, 256 257, 

390-404. 

Mkykr (Peter), prédicateur catholique, V, 
18. 


k 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


453 


MeTBRBBBR, V, 363, 367. 
MiCHABLis (Jean-David), V, 283, t85. 
MICUAL, femme de David, I, 76, 77, 85, 93. 
MiCHBB, prophète, I, 166, 207. 
MlDDLESBX (Lord), V, 167. 

MiBDZiBoz (Israël), chef deb Hassidim,V,288. 
MikhmaSy I, 66, 67. 
MiKOLSXi, chanoine, V, 256, 257. 
MiLON, légat du pape, IV, 165. 

MiNBKNS, m, 58. 

MiQUBS, V, 87, 88, 00. Voir Josbph Nassi. 

MiRABBAU, V, 299, 307-308, 311. 

Miroir avertisseur (le), V, 3. 

Miroir (le), de Reuehlin, V, 16-19, 21, 
26, 29. 

MiscHNA, m, 130-132, 136-143. — (Tra- 
duction latine de la), V, 227. 

MiSCHNA DB RABBI ÂKIBA, III, 31. 

Miêchnë Tora^ de MAÎmonide, IV, 146-150. 

Mitspa^ I, 64. 

MlZRABI (Blia), IV, 452-453. 

MOAB, I, 32. 

MOABITBS, I, 48, 97, 102. 

MocEKioo, doge, V, 104. 

MOCHIMOBR, V, 163. 

MocHo (Joâo), moiue, V, 44. 
MoDBNA (Juda-Léon), V 175, 178-180. 
MoDBSTB, patriarche, III, 261. 
MoKLLiN Hallbvi (Jacob ben Moïse), IV, 

343. 
Mouammbd IV, sultan, V, 115, 207. 
Mohammed Alnassir, IV, 166. 
MoïSB, le prophète, I, 19-33. 
MOISK BKN HaNOK, IV, 16, 20, 29. 
MoISB BKN JUI)A COHKN DB SaKBD, IV, 218. 
MoISE BKN MaImouN, IV, 137-159; V,35. 
MOTSK BEN SCUEM TOB DE LBON, IV, 229, 233. 
MoISB IBN EZRA. IV, 85-86. 
MoïSB IBN TiBBON, IV, 199. 

Moïse DE CoucY,IV, 179-180, 196. 

Moïse de Matbnce. IV, 280. 

MoIsb de Narbonnk, IV, 273-274. 

MoIse di Trani. Voir Trani. 

Moïse Abudiel, IV, 268, 269. 

Moïse Isserlbs, V, 70, 106. 

MoISB Kohbn de Tordesillas, IV, 299. 


Moïse Nahmani, IV, 174-178, 179, 187-190, 
203-207, 237, 293. 
. Moïse Navarro, IV, 312. 

MoIsB Uri Hallbti, V, 134, 137. 
MoLCHO. Voir Salomon Molcuo. 
MOLé (le comte), V, 326, 328, 332. 
Mongols, IV, i98, 206, 207, 221,' 227. 

MONOBAZB d'AdIABÈNB, II, 316, 317. 
MONOBAZE II, II, 317, 318, 319. 
MoNTALTO (Klia-Fèlice), V, l«7, 138. 
MONTANO (Arias), V, 126. 
MoNTEFiORE (Moses), V, 395, 398, 399, 

400-406, 419. 
MoNTEZiNos, voyageur, V, 166. 
MooRB (Dorothée), V, 162. 
MORAVIE (Juif;* de), V, 73, 247, 351, 422. 
MoRDBKHaI BEN HiLLEL, IV, 244. 

Mordbkhaï BEN Nissan, caralte, V, 223. 
Mordekhaï Cémah bbn Gubrbcuon, V, 96. 

MORDBKnAÏ Cbvi, V, 195. 
MORDKKUAl d'EiSBNSTADT, V, 234-235. 
MORDBKBAÏ YaPA, V, 123-184. 

More Neboukhim^ de Malmonide, IV, 152- 
158,172-173, 179, 218, 322; V, 35, 38, 266. 
MORBSCO, V, 318. 
Moria (mont), I, 90, 108, 130, 133. 
MoRO (JosepbJ, V, 84, 93. 
MoROSBNKO, chef cosaque, V, 155. 

MORTARA, V, 424. 

Morte (mer), I, 41. 

MoRTEiRA (SaÛi), V, 138, 141, 142. 

Morteira, maître de Spinoza, V, 184, 185. 

MoscHÉ BKN ASCUBR, massorete, III, 348. 

MOSCHÉ SOFBR, V, 365-366. 

MOSBR (Moïse), V, 359, 371, 373. 

MOTAZILITES (les), III, 329-330 ; IV, 9. 

MouRAU III, sultan, V, 114, 115. 

MousA. Voir Mbswi. 

MousSAPiA (Benjamin), V, 146, 192, 193. 

MOllbr (Jean), V, 145, 146, 338. 

Mulot (1 abbé), V, 3l2. 

MUNK (Salomon), V, 402, 404, 405, 407. 

Munster (Sébastien), V, 9. 

MOnzkr, V, 77. 

MUSTAPHA-PACUA, V, 204, 206. 

Mystiques (Les), III, 332-333 ; IV, 207. 


N 


Naama, femme de Sulomon, I, 128. 

Naaman, I, 181. 

Naasites. Voir Ophitbs. 

NABONAD,roi de Babylone, 1, 273, 274,281. 

Naboth, I, 164. 

NaBUCHODONOSOR, I, 240, 241-250,252-257. 

Nachasch, roi des Ammonites, I, 60, 68. 

Nadab, roi, I, 154. 

Nahar-Pakod^ III, 116, 117. 

Nahman ben Isaac, III, 219. 

Nabman ben Jacob, III, 190, 195-196. 

Nahmani. Voir Moïse Nahmani. 

Nahum, prophète, I, 225. 

Nahum DB Guimzo, III, 10, 11, 29. 

Naphtali Kohkn, V, 239. 

Napoléon I", empereur, V, 318-319,325- 

327, 337. 
Napoléon III, empereur, V, 424. 
Narès, ville, III, 220. 
Nassi. Voir Joseph Nassi. 


Nathan, le prophète, 1, 87, 103, 1 19, 121, 123. 
Nathan, tanna, III, 116, 118, 119- 12U 
Nathan bbn Yehibl, IV, 66. 
Nathan de Gaza. Voir Lbvi (Nathan) 
Nathan le Babylonien, III, 109, 116, 119, 

120. 
Nathan le Sage, de Leasing, V, 274-276. 
Natuanael, d'Egypte, IV, 135-136. 
Natrona, chef juJéen, III, 206. 
Natronàï ben Habibaï, III, 324. 
Natronaï bbn Nêhemia, III, 316. 
Natronàï II, gaon de Sora. III, 346. 
NAVARRE (Juifs de), IV, 261-265. 
Naxos (Joseph, duc de). Voir Joseph Nassl 
Nazaréens. Voir Judéo- Chrétiens. 
Neandek (Auguste), V, 398. 
NeBUSARADAN, I, 250, 252, 253. 

Nbcho, roi d'Egypte, I, 235. 
Nehardea, II, 192 ; III, 36, 106, 164. 
NÉuÉMiA, de Beth-Deli, talmudiste, III, 36. 



454 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


Nkbbmia, fils de Kohen-Cédék, IV, 15. 

Nbhémib, n, 10, 17-26, tS-SO. 

Nkhbmib Cohen, V, S06. 

Nbhunia BEN Hakkana, III, 10, 11. 

Nbputali (tribu de), I. 36, 37. 

Nbpi, membre du Sanhédrin, Y, 331. 

Nbrioussar, roi de Babylone, I, S62. 

NÉRON, II, 340-342, 345, 371, 385. 

Nbrva, III, 6»-70. 

Nbttbr (Charles), V, 424. 

Nevè Schalonif synagogue d'Amsterdam, 

V, 137. 
Kbvbrs (comte de), IV, 163. 
NiCAKOR, général syrien, II, 100, 113-115. 
Nieée. Voir Concilks. 


NicOLAl, V, 268, 299. 

Nicolas I»', tsar, V, 419. 

Nicolas dk Ltrb, V, 14, 17. 

Nicolas Donin. Voir Donin. 

Nicolas (Edouard). V, 165. 

NiBTO (David), V, 230. 

Niger, guerrier juif, II, 355, 382. 

Nil lb Jbdnb, IV, 19. 

Nisibis, II, 192; III, 36, 71, 106. 

Nissi Naharvani, m, 351 ; IV, 5. 

NlSSIM QbRDNDI, IV, 294. 

Nob, ville, I, 60. 
NoBL, député français, V, 316. 
NuNÈS (Marie), V, 133, 135. 
NUNBZ (Henrique), V, 45, 46. 


Obadia, ministre d'Acbab, I, 164, 165. 
Obadia Abou-isa, pseudo- Messie, III, 316- 

317. 
Obadia db Sforno, IV, 456 ; V. 9. 
Obadia di Bbrtinoro, IV, 449. 
Obscurantishb ei Obscdrants, V, 4, 5, 

8-30. 
OcHOSiAS, roi d'Israël, I, 168-169. 
OcHosiAS, roi de Juda, I, 171. 

O' CONNELL, V, 401. 

OCTAVB, n, 217, 225, 226, 229, 230. Voir 

AUQUSTB. 
OdbMAT, III, 179. 
Oo, roi, I, 31. 

Oldbnbouro (Henri), V, 201. 
Oliobr Padli, V, 218. 
Oliviers (Mont des), I, 42, 89. 
Omar, khalife, III, 296-298. 
Omar II, khalife, III, 315. 
Omki, roi d'Isradl, I, 156 159. 
Omias I", grand-prôtre, II, 52. 


Onias n, grand-prétre, II, 60, 61. 

Onus III, grand-prétre, II, T3, 74, 75, 81,84. 

Onias IV, grand-prétre, II, 133-138. 

Onion, II, 136, 137. 

OpAir, I, 137. 

Ophitbs, secte gnostique, III, hS, 56. 

Oppbnhbim (Sarouel), v, 225. 

Oranob-Nassad (princes d'), V, 139. 

ORIENT (Juifs d^), III, 328-330, 345; IV, 

39, 215, 216-218, 226-227. 
Origbnb, III, 152, 153, 161. 
Orobio dk Castro. Voir Castro. 

OrTUIN db QraES, V, 2, 3, 18, 21, 26. 

OsKB, prophète, I, 192, 193. 
OSBB, roi d'Israël, I, 206, 209-210. 
OsiAS, roi de Juda, I, 183, 184-186, 187, 

195, 196. 
OsoRio (David), V, 140. 
Otbon-Hbnri de Neubourg, 75. 
Ottolenohi (Joseph), V, 93. 
OwBN (Barnard van), V, 400. 


pAALZov, écrivain, V, 321. 

PabLO CMRISTIANI, ÎV, 203-206, 209. 

Fagano-Cbrbtibns, III, 48, 50. 

PaItaNIM, m, 312-314. 

PALSariNE, I, 18, 40-46; IV, 372-373. 

Pallachb (Samuel), V, 132, 133, 134. 

PalmeRSTON (lord), V, 396, 399. 

Palmyre, III, 179. 

Palto! bbn AbbaI, III, 346. 

Papa (Aron de la), V, 200. 

Papa bar Hanan, III, 220. 

Papa bar Naçar. Voir Odbnat. 

PaPPOS, III, 73, 78. 80. 
Pardo (David), V, l4o, 141, 142. 
Pardo (Joseph), V, 137. 
Pardo (Josia), V, 143. 

ParTHES, n, 215, 216, 305, 307. 
PaSQUIKR, V, 328. 

Pastoureaux, IV, 254-255. 
Patriarcat, III, 37-39. 
Paul de Tarse, apôtre. II, 319, 321, 323- 
330 ; III, 44-45, 48. 


Paul III, pape, V, 58-60, 62-64. 
Paul IV, pape, V, 85-86, 90, 92-93. 
Paul DE Santa-Maria, IV, 317-320, 324, 

.)25, 328, 329, 347. Voir Salomon Lbvi. 
PAT8-BAS (Juifs des), V, 132-135, 137143, 

316-318. 
Paz (Duarte de), V, 56, 57, 58, 59, 60. 
Paz (Enrique de), V, 190-191. 
Pedro Arbuès, inquisiteur, IV, 401, 404- 

405. 
Pbdro de la Caballibra, IV, 375. 
Pedro Fernandez de Alcandbtb, IV, 40S. 
Pbdro Kerrus, IV, 3 16. 
Pedro Lopbz de Atala, IV, 294. 
Pbdro de Luna, cardinal, IV, 300, 327. 
Pbkl (Robert),V, 399. 
Pbixotto (Charles), V, 314. 

PbLHAM, V, 259. 
Penso, père, V, 191. 
Penso (Joseph), V, 191-192. 
Pentateuqub (traduction allemande du), 
V, 276-277. 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


4oa 


Pbrbirb (Jacob-Rodrigue), V, t6t, 264. 
Pbringbr (Otistave), V; sss. 
Pemambouco, V, 146, 147. 
Pbroz, roi de Perse, III, S4l, ti2. 
PERSE (Juifs de), I, 176-178, tl8-il9, S39- 

243, S46-248. Voir EDSsi Babylonib. 
Pbscbnnius Niobr, gouverneur de la 

Syrie, III, 133. 
PbSTB NOIRB, IV, S77-882. 

Pbtbr Schwarz, apostat juif, IV, 389. 
Pbtit. Voir Haquinbt Petit. 
Pbtronids, gouverneur de la Syrie, II, 

295, 296. 
Pbtrbt db Chambbrt, IV, 278. 
Pfbfpbrkorn (Joseph), V, 2-7, 10-13, 16, 

18, 21-25, 28. 
Phacbb, roi d'Israël, I, 197, 198, 206. 
Phacbia, roi d'Israël, I, 197. 
Pharaon, I, 21, 22, 23. 
Pharisiens, II, 165, 166-168, 175, 176-178, 

183-186. 
Phasaël, frère d'IIérode, II, 212, 213, 215, 

216. 
Phédorif de Mendelssohn, V, 270. 
Phéniciens, I, l, 47-49, 60, 92, 186. 
Phbroras, frère d'Hérode, II, 236, 237, 238. 
Philanthropine^ école de Francfort* V, 408. 
Philippb, régent de Syrie, II, 108, 110. 
Philippe II, roi d'Espagne, V, i04, 133,1.35. 
Philippe III, roi d'Kspugne, V, 136. 
Philippe le Bel, IV, 226, 248-250, 264. 
Philippe le Long, IV, 254, 256. 
Philippe VI, roi de France, IV, 264. 

PhILIPPSON (L.), V, 383. 

Philistins, I, 47, 48, 51-54. 59. 60, 65-68, 

73, 75, 77, 78-84, 90-93; II, 71. 
PhiLON, II, 292-294, 311, 316. 

Pbinbas, âls d'Héli, I, 52. 

Phocas, empereur byzantin, III, 258. 

Pbul, roi d'Assyrie, I, 196. 

Phtscon, roi, II, 134, 135, 143, 144. 

Pic de la Mirandolk, IV, 382*383; V, 8. 

PiCHON. Voir Joseph Pichon. 

Pie IV, pape, V, 96-97. 

Pie V, pape, 97-99. 

Pie IX, pape, V, 424. 

Pierre le Cruel, IV, 289-292, 294-297. 

Pierre Novak, évéque, IV, 364. 

Pierre (saint), II, 267, 271, 275, 280, 329; 

III, 49. 
PiMBNTEL (Manuel), V, 137. 
PiNA (Paul de). Voir Yesouroun Rohbl. 
PiNBDO (Thomas de), V, 192. 
PiNHASfàls de Samuel, grand-prétre, 11,380. 

PiNHAS BEN JaIR, III, 129. 
PiNUEiRO (Diogo), V, 52. 
PiNTO (famille), V, 233. 
PiNTO (Abraham), V, 143. 
PiNTO (Aron de), V, 240, 241. 
PiNTO (David), V, 143. 
PiNTO (Diogo Rodriguez), V, 53. 


PiNTO (Isaac), V, 261, 262263. 

PiRBS (Diogo). Voir Salomon Molcho. 

PiRRHEiaiBR, humanisto, IV, 460. 

PiTHOLAûs, général juif, II, 209. 

Plantavit (Jean), v, 178. 

Pl^thi, I, 95, 98. 

Polaks (les), V, 160. 

Polak (Jacob), V, 117-118. 

Polémiques religieuses, IV, 346-350, 375, 

459; V, 124-125, 171, 172, 193-194, 221, 

321-324. 
POLOGNE (Juifs de), IV, 209-210, 284, 

366-368, 462-464; V, 116 125, 152-160, 

222-223, 234, 252-258, 343-344. 
Porphyre, philosophe, III, I6l. 
PoMlS (David de), V, 127, 128-129. 
Pompée, II, 200, 201, 202, 203, 209, 2l0. 
Poncb-Pilatb, II, 256, 257, 276, 277, 281, 

282. 
PoNiATowsKi. Vcir Stanislas Ponu- 

towsri. 

POPPÉE, II, 342, 365. 
PORTALIS, V, 328, 379. 
PORTUGAL (Juifs de), IV, 211, 306-307, 
31 1 -319, 337, 379, 408-41 1, 428-440 ;V, 354. 
POSIDONIUS d'APAMÉB, II. 287. 

Pourim du Caire, IV, 448. 

Prague (Juifs de}, IV, 461-462; V, 94-96, 

148, 248. 
Prédication allemande, V, 364. 
Primo (Samuel), secrétaire de Subbatal 

Cevi, V, 199, 201, 202-206, 208. 
Prince Noir. Voir Galles. 
Prosélytes juifs, I, 269; II, 3, 13, 316- 

319; 111,62-64. 
Procurateurs en Judée, II, 249, 337. 
PROFIAT (Don). Voir Jacob ben Makir 

Tibbon. 

PrOPIAT DuRAN, IV, 320-322. 

Proverbes (livre des), I, 271. 

PRUSSE (Juifs de), V, 333-334, 342, 345, 

351-352, 421. 
Prynne (William), V, I7l, 172. 
Psaumes de pénitence, I, 267, 275. 
Psusennbs, roi d'Kgypie, I, 128, 130. 
PtoLÉMÉB SOTBR, II, 55-56. 
Ptolbmbb Evbrobtk, II, 60, 62. 
Ptolbmbb Hhilopator, II, 63, 64, 69. 
Ptolémbe Philombtor, II, 125, 132, 134, 

185, 138. 
Ptolbmbb VII. Voir Physcon. 
Ptolémbb Vm Latuuros, II, 160, 162, 

181, 182. 
Ptolémbb ben Haboub, II, 153, 154, 155. 
Pucci (Antonio), V, 54, 57, 58. 
Pucci (Lorenzo), cardinal, V, 53, 54. 
PuFFENDORP (Jean), V, 2*3. 
Pumbadita (Juifs de), III, 164, 181, 209, 

211, 346, 349. 
Puritains d'Angleterre (les), V, 164- 

165, 167-168. 


Quemadero (place du), à Sévills, IV, 396, Qtnsrus, général romain, III, 74, 75, 76-78. 
398. QuiRiNius, gouverneur de la Syrie, II, 

Qcbrido. Voir Jacob Cbvi. 249, 252, 253. 


456 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


Rab. Voir Abba Arrka. 

RiBA BAR Joseph, III, 812, tu, 215-119. 

Rabaud-Saint-Etiennb, V, 310. 

RaBBA bar h ANNA, III. 126. 

Rabba bar Matana, III, 213. 
Rabba bar Nahbiami, III, 209-212. 
RaBBANITBS, III, 322-323, 330, 346-347; 

IV, 13-15, 107, 145. 
Rabbbnou Tam . Voir Jacob Tam. 
RaBINA, III, 242, 243. 
Rabsacbs, général assyrien, I, 217-218. 
Rabschakb. Voir Rabsacîcs. 
Raimond db Pbnafortb, IV, 170, 202-206, 

213. 
RaPHABL KoHKN, V, 277. 
Raphall, V, 283. 
Rapoport (Salomoo), V, 377-378. 
Raschi. Voir Salomon bbn Isaac. 
Bastadt (congrès de), V, S19. 
Ratisbonne (Juifs de), IV, 388-392, 460-461. 
Batisbonnê (conférence de), V, 320, 321. 
Ratisbonnb (l'abbé), V, 398. 
Ratti-Mbnton, consul k Damas V, 390- 

393, 395, 396, 402. 
Raymond Martini, IV, 205, S 13-2 14. 
Rebben^ chefs des Haasidîm, V, 292, 293. 
Rbccabbd, roi wisigoth, III, 275. 
Recbswinth, III, 306-308. 
RBFoRMB (1h), V, 81-34, 36, 71-72. 
RÉFORMES RELiaiBOSKS, V, 361-309, 386- 

388, 407-414. 
Reooio, savant, V, 382. 
RkGNAULT, V, 313, 326. 
RÈGLEMENT 0KGANIQUE DU CCLTB en 

France.V, 334, 337. 
Rbimarus (Elisa), V, 273. 
Rbimarus (Hermann), V, 273. 
Resch Lakisch. Voir Simon bar Lakisch. 
Rbuchlin (Jeun), V, 8-10, 11, 13-26, 29-32. 
Rk^CHLINISTES, V, 23. 

Révélation du Sinaï, I, 25-27. 
Bevélation^ de Steinbeim, V, 385-386. 
Révolution française, V, 306, 309-315. 

RÉVOLULION DB 1830, V, 378-379. 
RÉVOLUTION DB 1848, V, 418. 
Rbwbbll, V, 311, 313. 


Rbtna Nassi, V, 90, 114-115. 

Rbzin, roi, I, 205, 206. 

RezON, I, 142, 148. 

Rbaban Maur, III, 337, 338. 

Bhodes (accusation de meurtre ritael &), 

V, 393, 396. 
RiCANATi (Jacob-Vita), V, 366. 
Richard Ccbdr db Lion, IV, 126-128. 
Richard Simon. Voir Simon. 
Richelieu (duc de), V, 262. 
Richtbr (Jean-Paul), V, 354. 
RiBSS (famille), V, 214. 
RiESSBR (Gabriel), V, 379-381, 384, 409, 

419, 420. 
RiESSBR (Laxare), V, 366-367, 379. 
Rindflbich, IV, 244. 
RiSPA, femme de SattI, I, 85, 96. 
Biteê hébreux^ de Léon Modeua, V, 179. 
Robert d'Anjou, IV, 257, 262. 
Robert de Rbddingge, moine, IV, 223. 

ROBESPIERRB, V, 311. 

RoBLi», V, 178. 

ROBOAM, roi« I, 144-150, 153-154. 
RocAMORA (Isaac de), V, 190, 192. 
Rodolphe de Habsbourg, IV, 218-822. 
Rodolphe II, empereur, V, 126. 
RODRIGUBZ (Mayor), V, 133, 135. 
Bœmer (palais dit), V, 149. 
RoMANO (Salomon), V, 83, 84. 
Borne (Judéens de), II, 203, 204, 211, 230, 

307; m, 117; IV, 256-257, 262, 426; V, 

85, 96, 127, 128. 
R0SALÉ8 (Immanuel), V, 146. 
Rothschild (famille de), V, 149, 347, 353. 
Rothschild (Lionel de), V, 480. 
Rothschild (Nathan iel de), V, 395, 396. 
Rouelle et SIGNES DisTiNCTiFs, IV, 167-170, 

208, 209, 253, 298, 329, 361 ; V, 60, 74, 348. 
ROUMANIE (Juifs de), V, 428-423. 
RuBEN (tribu de), I, 31. 
RUFIN, III, 833. 
Rufus, III, 88, 97, 103, 104. 
RùHS (Frédéric), V, 348, 350. 
RUSSIE (Juifs de) V, 343-345, 419, 422. 
Buth (livre de), II, 15-16. 
RuTHARD, archevêque, IV, 76, 77. 


Saad Addaula, de Bagdad, IV, 218, 221 

226-227. 
Saadia bkn Joseph, IV, 1-12, 13. 
Saba (reine de), I, 139. 
Sabacus, roi d'Kgypte, I. 204. 
SaabataI Cevi, faux Messie, V, 194-210, 

235. 
Sabattaï Donnolo, IV, 18-19. 
SabbataI Koben, rabbin polonais, V, 154, 

158, 160. 
SabbataT Raphaël, V, 199, 201. 
SaBBATIENS, V, 234-236, 238, 243, 246, 

251-252. 


Sabinus, lé?at romain, fl, 244, 245. 

SaBORAIM, III, 249, 252. 

Sachs (Michel), V, 382, 415-416. 

Saddoc, pontife de David, I, 94, 111, 115, 

120, 123, 128. 
Saddoc, chef des Zélateurs, U, 858. 
SadducÉENS, II, 165, 166, 168-170, 176- 178. 

183, 194. 
Sadolet, évêque, V, 58. 
5a^cd (Juifs de), IV, 450; V, 65-67, 118. 

SaHAL BEN MaÇLIAH, IV, 13-14. 

Sahal Rabban, savant juif, III, 389. 
Salloum, roi dlsraei, I, 194. 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


41)7 


Salman de Liadi, chef des Hassidtm, V, S93. 
Sauianazar, roi, I, S09, tlO, 213. 
Salomb Albxandra, II, 181, 187, 194-195. 
Salomb, sœur d'Hèrode, II, 224, 231, 237, 

242, 249. 
Salomon, roi, I, 104, 121-1 13. 
Salomon, exilarque, m, 317, 319. 
Salomon Alami, prédicateur, IV, 303, 329. 
Salomon Aulabbç, cabbaliste, V, 70. 
Salomon bbn Adrbt, IV, 207, 212-214, 

218, 281, 232, 240, 242, 243, 246-248, 251. 
Salomon bbn Isaac, deTruyes, IV, 64-66,99. 
Salomon bbn Juda ibn UASiROb, IV, 50- 

55, 60, 85. 
Salomon bbn Nathan Aschkbnazi, V, 102- 

104, 115. 
Salomon bbn Rbubbn Bonpbd, IV, 317, 346. 
Saix>mon bbn Simon Duran, IV, 350-351, 
Salomon bbn Ybrocham, caruïte, IV, 4. 

13, 15. 
Salomon ibn Sakbbl, poète, IV, 84-85. 
Salomon ibn Vbroa, V, 81. 
Salomon Bknvbnistb ibn Labi, IV, 324. 
Salomon Dakibra, IV, 346. 
Salomon db Vbsoul, IV, 302. 
Salomon (Gotthold), V, 364. 
Salomon Lbvi, de Burgos. Voir Paul db 

Santa-Maria. 
Salomon Molcho, V, 49-50, 52-56. 
Salomon Pbtit, cabbaliste, IV, 214-216, 

218. 
Salomons (David), V, 395, 420. 
Saloniquê (Juifs de), IV, 454, 
8AMARIE (royaume de), 1, 157, 208, 209- 

211. 
Samaritains, I, 225, 254; II, 4, 7, 32-34, 

53, 142, 143, 159, 161, 282; III, 80, 81, 

88, 106, 129, 133, 184-185, 255. 
Samson, jtige, I, 51. 
Samukl, propbèt«>, I, 54-75. 
Samuel, amora. Voir Mar Samubl. 
Samubi. Abravalla, IV, 339. 
Samubl Alavbnsi, IV, 444. 
Samukl ben Aron, caralte, V, 223. 
Samukl bbn Hofni, gaon de Sera, IV, 41. 
Samubl bbn Juda ibn Tibbon, IV, 123-124, 

158, 242. 
Samuel bbn MbTr, de Ramerupt, IV, loo. 
Samubl bbn MbIr Allavi, IV, 290, 291-294, 

421. 

Samuel dk Cuâtbau-Thierrt, IV, 196. 

Samubl de Tolèdb, almoxarif, IV, 252. 

Samuel EoLks, V, 154. 

Samuel ibn-Adiya, poète, III, 287. 

Samuel ibn Nagrela, IV, 42-48. 

Samuel ion Wakar, IV, 263, 265-266,268. 

Samuel le Jeune, III, 35, 36, 59. 

Samuel Primo. Voir Primo. 

Samuel Sulami, IV, 239, 240. 

Samuel Usque, chroniqueur, IV, 439, 454, 

459 ;V, 81-82, 89. 
Sanballat, chef saroaitarin, II, 8, 15, 16, 

19, 20, 31. 
SANcuE IV, roi de Castille, IV, 210-211, 

228. 

Sanoisa, sœur du pape Jean XXII, IV 

262. 

Sanhédrin (en Palestine}, II, 36, 206, 249, 
250, 276, 299, 304, 306, 336, 357, 360, 369, 
388; III, 4, 5, 11, 15, 37, 83, 90, 117- 
119, 125, 207, 208, 303; V, C5. 

Sanhédrin (à Paris), V, 332-333, 335-336, 
362. 

Santa-Fb (Francisco de), IV, 337, 405. 


Santa -FÉ (JérAme de). Voir Jbbomb db 

Santa-Fb. 
Santa-Maria (Paul de). Voir Paul db 

Santa-Maria. 
Santob db Carrion, troubadour, IV, 270, 

290. 
Sara, femme de SabbataT Cevi, V, 197- 

198. 200, 207. 
Saraoossi (Joseph), IV, 446, 450. 
Saron (plaine de), I, 43. 
Sarouk (Israël,), V, 113, 175. 
Sar-Schalom, gaon, III, 346. 
Sasportas (famille), V, 211. 
Sasportas (Jacob), V, 169, 201. 
SATANO'w(Isaac), écrivain, V, 296. 
SaOl, roi, I, 63-81. 
SaOl Coubn Aschkbnazi, IV, 383. 
Saul de Tarse, U. Voir Paul db Tarsb. 
SAVOIE (Juifs de), IV, 278, 279; V, 138. 
SAXE (Juifs de), V, 343, 421. 
ScALiOER, humaniste, V, 143, 162. 
ScAURUS, légat de Pompée, II, 199, 205. 
ScHABUR I", rui de Perse, III, 178. 
ScHABUR II, roi de Perse, III, 211, 218. 
tfCHACHNA (Schalom), rabbin polonais, V, 

118, 120. 
ScHALTiBL, fonctionnaire turc, IV, 453, 

454. 

SCHAMMAl, II, 234. 

SCHAMMAI (école de), II, 251, 252, 274, 359, 

III, 13, 14-16, 27. 
ScHAPHAN, officier judéen, I, 231, 233. 
ScHÉBA, adversaire de David, I, 117, 118. 
ScuEBNA, ministre d*Ëzéi*hias, I, 213, 215. 
Schebs^ sectaires polonais, V, 258. 
ScHBLA, ainora, III, 169. 
ScHEMAlA, prophète, I, 148. 
SchemaIa, tanna, II, 206, 207, 213, 218, 

220, 221. 
SCHEMARIA IkRITI, IV, 257. 
SCHEM TOB BEN ISAAC SCHAPROUT, IV, 209. 
SC'HEM TOB BEN JOSEPH, IV, 326. 

ScHEM ToB Falaquera, philosophe, IV, 

218. 
SCHKM TOB IBN SCHEM TOB, IV, :j5l. 

ScHÉRiK-PACHA, gouvemeur de Damas, 

V, 391, 392, 393, 403. 
ScHBRiRABBN Hanina, gaon,IV, 15,31-32. 
ScHÊscHftNK, roi d'Egypte, I, 141, 145, 

148, 149. 

ScHKSCBET, amora, III, 190, 195. 

ScHi.EOKL (Frédéric), V, 299, 305, 806, 
347, 348. 

Scui.eiekmachbr, V, 299, 304, 305. 

ScHMiDT, sénateur allemand, V, 3|9. 

ScHORArscH, lils de Samuel ibn Adiya, 
III, 2S8. 

Schoulhan Aroukh^ V, 70, 106. 

Schurmann (Anne-Marie), hébraï&ante, V, 
162. 

Schutxjude, V, 269. 

Schwahbkr (Pierre), échevin de Stras- 
bourg, IV, 280. 

SciiWARZ. Voir Peter Schwarz. 

Schibks. Voir SOFERIM. 

Scythes, I, 227. 

Sébastien, roi de Portugal, IV, 44o. 

Secchi (Piétro), V, 128. 

Sbdécias, roi de Juda, I, 243-250. 

Srfardim, IV, 441, 443-444. 

SegRK, V, 331, 335. 

SÉGUR (comte de), V, 326. 

Séir (mont), I, 30. 

Sel (lac du), I, 40, 41. 


4^8 


INDEX ALPHABÉTIQUE. 


S?ELDEN (Jean), V, 162. 

SÉLEUCiDK» (ère des), II, 56 : IV, 447. 

SÉLBCCUS I", II, 55, 56. 

Sblim 1er, sultan, IV, 446, 447, 451. 

Sblim II, sultan. Y, 100, lOl, 102, LU. 

Sklvbs (Geort^es de), évêque, V, 34 , 35. 

SÉMBl, I, 116, 128. 

Sbn Escalita. Voir Samukl Sulami. 
Sbnior (Abraham), IV, 377, 411 ; V, 101. 
SknnacHKRIB, I, 215, 216, 219, i20. 
Sépphoris, 11,364; III, 185, 154, 155, 181* 
Septante (traduction des), II, 138-141 ; 

III, 65. 
Sbptime-Ssvbrb, III, 133, 134. 
Sbrach, général é^ptien, I, 155. 
Sbrbnb, faux Messie, III, 315-316. 
Serra, nonce, V, 256, 257. 
Sbrrarius (Pierre), V, 164. 
Servet (Michel), V, 71. 
SÈ2K (de). V, 311. 
Sbvèrb (Jules), général romain, III, 01-93, 

96. 
Shtlock (légende de). IV, 285. 
Sibylle (lu), II, 309 ; III, 78-80. 
SICAIRBS, II, 335-336, 339, 343, 350, 352, 

379. 
Sichenty I, 30, 89. 
SiCHÉMITES, I, 145, 146, 150. 

SicHoN, roi des Ainorréens, I, 30, 31. 

Sidon^ I, 60. 

SiGiSMOND. empereur, IV, 338, 339, 342, 

344, 357. 
SioiSMOND 1er, roi de Poloçne, IV, 463. 
SiOLSMOND'AuGUSTE, roî Qo Pologue, V, 

102, 117, 121. 

SiaiSMOND m, roi de Pologne, V, 122. 
Signes distinctifs imposes aux Juifs. 

Voir Rouelle. 
Signes- VOYELLES (inveDtion des), III, 

249-252. 
Siklag, I, 82. 

SiLAS LE Babylonien, zélateur, II, 355. 
SILÉSIB (Juifs de), IV, 364-366. 
Silo, I, 39, 51-56. 
Siloé, I, 89. 

Silva (Diogo da), V, 54. 
SiLVA (Miguel da), V, 51. 
SiLVEYRA (Miguel), V, 191. 
SiMBON (tribu de), 1, 30, 38, 39. 
SiMÉoN LB Juste, grand-prétre, II, 58-60. 
SiMÉON II, grand-prêtre, II, 69. 
SiMBON, fils de Boétbos, grand-prétre, II, 

233. 
S1.MÉ0N, fils de Hillel, II, 250. 
SiMKON, fils de Gamaliel, II, 337, 358, 369, 

382. 
SiMBON, fils de Gamaliel II, III, 83, 109-110, 

117, 118120. 
SiMBON l'HaSMONÉEN, II, 93, 106, 122, 127, 

129, 145-153. 
Siméon, fiU de Juda le Saint, III, 135. 
SiMÉON BEN SaOl, guerrier judéen, II, 353, 

354. 
SlMÉON BEN SCUBTACH, II, 181, 183, 188, 

189, 192, 193. 
SlMLAf, III, 159-161. 

Simon. Voir Simbon. 

Simon Bar-Giora, II, 355, 379, 383, 384, 

390, 398. 
Simon bar Kappara, III, 127-128, 136, 137. 


Simon bar Lariscu, III, 146, 150, 151, 157- 

158. 
Simon bbn Cbmah Duran II, rabbin, IV, 

444-445. 
Simon ben YohaI, III, 114-115, 12M23; 

IV, 234. 235, 237. 
Simon de Trente, IV, 386-388. 
Simon MaÎmi. Voir MaTmi. 
Simon (Richard), V, 219-220, 231. 
SiMONBTA, cardinal, V, 58, 60. 
Simouna. III, 249. 

SiMSON BBN MbIR, IV, 246. 

Sinat (mont), I, 23, 25, 27. 

Sind. Voir Ophir. 

SiNTZHEiM (David), V, 315, 328, 331, 335, 
362. 

Sio», I, 38, 42, 88. 

SiSEBUT, roi wisigoth, III, 276. 

Sixte IV, pape, IV, 383, 388, 393, 394, 399, 
400, 402, 410. 

Sixte- Quint, V, 128, 129, 130. 

Sixte de Sienne, V, 93. 

Skyttb, ministre suédois, V, 224. 

SoARÈS (Joao), V, 61. 

Sociité pour la science juioe, V, 371-373. 

Société des amit, V, 302. 

SOFERIM, II, 36-41. 

SoROLLi (Mohammed), V, 102, 114. 

Soliman II le Grand, IV, 448, 452 ; V, 89* 
90, 99, 101. 

SONCIN, IV, 461 ; V, 96. 

SopHONiE, prophète, I, 226. 

Sora, III, 164, 170, 181, 209, 228, 241, 346, 
349. 

SORANZO (Jacob), V, 104. 

Sorbonnb de Paris, V, 23, 24, 25, 35. 

SousA (Antonio de), V, 169. 

Spbet (Jean-Pierre), V, 218, 219. 

Spinoza (Baruch), V, 14 1, 184-190, 201. 210. 

Staul (Frédéric), V, 426. 

Stanislas-Auguste Poniatowski, V, 291. 

Stmttigkeit, V, 340-341. 

Stein (baron de), V, 346. 

Stbinheim (Salomon), V, 383-386. 

Stbrn (Samuel), V, 412. 

Sternau (comte de), V, 340. 

StraBON, n, 288, 289. 

Strasbourg (Juifs de), IV, 280-282; V, 307, 
325. 

Streckpuss, V, 381. 

Sturm (Gosse), échevin de Strasbourg, 
IV, 280. 

SUASSO (Isaac), V, 233. 

SUISSE (Juifs de), IV, 279-280, 281. 

SOsskind Wimpuen, IV, 222. 

Sunem, I, 79. 

ScRENUUYS (Guillaume), V, 227. 

SwiEDKN (Vun), V, 316. 

Symmachos bbn José, III, 113. 

Synhbdrin. Voir Sanhédrin. 

SwiNTiLA, roi wisigoth, III, 276. 

Synode catholique, à Exeter, IV, 225. — 
à Ofen, IV, 209. 

Synode juif, à Barcelone, IV, 245-247. — 
à Bologne et à Forli, IV,i338, 339. — à 
Brunswick, V, 410, 411 — à Franofort- 
8ur-le-Mein, V, 412, -413. — en France, 
IV, 1 14. — à Lublin, V, 158. — k Mavence» 
IV. 288-289. —des Quatre-Pays, V, 122- 
124, 250, 291. ~ à Valladolid, IV, 345. 


k. 


INDEX ALPHABÉTIQUE 


459 


Tablada (la), siège d« l'Inquisition à Sè- 
ville, IV, 395. 

Tallbtrand, diplomate, V, 311. 

Talmdd (rédaction du), III, tS8-229, 243-246. 
— (Etude du), IV, 174; V, 31, 117-118. 
1 20-121, 234. — (Colloques sur le), IV, 
195196, 299, 331-336 ; V, 255-257. — (Per- 
sécutions contre le), V, 3, 6, 12« 13, 15, 
31, 83-84, 93-94, 127, 130.— (Sabbatiens 
contre le), V, 203. 

Talmudistbs polonais (influence des), 
V, 160. 

TannaItbs (Les), III, 143-144. 

Tarik, prince musulman^ III, 310. 

Tarphon. Voir Tryphon. 

Taxe judaIqub, II, 401 ; III, 67, 70. 

Tbolat-Pualazar, I, 204, 206. 

Tekanot Schum^ IV, 288-289. 

TekoQ, I, 106. 

Tellbr, V, 299, 304. 

Terreur (Juifs sous la), V, 314-315. 

TiGRANE, roi d'Arménie, II, 194. 

Tbrtullikn, III, 141. 

Texeira (Manoet), V, 145, 202, 212. 

Thabor (mont), I, 36. 

Thamar, sœur d'Absalon, I, 104, 105. 

Thamara^ I, 41. 

Themudo (Jorçtf), V, 45. 

Thboooric, III, 265-266. 

Thbodos, rabbin, n, 203. 

Thbodosb le Grand, III, 231, 233. 

Théodose II, III, 234, 235, 236-238. 

Thbddas, pseudo-Messie, II, 304. 

Thibaut, V, 353. 

Thibni, 1, 156. 

Thibrs, V, 397, 398, 402. 

Thierry (l'avocat), V, 309. 

Thirta, I, 150, 151, 156, 157. 

Tholuck, V, 417. 

Thomas (PèreJ, V, 391, 392. 

Tibbrb, empereur, II, 254, 282, 286. 

Tibbrb Alexandre, arabarque, II, 354, 
385, 386, 387,392,308. 

Tibériade (Juifs de), II, 255, 364 ; III, 147, 
156, 181, 198, 203, 207, 238, 255; V, 101. 


Tibériade (reconstruction de), V, 105. 

Tibériade (lac de), I, 40. 

Tiqranb, roi d'Arménie, II, 194. 

Tirado (Jacob), V, 133-135. 

Trrus, II, 371, 376, 385-387,395, 397-399, 

401 ; m, 6, 13, 67. 
TobIADBS, II, 72, 73, 74. 

Tobus. médecin de Trente, IV, 386, 387. 

Tobib (Ammonite), H, 8, 15, 19, 26, 28. 

Tobie (livre de), III, 105. 

Todros Bbnvbmistb, IV, 335. 

ToDRos BEN Joseph Aboulafia, IV, 228- 

229. 
ToLAND (John), V, 229. 
ToLKOB (concile de), III, 308-309. 
TORQUEMADA (Thomas de), IV, 393, 400- 

406, 407, 415, 416, 418, 421-423. 
ToRRE (de la), IV, 403. 
Tortoee (colloque de), IV, 330-336. 

TOSAFISTES, IV, 98-100, 113. 

Traductions de la Bible : en allemand, 
V, 32, 36, 276-277 ; en arabe, IV, 3; en 
grec, II, 138-141 153, 310-311; III, 65- 
66 ; en latin, IV, 238; V, 10, 46; en per- 
san, IV, 452. 

Traité théotogico-politiquej de Spinoza, V, 

190. 
TraJAN, m, 71-76. 

Trani (Moïse di), V, 92. 
Trente (affaire de), IV, 386-388. 
Trente (concile de), V, 63. 
Trieste (Isaac), V, lo. 
Trigland (Jacob), V, 223. 
Trois-CommunautéSy V, 248-250. 
Troki (Isaac ben Abraham), V, 125. 
Troyes (école de), IV, 64-66, 98-99, 
Trtfhon, général, II, 127, 128, 129, 130 
Tbtphon, tanna, III, 30, 35, 58, 99. 
TUCKER, V, 260. 
Tuni* (Juifs de). IV, 445. 
Turbo (Martius), III, 74, 75. 
Turim (les quatre), IV, 270-271. 
TURQUIE (Juifs de\ IV, 368 -372, 427, 451- 
454 ; V, 37-38, 64-65, 99, 104-105, 1 15-116. 
ly.I, 92. 


u 


Ukba, exilarque, III, 350-351. 

Unger (Christian), V, 229. 

Unitairks, V, 71. 

Urbain V, pape IV, 297. 

Urbln (duc d*), V, 86, 91-92. 

Uri. Voir MoISE Uri. 

Urdino dblla Rovere I*' (duc), V, 53. 

Urie, soldat de David, I, 102, 103. 


Urib, prophète, I, 238. 

Uriel d'Acosta. Voir Acosta. 

Uribl de Gemmingbn, archevêque, V, 7, 

U, 12, 13, 16. 
Ursicinus, général romaiD,III, 204,206,207. 
Uscha, III, 83, 108, 125. 
UsQUE. Voir Samuel Usque, 
UziKL (Isaac), V, 137, 140. 


460 


TABLE ALPHABÉTIQUE. 


Varnhagen d'Ensb, V, 354. 

Varus, procurateur romain, II, 244, 247. 

Vaz (Diego), V, 46. 

Veit (famille), V, 214. 

VKrr (Joseph), écrivain, V, 296. 

Vkit V 419. 

Vkitkl (EfraTm), V, 260,283. 

Vkith (rabbé), V, 398. 

VentM (Juifs de), IV, 457;»V, 102, 104, 

127, 182-183, 318. 
Vkrus, empereur, III, 121-122. 
Ybspasibn, II, 371-376, 383, 384,396, 401, 

402 ; m, 3. 
Victoria (reîoe), V, 400. 
Vidal (don). Voir Mbnabbm bbn Salo- 

MON. 


Vidal Bbnveni&tb ibn Labi, IV, 331, 333, 

334, 335, 346, 347. 
Vidal db Uranso, IV, 405. 
Vidal Narboni. Voir Moïsb db Narbonnb. 
Vibira (Antonio), V, 215, 217. 
Vienne (Juifs de), V, 282, 286, 370-371. 
Vienne (congrès de), V, 346-347, 348-349. 
ViLLARS (marquise de), V, 2i7. 
ViLNA. Voir Elia Vilna. 
ViNCBNT Ferrer, IV, 327, 329-330, 335, 

336-337, 338. 
Vital (Hayyim), V, 109, 112, 113, 174. 
VrTAL (Samuel), V, 196. 
Vitkllius, procurateur, II, 288-283. 
Vitbrbk (E^idio de). Voir Eoioio. 
Voltaire, V, 860-261, 263. 


-w 


Wachtbr (Jean-Georges), V, 219. 

Waoenseil (Jean-Christophe), V, 224. 

Wallner, V, 300. 

Wamba, III, 308. 

AVencbslas, empereur, IV, 308. 

Wernbr, archevêque de Mayence, IV, 

220. 
Wrrthbimer (Joseph), V, 425. 
Wesselt (Her«), V, 285-287, 301. 
WE8TPHALIB (Juifs de), V, 338-339, 363. 
WiDMANNSTADT, humaniste, V, 9. 

WlLIBALD PiRKHKIMER, Voîr PlRKHEIMBR. 
WiMPHEN. Voir SOSSKIND WiMPHEN. 


WiNTERTBUR. Voir Conrad dbWintbr- 

THUK. 

WiscHNiowiECKi (Jérémie), prince polo- 
nais, V, 156. 
WiTOLP, duc de Lithuanie, IV, 367. 
"WiTZKMiAUSEN. Voir Vbit (Joseph). 
WoLK (Aron-Benjamin), V, 239. 
WoLF Capito, V, 73. 
WoLP (Jean-Christophe), V, 229. 
WoLKSSOHN. Voir Halle (Aron). 
Worms (Juifs de), V, 148, 150, 151. 
"WOlfer (Jean), V, 823-224. 
WURTEMBERG (Juifs de), V, 421. 


XiMÉsiiS DE CiSNEROS, inqutslteor, V, 42. 

Yabéç (Joseph), IV, 412 ; V, 39. 
Yakuini (Abraham), V, 196. 
Yalta, III, 195, 196. 
Yankikw LkIbowitz. Voir Frank. 

YaNNAÏ. Voir JANNAf. 

Yathrib (Juifs de), III, 283-288, 289, 290. 
Yedouthoun, psalmiste, I, 94. 
Yehiël dk Paris, IV, 196-197. 
Ykhikl de Pise, IV, 379, 385. — (fils de), 

IV, 425. 
YuKouTuiEL IBN Hassan, protecteur d'Ibn 

Gubirol, IV, 51-52. 


TÉMEN (Juifs du), III, 283-286; IV, 134, 

143-145. 
Ybphèt ibn Ali, caralte, IV, 14. 
YiiSciiouA, grand-prêtre, I, 283; 11,3, 5,6. 
Yesdigeri) 1'% III, 229. 
Yezdigbri) II, III, 240. 
YksodrOCN (David), V, 136. 
Yesouroun (Rohel), V, 136, 139. 
YischaI. Voir Jkssé. 

YiSCHAÏ BBN HlSKlYYA, IV, 215, 216, 217. 

YrrsHAKi. Voir Salomon bbn Isaac. 
Yohanan. Voir Johanan. 
York (martyrs de), IV, 128-129. 

YoUSSOUF-PACHAiV, 393,